XIV APPRECIATION DE GUSTAVE NADAUD
jeunesse dore'e du temps, mais la nouvelle génération des chansonniers populaires. J'acceptai la proposition. Ce restaurant, ou plutôt cette table d'hôte, se trouvait rue Basse-du-Rempart, au fond de deux cours, dans une maison qui a disparu, en face du ministère des Affaires étrangères, démoli aussi depuis longtemps. On se réunissait là de temps en temps, loin des regards jaloux de la police. Le dîner était médiocre et le traiteur manquait de confiance envers les clients, car le cachet rouge à quin^^e n'était délivré que contre remboursement immédiat et même anticipé. Mais on n'était pas là pour manger, ni même pour boire. Nous avions Pierre Dupont et Gustave Mathieu, qui brillaient au milieu de leurs satellites. Nous avions le peintre Fontalard qui nous fit connaître les historiettes, nouvelles pour moi et peut-être pour tous, qui ont popularisé le nom de Calino. Je vous laisse à penser ce qui se débita de chansons dans ce cénacle de la libre expression; mais par-dessus toutes, j'en remarquai une (qu'on trouve dans ce volume et qui a pour titre La Propagande des Chansons), chantée par un homme dont j'ignorais complètement l'existence et dont je demandai le nom.
— PoTTiER, me fut-il répondu.
Je fus fort ému de la fierté, de la véhémence de ces couplets révolutionnaires, et, sans être entraîné par la doctrine, je me passionnai pour le talent de cet homme qui se révélait soudainement. Je m'approchai de Pierre Dupont et lui demandai son avis. Voici sa réponse textuelle :
— C'est un qui nous dégote tous les deux.
Eh bien, pendant plus de trente-cinq ans, j ;n langue du nom de Potticr tous les échos littéraires et chansonnants. a Connaissez-vous Pottier? » — Aucun
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écho n'a répondu : « Pottier. » Je dus le croire mort, lorsqu'une circonstance que j'oserai qualifier de providentielle^ bien que ce mot ne soit pas de son vocabulaire, me le fit retrouver.
La Lice chansonnière^ socie'té qui n'est ni la rivale ni la succursale du Caveau, avec qui elle vit en bonne intelligence, et qui avait pour président, l'an dernier, Ernest Chebroux, eut l'idée de faire un concours de chansons. Il se présenta une grande quantité de concurrents, trois cents environ. Je n'étais pas alors h Paris. A mon retour, j'appris que l'un de nos amis avait obtenu le second prix.
— Mais le premier, qui?
— Un inconnu.
— Mais encore, le nom de cet inconnu?
Après quelques recherches, on m'envoya ce nom tant souhaité : Pottier. Le vainqueur se nommait Pottier! Il ne pouvait y en avoir deux : c'était le mien, le nôtre!
Je demandai à le revoir.
— C'est bien simple, me dit Chebroux, nous allons l'inviter au prochain banquet de la Lice.
Il y vint en effet; mais en quel état! Vieux, blanchi, à demi paralysé, et pauvre, pauvre! Nous lui demandâmes la chanson qui m'avait si vivement impressionné, trente-cinq ans avant. Il la chanta avec un reste de chaleur. Il n'avait plus de vie que pour chanter.
Le lendemain, peut-être le soir même, nous nous demandâmes ce que nous pourrions faire pour le poète indigent. Chebroux proposa d'aller le voir. Il s'agissait de lui offrir le choix entre une liste de souscription (il faut bien dire le mot) et la publication de ses chansons. Oh! il n'hésita pas.