PREMIÈRE PARTIE
MÔtEN AGE.
Cans mes recherches sur la langue romano-castraise au moyen âge je n'ai pu trouver que deux morceaux de poésie, assez bien mesurés et rimes, pour faire supposer qu'une espèce de chant devait les accompagner. Ce sont les stances d'Arnaud de Marwiel, troubadour d'Adélaïde de Burlats. Ce qui pourrait faire supposer que l'art musical n'était pas étranger à ce genre de poésie, c'est qu'elles datent du commencement du 13« siècle. Or, déjà cent cinquante ans auparavant Guy d'Arezzo avait inventé la gamme, et seize ans plus tard Franco de Cologne avait trouvé le rhylme moderne et la figure des notes.
Ce double perfeclionnement, presque contemporain, dut agir sur le rôle même des troubadours, lis chantaient évidemment plus qu'ils ne parlaient leurs compositions. Ils s'accompagnaient d'un de ces instruments à cordes dont la forme nous a été transmise par la sculpture. Ils s*e» aidaient peut-être à la fin de chaque strophe, comme de nos jours les improvisateurs italiens terminent leurs récitatifs par une ritournelle instrumentée ; mais toujours est-i^ vraisemblable quMls ne séparaient pas entièrement la musique et la pc»ésie.
Qu'était cette musique? Voilà le point où commence I» difficulté. Pour la résoudre il n'existe que des analogies. La mémoire ne fournit rien ; la tradition est insuffisante. Toutefois on peut conjecturer que les chants populaires de cette époque participaient beaucoup des chants de Téglise, de laquelle procédaient tous les arts : peinture, sculpture, architecture, musique, etc. Celle-ci avait reçu sa constitution religieuse de saint Grégoire au commencement du 7e siècle. Elle se conservait encore intacte au milieu de l'invasion des troubadours; par conséquent il est à croire que les chants de ces derniers admettaient, comme les autres, quatre parties relatives aux quatre conditions naturelles de la voix, la haute-contre, le ténor, la taille et la basse-taille.
11 ne faut pas supposer d'ailleurs que les écoles spéciales établies après ia constitution grégorienne, fussent très florissantes. Une seule existait à Rome ; elfe ne se peuplait que de jeunes orphelins ; elle était destinée à fournir à tous les besoins du cuite catholique, apostoltque, romain. Aussi voit-on, après une intermittence très marquée, le progrès musical ne s'effectuer depuis le 13c siècle jusqu'au 16e que par les Flamands d'abord, les Français leurs plus
proches voisins ensuile. qui tous cnvoycreiU leurs mellloirrs sujels en It^ie.
Le passage de ces derniers ii travers la France ne s'ef- TecUia certainement pas sans laisser des traces.. Admis dans les églises ou les copvents qui leur servaient d'hôtellerie, ils propageaient partout le chant des hymnes religieux dont la plupart tenaient à un texte scandé et rimé. Ils enseignaient à noure Midi l'admirable Pange lingua, œuvre, dit-on, de saint Thomas d'Aquin, paroles et musique, sur lequel semblent s'être modeléi la plus grande partie des (tents profanes cle cette époque. Nçn pas ce Pange lingua que j'ai entendu chanter, il y a trenle ans, dans quelques églises de l'ancien diocèse de Lavaur, où s'était introduit le rite parisien, sur l'air de Pergolèse : Que ne suis-je sur la fougère, air qui traînait dans nos rues, à certain temps de l'année, dénaturé par les paroles, Adiou paouré carnaval, mais le produit de l'Inspiration primitive du grand saint, avec sa majesté harmonieuse, ses phrases accentuées, sa poésie redondante, son caractère, en un mot, de conviction religieuse.
Là facture prosodique de cet hymne, ses désinences riches, la suavité de «es termes/^qui tous semblent avoir été l'objet d'un choix particulier, se rapprochent étonnamment de la manière des plus anciens poètes de la langue d'oc. Ceux-ci étaient-ils des originaux ou des imitateurs? L'iqflueoce bien positive, bien universelle en même temps de l'Ëglise en ce temps là , résout la question dans ce second sens.
On peut donc tenir pour constant que les chants populaires du moyen-âge, en appelant ainsi par extension les compositions des troubadours, ne leur appartiennent que secondairement. La musique qui les accompagnait, ne
peut avoir été souvent qu'une copie de celle que le culte catholique avait constituée , réduite en théorie et vulgarisée dans les temples^
Ce n*est pas toutefois que les mélodies du dehors, celles qui apportaient avec elles une inspiration nettement formulée , ne s'Introduisissent en retour dans les chants sacrés. Cetix-ci étalent de leur nature trop universels, pour ne pas accepter ce qui tendait à les étendre ou à le.s embellir. Les cantiques, les noëls , les proses spéciales , se ressentaient de ce voisinage toujours envahisseur. Il se formait ainsi un ensemble musical , dont on aurait eu de la peine à déterminer les origines diverses. Le plain-chant est sérieux « mais par là-mème peu varié. Il représente Yunilé, avec certaines conditions, mais il ne saurait exclure la muUipliciié des habitudes, suivant les pays. Aussi , M. de Coussemaker , un des membres les plus distingués du comité des travaux historiques , disait-il dans la séance du 16 avril 1855 :
« Les 14« et 15« siècles notamment, ont vu se produire a de nombreux chants populaires. Si Ton interrogeai» les « compositions des musiciens de cette époque , on serait « étonné de la quantité d'airs populaires qui ont servi de a thèmes aux messes , motets et autres pièces de la musi- « que d'église. La mention de ces airs est souvent de na-^ « ture à mettre sur la voie pour retrouver le texte de bien « des chansons considérées aujourd'hui commQ perdues. » Ces rapports réciproques des chants sacrés et des chants profanes, durent également exister au moyen- âge, entre les productions de la langue d'oil et celles de la langue d'oc. Ce que les compagnons du tour de France et les soldats congédiés ont fait plus tard , en vulgarisant d'une contrée à l'autre l'expression chantée des passions du peu-
pie , les Iroubadoiirs et les Irouvcrcs , onl dû !e faire prU mllivement , eux qui passaient leur vie à changer de rc~ sidence, n'emportant souvent à la semelle de leurs souliers, que la poussière des légendes locales . et dans leur esprit que le souvenir de leurs amours.
Toutefois, avant d'arriver à une coïncidence régulière, le caractère différenciel des deux régions devait se faire sentir suivant l'observation de M. le marquis de Pastoret , vice-président du comité des travaux historiques : « Les « chants de la langue d'ot7, même lorsqu'ils accompagnent (( les expressions les plus vraies . sont en général assez a lents et plus simples que ceux de la langue d'o(f, toujours a plus vifs et plus accentués, offrant presque toujours la « mesure à trois temps. »
Voilà doue des signes pour reconnaître et établir la provenance. Ces signes tiennent de la variété de mode et de rhylhme , et cela se conçoit : comme l'air formait une traduction des paroles , il se modulait sur la tonolité de celles-ci. Le nord avec ses désinences en e muet, avec ses mots saxons, avait souvent besoin de venir se retremper dans la sonorité de la prosodie latine, celtique ou gauloise , afin de frapper plus sûrement l'oreille , et par suite l'attention des masses. Il en était alors , comme il en a été depuis , lorsque des opéras entiers tombés à Pans , alors qu'une musique italienne s'y associait à des poëmes écrits en langue française , allaient se relever sur les théâtres de Venise, de Naples ou de Milan, à l'aide d'ua librelto italien » d'où par conséquent les désinences sourdes, les mots inharmoniques avaient disparu, pour revenir plus tard en France se faire consacrer par un succès définitif. C'est l'histoire exacte , on le sait , de la Fille du régimeni, de Donizetli : c'est par analogie,
rcxplicalion des progrès qu'ont dû subir les chants po^ pulaircs au temps des troubadours ; car suivant la remarque de M. de Pastoret , « les âges qui se sont succédés nous ont donné l'exemple d'airs très incomplets , c( puis un peu plus avancés , puis très appropriés aux c paroles. Les notations d'abord grossières, se sont modi- « fiées, et sont arrivées à être parfois suffisantes. »
Ces judicieuses réflexions amènent à conclure que les chants populaires antérieurs au 16o siècle, peuvent souvent être reconnus à leur mélodie même, èl que celle-ci,toujours très expressive, peut faire quelquefois deviner les sujets primitifs, ou tout au moins permettre d'établir la véritable origine de certaines vieilles chansons qu'on retrouve en France à peu pfès un peu partout.