SANTE FRATERNELLE
Au citoyen Eugène Fournière.
Quand de sa rouille lumineuse L'automne a jauni les forêts, Tirons une loupe vineuse, Allons-y boire et penser frais.
Mais pitié pour la gorge sèche.
Le verre vide et les sevrés.
Buvons à nos copains en dèche, A la santé des altérés !
Bienheureuses les dents qui mordent A la saveur fraîche du pain.
Mais combien d'estomacs se tordent Dans les angoisses de la faim!
L'herbe en poussant nourrit la viande Fumante en gigots parfumés.
La table n'est pas assez grande.
A la santé des affamés !
Voyez les mondaines oisives Dans leurs plumages éclatants; On taille leurs* modes lascives Dans tous les rayons du printemps. Décembre leur tend ses fourrures, Quand des gueux gèlent demi-nus, Les pieds crevassés d'engelures.
A la santé des mal-vetus !
Le code des classes avides
Ferme la nature au verrou,
Et ceux qui naissent les mains vides.
Pour se pendre, n'ont pas un clou.
Ils tettent le fiel de Tenvie,
De toutes les fanges souillés,
On leur a filouté la vie.
A la santé des dépouillés !
Et ce grand vol se perpétue En s'intitulant droits acquis.
Mais il est temps qu'on restitue, Nous ne donnons pas nos acquits, Prends ta faulx, volé, prends ta hache. Sus aux mauvaises volontés :
On n'obtient que ce qu'on arrache.
A la santé des révoltés !
Paris, retour d'exil, 1881.