‹ Chants populaires du pays castraisChapitre 8 sur 13 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

CUANTS POLITIQUES.

La RévoluUon française , vue à soixante-dix ans de distance, se fait remarquer par Tentrainement des diverses classes sociales , un caractère général de conciliation, une tendance irrésistibte vers l'unité. Nulle part, peut-être, ces trois éléments de force et de progrès n'ont été plus sensibles que dans le pays Castrais. En relisant avec soin les procès-verbaux des délibérations des trois ordres ; en voyant, dès le premier moment, le tiers-état confondre ici ses intérêts avçc le clergé, tout en sauvegardant la position des hauts dignitaires de ce dernier; en se rappelan^ les noms honorables à tous égards des présidents des cinq sections municipales d'où sortit un député à la Constituante, déjà conseiller au sénéchal , plus tard membre de la cour d'appel de Toulouse et père de deux jeunes gens morts ,

Vim lioutcnant-gcncral ,. l'autre général de brigade, dans l'armée française; en apprenant que le mouvement national de 1789, unanime dans nos murs, malgré deux religions rivales, une arislocralle fondée sur des services publics , luttant de fortune contre une bourgeoisie née du travail et enrichie par le commerce,, ne fut nullement contrarié dans son d'^veloppemcnt par quelques-uns de ces terribles événements que l'histoire enregistre sous le nom de journées, el qui s'écrivent avec le sang ; en examinant en un mot , avec une sage impartialité , les hommes et les choses dans cet espace restreint qu'on appella alors à bon adroit le chef-lieu du département du Tarn, on se sent fier du sentiment d'un patriotisme , alimenté aux sources de ces bons el nobles souvenirs.

Ces souvenirs seuls expliquent l'absence de chants populaires appartenant spécialement au pays Castrais , pendant les premières années de la révolution. La population entière confondue dans les mêmes vœux de paix et de bienêtre, procédait d'ensemble el non pas par ambition individuelle. Chacun comprenait sa condition , et il respectait ainsi celle d'autrui. H ne cherchait ni à le supplanter, ni à l'envahir; la jalousie , l'envie , la malignité , la médisance, avec Tarme incisive que leur donnèrent les petits vers , étaient dès-lors sans but, sans objet, sans à-propos. On ne chansonnait pas son voisin , quel qu'il fût, comme on l'a fait depuis un peu partout, par désœuvrance ou par méchanceté , parce que l'intérêt général absorbait toutes les passions mesquines, toutes les animosités personnelles. Si les manifestations publiques avaient lieu , elles agrandissaient la sphère de leurs attaques, ou prenaient leur point de mire dans un ordre plus élevé que celui de

quelques noms locaux. Ainsi jusques au jour de la fédération de 1790, si la ville de Castres eut ses fêtes civiques, on n*y chanta que les ch(eurs ou les morceaux les plus vulgaires, les plus faciles, les plus répandus des pièces de Tancien Opéra-Comique. Bordeaux et Toulouse, seules villes du midi qui à cette époque possédaient un théâtre de quelque importance « avaient servi à l'éducation musicale de nos pères négociants ou étudiants en droit. Venus delà, et vulgarisés par des voix plus ou moins justes, certains airs de Sacchini, de Gluck, de PiccinI , de Grctry, de d'Alayrac, étaient devenus familiers aux classes bourgeoises ; elles qui déjà donnaient le ton à toutes les autres , et qui allaient leur enseigner la chan- • son politique , dans sa plus haute portée d'influence révolutionnaire.

Quel fut le rôle de ce genre de chanson? Le voici, tel qu'il se trouve défini dans une pièce de vers inédile :

La cJianson depuis 1789.

Sur l'air de La colonne.

Noire vieille histoire en dépose , Oui . jadis , nous le connaissons , Tout commençait par autre chose , Tout finissait par des chansons.

Hélas! depuis, quelle métamorphose!

^ Un demi-siècle a dit de cent façons :

Tout commence par des chansons Et tout finit par autre chose.

A la cour déjà solitaire , Pleins d'enthousiasme et de fol , Des preux , bravant lo populaire , Chantaient : O Richard ! ô mon roi !

Dix moiâ après, une lour close Au roi Richard s'orrraitcomme prison.

Ce que commença la chanson , Plus tard finit par autre chose.

Le Ça ira , la ÂlarseitlaUe Créèrent le peuple lion Dont la gloire toute française SMncarna dans Napoléon; M ris tout se tait, la chanson se repose; Paris 66 rend, on brise ses canons; Tout commença par des chansons Et tout finit par autre chose.

Les rois sonl'rendus^à la^France ; Quels chanlsjoyeuxî'tquels joyeux cris!

Quelle populaire dépense De refrains en ventre-sainl-gris I Déranger seul , incessant et raorSfe , Pour les combattre aiguise ses leçons.

iMil huit cent quinze eut des chansons.

Mil huit cent trente eut^aulre chose.

La chanson , croyons donc l'histoire, llépood toujours au temps,. aux mœurs.

C'est la soupape échappatoire Laissée*^à* d'utiles rumeurs.

Cela Teul dire : elle est effet non cause , Car l'écho seul ne produit pas de sons; Sans écho , (onles les chansons Ne finiraient pas par grand chose.

Grâce donc, lorsque je me livre

A de poétiques essais ;

Ce même esprit dans un gros livre

Vous endormirait, je le sais.

Je TOUS le sers à plus petite dose ,

Comme le vin vieilli dans les flacons ;

J*ai commencé par des chansons,

Vous finirez par autre chose.

10juinl8i6.

Le caracicre de la chanson politique ainsi dôlcrniinc, il s'agit de voir comment le pays Castrais , s'associa à ses effets.

La fédération de 1790 avait attiré à Paris des délégués de loule la France. Noire ville y envoya les siens. C'étaierii deux catholiques et deux protestants , un ancien conseiller à la cour des aides de Afonîpellier, un avocat , un négociant devenu riche propriétaire, et un industriel d'un ordre inférieur , mais déjà dislingué par une inlelligence peu ordinaire.

Ces fédérés rapportèrent de Paris le gage d'un serment où ils venaient de jurer au nom de leurs compatriotes de prolJger la sùrelé des personnes el des propriétés , la libre circulation des grains et des subsistances dans l'intérieur du royaume et la perceplimi des contributions publiques , en outre des principes sacramentels de nationalité^ de monarchie el de fraternité ; mais en même temps ils firent connaître à leurs compatriotes le fameux Ça ira/ ça ira ! refrain entonné souvent pendant les préparatifs de la fédération, ajouté au Carillon national, et composé, dit-on, par Dupuis , auteur de VOrigine de tous les cultes , avec des paroles adaptées à un air favori de la reine Marie- Antoinette.

Ce chant se naturalisa dans le pays , lors de cetle magnifique fête du 26 septembre 1790, où 0,000 gardes nationaux , venus de toutes les parties du département, se réunirent sur notre Jeu du Mail , au pied d'un arbre de la liberté , autour de l'autel de la patrie, et là, sans dissidence el sans regret , acclamèrent la France nouvelle avec une générosité dMntentions que partageait toute la noblesse Castraise. Elle venait de fournir ses plus beaux

noms aux grades de l'armée [civique ; car elle ne séparait pas ses inicrèts de ceux du peuple ; elle enfin la première ctiantail et faisait chanter les Arislocrales à la lanterne , parce que dans sa pensée patriotique , cette menace s'adressait à ceux qui avaient abandonné le roi au premier moment du danger pour aller nouer d'impoissantes intrigues sous le sabre et le drapeau des princes d'Allemagne.

Le vocabulaire musical de la révolution ne tarda pas h se compléter /mais toujours dans l'esprit d'unité qui présidait à ses mouvemehls. Si quelqnes chants se produisaient en province, ils ne tardaient pas à être absorl>és par Paris. De là ils redescendaient jusqu'aux plus petits villages, s'y acclimataient avec le"temps , mais s'y défiguraient souvent sans jamais perdre pourtant les traces de leur origine.

Ainsi la ronde de. la Carmagnole , composée évidemment après l'invasion des Prussiens, ne larda pas à pénétrer dans la ville de Castres. Ses volontaires de i79î partirent en la chantant. Tous nos pères , 'soldats dans ce régiment qu'une assez mauvaise plaisanterie appelait les Dragons du relard , alors qu'il ikvalt bientôt fournir à IXugommier ses troupes les plus intrépides et les plus promptes au combat , la fredonnaient par habitude longtemps laprès être rentrés dans leurs foyers.

Ces chants étaient-ils meilleurs que d'autres ? Dans la forme ils étaient souvent détestables. La Marseillaise , elle-même , ce chef-d'œuvre du genre, au fonds renferme peu d'idées saillantes , poétiques , dans le véritable sens du mot. Mais entourés des circonstances où ils se produisaient , chauffés jusqu'à l'incadescence par les passions du moment , jetés en défi à l' Europe comme la lave d'un

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volcan i ioiit devenait en enx j^rand , sublime , expressif^ formidable , universel. Aussi sent-on tout de suile la difl'érence qui existait enlr*eux et quelques compositions réactionnaires colportées sous le manteau , récitées dans le tuyau de l'oreille, psalmodiées à voix de pénitent ; elles naissaient et mourraient presque aussitôt , faute d*écho pour les répéter, futile d'un milieu propre à en augmenter le retentissement.

Telle est une chanson Castraise , inspirée par la cors-^ tilution civile du clergé et la dépossession des anciens prêtres non assermentés. Elle porte pour litre : Pastoraîâ allégorique,

D'espeï qu'aquesto prado A perdai soun pastou , Dios touto la countrado Toat seco de doulou ; sort irapitouyablé , ETénoment cruel , Un pastou tant aymablé Es len de soun tronpel.

Dé xagrin las flonrettos An perdu t yourg coulous ; Ni pinrés, ni rausetos Nou randou pas de sous; Rossignol et linoto, Tout es mut , cousternal { Hormri Torriblo joto , Cap d'aou2el n*a cantal.

Tircis , ta louug^ absenço Cauêo nosUré tourmen , Sans tu f sans ta présenço.

Pas de countentomen ; Ah ! maoudito sio Touro OunI as di^parescut , Qui pourra dire couro Tu nous seras rendut.

Lou troupel que gdrdabog Amm'un un soin géoérous, Per que tu n'espargnabos Ni pénoft, oi suzous, Un fal et cruel pastré Per TanFer embouyal Per fa nosiré désastre ,, Se l'es approuprial.

An»o dénaturado »

Cabillo de roalbur, Qrigaod ,. d'aqueUo ^radjx Tu cassoftiou bouDkur; Ca 1 qu'ajos pla d'aoudaço , l^la paoue de proubiiat^ Per usurpa la plaço D'un pasiou tant aïmal.

Mes malgré la bioulenço iju'esprobo lé troupel, Tircis ammé cou3t«nçp Te democo fidel ^ Qualquo fédo gainado ,.

ijualque moutou galous ^ Fa touto la troupadii D'aquel pastré bouutous.

troupel sans défenso Dount lou sort rigourous»

Réclamo Tassistenço Dal mestré das paslous; Que lou ccl bous counseri}é , Agnelous inoucens, Que tquxoun bous preserbé De tristes accidens.

Celle versification est assez régulière à la rigueur; elle dénote seulement un auteur qui s*en est servi pour son usage particulier, plutôt que pour les autres bons catholiques comme lui, privés, momentanément de leurs pasleurs. Ce n*esl pas là évidemment un chant populaire,

c'est-à-dire ni fait par le peuple, ni fait pour lui. Or« en temps de révolution, ce sont les masses qu'il faut solliclleir, en s'adressant par grandeâ divisions ou à leurs espérances ou à leurs regrets. Encore même faut-il faire altention de ne pas copier ce que le mouvement ou la réaction, produisent avec plus d'avantage dans certains centres mieux placés ou ayant des auditeurs mieux disposés.

D*après cela, on pourrait demander quelle avait dû être à Castres, Tinfluence utile, à un point de vue quel qu'il soit, des deux couplets suiva*nts. Ils étaient chantés, dans une de ses fêles décadaires, devant la statue de la république, bâtie plutôt que nooulée, par un sculpteur de la localité à laquelle, à cause même de ses formes un peu trop massives, le peuple donnait le nom de La Marianne,

Marianno trop aUac^ilo D*aii forlp malaoatié , Ero toujoun mal Iraiado E mourio dé caïtibié.

Lou médéci , sans la guéri , Neyl et jour la fasio soutri ; Mes un'ouDço d'égalilal Et dos dragmos de liber lat Y an pla soul^ual lou palmou , Marianno se trobo inifiou.

La sannado fabourablo Qu'ajet loc lou dex d'^goust , A Marianno tant aynaablo A fait repréné lou goust ; Lou médéci sans la guéri Meyt et jour la fasio soufri.

Mes dos dragmos do libertat Amm' un' ounço d'égalitat Yoou pla rcmés lou palmou ; Mariann* es coum' uno flou.

Les pièces de vers semblables à celle qui vienl d*ètre transcrite, portent avec elles ce qui doit les empêcher de devenir populaires. Faites donc comprendre aux masses celte formule pharmaceutique d'une once d'égalUé et de deux grammes de liberté , pour un remède à administrer à la République ? Le peuple n*est pas , comme ces hommes de nos jours qui savent tout sans n'avoir rien appris, qui seraient même gens à lui prouver que la science infuse est de toutes les conditions; heureusement que son bon sens est là , pour réfuter une pareille démonstration par un argument ad hominem ou mieux ad hamines.

Ce mèntô peuple D*avaît besoin de personne pour réagir à sa manière contre les tendances réactionnaires qui suivirent les événements de thernûdor. Il n*empruLta aucune plume étrangère pour se moquer de ces muscadins , qnt croyaient ramener Tancien régime en s*afTublant d*babits ridicules et en affectant un luxe exagéré. Si ceux-ci organisaient des bals poi»r y iigurer en cadenetles , en oreilles de chien , en cravattes monstrueuses , eu habits de soie à couleurs éclataïUes , voici ce que les malins de la plèbe chantaient à la porte :

(Airs notés no 5.)

Al bal das mtiscadinals

Bénés bo beyré

Et p<Miiré^«reip^, En loos bejan.tant bif arrats Qu'acos un bal de cardioals.

N*oou dé culolos (bis)

Que descendou jasqn'as poumpils ;

Amaî de botos (bia)

PouDJudos. coumo dé douzilf«

TS'oou dé pelasses (bfs)

Per fe crabata jusqu'à l'él ,

El dé débassés ft is)

Que son barrais coum* un poucel.

Capel à claquo (bisj

Subrc dos aoureillos de gous,

Et la casaee (biii)

Que leo pa^ que per dous boulous.

Portou' no gaoulo (bis)

Brousesco coumo de fagots,

Et la paraoulo (bis)

Semblo your desquioussa Lous pets.

Ce n'est pas qu'en même temps le peuplé ne continuât à chanter La Carmagnole » (son air de prédilection «t qui devait reparaître pendant longtemps dans tous ses cliarivarià) ; le Chant du dépari , la Marseillaise , le Réveil du peuple » etc. , mais sous l'inspiration de circonstances , où il ne commençait à jouer qu^an rôle passif, il se soumetlaii déjà à Taulorité des classes bourgeoises émancipées par la rérolution , et qui reconnaissaient amplement celte soumission, en fondant, rouvrant ou restaurant des ateliers de fabrication d*où est sortie la richesse de quelques-uns et Taisance pour tous ; ce qui constitua la véritable prospérité d'un pays.

La fm de la révolution ne touche aux chants populair res que par la recrudescence d*un sentiment de haine contre les anglais. On trouve encore , sur divers points, la trace des diverses chansons qui furent composées à Toccaslon du camp de Boulogne. Un très-grand nombre de Castrais s'étaient battus à Austerlitz , la mémoire encore remplie de tous les défis à gorge déployée qui s'échangeaient six mois auparavant d'un littoral à Taulrc. Ils

les disséminèrent un peu partout en reiilr<int dans leurs familles. La tradition les y a conservés; et il n'est pas rare de rencontrer , au sein de nos montagnes , de jeaneg garçons et de jeunes filles gardant leurs troupeaux en chantant les couplets suivants , recueillis en partie par un voyageur castrais sur la route , en très-mauvais état alors, de Lacaze de Sénégats à Via ne :

Air connu.

Français, le bal va se rouTrir .

El TOUS aimez la daose ; L'allemande vient de finir £t l'anglaise commence...

D'y figurer, tous les Français Seront, parbleu, bien aises; Car s'ils n'aiment pas les Anglais , Us aiment les Anglaises.

D*«!>otd par le Pas-de-ralais

On va rentrer en danse ;

Le bruit des instruments français

Marquera la cadence ;

Et comme l'Anglais ne saura

Que de gig-ies anglaises ,

Bonaparte lui montrera

Des figures françaises.

On le voit par cette citation , l'Empire avait déjà détrôné là chanson purement politique. Sous son ascendant, elle était devenue exclusivement militaire ; les camps et les revues formaient en certains jours les seuls conservatoires nationaux. On y répétait, à grand renfort d'instruments de bois ou de cuivre, les airs des opéras comme la Victoire est à nous de la Caravane ; la marche de la belle Arsène; celle de Rolland, que MéhuI avait mis

en musique sur mm vieille 4éf;eride , la romance de la reine Hortense Panant pour la Syrie, enfin dans les dernières années te Veillons au, salut de V Empire , à cause du mot Einpire qui faisait passer un premier couplet plus républicain assurément qu'impérialiste :

Veillons au salai de l'Empire , Veillons au maintien de nos droits; Si le despotisme conspire, Conspirons la porte des rois.

Plutôt la morl que Tesclavage , C'est la devise des Français.

Les événements de 1814 et de 191K rendirent à la chanson des masses toute sa liberté , en harmonie d'ailleurs avec les passions réactionnaires du moment. Castres , comme les principaux points du midi, profita largement de la concession. A ses portes, tin de ses aficiens habitants, le descendant de la famille qui avait fait bâtir Frescaty , composa les paroles et la musique d'un certain nombre de couplets qui furent vite adoptés par la ville de Toulouse et par la nôtre, lis sont encore au fonds de toutes les mémoires contemporaines ; car qui n'a pas chanté ou entendu chanter en Languedoc :

Au blanc panache , aux fleurs de lys Que tout bon français se rallie ; Fidélité porte son prix , Par le bonheur e41e est suivie.

Ventre-saint-gris^ an nom des lits

D'Henii , Fran^çais, du fonds de Pâme , Répétons tous ce noble cri

Chéri :

Mon Dieu! mon Roi! ma Dame !

Outre le mérite de tes pensées naturelles, de son air

très-animé , cette chanson en avait un autre , bien rare

à celte époque ; elle n*était offensive pour aucun des

partis de la France révolutionnaire. Quel contraste au

fonds et dans la forme avec ces ignobles rapsodies qui

traînaient dans nos rues et que la vogue d'un jour nous

forçait d'apprendre ! En voici un échantillon sur Tair du

Maréchal de Saxe, employé plus tard dans toutes les

complaintes modernes. Le couplet qui suit a trait à Tex-

pédition malheureuse de Murât pendant le congrès de

Vienne :

Prince Miir*t , roi de Naples , TrenU mille homm' a perdu ; On l*a mis la paille au eu ; C'est l'empereur d'Allemagne.

Ah ; viens donc , petit Marat , • VjiBos que novf te craignons paf.

Les insultes les plus directes , les plus personnelles , les plus grossières » formaient alors le fonds des chants populaires. Quelquefois seulement ils étaient plus collectivement expressifs ; témoin celui-ci par lequel ou poursuivait les fonctionnaires du régime déchu , appelés à prêter un nouveau serment :

Air : Du Bastringue,

Bande de gueux , yonsfayiez prêté Le serment à la République ; BAn4e de gueux , tous Tayiez prèle Le serment à Bonaparte.

Si le grand turc venait en France « Vous lui feriez la rérerence , Et s'il vous payait grassement , Vous baiseriez son fondement.

Bjmde de gueux , etc. «

Il faut s'empresser d'ajouter que ces traits offensifs n'avaient qu'un moment de durée:

Nés de la cii constance, ils mourraient atec elle.

11 est pourtant bon de le rappeler afin de constater bientôt , par comparaison , le progrès qui devait se faire dans les mœurs du peuple régénéré par la restauration même à Taide de la paix , et de la consistance que donnèrent, sous son égide, les arts industriels, à toutes les sources de la production nationale.

Après ces élucubrations très-peu poétiques, le royalisme d'exaltation populaire sembla avcSir dit son dernier mot. Il est vrai qu'il ne fiit pas suivi sur ce terrain par le bonapartisme local. Celui-ci, ressuscité un moment à l'occasion des Cent- Jours , crut assez faire pour sa cause en se donnant un banquet dont on parla beaucoup alors , et en se contentant d'y manifester ses sentiments amibourbonniens , par un ignoble rébus en action.

Po|ir venger son parti , un royaliste fort spirituel racontait à qui voulait Tenlendre , le toast suivant qu'il prétendait avoir été porté par le plus éloquent des convives : ce A Messieurs les Officiers du i4« régiment de chasseurs « à chevdl , Colonel^, lieutenant-colonel, chefs d'escadron , «capitaines, lieutenants, maréchaux- de-logis, brigadiers, «trompettes et tambours, qui par leur intrépidité nous «ont préservés des poignards des dits nobles. »

Une année avant, la garnison de Paris ayant donné un banquet aux officiers de l'armée anglaise , russe et prussienne, le capitaine Banquet demanda la parole pour un toast. Il monta sur la table et chanta plusieurs

couplcls très adoucis d'abord, afin de pouvoir arriver au dernier où il s*ex prima il ainsi :

t Et si, nous prenant pour des lâcbcs, Vous croyez nous avoir Yaincus, Souvenez-vous que vos moustaches Nouâ ont , dix ans, servi de. . . .

Ce Style de l'époque, avec accompagnement de nombreux duels , fui toute la recommandation de Tauleur auprès de S. M. Louis XVI H , qui l'incorpora immédiatement dans les gardes du corps , d'où il sortit pour aller se batlrc h Waterloo ; mais où il retrouva sa place à la seconde rentrée du roi qui exigea sa rcintégralion immédiate.

Vers 1820, la politique reprit son c^urs ordinaire, c'està-dire qu'elle se confina dans les hautes régions. Peu à peu le peuple donna celle démission , dont les coryphées du libérali^nij lui faisaient honneur, mais qu'il retira si brusquement et si victorieusement aux trois journées de juillet 1833. Jusqu3s-là , il se laissa bercer plutôt que convaincre par les chansons de Béranger. Quelques jeunes gens venus des écoles de droit les firent connaître à Castres en 1819, sans leur trouver encore un écho suffisamment préparé. Pendant dix ans elles s'adressèrent, sans succès à rinleUigence de nos compatriotes hommes du peuple. La bourgeoisie fut plus prompte à en saisir le sens, Tintenlion et la portée ; et cela parce qu'elle devenait tous les jours libérale, de royaliste qu'elle était à la* chute de l'Empire.

Dans cet intervalle de dix ans, les chants populaires de la ville de Castres furent, comme on le verra plus loin

à l'aide d'exemples , peu originaux , envahis par le resic de la France, presque déjà fondus dans Tunilé nalionaie de langue et de riUéralure. Cependant on chanta, suivant tes occasions, soit S. M. Charles X à son avènement au trône, soit les Grecs alors en insurrection contre les Turcs, soit M. le baron Charles Dupin, venu pour visiter en 1828 l'arrondissement de Castres qui l'avait nommé députe, soit les circonstances plus ou moins travesties d'un voyage de ce dernier à Vabre , racontées sur l'air de La bonne aventure , ô gué/ par un ultrà-royalisle de fort mauvaise hiimcur.

A tous ces chanls se superposait peu à peu , pour les dominer bientôt exclusivement, le chant national de Vive Henri IV, d'un langage si gaulois, d'un caractère si ouvert, d'un esprit si français, comme le langage, le carac- Icre et l'esprit du bon roi dont il porte le nom. C 'était leur conserver à lous un génie tutélaire, sauvegarJant la cordialité et la franchise qui font notre caractère national.

Le règne de Louii-Philippe fut inauguré à Castres par quelques couplets où l'on disait :

Aï coussi lout ses biral , Baourios-tu dis l'estiou passai?

Fasiou la lislo IVr'peTdre lous républicains;

Abiou en bislo De nous trala cuumo biiéns ;

Restas Irauquillés Jamaï nou ne bendrés à bout,

Fiers imbecillés, Aouren toujoun lous els pcrlout.

Sauf le mol imbecillés, qui n'est pas de bonne compagnie, il y a lii un progrès marque, sur les chanls popu-

hires de la réaction de 1815. Ce {Progrès est plus sensible dans la pièce suivante, espèce de Marseillaise caslraise, composée d*ailleurs sur Tair de Rouget de Lille, «t qui ne manque ni d*entrain, ni d'un certain talent. Le pays l'accepta de préférence à la Parisienne, dont quelques traits étaient mal compris par lui. Plus vulgaire, plus commune, si Ton veut, la première répondait mieux h la situation locale des esprits. (L'auteur de celte pièce est ^F. le colonel de Laroque-Lafontésié )

Aïre dé la Marscilléso.

Al' qné couneissio mal la Franco

Loa qu'en JuUiot abieo per reï,

De créiré que per ordoimanço

Poudio nous esquioussa la leï. thisj

Pensabo pas que la junesso

Troubés dins eadun no souldat ,

Per yé brisa soun cop d*Eslal ,

Coumo brisabo sa prouniesso An* un signal dounat, cadun ses rassemblât, Marjet (bis) et dins très jouns tout foosquet acabat.

Marmoun que touioun es dé festo

Quand cal fa la guerr' al païs ,

Dé las troupos prenguet la testo

Per faire raca tout Paris. fbitj

Mes ds darré las barricados,

Petites et grands arreni^ats,

Quoique fooguessou mat arroats ,

Ablasigabou sas brigades, Quand un noubel ranfort , élebat al coumhat , JMarjet (bis) et dins très jouns tout fonsquet acahaK

Quand Jarlés béjet la tournuro

Qu'a Paris lous afas prenioou ,

Adouttet bité la mesure

De se mettre $ul carai neou. fbù)

Assemblét i oato I9 f amillo ,

Amm' élo tenguet lou coatél

El cadun s'a diguet coum' e\,

Nous cal faïr' alanda la grillo ; Et dès que ba fouguet, de crenio d'un coumbat, Marjet (bisj et dins très jouns tout fonsquet aeabi»t.

Ni Suissos , ni gardo rouyalo ,

El de gardos-dal-cors pas jés ;

Acos la gardo nationnalo

Que gardara lou reï bourjés. (^is/

Para pas jonga la mitraillo ,

Ni mai lous canousespéta,

A mens que calgué répéta

De Jemm&p' on aontro balaillo.

Aîaro your dirio : Aminé yeon al coumbat , M^irjas tbùj et dins très jouns que tout siosqiie acabat.

Efans ée la noubélo Franco,

Lebas lou cap, crentés pas pus,

Aquélés que dins la balanço

Crésioou pesa maï que digus; fbitj

Proubas your que Louis-Philippo

Aboun drets pot counta sur bous,

Qu'à la flambo dé sous canous

8é cal alumaren la pipo, El se Tordre bous ben , de parti pel coumbat , Marjas (bisJ et dlos très jouns que tout siosque acabat;

Bouidrioou nous fa pooa de la guerre,

Mes cap de naoutrés n'es crentous,

Moustraren se cal à la terro

Lou drapèou dé las très coulons; (bh)

Aramé Taousel à las grand' serres

Espoubentabo lou pays.

Mes noslre reï lou poul caousis ,

Per qdé non quitté pas las terres; El se calcun bouitlo dé plumos y araba , Maijen (bU) toutis se cal, per las y counserba.

Telle est la dernière chanson politique du pays, dii moins parmi celles qjiH oni pu y réveiller quelques éche».

Le reste s'est perdu progressivement if«'ins rindifférence générale. Vainemcnl des versificateurs Albigeois, comptant sur la conformilé du langage, plutôt que sur toute nuire chose» essayèrent plusieurs fois, sous le gouvernement de Juillet, de glisser dans la mémoire de la population castraise, quelques éléments d'opposition démocratique, à Tâide de compositions prétendues populaires. Leur Parisienne de 1837. leur attaque contre lous c^panajés, dediaio al paouré jtople, leur Peyré, imitation du Pauvre Jacques de Déranger, etc., etc., restèrent ici à Télat de lettre-morte. Les masses aimaient mieux apprendre et se répéter, les chants d'Emile Debreaux et de Paul Dupont, colportés par quelques campagnons du tour de France, sans y attacher souvent d'autre importance que celle de chanter pour chanter.

Ce sentiment d'indifférence politique, de la part des masses, ne fut jamais plus remarquable qu'en 1840, et alors que mise au ban de l'Europe, par la coalition des puissances étrangères, à l'occasion des affaires d'Orient , la France par l'organe de M. Thiers, son premier ministre, chercha à raviver en tous lieux l'émotion révolutionnaire de 1792. Malgré les ordres venus d'en haut ; malgré du moins la tolérance aSectéc du pouvoir à laisser chatiter dans les lieux publics l'air de l'opéra de Charles VI : Non, non, jamais en France, l'Anglais ne régnera; malgré la résurrection de la Marseillaise y à laquelle la génération nouvelle ne comprenait pas grand chose, les échos français restèrent unanimement silencieux. Il est vrai que la politique transportée sur un terrain lout-à-fait personnel, ou traduite de plus en plus par la pratique de l'adage, ôieloi de là que je m'y melle, n'intéressait pas le peuple.

Toutefois, en cherchant bien dans les chants tic ccïlo •'•poque, on l'entend répéter presque partout la légende' de Béranger, On parlera de sa gloire, sous le chaume bien longtemps. On le voit redevenir ainsi bonapartiste de tradition, de souvenir, ou de reconnaissance, en attendant le jour où II peut donner cours à ces sentiments par le suffrage universel du 10 décembre.

Telle fut., relativement à ses chants populaires, la position du pays Castrais, pendant ces dernières années. Vainement on fit retentir à ses oreilles, en 1848, Pair des Girondins : Mourir pour la patrie, c'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie; même avant les événements du mois de juin, il était complètement oublié. Alors, dans le but d'animer les fêtes publiques de la localité, quelques personnes imaginèrent d'utiliser, à Taidede paroles nouvelles, une série d'aîrs, composés et litographiés primitivement^ sôus le patronage d'une loge maçonnique. Cette tentative obtint peu de succès. Cependant la musique qu'il s'agissait de rendre vulgaire dénoie le talent d'un maître consommé. On pourrait la faire revivre, en rappliquant à des sujets moraux plutôt que politiques ^^ h quelques faits Légendaires d'histoire locale^ à la glorification des hommes illustres que leur naissance, ou leurs bienfaits recommandent à la vénération castraise. C'est ce qu'avait essayé de faire M. Edouard Bruguière , auteur de ces diverses compositions, en les adaptant :

fo À un sujet pris du mot Debout, que la ville de Castres porte comme devise de ses armes ;

2o À un autre sujet, emprunté à la circonstance de la réception faite dans nos murs à Henri de Bourbon , alors roi cU Navarre, plus tard roi de France, sous le nom de Henri IV, le Î2 mars 4585;

> A lin troisième sur Tinslitulion des crèches, et des salles d'cisile, pour les cnfanls de la classe ouvrière ;

40 Enfin à une série decoUpleU paraphrasant la pensée cmincmment cUréliennc de saint Jean révangélistc, mes chers enfants, aimez-vous, aimez-vous /

L'exécution de cette œuvre ne pourrait-elle pas être reprise par les directeurs actuels de nos Orphéons? Les jeunes ouvriers qu'ils cherchent à initier à la musique, se montrent presque toujours indifférents aux paroles qu*OD leur fait chanter. La plupart du temps ils n*en comprend nent ni IMntention, ni la signification véritable. Aussi agissent-elles peu sur leur sens moral. Cest pourtant ce qu'il y a de plus essentiel à développer par le chant, comme par tout autre moyen artistique. 11 faut espérer que cela finira par être compris. Si» en effet, la chanson polilique, telle qu'on Ta faite depuis 1789, c'est-à-dire exaltée, insultante, personnelle, satirique, ou d'opposition systématique, doit disparaître , le progrès intellectuel des masses eiige qu'elle soit remplacée par des leçons, des conseils et des enseignements faciles à saisir; ce qui implique des compositions, variables de sujets suivant les localités, et d^un style différent à raison de la différence même du degré de civilisation des populations provinciales»

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