CHANTS DIVERS
A part la classification des chants populaires politiques) il 5erait difficile d'en opérer une autre dans le mouvement d'unité mais de confusion, qui provint de la Révolution française. Chaque pays abandonné à ses instincts, à ses habitudes, h ses passions, laissa les goûts privés s'épar^
piller en dehors de toute tradition et de toute règle. Toutefois faction prépondérante de Paris servU partout de point de ralliement. En lui empruntant, au préjudice de g(^nie local, ses chansons et ses airs, on les vulgarisa jusques dans les plus petits centres, villes, hameaux ou villages. Il en résulta une cacophonie momentanée, mais aussi un ensemble de productions poétiques ou musicales, qui donnèrent un point d'appui aux artistes, pour se lancer dans des routes nouvelles.
Les chants populaires Castrais de ces soixanle-et-dix dernières années sont une preuve de cette vérité. Pas un air nouveau appartenant en propre aux bords de TÂgoûl ; pas une composition d'une originalité remarquable ; cependant dispositions de plus en plus étendues à adopter, âi répéter, à communiquer aux autres., les pièces de provenance étrangère, qui peu à peu ont été presque toutes connues dans ce petit coin de terre, appelé Tarrondisscment de Castres. Voilà Tétat des choses en principe; voilà le point de départ le plus fécond pour des recherches devant servir à compléter celles qui précèdent.
Pendant les vingt premières années du 19^ siècle, les chants populaires Castrais semblent se concentrer sur un théâtre tout'à-fait individuel. Le paysan, l'ouvrier poussant le rabot ou maniant Talène, la mère de famille allaitant son enfant, la servante s*occupant de travaux de propreté intérieure, le soldat montant sa garde, le propriétaire ou le négociant voyageant à cheval, tous chantent, mais tous ne chantent que pour eux. Cet usage acclimate parmi nous la romance, cette expression des sentiments élégiaques, laquelle n'exige souvent pour produire ses effets qu'un peu de mémoire et beaucoup de cœur. C'est là ce
Qigitized by VjOOQIC
que possédaient' surtout ces femmes d'autrefois, élevées pour la direction et le soin du ménage, la première éducation des enfants, la compagnie d'un mari tout aux affaires du commerce ou de l'agriculture, et qui ne manquaient jamais à leur divine mission. Cesl elles dont la voix a redit aux échos de nos demeurés, et à nos oreilles encore vierges de toute impureté de pensée ou de langage, les délicieuses romances de Dalayrac, de Grétry, de Garat, apprises au moment même de leur publicité originelle; et. par réminiscence, celles de Marmontel, de Rousseau, de Léonard, de BonfUers, de Florian; cliarmants petits poëmes qui ont fait dire à Rousseau :
« Une romance bien faite, n'ayant rien de saillant, n'af- < fecte pas d'abord; mais chaque couplet ajoute quelque c chose à l'effet de% précédents; l'intérêt augmente insen- « siblement, de manière qu'on se trouve attendri jusqu'aux « larmes, sans pouvoir dire où est le charme qui a proc( duit cet effet. Cest une expérience certaine que tout ac^ « compagnement affaiblit cette impression. Il ne faut pour ia ((romnnceq\ï\ine\o\x juste, nette» qui prononce Menuet ft chante simplement, »
Eh bien, tout cela nous était largement départi. On i/avait pas, il est vrai, encore inventé, sous prétexte d'accompagnement, l'art de couvrir la voix avec le casserolage du piano; on ne tenait pas au talent de fîler des sons, sur des paroles inarticulées; on n'affichait nullement la prétention de remplacer la justesse, la netteté, la simplicilé surtout, par des gazouillements de fantaisie, ou des cris à briser les plus robustes tympans.
Mais en revanche qui de nous, musicien de nature ou d'éducation, ne s'estimerait heureux d'entendre répéter
- Ii5 —
par les mêmes voix, la même méthode, la même ignorance de certaines règles, si Ton veut, la romance de Monljourdain, L'heure sonne et je vais mourir; celle de la Folle par amour. Quand le bien aimé reviendra (Dalayrac. opéra de Nina), et le chant délicieux de Chateaubriand :
Combien j'ai douce souTenance
Du joli lieu 0e ma naissance,
Mi «feur, qu'ils étaient beaux ces jouré
De France !
mon pays sois mes amours toujours !
Une autre romance, d'une époque antérieure, et qui fut beaucoup chantée à Castres, après le 18 brumaire, est celle de Pauvre Jacques/ Quelques gens de parti bnl cru plue tard q«ië c'était un défi royaliste, parce que le même rhythmc avait servi à une espèce de complainte exprimant les sentiments populaires de Louis XYI, au moment môme de sa condamnation. C'est une fausse conjecture. Le chant de Pauvre Jacques avait pour auteur, paroles et musique. Mm« la marquise de Travanel, dont le fils ou le mari (fait très-facile à vérifier) fut le premier sous-préfet de Castres; de là il passa, deux ans après, aux fonctions de membre du Corps législatif. Pendant son séjour dans notre ville, M- de Travanet s'occupa principalement à rapprocher leâ partis. Pour cela il les attira dans ses salons; Il les y retint par les agréments de son éducation très-distinguée, et surtout par un talent particulier pour la musique, qu'on n'avait pas ap{iris encore à faire tout seul. Ces rapports avec les notabilités artistiques du pays firent que celles-ci, par une flatterie de très-bon goût, recherchèrent, découvrirent et chantèrent, chez le premier magistrat du lieu, la romance de Pauvre Jacques. Elle avait été composée,
quelques années avant la Révolution, à Toccasion d'une vachère suisse, amenée à Trianon, et qui allait y mourir de nostalgie et d'amour pour un de ses compatriotes, lorsque par ordre de la reine Marie-Antoinette, elle fut unie à celui qu'elle aimait, et par suite radicalement guérie. Voilà le sujet du petit poëme, en trois couplets, mais accompagné d'un air délicieux qui n'a pas encore vieilli, et qui ne vieillira pas, on peut le prédire, parce que la mélodie, lorsqu'elle va au cœur, reste. toujours jeune.
La durée de la vogue d'une romance lient beaucoup sans doute de son mérite propre, si bien déBai par Rousseau i mais elle participe aussi des dispositions du public à la sentir, à la comprendre, à la chanter, à se rapf)roprier, en un mot. Cela explique pourquoi quelques-uns de ces chants sont, en certains pays, plus populaires que d*atttres. Gela pourrait servir à la rigueur, pour pénétrer au fonds du caractère des nationalités diverses, de notre France devenue si compacte de mœurs et d'administration, afin de les initier plus facilement à la mélodie et à ses heureux effets de délassement ou de civilisation. Dans ce but, il a paru utile de noter ici les romances qui ont eu successivement à Castres, un retentissement exceptionnel, pendant ces cinquante dernières années , laissant aux -véritables amateurs du genre le soin sinon de les faire revivre, du moins celui de leur donner un petit souvenir, dans leurs solennités philharmoniques. Ma peine a devancé l'aurore; le bien aimer, ô ma chère Zélie, de Plantade ; Prêt à partir pour la rive africaine, de Dalvimarc; la Senlmelle, cette Marseillaise de l'Empire, eomme on l'a appelée, d'Alexandre Choron (dans l'espace de deux ans il en lut vendu plus de 20,000 exemplaires) ; l'Amandier, de Rallochi ;
// est Irop lard et II faut parlir le ménestrel l'ordonne, de Diangini ; Vous me quittez pour aller à la gloire et Partant pour la Syrie, de la reine Horlense; Faut l'oublier, la Pelile mendiante, V Angélus. Depuis longtemps j'aimais Adèle, de Romagnesi (celte dernière ciianlée pour la première fois à Castres dans un concert donné par Lavigne, premier rôle alors de l'Opéra , ainsi que François /««■ à Pavie, et Revêts, Oscar, ton armure brillante); Dormez chères amours, d'Amédcc deBeauplan, nocturne délicieux, a-l-on écrit, qui parut en 1820 (il était déjà vulgarisé à Castres Tannée suivante) et qui a fait le tour du monde ; Ma tante Marguerite , Mon léger bateau . l'Enlèvement, Laissez-moi le pleurer, m>a mère^ de notre compatriote M. Edouard Bruguière, qui voulut bien, en 18*7, composer pour moi la touchante et vigoureuse mélodie de Donnez/donnez! à l'occasion du terrible incendie de Salvages, et qu'on vient de rééditer, pour être vendue, par un membre de la cavalcade Castra ise, au profit des pauvres ; Appelez-moi, Je reviendrai, et Ma nacèle, de Panser on , Dites-moi grand'mère que disiez-vous aux galants ? de Jadin ; Fleuve du Tage, de Pollet ; Portrait charmant, portrait de mon amie, de Charles Lis; Avez-vous vu dans Barcelonne, et le Fou de Tolède, de Monpou ; la Grâce de Dieu, Ave Maria, le Soleil de ma Bretagne, de Loïsa Puget; Jeune fille aux yeux noiis, de Théodore Labarre; la Folle. Adieu beau rivage de France, de Grisar; Ma Normandie, de Bérat, dont il faut constater la mort le 3 décembre 1855, pour remarquer qu'à partir de cette époque rien de saillant, rien de saisissant, rien d'aimable, pour tout dire en un mot, en fait de romance, ne s'est encore fait jour à travers ces vocalisations interminables,
celte lutte opiniâtre de la voix et du piano, celte fastidieuse répétition du récitatif dramatique de nos grands opéras modernes, qu'on nous donne tous les jours pour de la musique. Comme si la musique pouvait être chose que l'art d'aller au cœur par le sens de l'oreille.
Les chants populaires Castrais qui succédèrent à la romance, ou qui se mêlèrent avec elle sous l'action d'un sentiment général, peuvent être nommés les vaudevilles de la société bqurgeoi se. Les Sociétés chantantes de Tépoque les mirent à la mode, sous le nom de Caveau; elles les propagèrent à l'aide de recueils annuels fort recherchés» et qui suppléaient à la liberté de la presse, effacée dans la Constitution de l'an 8. La morale satirique, la chasse aux ridicules du jour, l'épie uréisme ancien habillé à la moderne, tel est le fonds de ce genre de littérature, un peu sec, un peu terne, un peu guindé, mais amusant. Aussi le caractère français ne lui lit-il pas défaut. Les chanteurs de nos contrées s'emparèrent eux aussi de ce champ ouvert à la çaîlé, à l'insouciance, à l'art de se récréer. Ils répétèrent en chœur les joyeux refrains de Piis, de Désaugiers^ d'Armand Gouffé et do tant d'autres chansonniers modernes dont les oeuvres se sont perpétuées plus que le nom. C'est eux qui donnèrent une vogue nouvelle à la production bachique du menuisier de Nevers ; qui prêchèrent à large voix la morale libre du comle de Bonneval, Nous n'avons quun temps à vivre; qui répétèrent, après le pot-pourri de la Tentation de saint Antoine, la Parodie, d'après Désaugiers de la Représentation de la Vestale ; et qui vulgarisèrent sur tous les tons M. et M'^^ Denis, le Tableau de Paris à cinq heures du malin et à cinq heures du soir. Cadet Roussellc, le Ménage de garçon, la Paille, le Vent.
/« Cabaret, le Gascon, la Pipe de labac^ le Troubadour (de Jean de Paris)^ VEloge du vin, l'Eloge de Veau en ce qu'elle nous fait boire du vin , enfin lout une série d'allégories, plus ou moins spiriUielles, sous le titre de rAmour médecin, V Amour avocat, V Amour voyageur^ etc., etc.
C'est à cet ordre de composition qu'appartient par sa date la chanson suivante née dans la petite ville de Puylaur ens et de là répandue dans toutes les autres des deux arrondissements de Castres et de Lavaur, avec un succès que n'ont pas toujours obtenu des pièces meilleures, quoique celle-ci ne soit pas mauvaise :
La Rougno.
Air de la Bourbonnaise, ou Qui potis et non polis.
Uao fiUo qu'aïmabi , E que counsidérabi , Sur qui ycou me fisabi.
Ma boulgut pla trouinpa ; Ab! ah! ah! ah! ah! ah!
M'a douna<lo la rougno, Souï remplit de rai^pougno; Jujas qu^une bésoqgno M'a sapiyt prouçura^ Ah ! ah ! etc.
Touto la neit me grati ,
M'acati, mé déscaU,
Et moun leït sembl' un pâli ,
A forço de tourna.
Ah! ah! etc.
Hier iou boun sen qu'aiéri ,
Las ounglos më coupéri ,
Pla prep las mé raougnéri
De pocu de m'eicourja.
Ah!ah!etc,
Un éfan d'Hippoacrato Que d'aquel mal mé tiato, El se banto , se flato Que la mé guérira.
Ab! ahl ele.
Mo met la ligataro Que rand Ja beno duro ; Yeou tourni la figure , Senti moun sang coula.
Ab ! ah ! etc.
£n féblésso toumbéri , Né sabio pas ount n'éri , Et dé ta féblé qu'éri Yeou penser' espira; Ah! ah! etc.
D*un soûl pic dé lancéto Rampliguet !a palélo; D'uno coumpresso netto , Benguet me restaoca.
Ah! ab! etc.
Per coumblo d'infourtuno ,
A la noubelo luno,
Doublé maït m'imponrtuno >
E tourno rebrouta.
Ah!ah!elc.
Ai perfido, infidélo
M*as donnât la gratelo
N'es conmo la candelo ,
N'es pas mens ce que la.
Ab ! ah ! etc.
Digos a que pénsabos?
Coussi non la gardabos?
Perquè la me dounabos , Per m'en enfarfagua?
Ab! ah! etc.
N*oun eï ni pax , ni trébo; Touto ma pel se lébo , Et lou souei mé crebo, Sans poudé répaousa.
Ahl ah! etc.
I^ren boou dins la campagno, Tuxi touto coumpagno Mes pertoul m'accoumpagno Et nou me laiss' esta...
Ah : ah ! etc.
Lou chagrin iné dégoro , El la rougno demoro ; Dins aqueslo derooro Yeouimé cal enlarra.
Ah! ah! etc.
Celle chanson, les cantiques de Pujol, récemmenl imprimés en receuil, les morceaux les plus saisissants des opéras nouveaux, tombant si facilement alors du théâtre dans les salons, et de ce dernier endroit descendant dans la rue, afin d*y prendre définitivement domicile, sans le secours de l'orgue de Barbarie, encore remplacé par la voix humaine ; telle fut la part du peuple Castrais, comme de celui d'ailleurs aux poésies légères et à la musique de l'Empire. Si la chanson bachique ne tarda pas à augmenter considérablement soii répertoire, ce n'est pas que l'on fut devenu toul-à-coup plus ivrogne ; seulement, ou subissait l'influence des exemples de la classe bourgeoise. Ceileci avait le privilège exclusif de l'amour du vin, et du talent de la chanson à boire; il en usait largement, soit en se livrant â des bravades bachiques, soit en composant des rondes, avec accompagnement de nombreuses santés proposées bravement et bravement répondues. C'est ainsi que la ville de Castres accueillit tour à tour dans les desserts de ses repas, cette chanson .
Le bon vin, ;!
Le matin , Sortant de la tonne , Vaut bien mieux que le latin Qu'on lit en Sorbonne ; Car, etc.
Médecins, chirurgiens, Et apothicaires.
Fi de vos ififfrédient El de vosclyslères; Car, etc.
Ou bien celle autre :
Le bon Arislote, Cet homme divin , Vendit sa culotte Pour avoir du vin.
Le fameux Pompée,
Cet homme étonnant ,
Vendit son épée ^
Pour en faire autant
Le roi d'Angleterre ya pas la faculté De boire dans son verre Quand il est cassé.
J'ai lu dans un livre , De l'antiquité , Que lorsqu'on est ivre , On va se coucher.
Voici, de la même époque, trois couplets d'une chanson, dont le second appartient à d'autres pays, puisqu'on le trouve, comme type, dans la liste des différents airs, de •l'ancien caveau fondé, comme on le sait, en 1733 par Piron, Collé et Crébillon fils ; mais le premier et le troisième sont bien postérieurs à celui-là, et leur auteur était Castrais.
Notre bon péra Noé,
Patriarche insigne , Nous enseigna le secret
De planter la vigne , Mais pour ne pas boire de l'eau , II fit faire un gros tonneau,
Qui fui son ré, ré, Qui fut son fu, Tu, Qui fui son refuge Au temps du déluge.
Quand la mer Rouge appaïul
A la Uoupe noire , Aussitôt rtfaraon crut
Qu'il fallait en boire ; iMais Moïse en homme plus fin , Voyant que l'eau u'élail ras du vjn ,
Il la pa, pa, pa,
H la sa , sa , sa ,
Il la passa toute ,
Sans eu boire goutte.
Quoique nous ne soyons pas
Au temps de Moïse, Nous ne laissons pourtant pas
D'en faire à sa guise.
A l'excmpU de ce grand saint.
Laissons l'eau prenons le vin ,
La trou, trou, trou, trou,
La pin, pin, pin, pin,
La troupe infidèle,
Aura l'eau pour cHe.
Enfin une ronde castraise, du temps de l'Empire, est celle qui fui chantée pour la première fois, dans une petite ville des environs, à Toccasion d'un défi que ses plus forts buveurs avaient envoyé au plus célèbre des nôtres, et auquel celui-ci répondit en se rendant sur les lieux, et en enterrant tous les convives sous la table.
Le lendemain, il fut porté en triomphe dans toutes les rues de l'endroit ; le pays entier s'empressa d'acclamer à son incontestable capacité, La ronde dont il s'agit se chante avec une serviette sur la tête formant capuchon, et de manière que, la relevant par devant, le buveur dé-
signé puisse avaler sans cire aperçu de ses voisins, mais avec obligalion de représenter son verre enlièrement vide. Elle a une introduction :
Frère Jean s'en Ta
Faire un long voyage ,
De la peur qu'il a
De faire naufrage , I) a donné toul son bien, A son plus proche voisin , Il a donné toul ce qu'il a A son voisin que Toilà.
(On verse le vin à la personne qui fait le voisin.)
?î'au riez- vous pas vu Le frère Laluque , H étaillcaché Dessous sa capuche ;
(Pendant qu'il boit.)
Le frère Laluque boit , El personne ne le voit,
(Il montre son verre.)
Le frère Laluque a bu, El personne ne l'a tu.
(Le chœur reprend.)
Ah! que le drôle a bien Ole Tant que le vin lui a duré !. . .
(Une voix seule.)
Donnez à boire à celui-là
Qui filera, qui filera;
Pendant qu'il filera
Que son voisin s'apprête ,
Lh bonboronbetle , \ ....
La bonboronbon. i '
(Le rhœur.)
Il file! il file!..
Ainsi de suite, jusqu'à extinction de voix, de vin et le plus souvent de buveurs.
Les autres chants plus ou moins populaires qui succédèrent h ceux-là, sur les divers points du territoire castrais, participaient de la confusion des mœurs, au temps de la Restauration. Malgré les efforts du gouvernement , malgré les prétentions des anciennes classes sociales, jamais Tesprit d'égalité, en suivant son cours naturel, et l'impulsion que lui avaient donné la Révolution et l'Empire, ue se manifesta avec plus de puissance. La hiérarchie, à part les positions ofRcielles et le rôle qu'elle y jouait , n'était que fictive. Sous un mouvement rétrograde en apparence , on sentait partout un courant d'opinion et d'intérêts dont le caractère moderne devait tôt ou tard prévaloir. Mais en même temps cette opposition entre la forme et le fonds, entre Tautorilé et l'opinion, empêchait, comme d'autres causes t'empêchent encore, un classement définitif.
En attendant l'on chantait, non plus par voie d'ensemble, mais en laissant chacun libre d'exprimer ainsi ses goùls, ses idées, ses préventions, ses regrets ou ses espérances. Les couplets somi-épigramma tiques des pièces de Scribe étaient répétés individuellement, et récités plutôt qu'entonnés par cette espèce de psafmodie déclamée, que les acteurs du Vaudeville, des Variétés et du Gymnase avaient mise en vogue. Ce (ut alors la grande époque des couplets de facture, avec leur réalisme décent, leurs vers naturels, leurs traits inolfensifs, leur portée à l'épreuve de la censure officielle, ou de la politique exagérée dans un sens ou dans un autre.
Les habiliides tUi pays Castrais reflétèrenl lout cela. Il n'était pas rare de trouver un peu partout de ces bonnes oi aimables réunions où, h table, après un repas copieusement servi, animé par la gaîté la plus vive, empreint d'un laissez-aller charmant, la voix unanime des convives désignait le chanteur émérite, distingué par sa voix juste et naturelle, plutôt que par son talent musical. Celui-ci, sans se faire prier, sans invoquer l'excuse de son gosier en mauvais état, de ses nerfs irrités, de son larynx atteint par le rhume, le verre en main et la figure joyeuse, commençait par sa chanson de prédilection, toujours la mcine. Après celle-là, on lui en indiquait une autre, puis une autre; enfin, pour lui ménager quelques moments de repos, plusieurs de ses assistants entonnaient, ou souvent détonnaient la leur, avec un mélange de vdix et de sujets, qui n'était pas sans un certain esprit. C'est ainsi qu'ont été successivement répandus, à Castres, le Vin de Bourgogne' le Bon frère Etienne, Aimer est pùur moi douée chose. Belle meunière en passant par ici. J'aime le vin, j'aime ce jus divin. Ah! que de peine dans la vie, les paroles de quelques fanfares de chasse, Vive la lithographie, et le vaudeville satirique Yés\ qu'un capel, venu de Toulouse, mais bien vite naturalisé par le fait même d'un vocabulaire presque identique avec le nôtre. C'est ainsi que là s'est conservée longtemps la pièce suivante qui date évidemment de la fin du 18e siècle, comme l'indique sa forme si mylhologiquement bacchique :
Se lou tendre Cupidoun
Bol escalfa sas amourelos,
Dig^s-yc qu'el a besoun
De beouré cinq on gieix rasctos,
D'aquel aïmablé el precious xus
Que nous douno Bacchiis.
Nous quai douDCOs pla pinta
Se boulen bersifica. fbisj
Se bous aoutrés besiès Pan
Ambé tous pastrés prcp your diKu ,
Dirieis que o'an xaroaï ban
De ftf restanti la flagulo,
Parce qu'éle» noou pas un [Iraouc
Que noun siogo touxoun raouc;
Mais quand yaon passai dé bi
Tenou xougal à rabi. (bisj
On pot dire qu*un souldat
Serio feplé coumo matbo
Se daban d'an* al coumbat
El né bebio à punlo d'aibo;
dar xamaï Mars, el né farié
Balé coumo caldrié^
Canons, bonmbos é fufils
Se n*érou pas Ions dousils. fbisj
Arabe soun pounxul Iriden Lou diou que s'appello Neptuno , • Fendét Taïgo xulqu*al trenq, M'embexi pas sa fortuno !
Aimaïrio mail oiillo cotx basé , Baccbus ambé plasé Armât de soun gros birou Per traouca la dal canlou. (bisJ
Une autre chanson» presque confemporaine de celle-là, mais exclusiveraenl caslraise, fut composée à roccasion d'un charivari-monstre, qui pendant plus d'un mois servit de passe-temps à notre maligne et joyeuse population. Elle commença par quatre couplets dûs à la collaboration de quatre auteurs : un avoué, un avocat, un jeune négo-» ciant el un substitut du procureur du roi.
Quoiqu'ils se fussent rois, comme on le voit, ea quatre pour celle œuvre, elle aurait eu évidemment peu d'éclat, si plusieurs événements successifs, d'une importance trèspuérile, n'étaient venus se greffer sur le sujet principal, pour lui imprimer un caractère d'opposition à l'aulorilc locale, maladroitement inspirée. En voulant arrêter la chose, au lieu de la laisser s'écouler par sa pente traditionnelle ; cela ne demandait que neuf jours de tolérance, celle-ci la raviva de plus en plus, de manière à en venir à des charges de gendarmerie, et à un tout pelit procès en police municipale. Ces incidents excitèrent de plus fort la verve des verbifica leurs castrais. Chaque soir un nouveau couplet, résumant le fait de la veille, s'ajoutait à la production primitive ; si bien qu'elle atteignit bientôt le nombre de treize.
Cette pièce existe; elle porte la date du 4 juin 1824: elle est sur l'air : Aussilôl que la lumière ; les vers en sont faciles, trop faciles peut-être, mais parfaitement dans le genre. Voici le dernier, intitulé ; Avis au puMic, et qui fut suivi d'une obéissance immédiate de la part d'une population que n'avaient jusques-là pu réduire aucun des moyens d'intimidation essayés par l'aulorité.
Abis al public,
Per ordre de la pouiisso , Benén per vous aberti Que n'y a pas pus de malisso , Et que lous couplets an (i.
Reliraft-bous sans alarmes , Car la juslisso né ris Et malgré milo jeandarmos Farien de charivaris.
Les chants qui précèdent portent chacun une date ou précise ou approximative. Cela permet de se faire une idée des mœurs locales. Ils sont d'ailleurs populaires, en ce sens qu'ils ont été collectifis. Plusieurs voix se sout réunies pour tes làetlre en circulation. Il n'en est pas ainsi de ceux qu'on retrouve dans les campagnes des environs de Castres, et qui s'y sont introduits ou maintenus suivant un mode tout-à-fait individuel et à des époques indéterminées. Le plus grand nombre doit son origine aux jeunes soldats revenant de l'armée. C'est un écho de la garnison ou du corp-de-garde ; mais un écho presque toujours dégénéré. La fusion des différents patois de la France ne.se fait ordin^airement qu'au détriment des uns et des autres. La langue nationale parlée correctement n'apporte là aucun remède. Elle se trouve elle-même atteinte dans sa pureté relative par les accents alsaciens, bretons, picards, provençaux ou gascons. Aussi n'est-il pas rare d'écouter souvent des mélodies ayant l'apparence de quelque chose d'original, et d'y découvrir au fonds une vieille chanson de Lattaignant, de Boufflers ou de tout autre auteur du siècle dernier, comme cela m'est arrivé en entendant dans les bois du Sidobre un jeune pâtre chanter avec une vdx délicieuse, et sans manquer une note, des mots ni français, ni patois, et que je reconnus, à force d'attention, pour être la traduction libre éL très-libre de celle-ci :
Ma mie , ma douce amie , Bépoads à mes amouri».
Fidèle A celle belle , Je raimerai toujours.
Si j'avais cent cœurs Ils ne seraient remplis que d'elle ; ^ *
Si j'ayais cent cœurs Aucun d'eux n'aimerait ailleurs.
Seulement le jeune pâtre y ajoutait :
Si j'étais poisson , Je nagerais près de ma belle ,
Si j'étais poisson , Elle me prendrait à l'hameçon.
Ma mie , etc., etc.
Celle qui suit est [de la même nature, et de la même
transformation :
J'avais prorais à ma maîtresse Dé l'aimer jusques au tombeau , Et sur la feuille d'un ormeau , J'avais écrit cette promesse; Mais il survint un petit vent, Adieu la feuille et le serment.
Quoique je fasse jUte , jeste.
Quoique je fasse des faux pas, Pourtant je ne tomberai pas, De tous côtés je me redresse ; Dans l'obscurité de la nuit Le flambeau du Tin me conduit.
Quoiqu'il en soit de l'origine ou de la défiguration des chants populaires de nos paysans, plusieurs ne manquent pas d'un certain mérite. La mélodie en est peu caractérisée mais souvent expressive et quelquefois touchante.
Dans la première catégorie, on peut ranger les pièces
suivantes :
(Airs notés no 89.)
Dieu de bon jour , bergère , Que fais 'tu dans ces champs, Tu souffres mille peines , Le froid , le mauvais temps.
Et si le loup s'approche De Ion joli troupeau , Comment pourrais-tu seule Défendre tes agneaux ?
Monsieur le gentilhomme, Vous moquez-Yous de moi ?
En Toyant votre mine , N'a pas Tair d'un berger; Allez-YOU8>oir tos dames , Les dames de Yolre qualité , Et laissez la bergère Pour un autre berger.
Adieu , belle bergère , Renonce à ton bonheur ; L'étal d^in gentilhomme Te fait beaucoup d'honneur ; Allons , belle bergère , Quittez Totre tronpeau , Et dans ce beau carrosse Gagnons mon beau chftteau.
ISi tout Totre carrosse, Ki vos jolis châteaux.
Ne me mettront en peine De quitter mon troupeau.
Pourquoi , belle bergère , Refuser ton bonheur?
Viens faire la ronde Tu porteras des fleurs.
— Adieu l'amour volage , Adieu l'amour trompeur , Va-t-en faire la ronde , Garde toutes tes fleurs.
Autres plus modernes :
(Airs nolés no 48.)
Berger , mon doux berger , Où irons-DOU9:garder?
Là bas , dans la prairie , Au bord d'un clair ruisseau , Neus cueilleroBS la rose, Le romarin nouTeau.
Berger , mon doux berger , Qu'aurons-nous pour souper ?
Nous aurons de la TÎande»
Nous aurons du pain blanc, - Une bonne« bouteille De rouge ou de blanc.
(Airs [noies no 40,)
Un joli militaire
A la guerre il s'en ra ,
A la guerre il s'en Ta ;
Part pour la] Tille de Toulon ,
Pour Toulon la belle Tille.
Sa maîtresse est en fenêtre Qui le regarde passer.
Mon cher amant, si tu t'en vas, Me laisseras dan^i'embarras , Me laisseras toute seuktte.
Je ne te laisse pas seulette , De bien loin je t'écrirai ; Oui, ma belle ^ je t'écrirai; Au régiment quand j'y ^ serai , Je t'écrirai une lettre.
Au bout de trois semaines La lettre n'a pas manqué , La lettre n'a pas manqué.
Par un de ses amis passés, Il lui fait passer la lettre.
Il a mis dessus la ledre
La belle raariez-TOUS ,
La belle mariez-vous ;
Car j'ai d'aulre: amie que vous ,
Car j'ai une autre maîtresse.
Si vous avez d'autres maîtresses , Moi j'ai d'autres amants , Moi j'ai d'autres Ramants , Qui me causent mille tourments.
11 m'a coûté de la peine.
S'il l'd coûté de la peine La belle l'as bien voulu ; N'as pas voulu te marier Quand je t'ai fait demander, A présent j'en suis bien aise.
Voici une troisième pièce , d'un rliylhme plus soutenu, mais un peu monotone. Les paroles qui l'accompagnent servent d'ailleurs à constituer un petit tableau de genre, où l'on retrouve une partie des mœurs des habitants des campagnes, quoique peut-être pas tout-à-fait des nôtres.
(Airs notés n» 41.)
Le long de ^a rivière , | // • ■
Tout e9 me promenant, • ' '*'^ J'ai entendu la voix de ma belle Qui me chantait une chanson nouvelle.
Me suis approché d'elle
Pour l'entendre chanter , M'a répondu d'une amitié sincère Mon doui ami , faut le dire à mon père.
Mariez-moi mon père
Je suis dans la saison ; Mariez-moi mon père et donnez-moi Celui que mon cœur aime.
Gelai que ton cœur aime
Ce n'est qu'an bambocheur ; Un bambocbeur, un chercheur de querelle, La nuit le jour un pilier do tayernes.
Un bambocheur , la belle ,
Non, je ne le'suis pas.
Je sais fait pour chanter et pour rire, Et pour aimer le sentiment des filles.
Le sentiment des filles
Tu ne le sauras pas ; Tiendras ce soir , tu diras une chose , Viendras demain , tu m'en diras une autre .
Celle-ci semble porter avec elle sa signature. C'est évidemment celle de quelque soldat poète, mais poète comme ils le sont tous en général , c'est-à-dire avec de la jeunesse dans le cœur ^ du jars dans la parole , et de la vulgarité dans Texpression.
( Airs notés no 42. )
Un dimai^che matin , En faisant la débauche , Dedans ,un cabaret 4e me suis engagé ; jai yu Tenir de loin Mon jeune capitaine .
Q'ui m'a dit : mon ami , Demain ^ faut partir.
Puisqu'il nous faut partir Nous faut prendre la peine ; Apporte-moi mon sac Et mon sabre à la main.
Je ne regrette ici Que ma chère maîtresse Après l'avoir aimée Aie la faudra quitter.
Un beau jour en passant
Auprès de ee village ,
La fantaisie me prit
De tirer un coup de canon ;
Ma raie Jeauneton
Etait à la fenêtre
M'a dit tout en pleurant :
Adieu mon cher amant.
O Jeanneton{mon cœur De quoi tu te chagrines?
O Jeanneton mon cœur, Ne te cliagiine pas :
Je reviendrai un jour A la fin de la campagne Mais quand je reyiendrai Je te fiancerai.
Moralilé.
Filles è marier, Ne perdez pas courage 11 ne faut qu'un moment Pour plaire à un amant .
La chanson qui suit est d'une bonne moralité, Elle est sur Tair Que ne suis-je la fougère; cet air si commun dans le pays, et dont la diffusion même prouva son mérite.
(Airs notés, no 43.)
De quoi pleurez-vous bergère, Qu'avez-Tons tant à pleurer ?
Hélas me suis endormie, Mes moutons sont égarés:
Alors que dira ma mère Quand chez moi je reyiendrai?
Ne craignez pas Uni bergère ,
Ne craignez pag son courroux,
Nous irons^dire à ta mère
Que les moulons sont loin des loups ;
DoBoe-moi ton cœur bergère
Tu ne risques rien du tout.
Cher amant mon cœur est un gage C'est à toi à le gagner:
l'aiihe mieux être bien sage Et rester à la maison Que non pas être iFolage Et dé perdre mes moutons.
Le type des chants de la seconde dassifîcalion , c'est-àdire des plus expressifs, est celui qui porte pour titre : VAmarU trompeur. On le trouve un peu partout dans Tar* rondissement de Castres. Il est d'un caractère musical assez accentué. Quant à la partie littéraire , elle se lient juste à la hautedr de TintelUgeDce des masses et de leur goût pour la mesure, plutôt que pour l'harmonie des vers. D'ailleurs, ces vers évidemment composés par an homme du peuple , ne sont pas plus mauvais que ceux qu'expédient tous les ans , à certains concours , des anleurs ayant reçu une éducation plus distinguée.
(Airs notés n» 44.)
Tout en me promenant Le long d*un bois charmant , J*ai entenàu pleurer >-
• Ma maîtresse ; Je me suis apfitoché Pour lui demander
Sa tristesse ; Elle me répond d'abord J'ai à pleurer mon sort Pour avoir trop aimé
Ma jeunesse.
Adieu, rammi trompeur, Tu m'as volé loon cœur A la plus belle fleur
De mon $ge ; Je trouve à propos Que tu es bien faux
El Tolagc; Mais tu reviendras an jour Pour avoir mon amour Tu ne l'auras pas davantage.
Filles à marier ,
Si l'amour m*a trompé
Prenez exemple à moi , Je vous en prie, Car tous les garçons Sont de vra^s hirons, Des enjôleurs de filles
Puis après quand l'auront fait , * ISe reviendront jamais.
Puis après quand l'auront fait Leur folie.
Çnfm voici deux véritables romances , d'auteurs inconnus, et charmantes d'expression comme de sentiment. le les ai reçues d'un de nos compatriotes les plus compétents en matière musicale ; l'une d'elles , la seconde . porte cette annotation de sa main , très remarquable. Du reste, il faut bien croire que cette composition dénote une certaine supériorité, puisque cliantée, presqu'en tète à tète, pendant i'entr'acte d'un concert donné par les demoiselles Ferni, elle parla si bien à leur cœur, que ces deux virtuoses , quoiqu'enivrées déjà par les applaudissements que leur talent venait de susciter , oublièrent tout-à-coup leurs sensations d'amour propre , pour se livrer entièrement au plaisir de verser des larmes. Ces larmes sont restées gravées dans mon souvenir, et plus tard ayant
eu à demander compte à nos savants musiciens, du peu d'effet qu'ils produisaient sur les masses , je les ai invoquées en confirmalton de ce principe : Rien ne va à l'àme que ce qui en sort.
La Prospère.
(Airs notés n» 4tf.)
Un beau dragon s'en ya Trouver son capitaine ; Bonjour mon capitaine , Donnez-moi mon congé.
Pour aller Toir Prospère Celle qu'ai tant aimé
Le capitaine lui répond :
Voilà ton portefeuiUe , (bis) Tou joli passeport, Va-t-cn voir ta Prospère , Tu reviendras d'abord.
Le beau dragon s'en va A u château de son père ; Bonjour, mes père et mérc , Frères même et parents , Sans oublier Prospère , Celle que j'aime tant.
Son père lui répond :
Ta Prospère elle est morte; (bis)
Elle n'est point ici ,
Son corps il est en terre ,
Son âme en paradis.
Le beau dragon s'en va Pleurer dessus sa tombe.
Réveille-toi , Prospère , Pour la dernière Tois , Mon cœur se désespère , Je veui mourir pour toi.
£l le dragon s'en Ta Trouter son capitaine.
Bonjour, mon capitaine, Me voilà de retour; Ma Prospère elle est morte, Je Teux servir toujours
Pierre.
(Airs notés ho 46.)
Quand Pierre partit pour l'armée ,
Trois ans il resta ;
Trois ans il resta.
Laissant son amie à Grenoble ,
Longtemps il pleura,
Longtemps il pleura,
S'en va trouver son capitaine»
Donnez-moi mon congé :
Donnez-moi mon congé ;
Pour aller voir ma mie à Grenoble Se meurt de regret , Se meurt de regret.
Quand Pierre fut sur la montagne
Entend à sonner,
Entend à sonner ; 11 met alors^genoux à terre ,
Se met à prier ,
Se met à prier.
Dit aux bergères qui l'emportent ,
Laissez-moi la voir ,
Laissez-moi la voir; On découvrit son beau visage ,
Lui prit un baiser,
Lui prit un baiser.
La première fois que Pierre l'embrasse
Pierre soupira,
Pierre soupira; La seconde fois que Pierre l'embrasse
Pierre Irépassa , Pierre trépassa.
Que dirent le» gens de Grenoble
De deux amoureux ,
De deux amoureux ?
Ils s'aimaient tant l'un et l'aulre ,
Sont morts tous les deux.
Sont morts tous les deux
Voilà k; summum de la poésie populaire du pays Castrais. Voilà la pièce très-remarquable qui en résume l'esprit et le sentiment , la forme et \e fonds , le style et la pensée. Il y a là, sans doute , beaucoup d'incorrections , des rimes nulles , une mesure souvent insuffisante ou exagérée , même de nombreuses fautes de langue ; mais en même temps quelle naïve simplicité , quelle vérité naturelle , quel cri du cœur pour tout dire en deux mots ! Toutes choses auxquelles le][peuple n'est jamais insensible , et qu'il perpétue au milieu de l'assèchement général de notre époque si rationaliste et si froidement mathématicienne, qu'elle semble toujours tentée de dire comme d'Alembert : qu'est-ce que cela prouve ? Faites chanter la romance de Pierre par une voix juste , mais accompagnée d'un cœur de même nature , et vous produirez, j'en suis sûr, l'effet qui se révélait dans les pleurs des demoiselles Ferni , cette dernière consécration du mérite des chants de noire beau pays.
La nomenclature qui vient d'être faite serait incomplète si l'on n'y ajoutait un mot en faveur de quelques productions d'une actualité évidente. Ce sont des rondes ou des bourrées d'un mouvement accéléré, d'une facture peu re-
cherchée, mais destinées peut-être à conserver le dialecte castrais par la tradition, aujourd'hui que l'écriture ou la presse dédaignent de lui prêter leur concours. Il ne serait pas mal pourtant que l'ouvrier, pendant les ennuis de son travail, eût à son usage quelques mélodies sur des paroles qu'il pourrait comprendre. Si, au sortir des écoles primaires, il ne lit plus, c'est qu'il ne trouve autour de lui aucun livre écrit dans la langue de sa pensée et de ses habitudes. Il en sera de même, croyez-le, de ces chœurs, de ces romances, de ces grands morceaux de musique, qui constituent le répertoire des Orphéons. Ce sera du son pour du son, des exercices à l'aide de la voix, de la gymnastique en un mot, sans portée morale, sans résultat social, sans élément civilisateur. Pourtant l'art comme la politique doit avoir son suffrage universel ; quelle que soit la puissance de l'homme de génie qui trouve dans lui-même de grandes et admirables inspirations, c'est toujours au public qu'il doit aboutir, afin de donner à ses œuvres, leur véritable but <l'agrément , de science ou d'amélioration. Or, le public se compose, non pas d'un certain nombre de sots , comme le disait Champfort , mais de tout le monde, savants et ignorants, musiciens et non musiciens, acteurs et auditeurs ; c'est donc à cette niasse compacte, confuse, mais instinctivement impressionnable qu'il faut s'adresser. Sollicitée avec talent, avec sympathie, avec à propos, soyez sûr qu'elle a ce qu'il faut pour vous répondre. En attendant , il est bon de constater les pièces principales, par lesquelles, livrée à ses propres mouvements, elle a apporté son contingent au répertoire mélodique du pays . Castrais.
Celle-ci appartient beaucoup plus à la campagne qu'à
la ville. La chanson suivante se chante sur un air différent suivant les localités de la plaine ou de la montagne, ce qui semble répondre aux deux accents bien tranchés qui distinguent les habitants de cette double région.
(Air notés nos 35 et 47.)
Pastourelelo l'outre jour Siétado su i'erbetto, etc.
Dans le même genre, on chante encore, mais particulièrement à Castres, sur des airs très-animés, et dont on pourrait composer de charmants quadrilles :
i^ Yena une fillo dins aquesté cardé, etc. etc.. (ne* 30) ; 2o Lou méro n'ajujat un porc, etc., (no 29) ; 3«> Lou bcU das peliocs {noZi)j sur un air qui rappelé très-bien Pair devenu si populaire des Fraises, après être passé par le gosier de Marie Cabel; 40 Naneto, Nanoun (no 38) ; 5<» A loulos yé cal (n© 34) ; 60 Servez-vous de la boussole (no 32).
Il faut se hâter d'arriver à une dernière citation. Elle couronnera dignement notre œuvre de patience et de patriotisme. La pièce qui va être reproduite est toute moderne. C'est, on pourrait le dire, le chant du cigne de la muse castraise. Il est vrai que le grand enchanteur de notre contrée, M. Edouard Bruguière, a composé pour elle une de ses plus touchantes mélodies. Il semble impossible de la lire ou de l'entendre chanter, sans attendrissement. La poésie en est très-régulière, parfaitement conforme à l'idiome du pays, et, si ce n'était qu'on y sent trop encore la pensée française et la traduction de cette pensée, en mots patois, elle résoudrait, on peut le croire , le problème
de la chanson appliquée à renseignement populaire. Celui qui , s'adressanl au sentiment le plus pur des masses cherche à l'améliorer, doit trouver dans l'art musical un abondant secours. Quoiqu'il en soit de ce commentaire sur un poème vraiment remarquable, le voici :
Margandelo (élegio).
Musico de :^f. Edouard Bruguiero.
Aouriost pouscut mé rendr' hurouso, Aounosl pouscul rendre jalouso Mai d'uno fillo dé moun sort ; Aro laïssam' à ma trislesso, L'èubjet dé ma jusio tendresse.
Es mort I es mortl
Quand benio passa la soirado , Sous éls, à moun amo jarmado, Proumelioou un ta grand bounbur I Ero tant soumés, tant bounésté !
Soun amour éro tant moudeslé , Tant pur I tant pur 1
Me disio souben : « Si ta maire « A noslrés désirs bol coumplaïre , « El nous permet de Irouca l' corj «Periu sareï pla mail qu'un frero; « EIo, raïmareï coumo s'éro « Ma sor, ma sur »
De las flous que moun cor aïmabo Cado dimenjé mé pourlabo Un bouquet frescomen cuillit, Aro , per adouci ma péno, Né pas qu'un branquet dé berbéno Fanit, fanit.
• Semblo que ba pressentisquessé Yeou boulio pas que parliguessé,
Mais escou(eret9 par ma boux;
El disio : « Din3 dous an , ma chéro ,
« Me bcyras à la boulounièro
«La croux. la croax!....
((Sios Iranquillo, Margarideto, « Cregni pas cap de bayounello , « Ni cap dé fusil estrangé. »
Atal disio, dins soun couraljé, Pourtant es toumbal sn'l riTatjé D'Algé, d'Algél...
La croux !.. paouroi I. . dins sa pensado L'aourJo boulgut abé gagnado Per me plaïré, per m'hounoora.
Yeou , sus sa croux , al céméntéri Cado ser, aniré , ba* spéri , Ploaral ploural
L'abets laissât an* à la guerro. . .
Aro n'é pas réi su la terro Per me counsoula d*el Bitor...
Al cel , ount es anat m'attendré , Y baou pourta fidel, et tendre Moun cor y moun cor.
RÉSUMÉ. — Les chants populaires du pays Castrais sonl nombreux, originaux, presque toujours décents, d'un bon rhythme et d'une mélodie facile.
Leur apparition au moyen âge ne saurait être douteuse ; elle se rattaclie au règne des troubadours; eux qui Irouvaien/ les motifs de leurs romances, alors que les gens d'église les mettaient en musique ; cependant il ne reste rien des mélodies de cette époque, rien du moins qui puisse se prêter à une classification quelconque.
Le 16» siècle , principalement après l'œuvre de Palestrina, a vu se vulgariser à la suite de l'imprimerie et de
— Ii5 —
la Réforme quelques chanls légendaires, historiques, ou itc mœurs locales,fparmi lesquels se disllnguent la ballade de la Mayrasiro el les chansons de Goudouli ; le terroir castrais a servi de théâtre alors à) la diffusion des uns et des autres.
Ses chansons ont été fortement^comprimées /.dans leur essence , si ce n*est tout-à-fait anéanliesM par. la politique de Richelieu et de Louis XIV, voulant tout ramener à Tunlté de pouvoiriet de langage, comme le prouvent les travaux de TAcadémie de Castres. Les circonslances malheureuses du pays de Languedoc, ont continué cet état de choses jusqu'à l'avènement de Louis XV.
Alors ont pris place, dans la littérature du peuple de Castres, les rondes, les bourrées, les cantiques, les nocls, les chants d'amour, les chansons bacchiques, anecdotiques et satiriques.
La Révolution française a inauguré la chanson politique, mais avec un principe qui a dû lui enlever toute espèce d'originalité locale; Castres a suivi ce mouvement, mais sans lui rien imprimer de remarquable, quant à la peinture des mœurs de ses habitants. •
Pendant ces cinquante dernières années, les chants populaires ont puisé à toutes les sources, les déviant peu à peu, suivant une satisfaction individuelle; cependant on en peut trouver de dignes d'un certain intérêt , comme sont quelques romances , cnir'autres la Prospère, et Pierre et l'élégie loute nouvelle appelée Margarideto,