SIGNE
La maîtresse de maison appelle sa servante : — Pourquoi, lui (lit-elle, es-tu pâle et malade?
— Il n'est pas étonnant que je sois pâle , j'ai tant d'étoffes à couper et à coudre.
— J'ai vu tes joues fraîches comme les roses , h présent elles sont blanches comme la mort.
— Je ne veux pas vous le cacher plus long-temps. Mon jeune maître m'a séduite.
— Si ton jeune maître l'a séduite , que t'a-t-il donné pour prix de ton honneur?
— Il m'a donné des souliers à boucles d'or que j'ai mis avec douleur.
Il m'a donné un vêtement de soie que j'ai usé dans la souffrance.
Il m'a donné un anneau d'or comme tu n'en as pas.
— A quoi te servent ces riches présents , ma pauvre petite?
— Il a promis de m'épouser, et voilà pourquoi il m'a fait ces présents.
— A quoi te servent ses promesses ? Il en a fait de semblables à toutes les jolies jeunes filles.
— Je vais jouer de ma harpe , mon jeune maître m'appellera près de lui.
l'Ile fait résonufM- la première corde de la harpe. Son jeune maiirc l'entend dans son lit.
DVNKMARK. 145
— Il appelle son valet et lui dit : — Prie la servante de ma mère de venir ici.
Il frai)pe sur le bord du lit : — Viens t'asseoirlà, ditil , viens auprès de moi.
• — Oh ! non, je n'ose, jamais je ne me suis assise là,
— Si lu ne t'es pas assise sur mon lit, lu as pourtant dormi dans mes bras.
Maiiilenant tu es ma bicn-aimée, et je lasserai chaque nuit avec toi.
MORTEN DE FOGELSANG.
Morten de Fogelsang chevauche dans la bruyère verle. Un matin , il est saisi d'un mal mortel.
Il donne à l'Oglise son or rouge , au cloître son cheval , et l'on ensevelit avec soin son corps dans la terre.
Le jeune Folmer chevauche par monts et vaux. Après lui arrive Morten de Fogelsang , qui veut lui parler.
— Écoute , jeune Folmer , arrOle-loi un instant et réponds-moi. Je te le jure par ma foi de chrélien, je ne veux pas te tromper.
— Te voilà , lAIorten , comment peux tu monter ainsi à cheval ? On a hier enseveli ton corps.
— Je ne chevauche pas pour un procès ni pour un jugement. Je chevauche pour un petit champ qui a été joint à Fogelsang.
Je ne chevauche pas pour l'or rouge , je chevauche pour un petit champ qui appartient à des orphelines.
Avant de rentrer chez toi , dis à ma femme Mcttelille qu'elle rende ce champ [)0ur que mon âme retrouve le repos.
Si elle ne veut pas te croire , dis-lui qu'elle trouvera mes soidicrs h l'entrée de ma chambre.
A l'entrée de ma chambre elle trouvera mes deux souliers pleins de sang, à minuit.
D.WEMAUK. 147
— Allez cil paix , Mortcn , et roposcz vos jambes fatiguées. Je vous le jure par ma foi de chrélien , le champ sera restitué.
Louée soit Mettelille. Elle fut fidèle à son épouv. Elle rendit le champ , et l'àmc du mort retrouva le repos.
HAFBUR ET SIGXE.
Le roi Hafbur et le roi Sivard sont en rivalité pour la jeune Signe qui est très-belle.
Hafbur , fils du roi , s'éveille au milieu de la nuit et parle de ses rêves agités.
— Il m'a semblé que j'élais dans les bautos régions du ciel. J'avais ma bien-aimée dans mes bras , nous volions à travers les nuages.
Les jeunes filles et les femmes qui étaient là ne prennent pas garde à ses paroles , mais sa mère chérie fait attention à son rêve.
— Va-t'en dans la montagne, et vas-y bien vite ; prie la fille aînc^ de l'elfe de t'expliquer ton songe.
Hafbur, fils du roi, \)vem\ son épée dans sa main gauche et va dans la montagne chercher la jeune fille.
Il frappe sur la montagne d'une main légère; la fille de l'elfe s'éveille et sait de quoi il s'agit.
— Salut à vous , habile fille de l'elfe , enveloppée dans votre fourrure. Je vous prie au nom du Dieu suprême de m'expliquer mes songes.
11 m'a semblé que j'étais dans les hautes régions du ciel. J'avais ma bien-aimée dans mes bras et nous volions à travers les nuages.
— Si tu as rêvé que tu étais dans le ciel , c'est que lu obtiendras celle que tu as aimée. Si lu as rêvé que tu volais dans les nuages , c'est que lu mourras pour elle.
— Si j'ai le bonheur de posséder celle que j'aime, peu m'importe de mourir pour elle.
Hafbur laisse croître ses cheveux , revêt des habits de femme , et s'en va dans la demeure de Sivard pour apprendre à faire un adroit tissu.
Il se fait faire des vêtements de femme , il quitte sa maison pour séduire la (il!e du roi Sivard.
Lorsqu'il est près de la demeure du roi , il s'enveloppe dans son vêtement et monte dans la chambre des femmes.
— Salut à vous, femmes et jeunes filles, nobles épouses et vierges fières , et à vous surtout , fille du roi de Danemark , si vous êtes là.
Salut à vous , Signe , fille du roi , vous filez l'écheveau de soie. Hafbur m'a envoyée vers vous pour que vous m'appreniez à faire l'habile tissu.
— Si Hafbur vous a envoyée à moi, soyez la bienvenue. Je vous apprendrai de mon mieux ce que je connais.
Tous les tissus que je sais faire, je vous les montrerai volontiers; vous mangerez ce qui me sera servi, vous coucherez avec mes femmes.
— J'ai mangé avec des enfants de roi et couché avec eux. S'il faut que j'aille dans le lit de vos femmes , c'est un malheur pour moi.
— N'en parlons plus, ma belle jeune lille, vous n'aurez ici nul chagrin. Vous mangerez avec moi, et vous reposerez dans mes bras.
Les fières jeunes filles sont assises et travaillent avec ardeur ; mais Hafbur , fils du roi , ne travaille pas. Il joue avec l'aiguille qu'il lient à la bouche.
Elles cousent le cerf et la biche , tels qu'on les voit courir dans la forêl. Quant à Hafbur, on ne lui donne jamais un vase si grand qu'il ne le vide.
Entre la mauvaise servante. Ce fut un fâcheux moment. — Jamais , dit-elle , je n'ai vu une jeune fille qui sût moins travailler.
■ — Jamais je n'ai vu une jeune fille qui sût moins coudre ; jamais je n'ai vu une jeune fille qui bût mieux le vin.
La mauvaise servante dit ces perfides paroles : — Ja mais je n'ai vu une noble jeune fille qui bût autant que celle-ci.
Elle a l'aiguille dans la bouche , et ne fait pas un point. Si grand que soit le vase qu'on lui apporte , elle le vide en entier.
Jamais je n'ai vu des yeux aussi hardis que ceux de cette jeune fille. De plus , elle a des mains qui sont comme du fer.
— Écoute, petite servante, pourquoi le moques-tu ainsi de moi? Je ne t'ai jamais dit un mot offensant, de quelque façon que tu couses.
Laisse là tes railleries; laisse tes injures. Ne t'occupe pas de moi. De quelque côté que je tourne les yeux , je ne fais pas attention à toi.
Hafbur, fils du roi, commence à coudre. Il coud le cerf et la biche , tels qu'ils sont quand ils fuient devant les chiens.
Il coud des lis , il coud des roses , il coud des petits oiseaux sur les arbres. Les jeunes filles l'admirent et no veulent plus le quitter.
Elles cousent tout le jour, tout le soir, et une partie de la nuit. Puis elles se lèvent jmur aller au lit.
Hafbur, fils du roi , deiiiaiidc quel lit il aura. — Vous coucherez dans ma chambre . sur les coussins bleus.
D'abord, la lirre Signe monte l'escalier; puis vient Hafbur qui rit dans son cœur.
DAXEMAKK. ' 151
Le flambeau de cire, est allumé. Tous deux étaient bien joyeux. Mais la servante les suit avec de mauvaises pensées.
Le flambeau est éteint , et la servante s'éloigne. Ils pensent qu'ils sont seuls. Hafbur tire sa robe rouge , et son épée reluit.
11 se met adroitement dans le lit , et, je le dis sur ma foi , son armure résonne.
Signilde lui dit avec franchise : — Je ne vis jamais une si belle jeune fille avec un vêtement si rude.
Elle pose sa main sur la poitrine de Hafbur , toute couverte d'or et brillante. — D'où vient que votre poitrine n'est pas comme celle des autres femmes?
— C'est l'usage dans mon pays , pour que les femmes puissent aller au thing à cheval ; les anneaux de l'armure aplatissent leur sein.
Les deux enfants du roi restèrent là toute la nuit , causant beaucoup , dormant peu. Ils pensaient à tant de choses!
— Dites -moi, fière Signilde, pendant que nous sommes ainsi réunis , quel est dans le monde l'amant qui vous tient à cœur ?
— Nul ne me tient plus à cœur que le roi Hafbur , et je ne puis l'avouer.
Ce roi Hafbur, jamais mes yeux ne l'ont vu; j'ai seulement entendu son cor doré quand il va au thing et quand il en revient.
— Si c'est Hafbur , fds du roi , dont votre cœur est ainsi occupé, tournez -vous de ce côté, ma chère amante , il est près de vous.
— Si vous êtes Hafbur, fils du roi , pourquoi voulez vous me déshonorer? Pourquoi ne vous présentez-vous
152 CHANTS POPT LAIRES DU NORD.
pas dans la demeure de mon- père avec les chiens et l'épervier?
— Je suis venu dans la demeure de votre père avec les chiens et l'épervier. Votre père m'a dit non , et s'est moqué de moi.
Pendant qu'ils causaient ainsi ensemble , pensant être seuls , la mauvaise servante était là qui les écoutait.
Honte à cette méchante femme! Elle fit beaucoup de mal. Elle enleva la bonne épée de Hafbur et son armure neuve.
Elle prit sa bonne épée et son armure neuve , et courut à la chambre où reposait le roi.
— Éveillez-vous , éveillez - vous , roi Sivard , vous dormez trop long-temps; maintenant Hafbur est dans le lit de Signilde.
— Ce ne peut être Hafbur , ne me dis pas cela. Il est loin d'ici dans l'est . combattant contre des guerriers.
Tais-toi donc, mauvaise servante, et ne mens pas ainsi en parlant de ma (ille ; demain , au soleil levant , je te ferai brûler.
— Écoutez, mon noble seigneur, si vous ne voulez pas nie croire , voici sa brillante épée et son armure bleue.
Le roi Sivard en colère appelle ses gens. — Levezvous , levez-vous, mes hommes d'armes; il y a ici un rude combattant.
Prenez votre épée et votre bouclier à la main , et .laissez bravement. Hafbur, fils du roi, est dans celle inaixni. C'est im vaillant homme.
Ils frappent à la porte avec l'épée cl la lance. — Lèveloi , jeune Hafbur, et va dans la cour.
La (ière Signilde les entend . et se lord les mains : — Ecoule , Hafbur, lils du loi . qui est là dehors !
DVMiMAUK. 153
Loué soit Hafhur! 11 se défendit en homme, et ne put être pris que quand les colonnes du lit tombèrent.
Ils s'emparèrent de lui et l'enchaînèrent avec des chaînes neuves, qu'il brisa dans sa colère, comme si c'eût été du plomb.
Alors la vieille servante leur donna ce malheureux conseil : — Liez- le avec les cheveux de Signilde , il ne remuera ni pied , ni main.
Prenez un cheveu de Signilde, et liez-lui les bras; l'amour qu'il a pour elle l'empêchera de le briser.
Ils prirent deux cheveux de Signilde, et lui lièrent avec cela les deux mains. Il aimait tant Signilde qu'il ne voulut pas briser cette chaîne.
La fière et douce jeune fille pleure , et lui dit : — Hafbur, brise ces cheveux , c'est moi qui le veux.
On emmène le prisonnier dans la forteresse. Des jeunes filles, des femmes, et avant tout, sa bien- aimée, vont près de lui.
On charge de fers pesants Hafbur, fils du roi. Signilde va près de lui et revient , et verse des larmes amères.
Elle lui dit avec douleur : — Voici mes trois tantes, voulez-vous qu'à l'insiant même elles prient pour vous?
Car demain , avant le lever du soleil , mon père est décidé à vous faire pendre au chêne le plus élevé.
Hafbur lui répond sans colère : — Suis-je donc si peu de chose que des femmes doivent prier pour moi ?
Écoutez , chère Signilde, donnez-moi une preuve de votre bon vouloir. Quand vous me verrez flotter au vent, brCdez-vous dans votre chambre.
— Bien , répond la fière Signilde , bien , Hafbur , fils du roi , je ferai ce que vous désirez.
Lhie troupe nombreuse descend du château avec
154 CIIVATS l'»PLLAlRi:S DU AORD.
Hafbur. Tous ceux qui le voyaient pleuraient et témoignaient leur blâme.
Arrivé sur le lieu où il devait mourir, il demanda un instant de délai; il voulait mettre son amante à l'épreuve. — Pendez mon manteau rouge , et laissez-moi voir ce qui se passe. Il en coûtera au roi Sivard de me pendre à un arbre.
Signilde voit le manteau. Son cœur est bien triste. Elle se dit : — Mon malheur n'est que trop certain , à quoi sert de vivre plus long-temps ?
Elle appelle ses femmes ; elle était bien décidée. — Montons dans notre charnière pour y trouver un passetemps.
Puis elle dit : — Je me donnerai la mort aujourd'hui, et je retrouverai Hafbur dans le ciel.
S'il y a ici quelqu'un qui soit coupable de la perle de Hafbur , je m'en vengerai , car nous brûlerons ensemble.
S'il y a dans la demeure du roi deâ hommes qui se réjouissent de la mort de Hafbur , je m'en vengerai sur leurs flancées.
Elle met le feu à la chambre , qui s'enflamme à l'instant. L'incendie 4Îclate. C'est ainsi que Signilde montre son amour.
Hafl)ur détourne la tête, regarde, et voit la chambre de Signilde tout en feu.
— Relirez mon manteau rouge, laissez-le tomber par terre. Quand j'aurais dix vies à ma disposition , je ne demanderais pas à les garder.
Le roi Sivard regarde par la fenêtre; son esprit est inquiet. Il voit Hafbur pendu à un chêne, et la chambre de Signilde en feu.
Un jeune valet , re\èiu d'un vêtement rouge, s'a-
vancc , et dit : — La fière Signikle brûle dans sa chambre avec toutes ses femmes.
— Jamais, dit Sivard, deux enfants de roi n'ont eu un si triste sort.
Si j'avais su que leur amour fût si puissant , je ne les aurais pas séparés pour tout le Danemark,
Courez à la chambre de Signikle, et tachez de la sauver; courez au gibet, Ilafbur n'est pas un voleur.
Et quand ils arrivèrent à la chambre de Signilde, elle était couchée sans vie dans le feu ; et quand ils arrivèrent au gibet, Hafbur était mort.
On prit Hafbur, fils 4u roi , on l'enveloppa d'un linge blanc, et on le mit en terre sainte, près de sa bien-aimée.
On prit la servante par le cou et par les cheveux , et on lui fit souffrir une mort affreuse. Elle fut enfouie vivante dans la terre. Ce fut là son lit nuptial.