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Chanvallon

Quel paysage merveilleux que le paysage qui s'étend, se déroule, s'élève entre la Malmaison, Louveciennes et l'aqueduc de Marly I Jamais plus admirables masses de verdure ne couronnèrent des eaux plus riantes, n'environnèrent des hameaux plus gais ; jamais horizon n'af't'ccla une plus riche variété de lignes. Imaginez un résumé de toutes les magnificences et de toutes les coquetteries de la nature.

Tantôt ce sont de nobles avenues qui semblent se souvenir d'avoir vu passer le vis-à-vis bleu et argent de la comtesse du Barry ; tantôt ce sont des sentiers tortueux qui mènent à des taillis fantastiquement brouillés. Çà et là, la pierre blanche d'un château apparaît à travers une futaie ; un long mur brodé de mousse décrit les contours capricieux d'un parc et se termine à quelque grille de fer élégamment ouvragée. Pour peu que le soleil frappe là-dessus, entre là dedans, pénètre là-dessous, c'est immédiatement une vie, un épanouissement, un éblouissement, une fête, une joie d'or. Partout une végétation puissante, aimable, harmonieuse; en un mot, lidéal d'un beau paysage français.

Ces localités n'ont guère subi de changements depuis le commencement du siècle* Telles elles sont aujourd'hui, telles on peut se les figurer par une journée de décadi de l'an VIII.

Ce jour-là, dans une des parties les plus solitaires du bois de Marly, un jeune homme d'une figure avenante, tenant un livre à la main, lisait à haute voix.

Ce qu'il lisait, c'était l'ingénieuse et spirituelle comédie de Collin d'IIarleville : les Châteaux en Espagne.

Il en était arrivé à cette tirade :

Chacun fait des châteaux en Espagne :

On en fait à la ville, ainsi qu'à la campagne ;

On en fait en dormant, on en fait éveillé.

Le pauvre paysan, sur sa bêche appuyé.

Peut se croire un moment seigneur de son village.

Le vieillard, oubliant les glaces de son âge,

Se figure aux genoux d'une jeune beauté.

Et sourit ; son neveu sourit de son côté,

En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite.

Telle femme se croit sultane favorite ;

Un commis est ministre, un jeune abbé prélat,

Le prélat... Il n'est pas jusqu'au simple soldat

Oui ne se soit un jour cru maréchal de France ;

El le pauvre lui-même est riche en espérance !

11 avait donné beaucoup d'expression à ces derniers vers.

— Bravo! s'écria une voix derrière lui.

Le jeune homme se retourna et vit un autre jeune homme dont le sourire tranchait sur la figure anguleuse et grave, sur les grands yeux creusés, sur le nez romain. Ce nouveau venu était vêtu simplement d'une lévite de drap sombre ; les bottes et le chapeau trahissaient seuls le militaire.

Le lecteur eut un mouvement de surprise.

— A la façon dont vous Interprétez les vers de Col-

HISTOIRE D'UN SOUFFLEUU

lin, reprit le nouveau venu, il est aisé de deviner que vous êtes poëte vous-même.

Le premier jeune homme s'était remis de son étonnement ; il répondit, en souriant à son tour :

— Non, monsieur, je ne suis pas poëte, à mon grand regret... mais j'aime la poésie par-dessus tout.

— C'est un goût noble, et dont je vous félicite; comme vous, j'aime les vers, les beaux vers...

— Par-dessus tout? demanda le premier jeune homme, les yeux fixés malicieusement sur son interrupteur.

Celui-ci ne put s'empêcher de remarquer le ton légèrement ironique de cette demande.

Il répliqua un peu froidement :

— Mon entiiousiasme ne va pas aussi loin que le vôtre. Il est des arts que je place au-dessus de la poésie.

— L'art de la guerre, par exemple?

Le survenant tressaillit.

— Qu'esl-cequi vous le fait supposer? dit-il.

— Excusez-moi de vous avoir reconnu, général Bonaparte, répondit respectueusement le jeuni; homme.

Le général se tut.

Il avait à la main une cravache dont il l'oueltaavec

une certaine impatience sa boite droite. Puis, comme en se parlant à lui-même : — Faut-il donc, à mon âge, renoncer sitôt au bé-

néiice de l'incognito? dit-il.

— Si j'avais su être indiscret... murmura le jeune homme.

— Je ne vous en veux pas, monsieur ; je n'ai pas le droit de vous en vouloir. C'est moi qui vous ai interrompu dans votre lecture.

— Et c'est un honneur que vous m'avez fait.

— Mais convenez que j'avais tout lieu de me croire ignoré sous ces ombrages.

— Non, général; vous avez perdu ce droit depuis que la peinture et la gravure ont popularisé les traits du moderne Alexandre.

— Des flatteurs jusque dans les forêts! s'écria Bonaparte en reprenant son sourire.

— Moi, un flatteur! dit vivement le jeune homme, vous me connaissez mal, général.

— Ajoutez même que je ne \ous connais pas du tout.

— Ce n'est cependant pas la première fois que nous nous rencontrons.

— Vraiment? dit Bonaparte en attachant son regard perçant sur le jeune homme.

— Vraiment, répéta celui-ci.

— Ma mémoire est pourtant excellente...

— Souffrez, général, que je vous remette sur la voie. Vous avez fréquenté pendant quelque temps la Bibliothèque nationale ?

— Oui, à mon retour de Toulon, dit Bonaparte.

— Vous lisiez Polybe, Tacite, Xénophon, César.

— Je les relisais.

— D'autres fois, un allas sous les yeux, vous étudiez en silence cette Europe que vous deviez bientôt ébranler. Vous preniez, ou pour parler plus justement, vous griffonniez des notes oii le diable lui-même n'aurait pu se reconnaître.

— C'est vrai, dit Bonaparte, j'écris d'une façon déplorable; je n'ai jamais pu me résoudre à tracer lentement une ligne. L'écriture est un cheval qui emporte ma pensée au galop.

— Pendant ce temps-là, à côté de vous, un jeune homme de votre âge lisait, lui aussi: mais il lisait des écrivains plus frivoles, les auteurs dramatiques particulièrement : Racine, Molière, Corneille...

— Corneille n'a rien de frivole, monsieur!

— Je ne discuterai pas avec vous, général. Quoi qu'il en soit, j'eus plusieurs fois l'honneur d'être votre voisin d'étude; un jour même vous m'empruntâtes un crayon...

— Bail!

— Que vous avez oublié de me rendre.

— Est-il possible? dit Bonaparte en belle humeur.

— Oui, général.

— J'ai toujours été un peu distrait, surtout à l'époque que vous me rappelez , époque difficile pour moi, souvent pénible ; temps d'épreuves... Je demeurais alors dans un petit logement de la rue de la Michodière...

— Avec Junot et Sébastiani , ajouta le jeune homme.

— En effet. Je vois que vous me connaissez parfaitement, monsieur, ce qui rend impardonnable ma distraction envers vous.

— Je ne réclame rien, général.

— N'importe, dit Bonaparte, je ne puis pas demeurer en reste de courtoisie avec vous... je saurai vous rendre votre crayon .

— Je ne suis pas plus un solliciteur qu'un flatteur, dit le jeune homme.

HISTOIHE D'UN SOUFFLKUR

— De la fierté?

— De la dignité, tout au plus.

Le général garda un instant le silence sans cesser d'examiner son interlocuteur.

— Qui êtes-vous? lui demanda-t-il tout à coup brusquement.

Le jeune homme ne se laissa pas intimider.

— Qui je suis?... répéta-t-il ; vous ne serez guère plus avancé lorsque je vous l'aurai dil, général.

— Dites toujours, car la partie n'est pas égale entre nous. Votre nom?

— Chanvallon... c'est un nom d'idylle.

— Je n'en disconviens pas; mais l'idylle a du bon.

— Je lui préfère l'ode. Quelle profession exercezvous ?

— Aucune... et toutes.

—Ce n'est pas une réponse, dit Bonaparte en fronçant le sourcil.

— Mais si ; je suis un peu musicien, un peu avo- «:at, un peu médecin...

Et -ans doute un peu barbier; la ressemblance pvpc Figaro est complète.

— Non, je n'aime pas Figaro.

— Monsieur Chanvallon est bien dégoûté.

— J'aime le peuple, et non les valets. Je n'ai jamais voulu servir personne,

— Au moins avez-vous été soldat?

Le jeune homme parut hésiter.

— Non, dit-il.

— El pourquoi ? demanda Bonaparte revenant à sa brusquerie.

— Ah ! pourquoi, pourquoi !...

— Répondez.

— Pdrce que je n'ai aucune des passions (|uc vous avez, général, el quej'ai tous les goûts que vous n'avez pas.

— Expliquez-vous, monsieur Chanvallon.

— Cela est délicat, général; il faudrait pour cela me permettre une fianchise...

— Je vous permets tout, dit Bonaparte ; commencez parles goûts que vous avez... et que je n'ai pas, selon vous.

— Volontiers, dit Chanvallon; d'abord, je suis paresseux ; et la paresse vous fait horreur.

— Avec raison !

— C'est un point de vue. . . ce n'est pas le mien

— Ensuite? dit Bonaparte.

— Ensuite, dit Chanvallon, je suis... je suis

gourmand ; el vous ne restez que vingt minutes à table.

— C'est dix de trop !

— Je ne suis pas convaincu.

— Continuez, reprit Bonaparte.

— Voilà que je n'ose plus.

— Je vous l'ordonne.

— Eh bien, continua Chanvallon avec une apparente ingénuité, je suis amoureux, et...

— Et vous croyez que je ne le suis pas?

— Général...

— Ou du moins que je ne le suis guère? dit Bonaparte en éclatant de rire... Si Joséphine vous entendait !

Chanvallon attendit tranquillement la fin de cette explosion.

— Allons, reprit Bonaparte, je ne regrette plus tant mon incognito : je vous dois quelques minutes de véritable gaieté... Arrivons maintenant, s'il vous plaît, aux passions que vous n'avez pas, et dont je suis pourvu... toujours selon vous,

— Rien de plus facile, dit Chanvallon; d'abord, je ne suis pas ambitieux.

— Qui vous a dit que je l'étais?

— Oh ! sire !

A ce mot, prononcé avec le plus grand naturel, Bonaparte rougit subitement.

Il était rare de voir rougir Bonaparte.

— Monsieur, dit-il sévèrement, vous allez trop loin.

— Je croyais y avoir été encouragé, murmura Chanvallon.

— Cessons... ou plutôt revenons a notre point de départ : je veux savoir qui vous êtes.

— Un passant, rien de plus.

— Ce n'est pas un état.

— Je vous demande pardon, général; tout m'est arrivé, bonheur ou malheur, comme je passais... par hasard, ainsi qu'aujourd'hui.

Bonaparte se mordit les lèvres.

— C'est bien, monsieur, dit-il, vous voulez sans doute laisser à ma perspicacité le mérite de vous deviner. Je vous devinerai, soyez tranquille.

Tout en causant de la sorte, les deux jeunes gens marchaient à travers les bois, sans direction * Bonaparte tira sa montre.

— Quatre heures, dit-il; il est temps que je rentre à la Malmaison ; je gage que l'on s*inquiète déjà de mon absence.

• — Et l'on n'a pas tort, murmura Chanvallon.

Le Premier consul haussa les épaules.

— Vous aussi, prononça-t-il, vous croyez à des dangers ?...

— Je crois à un complot permanent contre vous,

général.

— Et moi, je crois à mon étoile.

— Vousêles fataliste? dit Chanvallon.

— Comme un homme qui revient d'Orient.

— Et le poignard qui a frappé Kléber ne vous fait pas réfléchir?

Bonaparte tressaillit.

— Ne me parlez pas de cela, dit-il vivement; pauvre Kléber !... un homme!

— Une victime.

— Adieu, monsieur, dit Bonaparte, évidemment désireux de rompre cet entretien.

— Un mot encore, général, reprit Chanvallon.

— Faites vite, monsieur, je me s'iis déjà trop attardé.

— En elfet, car vous avez ce soir un dîner de

gala.

— Qui vous l'a appris?

— Suivi d'une rej)résc'ntation dramatique par quelques cou édicns des Français.

— Comment l'avez-vous su? dit Bonaparte étonné.

— Comme toujours... en passant, répondit Chanvallon.

— Alors:, monsieur, vous voyez que mes instants sont comptés.

— Aussi, général, je n'ai d'autre dessein que de vous demander le chemin que vous comptez prendre.

— Le plus court, parbleu !

— Le plus court est celui de droile : il longe Louvcciennes, et aboutit, par Saint-Cucupliat, à la Malmaison.

— Effectivement, dit Bonaparte, et c'est celui que je vais prendre.

— A votre j)lace, général, je prendrais le chemin de gaucho, qui descend à Bougival et conduit chez vous par la chaussée.

— Mais c'est le plus long !

— Je le sais bien, dit Chanvallon, et cepenilant c'est celui-ci que je prendrais... à votre place.

En i)arlnut ainsi, la voix et le regard de Clianvallon avaient une expression étrange.

Bonaparte en parut frappé.

H demeura silencieux pendant (juelqucs niinutes; à la fin, comme si une. idée subite traMr.-ait s(in cerveau .

— Tenez, mon cher, s'écria-l-il, vous fcilez mieux

d'avouer tout de suite que vous êtes un agent attaché par Fouclié à ma personne. Dans ce cas, je ne perdrais pas mon temps à causer avec vous, et je vous laisserais faire discrètement votre métier, en vous permettant de me suivre... à quinze ou vingt pas de distance.

Ce fut au tour de Clianvallon de rougir et de s'offenser.

— Votre perspicacité vous égare d'une façon injuste, général; j'ai, Dieu merci, le droit de marcher à votre côté, répondit-il noblement.

— Soit, je ne demande pas mieux que de me Iromper, dit Bonaparte ; mais ce conseil de prendre un chemin plutôt qu'un autre...

— Sans être fataliste comme vous, j'écoute certains pressentiments, et c'est à un de ces pressenti» ments-là que j'obéis.

— Allons, je prendrai donc le checein de Bougi^ val... Vous voyez que je ne suis pas aussi obstiné qu'on veut bien le dire. Mais jo ne prétends pas vous déranger de votre route, et... -

-^— Ma route est aussi la vôtre, général, s'empressa de répondre Chanvallon ; ne me privez pas de l'honneur de vous accompagner.

— A votre aise, monsieur.

Tous deux recommencèrent à marcher; mais la conversation s'était ralentie entre eux. Cela se comprend : Bonaparte ne se souciait pas de se livrer à un inconnu ; — de son côté, Clianvallon était tout entier aux impressions que soulevait et développait dans son esprit la présence du jenne conquérant eu qui tout le monde s'accordait déjà à voir « l'homme du destin. »

Il repassait cette existence, déjà marquée, à trente a'ns, de tant d'événements prodigieux.

a II était une fois... » Ainsi devrait commencer cette biographie unique, qui participe du conte et du poëme. Il était une fois un enfant qui vint au monde sur un tapis représentant une bataille, d'un père orateur et d'une mère « qui avait fait la guerre. » Cet enfant ne marqua ses premières années par aucun de ces traits qui font crier au phénomène; il fut au contraire silencieux, rêveur : et dans son séjour à l'école française de Brienne, où on l'envoya, il préféra toujours la solitude à la compagnie de ses camarades.

Cet enfant fut vite un homme. — Tout en mangeant des cerises à Valence avec une jeune fille, il remporta un prix de philosophie au concours de l'académie de Lyon. La Bévolutinn grondait alors

16 niSTOIRE D'UN SOUFFLEUR

sourdement comme un tonnerre lointain, et sans doute il l'écoutait venir en comprimant les ballcmenls de sa poitrine ; sans doute il se disait que son heure était près de sonner. Il vit, avec le pâle sourire qui lui était habituel, planter le premier arbre de la liberté. Mais quand un homme du peuple s'en vint poser un bonnet rouge sur la tète du roi Louis XVÏ, il fronça le sourcil, — et il retourna en Corse.

Il retourna en Corse, laissant faire la grosse besogne de la républi(|ue à ceux qui s'appelaient Robespierre, Marat, Danton. Seulement, comme il fallait un aliment à cette àme de feu, avec une poignée de ses compatriotes il essaya énergiquement de repousser l'invasion anglaise.

L'heure avançait cependant où son génie allait pouvoir se révéler. Toulon était à prendre. On jeta les yeux sur lui et on en fit un commandant d'artillerie. La gravure a maintes fois reproduit l'arrivée de ce jeune homme maigre et jaune, — la main dans son trop large habit républicain, — parmi les représentants du peuple et les généraux, subjugués ])ar son audace. Dédaigneux et ferme, il balaya l'ineptie et força ses chefs à lui laisser « faire son métier, » comme il disait. On se rangea alors en

cercle autour de son sang-froid , — et le premier boulet qui s'élanra du canon pointé par lui fut le signal qui l'annonça au monde.

Son prestige venait de connnencer. Il forme son état-major à la batterie des hommes sans peur ; voilà de la graine de ducs et de princes toute trouvée. « Avancez ce jeune homme, — écrit le général Dugommier au Comité de salut jiublic, — ou bien il s'avancera seul. »

Après une première excursion en Italie, Napoléon rentre à Paris et refuse un commandement en Vendée. 11 attend. Attendre (ut son premier secret. Un jour qu'il fallait réprimer une émeute, la Convention le nomma général de l'armée de l'intérieur. Ce lut dans ce poste qu'il put étudier de près la population des faubourgs, avec laquelle il se trouva souvent en relations directes. — De cette époque date son mariage avec Joséphine.

Quelque temps après ce mariage, Napoléon partait pour celle célèbre campagne d'Italie, où il devait jeter le fondements de sa domination, et on devaient être aussi surpassés les plus hauts faits de l'antiquité guerrière. Là, chacun de ses pas est. une é[Kipée, —- soit qu'il relève le courage abattu de trente mille soldats manquant de tout; — soit

qu'en moins d'une semaine il détruise deux armées et s'ouvre un royaume défendu par les Alpes ! — soit qu'avec douze cents hommes, et sur une seule menace , il en amène quatre mille à reddition ; — ■- soit que tour à tour et à la fois capitaine, diplomate, négociateur, il jette l'épouvante dans la cour de Vienne, force le pape à capituler, abatte le lion de Saint-Marc, refuse deux millions d'une toile du Dominiquin, ou signe en dernier heu, au fond d'un modeste village , un traité sans exemple dans les fastes histori(|ues. Magnifique dénoùment de ce draine improvisé, qui cominen(;a pour les puissances étrangères cette immense stupéfaction de vingt années, et pour la France ce fanatisme d'enthousiasme dont elle ne s'était jamais prise pour aucun triompiiateur !

Plus rapide que l'éclair, sa jeune renommée éblouissait le monde à lueurs soudaines et précipitées. A peine âgé de vingt-sept ans, il était devenu un demidieu pour ses soldats ; sa parole heurtée, imagée, allait de rang en rang frapper ces hommes droit au cœur et les transligurer en géants de la fable. Ils avaient surtout en lui cette foi ardente qui fait accomplir des miracles ; et ils auraient marché sur les flots, persuadés qu'à sa voix, comme à celle d'un

autre Moïse, les flots allaient s'enlr'ouvrir pour leur livrer passage.

Paris imita les soldats, Paris se jeta sous le char de Bonaparte. Mais celui-ci n'accepta de ces honneurs que tout juste ce qu'il lui en fallait pour attendre,— car il attendit encore. Il se déroba aux acclamations qui le poursuivaient dans les rues et dans les théâtres, et, courant au-devant des désirs jaloux du Directoire, il tourna ses regards vers l'Egypte, et partit bientôt pour cette expédition inouïe, dont le projet était sans doute éclos dans sa tête à la lecture des conquêtes diocléticnnes. La brûlante majesté du désert attirait ses pas ; celui qui avait fait élever un monument à Virgile devait aspirer à relever les statues enfouies des Pharaons et à planter l'étendard français à côté des aigles romaines. Ses deux ennemis furent le soleil et la peste. Ils ne l'empêchèrent pas pourtant d'imprimer son pied sur le mont Thabor, et d'étonner une galerie homérique de quarante siècles au spectacle* d'un combat de dix-neuf heures qui restera comme une consécration éternelle des armes de la France!

Mais le dernier moment de la république était proche; un gouvernement débile s'affaissait. Bonaparte se hâta d'accourir à Paiis. Cette fois, son

ambition laissa tomber ses voiles. Après avoir joué Taudacieuse partie du 18 brumaire, il s'installa aux Tuileries; — et, pendant la première nuit qu'il y passa, on raconte que le talon de sa botte ne cer.sa de retentir jusqu'au malin sur les parquets sonores du palais (le la monarchie.

Le voilà donc Premier consul ! Il avait trente ans. Les pompes et les fêtes, dont la nation se plaisait à l'entourer, n'avaient point entiimé sa nature Spartiate. 11 savait la valeur des vanités, et regardait une ovation plutôt comme un moyen que comme un but. Il comptait avec l'enthousiasme, et lisait une victoire prochaine dans les acclamations qui saluaientsa voiture attelée de six chevaux blancs.

C'est cette période qui délimite le commencement de ce récit.

Le palais des Tuileries, «triste comme la grandeur,» nclaitpas la seule habitation du Premier consul. Depuis deux ans environ, Joséphine avait acquis pour lui le superbe domaine de la Malmaison, qu'elle devait si considérablement embellir.

Boiiapaile y venait régulièrement passer la soirée du nunidi, la journée du décadi et la matinée du primidi, c'est-à-dire le samedi, le dimanche et le lundi de cha(jue semaine.

C'était dans cette délicieuse propriété, — et quelquefois aussi dans les environs, comme on vient de le voir, — qu'il aimait à promener ses rêveries.

La bonne Joséphine l'avait souvent prié de ne [)as dépasser l'enceinte du parc ; mais il se jouait de ses anxiétés et se plaisait à dépister les serviteurs envoyés à sa recherche.

Ce jour-là devait être compté an nombre des plus alarmantes escapades de Bonaparte.

Il approchait de la Malmaison, par la grande route, avec le compagnon que le hasard lui avait donné, lorsqu'il vit venir au-devant de lui une dizaine de personnes.

— Quand je vous le disais ! dit-il' en riant à Chanvalion.

Clianvallon ne répondit pas, mais il eut comme un soupir de soulagement en apercevant cette petite troupe.

Le Premier consul s'arrêta délibérément devant lui, et lui dit avec une intention moqueuse :

— X présent que vous devez être parfaitement rassuré sur ma personne, monsieur Chanvallon, recevez mes remercîments... et mes adieux.

Chanvallon ne bougea pas.

Il dit:

— Vos remcrcîments sont de trop, général... je n'ai fait que ce que je devais faire. Quant à vos adieux...

— Eh bien?

— Vous pouvez les ajourner, car, moi aussi, je vais à la Malmaison.

— Comment?

— .Je suis un de vos invités.

Pour le coup, le Premier consul fit un pas en arrière.

— Dans ce cas, dit-il, je ne peux tarder longtemps à vous connaître.

Chanvallon ne répondit que par son perpétuel sourire.

On avançait vers Bonaparte ; c'étaient Duroc, Bourrienne, Isabey, Bœderer, auxquels s'étaient joints quelques serviteurs.

Dès qu'il fut à portée de voix, Bœderer dit avec une agitation visible :

— Il ne vous est rien arrivé, général?

— Rien du tout.

— Dieu soit loué ! reprit Bœderer; en vérité, général, vous devriez renoncer à ces promenades solitaires... Ces bois de Marly sont mal hanlés depuis

quelque temps ; j'ai des renseignements, des indices...

— Poltron! dit Bonaparte.

— M. Rœdcrer vient d'exjjrimer le vœu de tous, ajouta Bourrienne.

— Mettez-moi en cage tout de suite!

A la grille delà Malmaison, devant laquelle on se trouva bientôt, d'autres personnes étaient réunies, averties du retour du Premier consul.

Avant d'entrer, il se retourna pour clicrchcr des yeux Chanvallon; mais celui-ci avait disparu.

— Bah! pensa Bonaparte, si c'est un invité en elfet, je suis bien sûr de le revoir... Singulier jeune homme !

-îi HISTOIRE D'UN SOUFFLEUR

En débouchant sur la belle pelouse qui l'ait face au château, Bonaparte se heurta à une partie de colinmaillard organisée par la folâtre Hortense, sabellelille.

Les invités officiels n'étaient pas encore arrivés ; il n'y avait là que les familiers, les intimes.

Dabord, les sœurs de Bonaparte, Élise, Caroline et Pauline, trio charmant, à qui l'avenir réservait trois couronnes ; puis les femmes de ses principaux officiers, madame Lannes, madame Marmont, madame Dmoc, madame Mortier, madame Davout, toutes plus radieuses et plus enjouées les unes que les autres, — pas encore duchesses.

Parmi les hommes ou remarquait Lucien Bona-

pai'te, tlont l'espritétait du meilleur aloi; Louis, plus grave, mélancolique même; Jérôme, la pétulance, la folie incarnées ; Eugène de Beauharnais, une figure sympathique.

La partie de colin-maillard était commencée depuis un quart d'heure environ.

C'était à Jérôme qu'était échu le bandeau sur les yeux.

Les bras étendus en avant, les pas indécis, l'oreille au guet, il allait, reculait ou se précipitait au milieu des éclats de lire.

Les uns le tiraient par l'habit en se sauvant ; d'autres venaient tranquillement lui frapper sur l'épaule; tout le monde lui criait: Casse cou !

La présence soudaine du Premier consul n'interrompit pas ces ébats ; lui-même, il fit signe de conlinuer.

Mais, au moment où il s'y attendait le moins, Horlense le poussa malicieusement vers Jérôme.

Celui-ci saisit vivement la lévite qu'il renconira sous sa main, en s'écrianl :

— Un prisonnier !

Ce fut une explosion d'hilarité.

Bonaparte lit de vains efforts pour se dégager.

— J'en liens un! répétait Jérôme.

26 HISÏOIBE D'UiN SOUFFLEUR

Et il tenait bien.

— Làcliez-moi donc, Gerolamo /dit à la tin le Premier consul.

— Mon frère ! s'écria le jeune Corse qui avait détachéson bandeau.

Bien qu'il ne dédaignât pas de se mêler assez souvent à ces jeux (il avait une préférence marquée [)Our les barres), Bonaparte refusa, ce jour-là, de prendre la place de son frère et d'accepter le mouchoir qu'il lui tendait.

Il passa chez Joséphine.

Les appartements de madame Bonaparte, séparés de ceux de son mari, étaient situés au premier étage du château. Sa chambre à coucher existe encore aujourd'hui telle qu'elle était alors. C'est une pièce en rotonde, au plafond bleu de ciel, et tendue de velours pourpre broché d'or. La lettre J est partout répétée, dans des médaillons, au dos des fauteuil^;, au fond des tète-à-tête en forme de lyre. Le lit, ombragé de rideaux de soie pleuvant d'un riche baldaquin, représente une nef, avec un cygne d'or sculpté à la proue, ailes rcployées ; — c'est une merveille de légèreté et de grandeur.

Joséphine se concertait, pour sa toilette du soir^

avec une de ses femmes de chambre, qu'elle congédia à l'cipproche de Bonaparte.

Elle se leva avec sa grâce nonchalante, et lui porta son front à baiser.

— Je suis aise de te voir, mon ami, j'ai mille choses à le dire.

— Oh ! oh ! si tu crois que j'ai le temps de les entendre! répliqua Bonaparte.

— Le temps! toujours le temps! dit Joséphine d'un ton boudeur ; tu ne m'as jamais aimée qu'en courant.

Bonaparte ne put s'empêcher de sourire, et, s'asseyant auprès délie :

— Parle, lui dit-il, je t'accorde quinze minutes.

— Quelle générosité!... D'abord je veux ton opinion sur cette paire de bracelets avec leurs cadenas en brillants.

— Magnifiques!

— Ils m'iront à ravir, s'écria-t-elle.

— Je n'en doute pas, mais...

— Mais quoi? interrogea Joséphine.

— Tu vas dire que je gronde toujours... Ces bracelets doivent coûter fort cher.

— Moins que tu ne crois, répondit-elle avec un peu d'hésitation : douze mille francs.

— Non, ditBonaparte, quinze mille.

— Qui t'a instruit ...?

— Voici la facture, reprit-il en tirant un papier île sa poche.

— Oh! c'est mal de me tendre de tels pièges! murmura-t-elle, toute confuse.

Puis, son caractère aimable reprenant le dessus :

— Eh bien, dit-elle, je suis sûre que je les aurais obtenus à douze mille francs, en marchandant.

— Voyez-vous la belle marchandeuse ! s'écria Bonaparte raillant.

— Je suis plus femme de ménage que tu ne semblés le croire.

— Est-ce tout ce que tu as à me dire?

— Attends donc... reprit Joséphine ; tu te rappelles sans doute que tu m'as permis d'inviter aujourd'hui et de te présenter une de mes amies, la marquise d'Ermel?

— La marquise d'Ermel? quelle sorte d'amie estce là? demanda Bonaparte dont les traits se rembrunirent.

— Rassure-toi ; Louise est la décence et la distinction mômes ; jamais sa conduite n'a fourni de prise à la malignité.

— Tant mieux, car je suis las des grandes coquet-

tes de ce temps, des reines de la mode, comme on les appelle !

— Mon ami, tu sais bien que je leur ai fermé ma porte, dit Joséphine avec douceur.

— Et lu as bien fait, continua-t-il en s'irritanl ; la patience aurait fini par m'échapper un de ces jours... Où et quand as-tu connu cette marquise d'Ermel?

— Je l'ai connu peu de temps avant les mauvais jours de la Révolution... il y a...

— C'est bien, interrompit Bonaparte.

— Louise est plus jeune que moi, poursuivit José[)liine; nous nous rencontrions dans les meilleurs salons, où son excellente noblesse lui donnait accès.

— Ah! elle est d'une ancienne noblesse I dit Bonaparte radouci.

— De plus, Louise est fort jolie : c'est ce qu'on appelle une beauté intéressante.

— Elle a sans doute, comme tout le monde, quelque faveur, quelque grâce à me demander?

— Aucune, mon ami.

— C'est extraordinaire ! dit Bonaparte.

— La marquise d'Ermel est riche et indépendante, ajouta Joséphine.

— D'où lui vient sa fortune ?

— De son mari.

— Et ce mari, où est-il?

— Mort dans l'émigration, je crois.

— Alors, la marquise d'Ermol est une émigréc? dit Bonaparte.

— Non, elle n'a pas suivi son mari.

— Ah!

— Elle est restée cachée à Paris pendant la Terreur, dit Joséphine.

— Seule?

— Je l'ignore. Je n'ai jamais osé l'interroger sur cette période de sa vie, qui paraît receler un mystère. On a parlé du dévouement obscur d'un jeune homme du peuple.

— Du romanesque! dit le Premier consul en ricanant.

Il se leva.

— Allons, reprit-il , nous verrons ta marquise d'Ermel... 11 y a peut-être \h une femme pour un de mes généraux.

— Comment convient-il que je la place à table? demanda Joséphine.

— Entre toi et Cambacérès . répondit-il après avoir réfléchi un instant.

— Merci !... Tu sors, Bonaparte? déjà !

— Les quinze minutes sont expirées , dit-il en consultant sa montre.

— C'est vrai.

Joséphine étouffa un soupir.

Vers cinq heures et demie, les invités du Premier consul étaient rassemblés dans la galerie de la Malmaison.

Ces habils brodés, ces riches uniformes, ces robes de gaze, formaient un coup d'œil plein d'éclat, que rehaussaient encore les chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture qui décoraient celte galerie.

A un certain moment, on annonça madame la marquise d Ermel.

Son entrée fit sensation, comme on disait autrefois. C'était bien la femme élégante et cbarmanle qu'avait annoncée Joséphine. Petite plutôt que grande, mais svelte, on ne lui aurait pas donné plus de vingt ans, tandis qu'en réalité elle en avait vingtsept.

Avec autant d'agilité que lui en permettait son pied boiteux, M. de Talleyranti, toujours soucieux de belles manières envers les femmes, s'approcha de la marquise d'Ermel, qu'il avait connue autrefois.

— Madame la marquise, lui dit-il, je veux être un des premiers à saluer votre rentrée dans le monde.

— Eh quoi ! s'écria-t-elle avec un son de voix ravissant, vous vous souvenez de moi, monseigneur?

— Oh! oh! monseigneur! répéta -t-il en rianl; mon évêché est bien loin !

— Excusez-moi, Excellence. . .

Les époux Bonaparte, entrant dans la galerie, interrompirent ce petit dialogue. Joséphine fit un excellent accueil à la marquise, et le Premier consul lui-même trouva pour elle un mol aimable, comme il savait en trouver quand il le voulait.

On dînait à six heures à la Malmaison. Le repas fut ce qu'il était alors et ce qu'il fut toujours sous Napoléon, court et médiocre. Depuis qu'il avait failli tomber malade à la suite de ses veilles nombreuses, le grand homme se conformait à un régime sévère qui lui avait élé tracé par Volney, dans une lettre remarquable, écrite à la sollicitation de Joséphine.

Mais s'il ne se plaisait pas à table, il tolérait volontiers qu'on y restât après lui. Cela gênait horriblement les gens comme Cambacérès, j)artagés enlre leur désir de courtisanerie et leur vocation gastronomique.

DE lA COMEOIE-FRaNCAÏSE.

Il fallait voir le Deuxième consul s'essuver la bouche en soupirant, et s'arracher péniblement de son fauteuil, pour suivre, à travers le salon de conversation, les évolutions capricieuses de son glorieux collègue. Cambacérès se consolait en pensant aux longs et fins soupers qui l'attendaient dans son hôtel d'Elbeuf, sur la place du Carrousel, en compagnie de d'Aigrefeuille et de Griinod de la Reynière.

Pendant la réception qui suivit le diner, les regards de Bonaparte semblèrent plusieurs fois chercher quelqu'un.

11 était distrait en adressant la parole à Lacépède; il regardait vaguement par-dessus l'épaule deSieyès, en s'informant de ses [irogrès en équitation.

C'est que Bonaparte pensait à ce jeune homme des bois de Marly, à ce Chanvallon qui s'était annoncé à lui comme un de ses invités, et qu'il n'apercevait pas.

Mais Bonaparte n'était pas fait pour se préoccuper longtemps de si peu de chose. Il secoua la tète et redevint tout entier à ses hôtes,

— Bonjour, Esménard ! dit-il à un de ceux qui venaient le saluer à tour de rôle.

Esménard était le versificateur agréable à qui on

34 HISTOIRE D'UN SOUFFLEUH

doit le poëme de la Navigation. Il possédait les bonnes grâces du général.

— Eh bien, lui demanda celui-ci , verrons-nous bientôt paraître quelqu'œuvre de vous?

— Général, répondit Esménard, ma muse est précisément en travail à l'heure qu'il est.

— Ah ! ah ! une ode ? un dithyrambe, sans doute?

— Plus que cela... une épopée.

— Une épopée ! répéta Bonaparte : voilà de l'ambition, monsieur.

— J'espère être soutenu par mon sujet, répondit modestement Esménard.

— Et quel est donc votre sujet? Je suis impatient de le connaître.

— Je veux célébrer (ou tes les gloires artistiques, scientifiques et littéraires de la France... sous le Consulat.

— Bravo I s'écria Bonaparte, ravi à l'idée d'inspirer une épopée ; l'idée est magnifique ! Venez donc en causer par ici.

Il passa familièrement son bras sous celui d'Esménard et l'entraîna dans un coin isolé du salon.

— Vous me communiquerez votre plan, lui dit-il.

— C'est trop d'honneur pour moi, général.

— Il faut faire une œuvre durable, digne de v^tre

verve, Esménard... Je vous vois d'ici écrivant sous la dictée de Calliope les noms de tous ceux qui ont illustré cette autre Renaissance !

— Général...

— Ce sera grandiose, reprit Bonaparte; mais... il est indispensable de faire un choix parmi ces noms.

— Telle est mon intention, dit Esménard.

— Donnez-moi un aper(;u de vos listes.

— Je ne sais si ma mémoire me servira bien.

— Oui, oui.

— Je procède donc à l'appel, et au hasard .. plus lard, je classerai.

^ C'est cela.

Esménard se recueillit.

— Je commence par les savants, dit-il ; la Place, Cuvicr, Monge, Fourcroy, Bertholet, llaùy...

— Très-bien.

— Lalande ?...

— Un athée?, munnura le Premier consul ; n'im- [)orte, je lui ordonnerai d'avoir à croire en Dieu dans les vingt-quatre heures.

— Jussieu, Parmentier, Ghaptal, Millin...

— Passez, passez. Tous nos savants méritent d'être inscrits sur vos tablettes d'or.

— J'arrive aux artistes , reprit Esménard , à David...

— Une mauvaise tête, dont j'ai commencé à calmer les bouillonnements.

— ...A Vien, à Regnault, à Girodet, à Vincent, à Gérard, à Guérin...

— Bien ! bien ! interrompit le Premier consul ; arrivez aux écrivains.

— Avant les musiciens? demanda Esménard.

— Bah! les musiciens, cela n'a pas d'importance... Grétry, Méhul, Lesueur, Berton...

— Cherubini.

— A merveille! Donnez-leur du laurier autant que vous voudrez. Mais les écrivains, les écrivains! voilà ce qui est bien plus intéressant..,, et bien plus inquiétant. Voyons vos écrivains, Esménard.

— Les vôtres, général.

— Je vous écoule.

— Je prends toujours au hasard , hommes de théâtre ou poètes, journalistes ou philosophes : Daunou . . .

— Un républicain, dit Bonaparte.

— Bitaubé, Morellet, Mercier. . .

— Un original!

— Laya.

— Ou l'Ami des lois, ajouta Bonaparte; il force les portes. Après?

Esménard prononça les noms suivants en s'arrêtant après chacun d'eux, comme pour attendre une approbation ou un arrêt. Quelquefois le Premier consul se contentait de formuler un simple jugement.

— Bouilly, dit Esménard,

— Son Abbé de VÉpée m'a fourni l'occasion de rendre Sicard à la liberté. Accepté.

— Lemercier.

— Il a des rêves d'indépendance, mais ses tragédies offrent quelque chose de plus mâle que celles de ses confrères.

— Bernardin de Saint-Pierre?

— Bon pour l'immortalité.

— Suard ?

— Le vétéran des Aristarques ; approuvé.

— DeliUe?

— Non ! non ! s'écria Bonaporte avec force. Émigré après la Terreur, Delille a chanté Georges III, et n'a jamais rien fait pour nous. Pas un vers à la gloire de nos braves! Que dis-je? dans une édition anglaise de ses Jardins, n'a-t-il pas, ce poëte anfipatriote, substitué la description de Kensington à

celle de Versailles? Rayez Delille comme il nous a rayés.

Esménard s'inclina.

— Et Baour-Lormian? demanda-t-il.

— Bien.

— Ducis ?

— Excellent... quoique royaliste.

Esménard parut hésiter; à la fin, il se décida à prononcer :

— Cliénier?

— Oh! oh! fit le Premier consul; un jacobin endurci qui a fait ce vers malencontreux :

Sur le front des héros les lauriers se flétrissent.

Qu'il s'immortalise lui-même !... Continuez.

— Ségur? articula Esménard.

— Excellent.

— Legouvé?

— S'il m'avait consulté, je lui aurais donné des conseils pour sa tragédie A'Épicharis et JSéron.

— De Jouy ?

— Passable, dit le Premier consul.

Un autre nonl parut encore embarrasser le iiohienclateur.

— Chateaubriand?

— Passez, fit sèchement Bonaparte.

— Arnault?

— Ses tragédies m'ont remué.

— Picard ?

— Il m'a fait rire.

— Les deux Lacretelle ?

— Médiocres et prudents ; je vous les abandonne.

— Boufflers?

— Oui, en faveur à'Aline.Ahl quel joli conte !

— Parny ?

— Diable ! dit le Premier consul , s'il n'avait chanté que son Éléonore, cela serait au mieux, mais il a bafoué la religion... ce n'est pas le moment le l'en complimenter.

Esménard poursuivit :

— Lebrun-Pindare?

— Hum! murmura Bonaparte; je sais que Lobrun-Pindare s'élève quelquefois jusqu'au génie, témoins ces vers insolents :

Ce gloLe est un atome où rampe avec fierté L'insecte usurpateur appelé Majesté!

[l faut Pattirer à nous. Après?

— Andrieux, vSaint-Ange, Vigée, Palissot, Clicledollé, Daru, Laujon?...

— Allez toujours.

— Fontanes.

— Qui me destine, je crois, une Napoléide. Je n'ai jamais été ingrat. Ensuite?

— C'est à peu près tout, dit Esménard. Se ravisant : ' j

— Faudra-t-il parler des femmes auteurs?

— A quoi bon? répondit Bonaparte; la femme la plus digne d'éloges est celle qui fait le plus d'enfants... Voyons pourtant vos noms.

— Madame Cottin? dit Esménard.

— Je n'aime pas les romans.

— Madame de Genlis?

— Ni l'histoire romanesque.

— La comtesse Fanny de Beauharnais?

— Ma tante? vous voulez plaisanter; elle ne se relèvera jamais du cruel distique :

Églé, belle et poëte...

— Madame de Staël ?

— Madame de Staël ! répéta Bonaparte devenu pensif; il y a quelque chose dans cette téte-là... Elle a osé dire de moi : « C'est Robespierre à cheval. » Faites à votre guise, Esménard, et revenez me lire votre épopée.

Dans une autre partie du salon, Joséphine était le centre d'un cercle plus frivole.

Elle avait fait asseoir à son côté la marquise d'Ermel. Autour de ces deux charmantes femmes, s'cnipre>sait l'élite des jeunes militaires, le madrigal aux lèvres.

En sa qualité d'amie intime de madame Bonaparte, la marquise recueillait sa part de ces hommages. Elle y goûta d'ahord un innocent plaisir, mais bientôt cet encens parut la fatiguer. Joséphine s'en aperçut et l'emmena dans un boudoir,

— J'ai hâte de causer avec vous seule à seulo, lui dit elle; ici personne ne nous suivra.

— Causons donc, dit la marquise d'Ermel.

— Que pensez-vous de notre petite cour de la Malmaison ?

— Une véritable cour, en elfet, et qui ne le cède eu rien à l'ancienne ; je vous en fais tous mes compliments.

— A moi? dit Joséphine.

— Sans doute ; n'en avcz-vous pas été l'organisatrice? n'en êtes-vous pas la reine? répliqua la marquise.

— Ne causons [«as de moi, ma chère amie... Comment trouvez-vous nos modernes conquérants?

— Aussi aimables et aussi galants que nos excourtisans, avec cette supériorité que donne le sentiment d'une existence utile.

— Vous parlez comme un ange ! s'écria Joséphine ; et... n'en avez-vous particulièrement remarqué aucun ?

— Aucun, répondit la marquise d'un air étonné : pourquoi me faites-vous celte question?

— Vous ne le devinez pas ?

— Du tout, je vous assure.

— Je vais m'expliquer, dit Joséphine ; le général Bonaparte, dont la politique se préoccupe de tout, verrait avec plaisir des alliances entre les noms anciens et les noms nouveaux.

— Ah !

— Le vôtre e'st hean, sans contredit, mais nous en avons de glorieux à lui opposer... et je sais beaucoup de nos jeunes guerriers qui se disputeraient riionneur de votre main.

— Ce serait vainement, dit la marquise d'Ermel en secouant la tète.

— De la fieité?

— Oh! non!

— Cependant votre veuvage ne saurait toujours durer, reprit Joséphine.

— Je m'y suis résignée, madame, répondit la marquise, dont le visage se couvrit d'une teinte de mélancolie.

— Cela n'est pas raisonnable... à votre âge !

— Je n'ai plus que l'âge de la douleur.

— Un tel langage !... murmura Joséphine ; n'essayez pas de m'abuser, ma chère Louise, vous avez un motif.

— Eh bien, oui.

— Un motif puissant?

— Le plus puissant de tous... un amour impossible, sans issue... pour quelqu'un que je ne peux pas épouser.

Joséphine se rapprocha de la marquise et lui prit affectueusement les deux mains.

— Voyons, lui dit-elle, laissez-moî*invoquer ce titre d'amie que vous me donniez autrefois ; laissezmoi, comme autrefois, réclamer voire confiance tout entière.

La marquise baissa les yeux sans répondre, Joséphine reprit :

— Pourquoi ne pouvez-vous pas épouser celui que vous aimez ? Il est donc marié?

— Non.

— Peut-être son rang est supérieur au vôtre?

4i HISTOIRE D'UN SOUFFI EUR

— Lui ! s'écria la marquise d'Ermel avec un accent de triste ironie.

Ce mot l'avait trahie.

jQséphine se rappela cette légende d'un jeune homme du peuple, à qui la marquise d'Ermel aurait dû son salut.

Elle crut avoir compris.

— Louise, achevez votre confidence.

— Je ne peux vous en dire davantage; excusezmoi. Plus tard, peut-être...

Joséphine soupira et se leva.

— Je n'insiste pas, dit-elle, mais vous allez être cause que le Premier consul me boudera pendant quelque temps.

Les deux femmes rentrèrent au salon.

Lorsque celfut l'mstant de se diriger vers la salle de spectacle, où, comme nous l'avons dit, les comédiens du Tlicàlre-Français avaient organisé une représentation, Bonaparte offrant la main à Joséphine, lui demanda négligemment :

— Savez-vous ce qu'on nous joue ce soir, ma chère?

— Non, mon ami... Mais voici M. Fleury qui va nous l'apprendre.

En effet, Fleury, l'acteur si remarquable et si

brillant dans les petits-maîtres, Flcury, en sa qualité de semainier de la Comédie-Franraise, venait présenter au Premier consul le programme du spectacle.

Celui-ci y jeta les yeux et laissa échapper une exclamation.

— Qu'avez-vous? demanda Joséphine.

— Les Châteaux en Espagne ! dit Bonaparte; on joue les Châteaux en Eapagne?...

— Eh bien, qu'y a-l-il de singulier à cela?

— Vous ne pouvez pas me comprendre, ma chère. Et, se parlant à lui-même, Bonaparte ajouta :

— J'y suis à présent! Ma rencontre de ce matin, mon quidam du bois de Marly, qui récitait une tirade des Châteaux en Espagne... tout s'explique: la bizarrerie et la malice de ses réponses, son refus de se faire connaître... C'était un acteur, un des acteurs qui doivent jouer ce soir. Voilà mon invité mystérieux !

L'animation du Premier consul excilait au plus haut point l'étonnement de Joséphine.

La pièce comnienra.

Bonaparte n'y prèla qu'une médiocre attention. Ses prédilections n'étaient pas pour la comédie. Il jugeait inutile l'étude des sentiments bourgeois.

Selon lui, le théâtre ne devait être qu'une école de patriotisme, dans le sens le plus élevé, et le répertoire tragique de Corneille était son idéal.

Et puis, ce soir-là, ce n'était pas la pièce qui l'intéressait, — c'étaient les acteurs.

Les acteurs s'appelaient Baptiste aîné, Fleury, Michot.

Baptiste aîné jouait le rôle de Dorlanges, l'homme aux châteaux, créé par Mole; Fleury jouait l'amoureux Florville ; Michot représentait Victor, le petit Victor « sur son âne monté, »

Fermant la raarclie avec un air de dignité.

Le Premier consul les connaissait tous, au moins de vue.

Il attendait Chanvallon.

Il l'attendait de scène en scène.

— Si bien grimé qu'il soit, il n'échappera pas à la certitude de mon coup d'œil, pensait-il.

Mais les actes se succédaient aux actes, les scènes succédaient aux scènes, et Chanvallon ne paraissait pas.

Le dépit du Premier consul allait croissant.

Il consultait de temps en temps le programme avec une impatience qui n'échappait à personne, et dont le secret aurait surpris bien du monde.

Enfin, les Châteaux en Espagne s'achevèrent sans que Chanvallon y eût figuré , même au dernier plan.

— C'est inconcevable ! grommela le Premier consul.

Le rideau venait de tomber.

— Qu'avez-vous, mon ami'.' osa demander Joséphine ; vous avez paru inquiet pendant tout le spectacle.

— Inquiet ! où avez-vous pris cela ? répliqua Bonaparte avec humeur.

— Est-ce que la pièce ne vous aurait pas amusé?

— Mais si, je vous assure... Il y a de l'observation, des traits heureux... Je veux même féliciter les acteurs.

— Cela est facile.

A l'heure du départ des invités de la Malmaison, les pensionnaires du Théâtre-Français se trouvèrent rangés à une distance respectueuse des regards de Bonaparte.

il vint à eux.

— Messieurs, leur dit-il, vous m'avez réconcilié avec la comédie... C'est bien, très-bien...

Les acteurs s'inclinèrent.

Bonaparte les examina les uns après les autres, et reprit :

— Est-ce que parmi vous il n'y en pas un qui s'appelle Chanvallon ?

A cette interrogation, les acteurs s'entre-regardèrent en souriant et en hésitant.

Le régisseur Florence prit la parole.

— Général, dit-il, nous savions que vous connaissiez les noms de tous vos soldats, mais nous ignorions que ceux de nos moindres collègues vous étaient connus.

— Expliquez-vous, dit Bonaparte.

— Ce Chanvallon dont vous voulez bien vous informer...

— Eh bien?

— C'est notre souffleur, dit Florence.

DE LA COMÉDFE-FHANCMSE 40

Le surlendemain de ce décadi, le ministre de la police, Joseph Fouché, se présenta aux Tuileries à l'heure accoutumée de son travail avec le Premier consul.

Imaginez une face morte et ridée, des yeux sans lueur, de grandes oreilles, vous aurez l'ex-oratorien à quarante-huit ans.

C'était l'impassibilité de Talleyrand , moins la (inesse du sourire et l'air d'aristocratie.

Fouché était, avec Talleyrand, un des indispensables de Bonaparte. Tous les deux étaient subis sans être aimés.

Aussi Bonaparte ne ])rit-il point la peine de se retourner lorsqu'un huissier lui jeta le nom du ministre de la police.

Celui-ci demeura quelque temps immobile , debout, silencieux.

— Eh bien, monsieur, finit par lui dire le Premier consul, qu'est-ce que vous venez m'apprendre aujourd'hui? Etes-vous toujours alarmiste? redoutez-vous toujours le réveil des anciens partis ?

— Plus que jamais, général, répondit Fouché.

— J'en étais sûr... Ah! vous avez un zèle infatigable !

— La plus simple des vigilances, voilà tout.

— Et, sans doute, reprit Bonaparte, vous venez nrinformer de quelque conspiration nouvelle?

— Justement, général.

— Prenez garde, monsieur le ministre ; je commence à me blaser sur vos prétendues découvertes.

— Mon devoir n'en est pas moins de continuer à veiller sur vos jours, répondit Fouché.

— Mes jours auraient donc été de nouveau menacés? interrogea Bonaparte, demi-sérieux, demirailleur.

— Oui, général, j)as plus fard qu'avant-hier.

— Avant-hier, j'étais à la Malmaison.

— Ce n'est pas à la Malmaison que le complot a été organisé.

— Je l'espère bien.^

— Mais dans le bois de Marly.

— Ali! dit Bonaparte, devenu atlenlif.

— On savait qu(! vous aviez 1 habitude de diriger de ce côté vos promenades solitaires, et avant-hier on vous y attendait sur divers points.

— Qui?

— Une dizaine d'individus armes, revêtus de différents déguisements,.. Heureusement ma police veillait, et elle a pu capturer la plupart d'entre eux. Je suis sur la piste des autres.

Le Premier consul s'était mis à marcher dans la chambre.

— Quels sont ces gens-là? demanda-t-il.

— Il y en a de toute sorte, répondit Fouché ; c'est ce qui me fait croire à l'importance du complot, et surtout à l'existence d'une affiliation considérable et mystérieuse.

Le Premier consul se tut.

Au bout de quelques minutes, il dit, en interompant sa marche :

— Vous devez avoir la liste de leurs noms?

— Oui, général.

— Montrez-la-moi.

— Voici, général.

Bonaparte parcourut rapidement le papier que lui présentait Fouclié.

— Des nobles, comme toujours, murmura-t-il ; des émigrés, des Vendéens... Votre complot, Fouché, ne sort pas de l'ordinaire.

— Peut-être.

Bonaparte continuait à lire, lorsque tout à coup il poussa une exclamation de surprise.

— Allons, dit-il, ce n'est pas possible !

— Quoi, général ?

— Quel nom avez-vous inscrit.,, là... au bas de la page... le dernier?

— Chanvallon, dit Foucbé.

— Chanvallon, répéta le Premier consul ; vous en êtes bien sur?

— Mais...

— Êtes -vous renseigné sur ce Chanvallon !

Le ministre de la police leva les yeux avec surprise sur le Premier consul.

Il ne concevait rien à son agitation.

— J'avoue, répondit Fouché, que le temps m'a un peu manqué pour compléter mes renseignements... Je sais seulement que ce Chanvallon est une espèce de pauvre diable...

— Mieux que cela, monsieur.

— Vous le connaissez, général ?

— C'est lui qui, dimanche, nn'a sauvé de celte embuscade, dont vous venez de parler.

Fouclîé recula de quelques pas.

— Général, parlez-vous sérieusement? demandat-il.

— Très-sérieusement.

— Vous me confondez.

— J'en ai confondu de plus habiles que vous, répliqua Bonaparte, enchanté de ce petit triomphe sur son ministre de la police.

Fouché se courba sous cette réplique sans que sa physionomie parût exprimer le moindre mécontentement.

Pourtant, il était piqué au jeu.

Il reprit:

— Puisque les choses sont ainsi, il faut que ce Chanvallon soit un traître.

— Pourquoi cela? dit le Premier consul.

- Parce qu'on a trouvé chez lui des papiers, qui prouvent sa participation à ce complot.

— Étrange!

Bonaparte réfléchit, et dit au ministre de la police :

— Continuez à instruire celte affaire, mais n'en laissez rien transpirer dans le public.

— Malheureusement, dit Fouché, quelques arrestations n'ont pu se faire en secret.

— Quelle maladresse ! s'écria Bonaparte. Allez, et tenez-moi au courant de tout cela.

Fouché était à peine sorti, que l'huissier de service venait dire au Premier consul :

— Général, madame la marquise d'Ermel demande instamment à être introduite auprès de vous.

La surprise de Bonaparte ne fut pas médiocre.

— Faites entrer, dit-il.

Il alla au-devant de la marquise d'Ermel. Elle était pâle, et ses traits décelaient une violente agitation.

— Je ne m'attendais pas au plaisir de vous revoir si tôt, madame, dit Bonaparte.

— Excusez la liberté que j'ai osé prendre, général, murmura-t-elle en sentant ses genoux défaillir.

— Remettez-vous, madame, reprit-il en lui avançant un fauteuil.

Et impatient de connaître le motif de sa visite :

— Veuillez me faire savoir ce qui vous amène.

— Une grâce à vous demander, général

Bonaparte eut un sourire, qui signifiait : Déjà !

— Parlez, madame, dit-il.

— On a arrêté hier et incarcéré une persoinie à laquelle j'ai plusieurs raisons de m'intéresser.

— Du moment que vous vous intéressez à cette personne, elle ne saurait être bien coupable, j'imagine.

— Elle ne l'est pas du tout, général ! s'écria la marquise d'Ermel.

— Alors, sous quel prétexte l'a-t-on arrêtée?

— Un prétexte, comme vous dites... quelque chose d'absurde

— Mais encore?

— Un prétendu complot , répondit la marquise, dont la voix tremblait.

— Ah ! dit Bonaparte, indifférent en apparence.

— Rien de sérieux, ni de probable.

— Un complot contre qui?

— Je l'ignore un complot contre le gouvernement, sans doute, comme tous les complots

La marquise se troublait visiblement.

— Je connais celte affaire, dit Bonaparte. Fouché vient de m'en instruire à l'instant ; le complot existe réellement : il était dirigé contre moi.

— Contre vous, général? c'est impossible !

— J'en ai eu la preuve entre les mains.

— Eh bien, un complot, soit... c'est possible... je ne sais pas... Mais ce qui est certain, c'est qu'on a enveloppé un innocent parmi les auteurs de ce complot.

— J'en serais surpris, dit Bonaparte ; la police do Fouché se trompe rarement.

— Elle s'est trompée, général, cll<e s'est trompée ! je vous l'affirme... Il ne peut y avoir qu'erreur ou méprise... je vous le jure!

— Cette chaleur...

— Est celle qui se doit à tout individu injustement accusé.

Le Premier consul garda le silence.

Après quelques réflexions , il dit à la marquise d'Ermel :

— Ainsi, madame, vous répondez de la parfaite innocence de cet individu ?

— J'en réponds.

-r- Sur votre honneur de marquise?

— J'en réponds, répéta-t-elle, hatelante d'espoir.

— C'est bien, dit Bonaparte : je vais vous signer un ordre d'élargissement.

Il prit une plume.

— Où votre protégé est-il détenu ?

— A la Conciergerie.

— Quel est son nom ?

Bonaparte s'altcndait à entendre nommer f|iu'lque noble , un de ceux dont il venait de parcourir la liste.

Il fut surpris de voir la marquise hésiter à cetle question, pourtant si naturelle.

— Eh bien ? dit-il,

— Général , balbutia-t-elie , mon protégé est un homme sans naissance,

— Peu m'importe !

— Son obscurité aurait dû suflire à le préserver de toute dénonciation.

— Encore faut-il que je sache comment il s'appelle !

— Il s'appelle Chanvallon, dit la marquise d'Erme'.

Le Premier consul était destiné à marcher d'étonnement en élonnement.

Il rejeta la plume loin de lui, par un mouvement dont il ne fut pas maître-,

— Toujours ce nom ! s'ccria-t-il ; est-ce une gageure, à la fin?

— Général..., prononça la marquise sans rien comprendre à celte exclamation.

— Se moque-t-on de moi? ai-je affaire à Dugazon

OU au mystificateur Musson? Qu'est-ce que c'est que cet homme qui est partout, qui se trouve mêlé à tout? Assez d'énigmes comme cela !

— Une énigme ! répéta machinalement la marquise en suivant avec inquiétude les gestes de Bonaparte.

— Je veux voir clair dans cette affaire, continnat-il en se promenant à grands pas.

Puis, s'arrètant tout à coup devant la marquise : . — Madame, vous avez pu apprécier jusqu'à ce moment combien ma discrétion était grande.

— Que voulez-vous dire, général?

— Mais maintenant j'ai besoin de connaître la vérité, toute la vérité.

— Expliquez- vous.

— Je désire que vous me disiez la nature de vos rapports avec ce M. Chanvallon.

— Je pourrais m'y refuser, général, répondit la mnrquise offensée.

— Comme vous voudrez.

Elle eut peur , et surmontant un sentiment de dignité :

— L'intérêt que je porte à M, Chanvallon, ditcllc, m'est dicté par la reconnaissance. Il a sauvé

mes jours dans des circonstances difliciles, à l'époque de la Terreur.

Bonaparte eut un sourire presque dédaigneux,

— Je comprends, dit-il ; il vous a caohée en se cachant lui-même.

La marquise d'Ermel sentit le trait et répondit en se redressant :

— Il n'y avait alors aucun déshonneur à cela... Rappelez-vous, général, que votre beau-lils chéri, Eugène de Beauharnais, est demeuré caché pendant le même temps dans la boutique d'un menuisier, à Croissy.

— C'est vrai, dit Bonaparte ; veuillez recevoir mes excuses, madame la marquise... Mais parce que M. Chanvallon a préservé vos jours, cela ne prouve pas qu'il n'ait pas voulu attenter aux miens.

— Je croyais vous avoir répondu de lui et avoir engagé mon honneur comme garant du sien.

Bonaparte était embarrassé.

11 sortit violemment do cette situation, selon sa coutume.

— Madame la marquise, dit-il, vous me voyez au regret d'être obligé de revenir sur ma première décision ; mais les intérêts du gouvoincment que je représente me le commandent.

— Ainsi cet ordre d'élargissement...

— N'est retardé que de quelques heures, je l'espère.

La marquise soupira , et , rencontrant le dur regard de Bonaparte, elle jugea qu'il était inutile d'insister.

11 la reconduisit jusqu'à la porte de l'appartement.

Une fois seul :

— C'est réellement une jolie femme, pensa-t-il ; il ne faut pas que son veuvage se prolonge plus longtemps... Cela serait injurieux pour mes officiers... Voyons, cherchons celui que je pourrais bien lui faire épouser... Dumay... Lestang... Sorieu... Non... Ah! Lafosse !... Oui, Lafosse... Il est beau, brave... Capitaine à vingt-six ans , adjutant général à vingtneuf, général de brigade à trente-deux, cela fera un excellent mari... Je me charge de son avancement... Mais si elle refuse?... Il y a dans son regard quelque chose de fier et d'obstiné que j'ai surpris plusieurs fois...

Bonaparte demeura rêveur pendant quelques moments.

Il se frappa le front.

— Bon! s'écria-t-il, n'ai-je pas le moyen de lui

arracher son consentement? Ce Chanvallon que j'oubliais!...

Bonaparte reprit la plume qu'il avait jetée et trara ces lignes à l'adresse de Fouché :

« M'envoyer d'ici à ce soir une note aussi complète que possible sur le nommé Clianvallon.

« M'envoyer également tous les papiers et toutes les lettres saisis chez lui. »

L'huissier allait sortir, emportant cette dépêche, lorsque le Premier consul le rappela.

Bonaparle se remit à sa table et griffonna un second billet.

— Ceci au général Lafosse, dit-il.

Un roulement de tambours, mêlé à un grand bruit d'armes, vint changer le cours de ses préoccupations. ,

Il y avait une revue annoncée pour ce jour-là sur la place du Carrousel.

Bonaparte consulta la pendule, prit sur un meuble un chapeau sans galon, et se dirigea vers le grand escalier.

Il portait un uniforme d'une simplicité outrée, sans aucune broderie.

Pour contenance, un fouet à la main.

Ce n'était pas qu'il détestât la pampe extérieure; en d'autres occasions il se montrait avec complaisance sous un magnifique habit de velours violet, dont l'or dissimulait toutes les coutures. Plus tard, pendant la période impériale, on le vit se vêtir de satin blanc à rosettes et à bouffettes, s'affubler d'un petit manteau et se coiffer de plumes comme un troubadour du théâtre Feydeau.

En toutes choses, il tenait à étonner.

Les salles du palais des Tuileries étaient remplies d'un grand nombre de personnes qui attendaient sa présence, contenues par les huissiers à chaîne et par les domestiques à la livrée vert et or.

Un murmure flatteur, mais respectueux, salua son passage.

Il ne regarda personne et descendit rapidement l'escalier, bordé de deux haies de soldats.

Son élat-major l'attendait sous le vestibule.

Si, pour étonner le peuple parisien, Bonaparte avait compté sUr le contraste de sa mise avec celle de ses généraux et de ses aides de camp, il faut convenir (ju'il y avait complètement réussi.

Ceux-ci éblouissaient le regard par leurs riches pelisses, leurs épaulcttes étincelantes, leurs armes

précieuses, les selles splendidement ouvragées de leurs chevaux.

Bonaparte monta sur son cheval blanc, qui piatfait d'impatience.

La place duCarrouseloffrait en ce moment un imposant tableau, favorisé par un soleil superbe.

Dans la cour étaient rangés en bataille plusieurs régiments d'infanterie.

Au delà de la grille, sur la place, s'étendait la cavalerie, au milieu de laquelle la petite troupe des mamelucks se taisait remarquer par l'clrangeté de son costume.

La foule apparaissait à toutes les issues de cette place.

Lorsque le Premier consul parut à cheval, ce fut une immense clameur.

Les tambours battirent aux champs.

Il parcourut d'abord le front de bandière, suivi à distance de son brillant cortège.

Puis il dépassa la grille.

Là, il se trouva en communication plus intime avec le peuple, qui avait toutes les peines du monde à ne pas franchir les lignes militaires.

Les femmes agitaient leurs? mouchoirs ; les hommes levaient leurs chapeaux. Tous les visages respi-

raient l'enthousiasme, la confiance. Le 1 8 brumaire était oublié. Que dis-je?il était absous, approuvé.

Les vivats retentissaient, poussés dans Tordre suivant :

— Vive le général Bonaparte!

— Vive le Premier consul !

— Vive la tépublique I

Bonaparte saluait gravement, d'un air rêveur.

Revenu dans la cour du Carrousel, il voulut parcourir à pied les rangs de l'infanterie.

Plus attentif, une main derrière le dos, l'autre dans son gilet, il jetait de rapides regards à droite et à gauche.

11 s'arrêtait dès que le premier soldat venu lui présentait les armes pour lui demander quelque chose.

— Prenez note de cela, disait-il à l'un de ses aides de camp, après avoir écouté.

Et il passait.

Les moindres détails lui sautaient aux yeux.

— Qu'as-tu à ton pied ? demanda-t-il à un jeune soldat.

— Moi, général? fit celui-ci troublé.,. Ah ! c'est ma guêtre qui est défaite.

Bonaparte était déjà loin.

De temps en temps, il prenait du tabac dans une petite boîte d'écaillé.

Revenu devant la porte des Tuileries, son attention se porta sur les personnes qui, par faveur, occupaient les fenêtres du rez-de-chaussée ; et ayant reconnu madame Grassini, la cantatrice, il se mit à la regarder aussi tranquillement que s'il eût été au théâtre.

La chronique prétendait que Bonaparte, en Italie, avait eu des soins pour cette belle personne.

Il s'avança vers elle.

— Vous venez donc nous voir, madame Grassini ? lui dit-il ; vous n'avez pas craint le soleil pour votre teint?

Et, sans lui laisser le temps de répondre, il se retourna du côté de ses troupes.

Il remonta à cheval pour commander quelques manœuvres.

Une d'elles excita particulièrement l'admiration j^énéralc.

L'infanterie s'élalait en ligne d'un bout du Carrousel ;"i l'autre, c'est-à-dire du pavillon Marsan au pavillon de Flore.

Le mouvement en voie d'exécution était la charge à la baïonnette.

66 HISTOinE D'UN SOUFFLEUR

Bonaparte, adossé au pavillon de l'Horloge, voyait arriver à lui, le pas pressé, cette longue, droite et étincelante barre de fusils.

Soit dislraclion, soit tout autre motif, ii ne se hâtait point de commander halte!

Ce ne fut que lorsque ce rempart de baïonnettes se trouva à deux lignes de son cheval, et au moment où un inexprimable sentiment d'inquiéludeélreignait tiiules les poitrines, que le mot attendu sortit de sa iiouche, prononcé d'une voix forte.

Lùrs du défilé, qui s'opéra au son d'une musique déjà supérieure, — on fut frappé de la bonne mine d'un bataillon de marins, qui portaient, parmi leurs armes, des grappins d'abordage.

La revue terminée, Bonaparte se rendit dans la s«ile du corps diplomatique, où étaient réunis les deux adtres consuls, cl où devait avoir lieu la présentation de plusieurs étrangers de distinction.

Celte salle était presque entièrement décorée avec les drapeaux conquis.

Le consul Lebrun et le consul Cambacérès étaient vêtus tous deux d'habits d'écarlale brodés d'or.

Sous ce riche costume, Lebrun semblait regretter le temps où il traduisait le Tasse, dans un humble réduit. Sa tèic, couronnée de cheveux blancs, ses

traits affables, ses manières engageantes, tout en lui décelait un sage et un philosophe.

L'attitude de Canibacérès était plus roide, plus prétentieuse ; son regard était plus fauve , sa voix était plus aigre.

Auprès d'eux se tenait le grand juge, en costume de cérémonie, lui aussi.

Les présentations commencèrent.

Le Premier consul, qui faisait l'apprentissage du pouvoir, causait avec une affabilité attentive, dont il devait se départir plus tard.

L'ambassadeur des Etats-Unis fut un de ceux avec lesquels il s'entretint le plus longtemps et avec le plus d'intérêt. Il ne se lassait pas de l'interroger sur cette république à son aurore, — sur son commerce, sur sa population, sur ses mœurs, sur ses espérances.

Il échangea ensuite quelques propos avec le prince héréditaire de Wurtemberg.

Puis, Lebrun lui présenta Kotzebue, l'auteur de Misanthropie et repentir, un littérateur fâcheusement doublé d'un agent politique.

Bonaparle s'exprima en termes légèrement moqueurs sur la sentimentalité allemande.

— Jo n'aiii.o pas les drames larmoyants, dit-il ;

je fais cependant une exception pour vos Deux frères... Mais la sensiblerie n'est pas mon fait, non plus que celui du peuple français, à ce que je crois... Pour ma part, je n'ai jamais pleuré de ma vie.

Le malheureux! il osait s'en vanter !

Kotzebue a , lui-même , dans ses Souvenirs de Paris, raconté cette présentation. « Pendant que Bonaparte me parlait, — dit-il, — je l'examinais avec une grande attention. Aucun des portraits que j'ai vus de lui, soit en Allemagne, soit en France, ne lui ressemble complètement ; la plupart ne lui ressemblent pas du tout, et je compte parmi ces derniers le tableau du célèbre David. C'est Isabey qui a le mieux réussi ; le portrait dans lequel il l'a peint en pied, et dont on a fait une forte belle gravure, est parfaitement ressemblant. L'effigie des pièces de cinq francs, frappées en l'an XII, est également fidèle ; chaque fois que j'en regarde une, je crois voir Bonaparte lui-même : il a le profil d'un Romain, c'esl-à-dire qu'il est grave, noble et expressif; quand il garde le silence, son sérieux paraît froid, sévère même; mais dès qu'il parle, un sourire vraiment gracieux rend sa bouche très-agréable et inspire sur-le-champ de la confiance. »

Le même écrivain , fort curieux de son naturel, se faufila, quelques jours ensuite , chez les deux autres consuls. Il fit assez maigre chère chez Lebrun qui, à tort ou à raison, passait pour être avare. Mais quelle revanche notre Kotzebue prit chez Cambacérès!

Il goûta de quarante plais sur soixante-dix ou quatre-vingts qui lui firent présentés.

« Il n'en est pas un, écrit-il avec enthousiasme, qui n'eût été approuvé par Lucullus ou Apicius ! »

Lorsque Bonaparte rentra dans son appartement, il trouva le général Lafosse qui l'attendait.

Le général Lafosse était un des beaux hommes de l'armée. Il en était aussi l'un des plus vaillants et des plus honnêtes. Il avait connu Bonaparte à Nice et s'était pris pour lui d'une affection qui ne s'était jamais démentie. Bonaparte savait ce que valait cette affection ; il tutoyait Lafosse.

Par malheur, l'intelligence d'Augustin -Martial Lafosse avait ses barrières. Son éducation avait été négligée, comme celle de plusieurs de ses compagnons d'armes arrivés ainsi que lui aux plus hauts grades par la seule force de leur bravoure. Le digne militaire suppléait à ce qui lui manquait par une

franchise de langage qui lui faisait souvent rencontrer l'originalité.

— Vous m'avez fait demander, général? dit-ii au Premier consul.

— Oui, mon brave camarade.

— Est-ce qu'il y aurait quelque nouvelle expédition sous roche?

— Pas pour le moment. Le vent est aujourd'hui à la paiv.

— Tanl pis.

— Tu es le contraire de tout le monde, dit Bonaparte ; pourquoi tant pis ?

— Parce que la paix n'est pas mon élément. Mon épée se rouille dans le fourreau. Que voulez-vous? je ne suis qu'un soldat : or qu'est-ce que c'est qu'un soldat qui ne se bat pas ?

— Patience! répondit Bonaparte en souriant.

— Patience est bon à dire; en allendant, je crève d'oisivelé et d'ennni..... Oh ! excusez, général !

— Je ne peux cependant pas mettre le feu à l'Europe pour te distraire.

— Hélas !

Ce soupir lut poussé avec une telle sincérité conii(pie (p>e le Premier consul ne put s'empêcher d'eu rire.

Lafosse continua :

— Si vous vouliez seulement...

— Quoi donc?

— Pousser une petite reconnaissance sur les côtes d'Angleterre.

— Rien que cela !

— Ou sur le territoire de l'Autriche... je ne liens pas absolument au pays.

— On verra, prononça Bonaparte.

— Ah ! qui me rendra nos campagnes d'Italie, nos marches forcées; nos nuits à la belle étoile, nos hardis coups de main, toute cette vie d'aventures et de conquêtes qui gonfle le cœur, éclaire le cerveau et fait le sang plus rapide?

— Autre temps, autres passe-temps!

— Eh! quels passe-temps pourraient valoir ceuxlà? continua le général Lafosse avec feu. Guider vers r ennemi une légion d' hommes résolus , sentir sur son front le frisson du drapeau, voir le soleil se refléter sur l'acier d'une épée, n'est-ce pas là le bonheur?

— Ou, du moins, une variété de bonheur... j'en conviens, dit Bonaparte; mais nous ne pouvons pas continuellement guerroyer , mon brave Lafosse, et entre deux expéditions il faut s'arranger pour être heureux d'une autre manière.

DE L\ COMEniE-FKANÇAISE. 73

— Impossible! général.

— Tu vas voir... J'ai pensé à faire quelque chose de loi.

— Un courtisan? dit Lafosse en secouant la tétc par avance de refus.

— Non, je t'estime trop pour cela.

— Un ministre? un ambassadeur?

— Pas davantage ; tu n'entends rien à l'administration ni à la diplomatie.

— C'est vrai. Quoi donc, alors?

— Un mari.

Le général Lafosso regarda Bonaparte d'un air stupéfait.

Puis il éilatn de rire.

— Que dis-tu de mon projet? demanda le Premier consul après avoir, non sans impatience, attendu la lin de cet accès d'hilarité.

— Ce que j'en dis?

— Oui.

— Je di>, général, que la plaisanterie est excellente.

— Mais ce n'est pas une plaisanterie, monsieur ! réplnjua Bonaparte en le regardant en face.

Ce mol de monsieur ramena Lafosse au sentiment de la hiérarchie.

Il mjdrmura ces paroles :

— Quoi! c'est sérieusement que vous me proposez de me marier?

— Très-sérieusement.

— J'étais loin de m'y attendre, général.

— Pourquoi cela? dit gravement Bonaparte; le mariage est un des moyens de ma politique. Tant pis pour toi si lu ne me comprends pas ! J'ai marié Junot à mademoiselle de Permon ; j'ai marié Savary à mademoiselle de Faudoas ; j'.ii marié Duroc à la fille du banquier Hervas ; j'ai marié Murât, Bernadolle ; je veux te marier à ton tour; c'est bien simple.

— Bien simple!... marri. otta Lafosse.

— Allons, décidément, tu ne me comprends pas.

— Pardonnez un premier mouvement de surprise, général.

Les deux hommes étaient debout.

Le Premier consul garda le silence pendant quelques secondes.

A la lin, se déridant, il alla au général Lalosse et lui pinça l'oieille, ce qui était che/ lui un indice de bonne humeur.

Lafosse subit sans brondier cette familiarité d'un goût détestable.

Bonaparte lui dit :

— J'ai cboisi la femme ([u'il te faut, mon vieux camarade.

— Vous êtes trop bon, général.

— Tu peux te fier à moi sous tous les rapports de convenance.

— Je suis absolument tranquille, ajouta Lafosse; pourtant...

— Pourtant quoi ?

— Sans être absolument curieux, je ne serais pas fâché d'avoir quelques renseignements sur la personne que vous me destinez.

— C'est trop juste, dit Bonaparte; sache donc qu'elle est jolie.

— Je l'espère bien.

— Jeune encore.

— Encore ? . . . répéta Lafosse en faisant la grimace.

— Oh ! rassure-toi , dit Bonaparte ; vingt-six à vingt-sept ans.

— Age raisonnable.

— Suiiout pour une veuve.

76 HISTOIRE DTN SOUFFLEUR

— Ah ! elle est veuve ! dit le général La fosse, soucieux.

— Cela le contrarie?

— Dame !

— Tu la verras... c'est la plus ravissante femme qui s lit à Paris.

— C'est égal, j'aurais préféré...

— Bah ! n'ai-je pas épousé une veuve, moi? dit Bonaparte.

Le mol était sans réplique.

Bonaparte continua :

— Ajoute à ses agréments personnels et à tous ceux que donne une grande éducation, une fortune.

— Je n'y tiens pas.

— Cinquante à soixante mille francs de rente, prétend-on.

— C'est trop ! s'écria le général Lafosse,

— J'équilibrerai vos deux situations, dit le Premier consul.

— Ensuite?

— Que veux-tu savoir de plus? Sa réputation est intacte. Enfin, c'est un vrai cadeau que je te fais en te donnant la marquise d'Ermel.

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