LE TAMBOUR SUR 3IER
Voici le plus beau jour d'été , un jour sans bruit et sans orage ; mais si mon oreille ne me trompe, j'entends sur les vagues le son plaintif d'un tambour.
Un bateau nous suit ; il vogue, il fuit, il flotte comme une mouette qui voltige. Il n'a ni pavillon, ni flamme ; il ne porte point dans ce jour riant la couleur rouge de Dannebrog.
Un homme est là, les cheveux en désordre, qui frappe du tambour ; sa barbe est longue , son visage est pâle ; il élève les baguettes en l'air, et quand elles retombent, elles rendent un son triste pareil au bruit du vent.
Un son pareil au fracas de l'orage lorsque le navire tombe sans espoir sur les vagues écumeuses dans l'obscurité de la nuit, ou lorsque l'incendie éclate au loin, ou lorsque les troUes de mer font entendre leur voix.
Deux enfants sont assis près de la rame et de la voile, et gouvernent avec prudence la barque sur l'eau ; car le vieillard, désespéré, les cheveux flottants, agite les baguettes de son tambour plaintif et ne pense point à son bateau.
Quel est cet homme? un malheureux qui. en perdant son fils, a perdu la raison. Son fils a été no\é dans les vagues de la mer, et dès ce moment le pauvre père subit un sort cruel.
A peine la lumière du jour brillc-t-cllc à l'horizon,
qu'il prend son tambour et va sur la mer sombre. Les enfants qui gouvernent le bateau sont les frères de celui qui n'est plus ; ils ne quittent pas leur père.
« Le voilà ! Écoute, mon fils, sors des vagues qui t'ont enseveli. Je me ris de l'orage qui t'a renversé. Viens, uage de ce côté , laisse-moi te reprendre ; montre-moi la tête avec tes blonds cheveux.
» Jeté mettrai dans mon bateau, et si tu es mort, tu seras enterré. On dort mieux dans le cimetière , sous les fleurs et les arbres qui reverdissent au printemps, que dans les vagues de la mer. »
Ainsi résonne la voix du vieillard, et son regard est effaré ; et pourtant il regarde avec douceur ses enfants pâles. Le tambour rend un son lugubre, et comme une tache dans ce beau jour d'été, la sombre barque disparaît.
AGNETE.
Agucle est assise toute seule sur le bord de la mer, et les Aagues tombent mollement sur le rivage.
Tout à coup l'onde écume, se soulève, et le troUe de mer apparaît.
11 porte une cuirasse d'écaUle qui reluit au soîeij comme de l'argcut.
Il a pour lance une rame, et son bouclier est fait avec une écaille de tortue.
Une coquille d'escargot lui sert de casque ; ses cheveux sont verts comme les roseaux, et sa voix ressemble au cbant de la mouette.
— Oh! dis-moi, s'écrie la jeune fille, dis-moi, homme de mer, quand viendra le beau jeune homme qui doit me prendre pour fiancée?
— Écoute , Agiiete , répond le trolle de mer, c'est moi qu'il faut prendre pour ton fiancé.
J'ai dans la mer un grand palais dont les murailles sont de cristal.
A mon service, j'ai sept cents jeunes filles moitié femme, moitié poisson.
Je te donnerai un traîneau en nacre de perles , et le phorpie t'emportcia avec la rapidité du renne sur l'espace des eaux.
Dans ma retraite tapissée de verdure , de grandes
fleurs s'élèvent au milieu de l'onde comme celles de la. terre sous le ciel bleu.
— Si ce que lu dis est vrai, répond Agnele, si coque tu dis est vrai, je te prends pour mon fiancé.
Agnete s'élance dans les values; l'homme de mer lui attache un lien de roseau au pied et l'emmène avec lui.
Elle vécut avec lui huit aimées et enfanta sept fils.
Un jour, elle était assise sous sa tente de verdure ; elle entend la vibration des cloches qui sonnent sur la terre.
Elle s'approche de son mari et lui dit : — Permetsmoi d'aller à l'église et de communier.
— Oui, lui dit-il, Agnete, j'y consens. Dans vingtquatre heures tu pourras partir.
Agnete embrasse cordialement ses fils et leur souhaite mille fois bonne nuit.
Mais les aînés pleurent en la voyant partir, et les petits pleurent dans leur berceau.
Agnete monte à la surface de l'onde. Depuis huit ans elle n'avait pas vu le soleil.
Elle s'en va auprès de ses amies ; mais ses amies lui disent : — Vilain trolle, nous ne te reconnaissons plus.
Elle entre dans l'église au moment où les cloches sonnent ; mais toutes les images des saints se tournent con • tre la muraille.
Le soir, quand l'obscurité enveloppe la terre, elle retourne sur le rivage.
Elle joint les mains , la malheureuse , et s'écrie : — Que Dieu ait pitié de moi et me rappelle bientôt à lui !
Elle tombe sur le gazon au milieu des tiges de violette. Le pinson chante sur les rameaux verts, et dit : — Tu vas mourir, Agnete, je le sais.
A l'heure oij le soleil abandonne l'horizon , elle sent son cœur frémir, elle ferme sa paupière.
276 l'OÉSIES MODEUNLS.
i Les vagues s'approchent en gémissant et emportent son corps au fond de Tabime.
Elle resta trois jours au sein de la mer, puis elle reparut à la surface de l'eau.
Un enfant qui gardait les chèvres trouva un matin le corps d'Agnete au bord de la grève.
Elle fut enterrée dans le sable derrière un roc couvert de mousse qui la protège.
Chaque matin et chaque soir ce roc est humide. Les enfants du pays disent que le trolle de mer y vient pleurer.