I.e général Lafosse releva la tête
— Une marquise ! dit-il ; c'est une marquise?
— Oui.
. — C'est une marqiii.se que vous voulez me fain? épouser... à moi?
— Sans doute.
— Vous n'y pensez pas, général; vous connaissez bien mes principes.
Bonaparte eut un mouvement d'épaules.
— Tes principes ! tes principes! je les ai oubliés; quels sont-ils!
— Haine de la noblesse et amour de la république I répondit La fosse.
— Ah!... lu es toujours républicain? dit lentement le Premier consul.
— Toujours ! ... Et vous, général?
— Moi?
A celte question, adressée à bout portant, le Premier consul IressailliL
Il pencha la tête, et se tut.
Puis, comme s'il sortait d'un rêve, il répondit enfin :
— Moi aussi, mon cher Lafossc, moi aussi,
— A la bonne heure !
— Mais, pour le moment, tes principes doivent s'effacer devant mes projets, .
— Cependant, mes répugnances...
— Tu feras taire tes répugnances. Niais ! tu ne vois donc pas que j'anéantis la noblesse, en l'incorporant, pour ainsi dire, dans mon armée ?
— Je n'avais pas envisagé la question à ce point de vue, dit le général Lafosse. C'est égal, moi, Augustin-Martial, m'embarrasser d'une poupée!... On me raillera.
— Pas plus que les autres.
— Mes habitudes ne sont pas celles des salons; mon langage se ressent de la vie des camps. Votre marquise m'acceptera dificilement.
— J'en fais mon affaire, dit le Premier consul.
— J'ai tous les défauts antipathiques aux petites maîtresses.
— Tu ne parles pas de tes qualités ; tu es trop modeste.
— Je fume, je bois, je jure.
— Tu te corrigera s... ou elle te corrigera.
— Pauvre femme ! je la plains à l'avance, dit le général Lafosse.
— En attendant, prépare-loi à m'obéir ; je te ménagerai d'ici à quelques jours une entrevue avec la marquise d'Ermel.
— Déjà !
— Et, à la première occasion, je te promets un
commandement dont tu seras content, mon brave camarade.
— Vrai? s'écria Lafosse en relevant la tête et on reprenant son ton joyeux ; allons, je l'aurai bien mérité!
Lu Premier consul lui tendit la main.
Le général Lafosse la serra chaleureusement et se retira.
En descendant l'escalier, il répétait entre ses dénis :
— Que le diable m'emporte si, en venant ici, je m'attendais à m'en retourner marié!
Voici les papiers relatifs à Chanvallon qui furent adressés par Fouché au Premier consul :
D'abord, une note rédigée par un employé de la police de sûreté ;
Ensuite, un cahier écrit delà main de Chanvallon, journal intime où il résumait ses impressions et ses pensées;
Puis, un rapport sur la conjuration dont il était accusé de faire partie.
Nous allons donner ces trois documents.
NOTES CONFmENTIELLES SUR -LE STEUR CHANVALLON
Armand-Noël-François Chanvallon, deux ièmesouf-
(leur du Théâtre-Français, demeurant cour Saint- Ciiiillaume.
Personnalité nnodcstc, inoffensive en apparence, mais douée d'une intelligence singulière.
Quoiqu'il cherche ta s'effacer, il a été mêlé h des pcrsonna es et à des événements d'une cerlaine importance.
Il est le fils d'un intendant du comte de la Ville- Heurtaut, qui le prit en affection dès sa plus tendre enfimce pour ses aptitudes précoces et diverses. Le jeune Chanvallon fut élevé avec la fille du comte ; il en résulta entre les deux enfants une intimité qui ne s'est jamais démentie, même lorsque Louise de la Yille-Iïeurtaut est devenue marquise d'Ermel.
A cette époque, Chanvallon passa du service du comte à celui du marquis.
Dès les premiers grondements de la révolution, le marquis d'Ermel, homme pusillanime, usé, frivole, déjà vieux, se hâta de passer à l'étranger. Sa femme resta pour veiller sur ses biens. Deux voyages que Chanvallon fila Londres, vers ce temps-là, laissent à supposer qu'il avait été chargé par elle de mettre sa fortune en sûreté. Ces déplacements d'un individu de si mince importance passèrent inaperçus.
Quelques mois après, lorsque la marquise d Ermol
voulut aller rejoindre son mari en émigration, il était trop tard.
Un mandat d'incarcération fut lancé contre elle p'ar les agents du terrorisme. Prévenue à temps, on ne sait par qui ni comment, elle put s'y soustraire.
Depuis, on a acquis la conviction qu'elle avait vécu cachée, i)ar les soins de Clianvallon, dans une famille d'ouvriers de la rue Saint-Jacques, section du Val-de-Gràce.
Aujourd'hui que la marquise d'Ermel a repris son rang dans la société parisienne, avec sa fortune d'autrefois, il semble qu'elle n'ait plus que de rares relations avec Clianvallon.
Ces faits, successivement exposés, suffisent à faire apprécier le sieur Chanvallon comme un homme habile autant que dévoué, capable de suivre une idée, de concevoir un plan et de l'exécuter. Bref, il n'est pas « le^premier venu, » comme il voudrait le faire croire, par je ne sais quel motif.
Quant au caractère de son affection pour la marquise d'Ermel, il apparaît suffisamment dans les feuillets ci-joints; aussi nous abstiendrons-nous de tout commentaire.
Les feuillets en question formaient un ensemble assez volumineux.
A (les réflexions, à des méditations amoureuses se mêlaient des récits inspirés par les événements du dehors.
Nous en détacherons quelques-uns.
Le premier fragment se rapporte à l'époque de la vie retirée de la marquise d'Ermel.
'22 l)i'umairc.
Le ciel politique s'échùrcit.
Je vois venir le temps où elle n'aura plus besoin de moi.
Ah ! pourquoi la Terreur n'a-t-elle pas duré davantage ?
Depuis quelques semaines, elle soit beaucoup moins avec moi.
Je ne m'abuse pas sur les raisoiis (ju'elle me donne
Je n'ai jamais osé lui parler de mon amour. Elle m'aurait l'ail rentrer sous terre avec un seul de ses regards.
Pourtant, il est impossible qu'elle l'ignoie.
Mais elle ne m'aime pas, voilà tout. Elle n'a que de la reconnaissance pour moi.
De la reconnaissance!
Se remariera-t-cUe ?
Je l'ai interrogée un jour à ce sujet. Son front s'est rembruni ; elle a fait un signfe de tête négatif, — en évitant de me regarder.
Il se peut cependant qu'elle change d'idée ; il se peut que quelqu'un réussisse à lui plaire.
Qu'est-ce que je deviendrai alors?
Et quel parti prendrai-je?
Chaque fois que cette pensée s'empare de moi (et plus je vais, plus j'en suis obsédé), mes poings se crispent, mes yeux s'allument d'un feu sombre...
Je sens alors que je ne suis pas bon.
Il devient de plus en i)lus indispensable que j'eNcrcc une profession.
Mais laquelle?
11 faudrait quelque chose d'exceptionnel, et cependant de facile.
Je réfléchirai...
Le thécàtrc a toujours été un de mes plaisirs préférés.
Dès mon enfance, mon père me conduisait au Théâtre-Français, pour lequel il avait une vive prédilection. J'ai hérité de celle prédilection ; et, depuis dix ans environ, je ne crois pas avoir laissé passer une semaine (en dehors de mes absences de Paris) sans aller m'asscoir au moins une fois cà ma place accoutumée au parterre, côté cour.
Cette assiduité a fini par in'altircr rattenlion des comédiens. Quelques-uns ont bien voulu m'abordcr dans la rue j)Our me remercier de mes applaudissements, qu'ils avaient discernés et qu'ils Irouvaiciit marqués au coin du meilleur goût. Naturellement!
Au nombre de ceux-ci, l'ncteur Florence senible m'avoir voué une estime particulière. Nous nous rencontrons fréquemment dans le jardin du Palais- Royal ou dans les galeries ; nous nous promenons ensemble, en causant des nouvelles dramatiques. C'est un excellent honmie, dont le ton un peu tranchant déconcerte au premier abord, mais (jui gagne à être comiu. 11 lient au Théâtre Fiançais l'emploi dos raisonneurs dans la comédie et des confidents dans la tragédie; ses principaux rôles sont Ariste,
i^6 HISTOIRE D'UN SOUFFLEUR
du Méchant, Vré\^\, i\\iMaria(je secret, etThéramène, de Phèdre.
— Vous avez l'air aujourd'hui plus soucieux que d'habitude, m'a dit tout à l'heure le comédien Florence devant le perron.
— C'est vrai, ai-je répondu.
— Quelque amourette sans doute?
— Non.
— Cela est de votre âge cependant.
— Ma préoccupation a une cause plus sérieuse, ai-jc. continué ; je souffre de mon oisiveté. Il n'est pas naturel à mon âge de vivre sans rien faire, de traverser le monde en simple passant.
— Je connais beaucoup de gens qui n'auraient pas vos scrupules, dit Florence.
— Considérez que je suis plus pauvre que vous ne semble/ le croire.
— C'est différent. Travaillez alors.
-^ Je ne sais aucun métier*
— Pourquoi ne vous feriez-vous pas comédien ? dit Florence on ri uit.
— Ne me raillez pas; vous voyez (pie je suis sérieux.
— Ecoutez, icpiit-il d'un autre ton, vouscontcn-
leriez-voiis d'un emploi modeste, en harmonie toutefois avec vos aptitnd'es littéraires?
— N'en doutez pas, répondis-je.
— Eh l)ien , le Théâtre-Franrais manque en ce moment d'un second souffleur, Youloz-vous que je vous propose au comité ?
— Certes! Mais je ne sais pas souffler.
— Souffler n'est pas jouer, répliqua Florence ; vous êtes familiarisé avec le répertoire, cela suflit; le reste viendra avec la pratique.
— Puisqu'il en est ainsi, j'accepte avec reconnaissance.
— Rendez-vous demain à onze heures à l'administration, derrière le théâtre, la porte à côté du libraire l'arba.
— A onze heures! répélai-jc.
J'ai un état!
Me voilà souffleur... Souffleur du Théàlre-Français !
Mon admission a eu lieu sans difficulté; la plupart des comédiens m'ont iqconnu et -m'ont tomlu la main.
Je viens de voir vendre à l'encan le paravent de la comtesse Du Barry.
C'est un petit paravent de quatre feuilles, avec les sujets peints par Walteau. Les couleurs ont gardé leur éclat primitif. On aurait dit que ce paravent coquet attendait la table de mosaïque et les deux tasses du Japon.
Je dis deux tasses, parce que ces feuilles avaient souvent enfermé le roi Louis XV et la favorite.
Au dehors, il neige. Le négrillon Zamore se roule sur le lapis. Peut-être ce soir le paravent enfermera-t-il trois fauteuils au lieu de deux ; peut-être le maréchal de Richelieu sera-t-il admis à baiser le bout des doigts de la comtesse et à régaler le vieux roi de quelques fringantes anecdotes, secrètes aujourd'hui, et que l'indiscret paravent répétera demain comme un écho.
Que n'a-t-il pas vu et que n'a-t-il pas retenu, ce paravent ?
Il pourrait raconter le retour de la Fayette de son voyage d'Amérique ; la visite de l'empereur Joseph II; les dernières chansons de la cour et les premiers grondements de la ville.
Ce paravent a vu les hommes du 10 août arracher
M. de Maussabré de la caclielte où il s'était Motti ; quelques jours plus lard, il voyait arrêter madame Du Barry elle-même, (|ui ne devait plus revenir à Luciennes...
Qu'est-il devenu , avant d'arriver à l'enean ? On m'a dit qu'il avait appartenu à un cuisinier. — 0 décadence !
J'aime le paravent. C'est un meuble gracieux et intime qui a eu son heure de mode et d'éclat. Il avait commencé par être chinois; mais il élait bien vite devenu français, comme l'éventail et la poudre de Chypre. C'était comme un nid dans un salon, un refuge contre les réunions trop grandes et les discussions trop longues.
Il n'est personne qui n'ait dans sa mémoire quelque vieux paravent de famille, couvert de dessins bizarres et déchiré on maint endroit par la j,^ril'!'c d'un angora. Devant ce rempart de toile et de pa] ier se sont écoulées bien des enfances rêveuses, se sont éveillées bien des curiosités, bien des contemplations ; les yeux se sont agrandis et lassés à suivre sur ces peintures une image tendre ou glorieuse. — Puis, un jour, TenCant a grandi ; le paravent, démantelé, hors d'âge, montrant la trame, a été logé au grenier.
Plus tard, vous l'aurez rencontré peut-être dans une boutique de fripier, — ou dans une vente à l'encan , comme le paravent de la comtesse Du Barry.
Je ne veux plus du souvenir !
Le souvenir, c'est la vieillesse du cœur, c'est l'im" puissance de l'esprit. Un premier souvenir équivaut à une première ride.
Quoi ! la moitié de notre vie, nous l'employons à gravir une montagne, et dès que nous sommes parvenus à un plateau, nous nous surprenons à nous retourner et à regarder derrière nous ! Nous regrettons de ne plus avoir à recommencer le voyage. Le sommet ne nous console pas du sentier.
Je ne veux plus du souvenir, — cela est entendu.
Sourire, rêver, larmoyer, tendre les bras vers les ligures et les choses disparues, voilà, en vérité, une belle occupation ! Si je m'étais moins souvenu, j'aurais moins souhaité.
C'est le souvenir qui m'a perdu et qui me perd encore. C'est lui qui, lorsque l'action me réclame
impérioiisemenf, lorsque le devoir me dit: « Lèvetoi et marche I » c'est lui, le souvenir, l'ennemi qui arrive traîtreusement, et qui, posant la main sur mon épaule, me force à me rasseoir.
— Où vas-tu? me demande-t-il ; (jue va«-tu faire? Agir, courir? Intrigue et folie! Tu ne retrouveras jamais de sensations pareilles à celles de jadis. Reste, ci'ois-moi, et laisse-toi bercer par mes récils. Rappelle-toi...
Et à ces mots : Rappelle-toi, je m'accoude machinalement, l'oreille tendue, les yeux grands ouverts.
Les visions commencent.
Voici la maison paternelle, pleine de volumes le long des murs, pleine de jouets sur le plancher ; enfant, je vais des livres aux jouets, des auteurs aux polichinelles.
Voici une allée de tilleuls sombre et parfumée ; adolescent, je m'y promène, épiant le passage d'une* robe, le cœur battant à éclater, et un nom de femme sur les lèvres, — le nom de Louise.
Que de temps perdu à ces retours vers le passé, lorsque tant d'autres hommes s'agitent, se hâtent, s'elforccnt, s'illustren' ! Je ne veux plus du souvenir, je ne veux plus de la duperie. Laissez-moi me tourner vers l'avenir et ne regarder que lui; l'ave-
nir, cet horizon des croyants et des forts ; l'avenir, fait de hasards et de prodiges ! — Il doit y avoir en moi, comme en tout le monde, un second homme, dont la seconde existence est proche, je le sens. Il faut qu'elle me trouve préparé pour les tâches nouvelles.
Je ne veux plus du souvenir !
Ma nouvelle profession a cela de bon qu'elle tue absolument la rêverie en moi, de sept heures à onze heures du soir.
Impossible, pendant ce temps-là, de penser à autre chose qu'à ce que je fais. C'est une attention de toutes les secondes. Du bord de ma boîte, ou plutôt de mon trou, — puisque c'est le terme consacré, — j'épie les comédiens, je suis leurs moindres gesles, •je guette leurs moindres regards, prêt à leur envoyer le mot secourable, l'hémistiche sauveur.
Toute distraction m'est alors interdite ; cela se comprend.
Il paraît que je souffle assez bien, au dire de ces messieurs et de ces dames. Mais quel art difficile, cl quels progrès j'ai encore à y faire! Tout y est nuances, détails, mimique à peine pcr-
ceptible. Être entendu de la scène, snns être entendu de la salle, voilà le premier point. Ensuite tous les acieurs no veulent pas être soufflés de la même faron. Il y en a qui ne veulent pas être soufllés du tout, comme M. Talma, mais c'est le plus petit nombre. Ceux-ci, en cas d'hésitation, conviennent avec moi d'un signe, d'un regard, d'un appel du pied ou de la main. Les autres, au contraire, s'accommodent parfaitement de mon accompagnement continu ; ils avouent que sans cela ils choperaient à chaque instant. Et ce n'est i)as seulement la phrase que je leur lance, mais encore le geste et, le dirai-je ? l'expression de la j)hysionomie. — Ah! si le public le savait!
De même qu'il n'existe pas de grand homme pour son valet de chambre, de même on pourrait avancer qu'il n'existe pas de grand acteur pour un roufllcur.
La cour Saint-Guillaume, — où j'ai pris un logement, afin de me i approcher du Théâtre-Français, — est une sorte de passage qui" va de la rue Richelieu à la rue Traversière-Saint-lIonoré, passage à plusieurs compartiments, dédale obscur.
J'y occupe une chambre, une seule, dont les fenêtres donnent sur la cour même. Cette chambre n'a rien de particulier : une commode de noyer aux anneaux de cuivre, un lit à baldaquin jauni, un parquet rouge; pour décor.uion quatre estampes. La première, intitulée Henriette et Damon, sujet connu, cadre peint en noir.
La seconde retrace les Plaisirs du bivouac ; un dragon colorié porte sur son dos une botte de foin d'où sort une tète de femme; il rit malignement; une autre femme est blottie dans une charrette à fourrage qui suit; les dragons formant l'escorte ont l'air de pouffer. Cette grivoise composition, — inspirée de nos dernières guerres, — est aveuglante par les tons bleu, rouge et jaune qui s'y croisent ; mais elle égayé, parce qu'elle est bien dans le sentiment français.
l'Innocence offrant à manger à un serpent forme le sujet de la troisième estampe. L'Innocence est ligurcc sous les traits d'une pouponne, à demi nue, qui lient dans un pan de sa chemise des fleurs qu'elle vient de cueillir; — la scène se passe au milieu d'un jardin.
Enfin, la quatrième gravure mais cnlle-ci est
un chef-d'œuvre de l'art populaire, c'est VOuvrier
en bois el FOuvrier en fer, deux trophées d'oiilils avant forme humaine.
L'ouvrier en bois, c'est-à-dire le menuisier, tient un n)èlre dans sa main droite, et de sa main gauclic il s'appuie sur une scie ; une multitude de copeaux lui font une chevelure fiisée ; ses bras sont des rabots, ses mains sont des tenailles, ses pieds sont des coins.
L'ouvrier en fer, c'est-à-dire le forgeron, est debout à côté de son enclume ; un vaste soufflet lui tient lieu d'estomac ; deux martiaux renverses représentent ses jambes ; il a [lour bouche un cadenas, pour yeux deux serrures. Le reste de son corps est composé par des étaux, des paquets de limis, des vis, des clefs, des tours, des ciseaux.
Tout cela est d'une étrangeté ingénieuse et pa^ tienle ; à distance, on dirait deux squelettes.
L'auteur inconnu de ce double symbole a para^ cbevé son œuvre avec des vers qui sont, eux ;iiissi, d'une assez bonne facture :
Le forgeron est un hri-nilc Ouaiul il pose stir son luarfcau ; Jamais d'un pas il ne recule •Jn'en iiréseiicc d'un verre deau, elc.
De même pour le menuisier. Ces deux personnages, campés très-robustement, inspirent, même dans leur singularité, de saines idées de travail.
J'ai soufné, hier, Iphigénie, pour les débuis de mademoiselle Destigny, une très-jolie personne.
Beaucoup de gens, désireux d'approcher les actrices, ont souvent envié mon poste.
Le fait est qu'on ne saurait être mieux placé pour brûler de l'encens (style Dorât) aux pieds de celle (ju'on adorerait.
Mademoiselle Destigny est toute jeune ; son visage énergique semble fait pour exprimer les passions altières et farouches. 11 y a du talent en elle. Son premier début a eu lieu dans le rôle d'Eriphyle, rôle un peu sacrifié et toujours abandonné à des tragédiennes subalternes. Elle a su y mettre en relief des beautés jusqu'alors inaperçues.
Les applaudissements ont commencé à ces vers :
Vile esclave des Grecs, je n'ai pu conserver Que la lierté d'un sang que je ne jniis prouver !
Mademoiselle Destigny a clonné au mot fierlé une valeur surprenante.
Elle a également rendu avec beaucoup d'intelligence les passages suivants :
Je frémissais, Doris, et d'un vainqueur sauvage
Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche. J'oubliai ma colore et ne sus que pleurer.
Bref, ce début, sur lequel on comptait ii peine, a produit l'effet d'une révélation.
Clytenmeslre en a pâli de jalousie, et la colère d'Achille en a redoublé.
A la chute du rideau, la salle tout entière a rappelé mademoiselle Destigny.
On prétend que celte jeune (ille est protégée par un de nos modernes héj'os , par le général Laiosse.
— C'est bon à savoir, dit Bonaparte, arrivé au terme de sa lecture.
EXTr.AlT DE L iNTElUiOGATOIlŒ UU SIEUR CMAiNVALLOA
(On a supprimé de cet interroijaknre tous les îletaUs qui pourraient [aire loiupieur.)
Demande. — Savez-vous pourquoi l'on vous a arrêté ?
Réponse. — Pas du tout.
D. — Vous êtes accusé d'avoir fait partie d'une société secrète et d'avoir trempé dans un complot contre la vie du Premier consul.
Silence du sieur Chanvallon.
D. — Convenez-vous de ces faits?
R. — Je nie tout ; au moins énergiquement le second .
D. — Vous aurez des preuves à produire.
R. — Bien entendu.
D. — Reste le premier chef d'accusation : votre affiliation à une société secrète. Comment la justifiez-vous?
jR. — Je ne la justifie pas.
D. —C'est delà franchise... Quels sont vos motifs, particuliers ou autres, de mécontentement contre le gouvernement?
R. — Je n'en ai aucun.
D. — Alors, c'est à la personne elle-même du Premier consul que vous en voulez? *
R. — Pas davantage.
D. — Dans co cas, pourquoi avez-vous conspiré?
il. — Je n'ai pas conspiré... j'ai regardé conspirer, ce (jui est bien différent.
D. — Le persiflage est iior- de propos, je vous en avertis.
R. — Je suis loin de persifler, soyez-en convaincu; je ne fais que répondre exactement aux questions qui me sont adressées.
l). — Comment espérez-vous faire admettre que vous n'ayez pris aucune part aux actes d'une société dont vous étiez membre?
R. — Parce que je ne suis devenu membre de cette société qu'à mon corps défendant, par hasard, en passant.
D. — En passant ?
R. — Oui... un soir de l'hiver dernier.
D. — Expliquez-vous.
R. — Je ne demande pas mieux. Je regardais les caricatures aux vitres du marchand d'estampes de la rue du Coq, lorsqu'un homme s'approcha de moi„ et, après m'avoir examiné, me dit à voix basse : « C'est bien... Rien à faire pour aujourd'hui... Trouvez-vous demain ici à la même heure. » Et il s'éloigna rapidement.
D. — Connaissiez-Yous cet homme?
R. — C'était la première fois que je le voyais. 11 était évident qu'il s'était trompé et qu'il m'avait pris pour un autre. J'aurais dû oublier cette méprise, mais la curiosité me ramena le lendemain au même endroit. J'y vis mon particulier, qui, sans
avoir l'air de me reconnaîfre, murmura à mon oreille : « Suivez-moi à six i)as. »
D. — Vous le suivîtes?
Pi. — J'ei toujours eu du temps à perdre. Il me conduisit jusque dans la rue Saint-André-des-Arcs. Là, il s'arrêta sur le seuil d'une allée obscure, et, se retournant, il me fit un signe. Je le rejoignis. Nous traversâmes une cour, nous montâmes au premier étage, et nous nous trouvâmes dans une grande chambre, où une trentaine d'individus étaient rassemblés et assis sur des bancs. Mon compagnon me fit prendre place à côté de lui. Je crus être tombé dans une réunion maçonnique. Trois personnes composaient le bureau ; une d'elles annonça qu'on allait procéder à l'appel des membres présents. Cet appel se faisait par chiffres. « Numéro 1 ! » disait le président et le numéro 1 se levait. Lorsqu'on en arriva au numéro 9, mon compagnon me dit en me poussant le coude : « Levez-vous donc ! » J'obéis machinalement; mais en ce moment une autre personne se leva en même temps que moi. Une rumeur de surprise courut h travers l'assemblée. Nous étions deux numéros 9. Immédiatement, nous nous regardâmes l'un l'autre, et un même cri nous échappa. Notre ressend)lance était prodigieuse.
D. — Est-ce possible ?
R. — L'assemblée s'émut; le président, flairant quelque supercberie, nous interrogea tour à tour. Les réponses de l'autre numéro 9 furent satisfaisantes; il n'en fut pas ainsi de moi, vous le comprenez.
D. — Parfaitement.
Pi. — J'avouai ingénument que le hasard seul m'avait conduit en cet endroit ; j'invoquai le témoignage de mon introducteur. On m'écoutait avec méfiance ; rien ne garantissait que je n'étais pas un espion. Ma situation était périlleuse. Je mis enavant mes relations au Théâtre -Français; cela parut agir sur quelques-uns. On convint d'aller aux renseignements; mais, en attendant, je dus demeurer prisonnier. On me banda les yeux et on me conduisit dans un autre corps de logis, à ce que je supposai, où je restai enfermé pendant vingt-quatre heures.
D. — Seul?
R. — Non. On m'avait donné pour compagnon de captivité l'autre numéro 9, le vrai.
/). Sans doute dans le but de vous faire parler.
R. Évidemment. Je ne m'y mépris point. N'ayant rien à lui cacher, je n'eus guère à lui fournir l'occa
102 HISTOIRE D'UN SOUFFLEDR
sion de déployer une grande rouerie. J'allais audevant de ses questions.
D. — Et vous , de votre côlé, n'essayâtes-vous pas de savoir qui il étail?
R. — Si ; mais, dès les premiers mots, je vis que ce serait peine inutile.
/). — La ressemblance dont vous parlez aurait dû établir un courant de sympathie enire vous doux.
R. — Ce courant s'est établi, en effet, mais sans déterminer aucune confidence de la part de mon Sosie.
D. — Vous vous y serez mal pris ?
n. — Plaît-il?
D. — Je veux dire que vous avez manqué d'habileté.
R. — Oh! assurément... Je n'était pas payé, d'ailleurs, pour être curieux; je venais de traverser une épreuve trop périlleuse.
D. — Au moins , pouvez-vous nous apprendre quelle sorte d'homme c'était, sous le rapport des manières et du lani^a^e?
R. — Un homme de ia meilleure compagnie et de la plus exlrême douceur.
D. — In noble, vraisemblablemenl?
R. — Je ne saurais rien afflrmer.
[). — Ou peut-être... un prêtre?
H. — A quoi l'aurais-je reconnu?
D. — A mille détails, et, entre autres, à ce ton de douceur que vous avez su remarquer.
R. — C'eût été me hasarder dans la supposition.
If. — Quoi qu'il en soit de vos restriction?, la justice a de fortes présomptions de croire que ce personnage est un prêtre.
R. — Je ne possède ni le coup d'oeil exercé de la justice ni ses moyens de vérification.
D. — Quels furent les résultats de ce tête-à-tête «le vingt-quatre heures ?
R. — Le premier fut la conviction entière que mon gardien acquit de ma bonne foi.
D. — Et le second?
R. — Ce fut la proposition qu'il me fit d'entrer dans la société dont je venais de surprendre, sinon les secrets, du moins l'existence.
/). — Vous acceptâtes... sans répugnance?
R. — Un refus aurait entraîné pour moi les conséquences les plus funestes. J'aurais été placé pour longtemps sous une surveillance au moins incommode. A cette époque, je tenais à la vie... pour des
motifs particuliers... Bref, je fis taire mes scrupules. A quelques jours de là, la société ayant élé consultée, mon Sosie, fut chargé de m'initier.
D. — En quoi consiste cette initiation ?
R. — Permettez-moi de me taire à ce sujet.
D. — Pourquoi?
R. — Parce que la première chose qu'on exigea de moi fut naturellement le secret le plus absolu sur ce qui allait m'être révélé.
D. — Quel est le nom de cette société ?
Silence de Chanvallon.
D. — Quels sont ses statuts?
Même silence.
D. — Vous persistez à ne pas répondre ?
R. — L'honneur me l'ordonne.
D. — Vous placez mal l'honneur. Aucun serment ne peut tenir contre la justice.
R. — Ce n'est pas mon opinion.
D. — Je vais vous prouver que la justice est plus instruite (jue vous ne semblez lo croire. La société à laquelle vous appartenez est une des branches de la société àesPhUadelphes.
R. — C'est possible.
D. — Les Philadelphes sont divisés en décurics ; vous faites partie de la quatrième décurie, une des
plus remuantes et des pins audacieuses. Vous voyez que nous sommes bien renseignés.
Pi. — Je ne dis pas le contraire.
D. — Vous pouvez cependant espérer d'obtenir l'indulgence de la justice en nonmiant les cliefs de cette quatrième décurie.
R. — Je ne les ai jamais connus que par leurs numéros.
D. — Vous avez dû les rencontrer en dehors de vos réunions, dans les bals publics, nu Théâtre- Français..., particulièrement les soirs où le Prenner consul assiste au spectacle... Et alors, en les reconnaissant, vous n'avez pu résister au désir de demander leurs noms.
R. — Je vous rappellerai que mes fonctions au Théâtre-Français m'obligent à tourner le dos aux spectateurs.
D. — Vos réponses ne sont pas sérieuses. C'est un tort grave dans la situation on vous vous trouvez, et sur laquelle vous vous faites probablement illusion. Sachez que vous êtes fort compromis.
R. — Je ne le crois pas.
/). — Vous allez perdre tout à l'heure de votre assurance. J'arrive au fait du complot d'hier décadi.
lOfJ HISTOIRE Tj'UN FOUI'FLEUR
Éliex-vous inlormé depuis longtemps do ce complot?
B. — Je n'en ai jamais été informé.
D. — Cela paraît bien invraisemblable.
R. — Cela est rigoureusement vrai, pourtant. En ces derniers temps, je m'étais peu à peu relâciié de mon assiduité aux séances de la société. De là mon ignorance de ce qui a pu s'y passer récemment.
D. — Cela sera éclairci.
R. — J'y compte bien.
D. — Comment expliquez - vous votre présence dans les bois de Marly avec les autres conspirateurs?
R. — Pardon, j'y étais en même temps qu'eux, mais je n'étais pas avec eux.
D. — C'est une subtilité.
R. — Foit importante pour moi, s'il vous plaît.
D. — Pourquoi vous étiez-vous dirigé sur ce point plutôt que sur un autre?
R. — Vous le savez comme moi.
D. — Nous savons en effet que vous avez été appelé au cbàteau de la Malraaison pour une représentation dramati(jue: mais ce que nous ne savons pas, c'est l'intention (|ui vous a porté à devancer de plusieurs heures vos camarades du Théâtre Français.
DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE. i07
R. — Inlentiun bien innocente, et qui défie le soupçon : je voulais me promener.
/). — Saviez-vous rencontrer le Premier consul'.'
R. — Non.
D. — Mais vous espériez peut-être celte rencontre?
jR. — Je n'y pensais pas, et la preuve est la surprise que j'ai manifestée en me voyant accoster par le Premier consul ; lui-même pourrait le certifier.
D — Il y a des surprises jouées. Vous avez causé avec le Premier consul?
R. — Pendant une demi-heure environ.
]). — Sur quel sujet?
R. — Sur la littérature, sur les beaux-arts, sur la nature...
D. — Et sans doute aussi sur la politique?
R. — Je ne m'en souviens pas.
D. — Le Premier consul s'en souviendra peutêtre mieux que vous.
R, — Je ne redoute pas ses souvenirs.
/). — Ensuite?
Il, — Ensuite, il me consulta sur le chemin quM devait prendre pour regagner- la Malmaison; je lui eu indi(|uai un par la chaussée de IJougival et la route do la Jonchèrc.
jD. — Pourquoi pas par les hauteurs?
11. — J'obéissais à une préférence personnelle et toute poétique.
D. — N'était-ce pas plutôt que vous aviez l'espoir de conduire par ce chemin le Premier consul au-devant de vos complices embusqués?
R. — De quels complices et de quelle embuscade voulez-vous parler ?
D. — De la plupart des membres de la quatrième décurie des Philadelphes.
R. — Etaient-ils donc sur le chemin que j'avais conseillé au Premier consul?
D. — Non, iis étaient sur le chemin opposé... et c'est une circonstance qui semblerait plaider en votre faveur, si...
Jî. - Si?
D. — Si ce conseil, tout en attestant un bon mouvement de votre part... une sorte de remords... ne décelait pas une connaissance approfondie des mouvements et des projets de vos complices.
R. — Encore?... Je ne serai jamais le complice des assassins!
D. — Je n'ai pas prononce le mol d'assassin ; j'y répugne. Peut-être ne s'aj,'issait-il (jue d'un enlèvement à main armée, d'une simj)le séquestration.
DE LA COMEDlE-FRANCAISE. 109
Dans ce cas, quoi d'étonnant à ce que vous vous fussiez trouvé dans la conlidence de celte mesure?
R. — Et quoi d'étonnant aussi, n'est-ce-pas, à ce que j'eusse déjoué les projets que l'on m'aurait confiés ou que j'aurais surpris? C'est là ce que vous voulez dire?
D. — A peu près.
R. — Dans ce cas, vous auriez mauvaise grâce à me faire un grief de ma trahison.
D. — Loin de nous cette pensée !
R. — Alors, que souhaitez-vous de plus?
D. — Vous voir sortir résolument de la fausse situation où vous èlcs engagé et vous amener à une confession complète.
R. — Je vous ai dit les raisons qui s'y opposaient.
D. — 11 faut pourtant vous décider à être de notre côté ou du côté des Philadelphes.
R. — Permettez-moi, pour la première fois, de vous adresser à mon tour deux questions.
D. — Faites.
jR. — Ai-je, oui ou non, volontairement ou involontairement, préservé le Premier consul d'un danger?
D. — Oui, certes.
R. — Ai-je, de la sorte, rendu un service éminent à l'État?
D. — Sans contredit.
R. — Eh bien, remerciez-moi, et ne m'en demandez pas davantage.
D. — C'est votre dernier mot?
jR. — Le premier et le dernier.
X). — Prenez garde I la justice ne se contente pas de demi-aveux ; elle saura vous forcer à parler.
R. — Erreur !
D. — Eh bien , elle saura vous punir.
R. — C'est autre chose. Je sais que là où finit la justice commence la vengeance.
D. — On va vous ramener en prison. Là, vous réfléchirez.
R. — Je réfléchirai en effet, mais pas comme vous l'entendez.
D. — D'ici à quelques jours, \ous serez confronté avec les autres prévenus.
YI
Les conspirations contre Napoléon ont é!é nombreuses, ou, pour mieux dire, permanentes. Le comte Rœderer, dans ses Mémoires, a dressé une liste de celles qui se sont produites seulement sous le Consulat. L'affaire dont il est question ici y est résumée en ces deux lignes : « A l'époque du retour d'ilalie, projet de le tuer avec une espingole sur le chemin de la Malmaison. »
Les sociétés secrètes léguées par la république, loin de se démembrer, s'étaient reconstituées plus étroitement et alTermies contre une tyrannie naissante. Une de ces sociétés les plus puissantes fut celle des PhilatleJphes, qui devait se fondre plus tard dans la Cliarbonnerie. Les PInladelphc's avaient des
relations à tous les étages de la société, dans tous les départements, à l'étranger même.
Charles Nodier a écrit sommairement leur histoire. « La direction politique donnée aux Philadelphes, dit il, partit de Besançon ; leur principal organisateur fut Jacques-Josepli Oudet. Nul homme n'a jamais réuni à un plus haut degré, ni chez les anciens, ni chez les modernes, les qualités supérieures qui font le chef départi. Nul homme n'a repoussé avec plus d'ingénuité ou dissimulé avec plus d'art la prétention de s'arroger ce rôle odieux dans une société fraternelle constituée à droits é^aux. Il était le premier partout et sans contestation, parce que la nature l'avait fait le premier. Sa puissance ne pouvait être subordonnée aux débats de la discussion ou aux résultats du scrutin. L'autorité n'élait pas pour lui chose acquise, mais chose due, et le sceau en était imprimé sur son front comme sur celui du lion. »
Après ce portrait enthousiaste, qu'il a souvent reproduit dans ses ouvrages, Charles Nodier fait connaître quelques-uns des Phila(lelphes,a\or?, en garninison à Besançon : « Leurs noms paraîtront peut-être assez significatifs; sur Malet etsurLahorie, l'histoire ne me laissera rien à dire. Après eux venait Dulong,
qu'elle oubliera peut-être, mais qui se faisait remarquer par un esprit de résolution inflexible et par une intrépidilé sloïque dont on pouvait attendre les plus grandes cboses.
«... Le colonel Deleley et le colonel Foy, puritains en matière de devoirs militaires, ne trahissaient leur penchant pour l'opposition que par do malins sarcasmes : c'était des frondeurs sans colère et sans arrière-pensée ; mais le dernier révélait déjà cette haute puissance oratoire qui devait le rendre un jour capable de remuer le monde. »
Et plus loin :
« L'histoire des Philadelphes se résume en deux ou trois efforts malheureux, dont le premier fut déconcerté par l'espionnage, dont le dernier fut expié par la mort. Le premier fut maladroit, le second fut insensé. »
Nous sommes à l'un de ces premiers efforts.
Bonaparte, malgré la confiance qu'il avait ou qu'il paraissait avoir dans son étoile, ne demeura pas toujours indifférent aux mouvements des Philadelphes.
Mais celte fois il n'accorda qu'une faible importance à la tentative avortée qui fait le point de départ de ce récit.
S'il n'avait écoulé que la voix de sa conscience, il
lli HISTOIRE D'UN SOUFFLEUR
aurait immédiatement rendu Clianvallon à la liberté, mais il préféra écouler la voix de sa politique.
Clianvallon devait être pour lui un instrument, rien qu'un instrument.
Il mit Joséphine au courant de ses projets; celleci, peu accoutum.ée à la discussion et encore moins à la résistance, se soumit à tout ce qu'il voulut.
En conséquence, une riche parure fut envoyée à la marquise d'Ermel, avec une invitation de se trouver dans la loge de M. et madame Bonaparte au concert du Conservatoire qui devait avoir lieu le lendemain.
Ces concerts du Conservatoire avaient été mis à la mode par le Premier consul, qui avait rapporté de ses campagnes d'Italie un goût assez vif pour la musique, — particulièrement pour la musique de Paësiello. Aussi le servait- on à souhait. Plusieurs fragments de la Molinara devaient être exécutés ce jour-là, à son intention.
Il y avait un public choisi.
La loge du Premier consul demeura vide pendant la moitié de la première partie du concert.
A un moment de l'autre moitié, la porte s'ouvrit et Joséphine parut; — mais Bonaparte ne l'accomgnaitpas.
Ce fut une demi-déception.
Quelques voix et quelques battements de mains saluèrent l'entrée delà belle créole.
Elle s'assit sur le dcvnnt de la loge, ayant à son côté une de ses amies, d'une beauté différente de la sienne, mais non moins attrayante et dans laquelle le lecteur n'aura pas de peine à reconnaître la marquise Louise d'Ermel.
Toutes deux prêtèrent d'abord une attention polie au concert; puis, lorsque l'cnlr'actc fut arrivé, Joséphine haussa à moitié les stores de la loec.
Il était évident que les deux femmes avaient à causer.
A cet instant-là, de l'autre côté du théâtre, un homme qui ne les avait pas quittées du regard, s'élança dans le corridor.
Il se heurta contre Murât, pimpant, pompeux, qui fredonnait l'air (|u'on venait déchanter:
Si bâte nel mio cuore, L'inchiestro e la farina.
— Butor ! s'écria Murât- en recevant le choc de ce personnage.
Puis aussitôt, après l'avoir regardé
— Conmienl! c'est toi, Lafosse? Sapristi! tu as
manqué de me culbuter comme un simple corps ennemi.
LAFOSSE. — Je ne t'avais pas vu; excuse-moi.
MURAT. — Oh! oh! il faut être biiijrement distrait pour ne pas me voir. [Lui donnant le bras.) Comment as-tu trouvé la Grassi tout à l'heure dans son duo : PandoIfettOj gradosetto, ta, la la?
LAFOSSE. — La Grassi?
MURAT. — Quelle petite mère adorable à croquer, hein? Est-tu de mon avis, hein?
LAFOSSE. — Oui.
MURAT. — Ça ne t'intéresse pas, toi, les chanteuses. Tu n'aimes pas la musique ; c'est la tragédie seule qui aie don de te plaire. Ouf !... A propos, je ne t'ai pas encore fait mon compliment sur mademoiselle Destigny. Il paraît qu'elle est charmante; je ne l'ai pas vue, mais on parle d'elle de tous les côtés. Heureux coquin!
LAFOSSE. — Mademoiselle Destigny!... oui, dans la tragédie... je...
MURAT. — Cré nom! lu ne m'écoutes pas, tu ne sais pas seulement ce que je dis. Qu'est-ce que tu as. Lafosse? Je ne t'avais pas bien vu, tu as l'air lout bouleversé.
LAFOSSE. — Il y a de quoi.
MUHAT. — Piiis-jc t'étre utile à quelque chose? Le cœur et les bras de Murât sont à toi. Nous sommes dans les bons, nous autres.
LAFOSSE. — Merci !
MURAT. — Sacredié! il faut que tu t'expliques, ■le n'aime pas à te voir cette figure à la fièvre. Parions que Bonaparte t'aura donné quelque nouvelle corvée.
LAFOSSE, lui serrant la main. — Juste. Et j'aimerais mieux aller seul au-devant d'une batterie que d'aller où il m'envoie.
MURAT, — Où t'envoic-t-il donc?
LAFOSSE. — Dans une loge, où il n'y a que deux femmes.
MURAT, en riant. — C'est là ce qui t'effraye ?
LAFOSSE. — Assurément, et tu en seras moins surpris lorsque tu sauras, mon camarade , que sur ces ficux femmes...
MURAT. — Eh bien?
LAFOSSE. — Il y en a une qu^l faut que j'épouse dans huit jours..
MURAT. — Diable!... c'est autre chose, en effet...
Pauvre ami ! (// lui donne une poignée de mains et s'éloigne en chantant : )
Si batc nel mio cuore, T;i, la, la, la, la. ..
[Dans la loge de madame Bonaparte.)
JOSÉPHINE, à la marquise d'Ermel. — Je sais tout, ma chère Louise. Bonaparte m'a appris voire démarche auprès de lui pour obtenir la grâce de M. Chanvallon.
LA MARQUISE. — La grâce ? Non, la liberté.
JOSÉPHINE, — Peu importe.
LA MARQUISE. — Alors , VOUS uc pouvcz avoif qu'une bonne réponse à m'apporter du Premier consul ?
JOSÉPHINE. — Hélas!
LA MARQUISE. — Quc voulcz-vous dire?
JOSÉPHINE. — Votre protégé est plus coupable que vous ne sembloz le croire.
LA MARQUISE. — ComproiTiis pcut-èlrc, mais coupable... oh ! non.
JOSÉPHINE. — Il est affilié à une société secrète convaincue de complot contre la sûreté de TEtat et les jours du Premier consul.
LA MARQUISE. — C'ost impossiblc !
josÉpiiiNR. — 11 en est convenu lui-même.
LA MARQUISE. — 0 mon Dicu !
JOSÉPHINE. — J'ai eu sous les yeux sa dcposilion.
LA MARQUISE. — Cela est incompréhensible.
JOSEPHINE. — Pas autant que vous le croyez, mon amie. Les hommes nous confient tout, excepté les affaires de la politique ; j'en sais quelque chose.
LA MAiiQUiSE. — Quel est le sort qui l'attend, dans ce cas?
JOSÉPHINE. — 11 [lassera en jugement comme tous ses coaccusés.
LA MARQUISE. — Et il scra condamné?
JOSÉPHINE. — Probahlement.
LA MARQUISE. — Condamné à...?
JOSÉPHINE. — A la déportation sans doute, ou tout au moins à un emprisonnement d'assez longue durée.
LA MARQUISE. — C'cst affrcux ! iS'y a-t-il aucun moyen de le sauver?
JOSÉPHINE, après une certaine Jiéaltal'wn. — Il y en a un.
LA MARQUISE. — Vous le conuaisscz?
JOSÉPHINE. — C'est le Premier consul lui-même (pli me l'a indiqué.
LA MARQUISE. — Oli I parlcz vitc ! Quel est ce moyen?
JOSÉPHINE. — Il VOUS paraîtra singulier, peut-être.
LA MARQUISE. — N'importe ; quel qu'il soit, je l'adopte.
JOSÉPHINE. — Prenez garde, vous vous engagez beaucoup, Louise.
LA MARQUISE. — Parlez!
JOSÉPHINE. — Eh bien... {On frappe légèrement à la porte delà loge.)
LA MARQUISE. — On a frappé.
JOSÉPHINE. — Oui. Une visite dont j'étais prévenue.
LA MARQUISE. — Quel contrc-temps !
JOSÉPHINE, à voix basse. — Examinez bien l'homme qui va entrer.
LA MARQUISE, étomiée. — Ah !
( Le général Lafosse entre et salue.)
LAFOSSE. — Madame... mesdames...
JOSÉPHINE. — Bonjour, général 1 Quel miracle de vous voir!
LAFOSSE. — Le Premier consul m'a chargé de l'excuser auprès de vous, madame. Il lui est impossible de venir au concert; un surcroît d'occupation le retient aux Tuileries.
JOSÉPHINE, souriant. — Je m'y attendais un peu. Bonaparte m'a habituée à ses contre avis. Il n'a
d'exactitude que pour les autres... Mais prenez donc place, général.
LAFOssE. — Mille fois obligé, madame ! (// s* assied.)
josÉPHiiNE, à la marquise. — Ma chère Louise, laissez-moi vous présenter un de nos plus vaillanis soldats, le général Lafosse, un des amis démon mari... {A Lafosse.) Madame la marquise d'Ermcl, une autre moi-même. {Lafosse s'incline d'un air contraint.)
LA MARQUISE, à puvt. — Qu'cstcc quc cela sii;nifie?
JOSÉPHIINE. — Eh bien, M. Lafosse, vous pourrez dire au Premier consul qu'il a eu vraiment tort de ne pas venir; laGrassi s'est surpassée. N'est-ce pas, Louise ?
LA MARQUISE. — J'ai pcu écouté.
LAFOSSE. — Je ferai votre commission, madame. {A part.) Allons, Bonaparte ne m'a pas menli : elle est plus jolie que je ne l'aurais cru.
josÉniiiSE. — Ëles-vous comme tout le monde, général? Donnez-vous, vous au.«si, à la musique italienne la prélérenc* sur noire pauvre musique française ?
LAFOSSE. — Je suis un juge bien incompétent dans
cette question, madame; j'ai été bercé avec des airs de Gluck,
JOSÉPHINE. — Musique héroïque, musique de soldat... Je ne l'apprécie pas moins que vous... Mais mon goût, mon caractère, me portent vers des airs plus tendres. {Préludes à l'orchestre.) Ah! la seconde partie va commencer.
LAFOssE, se levant. — Madame...
JOSÉPHINE. — Ce n'est pas un congé, monsieur Lafossc.
LAFOSSE, — Je suis au regret que mon service me ramène auprès du Premier consul.
JOSÉPHINE. — Allez donc... le service avant tout..- Vous avez toutes les qualités, monsieur Lafosçe. Au revoir? Quelque chose me dit que nous nous retrouverons bientôt.
LAFOSSE. — Vous ctcs trop bonne, en vérité. {A la marquise.) Madame la marquise veut-elle bien me permettre de lui présenter tous mes respects? {La marquise s'incline à peine ^ sans répondre.)
JOSÉPHINE. — Certainement, certainement, elle le permet.
LAFOSSE, àpart. — Ilum ! un peu hautaine... mais diantremenl jolie !
{Sortie du général Lafosse.)
DE LA COMEDlE-FRANCAISE. 12»
LA MARQUISE, ù Josepli'uie. — M'expliqueroz-vous à présent... ?
josÉPHLNE. — Tout, ma chère. Mais auparavant, comment trouvez-vous le général Lafosse ?
LA MARQUISE. — Cette question...
josÉPiuNE. — Répondez; comment le trouvezvous ?
LA MARQUISE. — Mais... bien.
josÉPHUNE. — Voilà tout ?
LA MARQUISE. — Voilà tOUt.
JOSÉPHINE. — Vous ne l'avez pas autrement remarqué ?
LA MARQUISE. — Pas autrement. Que voulez-vous dire? Je ne vous comprends pas du tout.
JOSÉPHINE. — Vous n'avez pas été frappée de son air de franchise ?
LA MARQUISE. — Je u'v ai pas pris garde. Où voulez-vous en venir avec ces questions étranges, et quel rapport existe-t-il entre ce général et la préoccupation douloureuse dont je suis a^Mtée?
JOSÉPHINE. — Un très-grand.
LA MARQUISE. — Cliacunc de vos paroles augmente ma surprise.
JO^ÉpiuNE. — Apprenez, ma ciière Louise, (pie le
Premier consul met une condition à la délivrance de M. Chanvallon.
LA MARQUISE. — Je m'en doutais bien ; mais ainsi que je vous l'ai dit, aucun sacrifice ne me coûtera.
JOSÉPHINE, — Aucun ?
LA MARQUISE. — Hâtcz-vous dc m'iustruirc. Cette condition, c'est,..
JOSÉPHINE. — C'est que vous épouserez le général Lafosse.
LA MARQUISE, regardant Joséphine avec slupe'faction. — Épouser ! . . . moi ! . . . J'ai mal entendu !
JOSÉPHINE. — Non, mon amie. Telle est l'idée fixe du Premier consul. Il en a quelques-unes comme cela.
LA MARQUISE, très-émue. — Le Premier consul ne peut pas songer à se moquer de moi... ni vous non plus, Joséphine.
JOSÉPHINE. — Certes !... Remettez-vous, ma bonne amie; on pourrait nous remarquer... Heureusement que la musique couvre nos paroles. [Elle hausse encore les stores de la loge.) Je m'attendais à ce premier mouvement de votre part. Que voulez-vous? Moi je ne suis pour rien dans tout ceci ; j'accomplis les instructions dc Bonaparte. Son premier acte, au lendemain dc votre mariage, sera de faire rendre
une ordonnance de non-lieu en faveur de M. Clianvallon.
LA MARQUISE. — Jc crois rêver.
JOSÉPHINE. — On vous donne le temps de réfléchir.
LA MARQUISE. — Mais VOUS savez bien, Joséphine, vous qui avez reçu ma confidence, que je ne veux pas, que je ne peux pas me marier, précisément à cause de Chanvalion.
JOSÉPHINE. — Entre nous, Louise, peut-être poussez-vous à l'excès le sentiment de reconnaissance et de délicatesse qui vous lie à ce jeune homme.
LA MARQUISE. — Oh! uon.
JOSÉPHINE. — Une occasion se présente de vous acquitter envers lui. Il vous a sauvé la vie, prétendez-vous; VOUS pouvez sauver la sienne.
LA MARQUISE. — Mais à quel prix?
JOSÉPHINE. — Le Premier consul et moi, nous ne pouvons avoir à vous proposer qu'un parti honorable et brillant.
LA MARQUISE, — Quc j'épouso Ic premier venu!... un homme que je viens' de voir pour la première fois!... un Lafosse !...
JOSÉPHINE, piquée. — Pour sauver un Chanvalion.
LA MARQUISE, tressaillant. — Joséphine!
JOSÉPHINE. — Vous me forcez à parler ainsi, ma chère Louise. Vous n'êtes pas raisonnable. Réfléchissez un peu. En refusant le moyen qui vous est offert... le seul... c'est vous qui faites preuve d'ingratitude et d'égoïsme.
LA MARQUISE. — Serait-il vrai? Ma tête se perd; je ne sais où j'en suis depuis un quart d'heure.
josÉPHiiSE. — Ecoutez les conseils d'une amie, d'une véritable amie.
LA MARQUISE. — Au moius, si je pouvais voir Chanvallon quelques instants.
JOSÉPHINE. — Le Premier consul s'y oppose de la façon la plus formelle.
LA MARQUISE. — C'cst de la tyrannie.
JOSÉPHINE. — Oh ! je ne dis pas le contraire. Cédez à la tyrannie, elle dégagera votre volonté.
LA MARQUISE, (iprès uii momefit de silence, — Non, Chanvallon en mourrait.
JOSÉPHINE. — Qu'en savez-vous?
LA MAiîQuisE. — Je Ic counais.
JOSÉPHINE. — Vaniteuse!
LA MARQUISE. — Il u'cst pas Semblable aux autres hommes.
JOSÉPHIISE, haussant les épaules. — Et moi, je vous
(lis que tous les hommes se ressemblent. Vous croyez à l'amour de M. Chanvallon?
LA MARQUISE. — Oli ! taisez-vous!
JOSÉPHINE. — Il faut bien appeler les choses par leurs noms.
L\ MARQUISE. — Ccst plus quG de l'amour. Il me regarde comme une idole.
jOïÉPiiLNE. — Eh bien, si l'on vous prouvait qu'il ne mérite pas tout à fait une abnégalioii aussi entière que la vôtre?
LA MARQUISE. — Quc voulcz-vous dire?
JOSÉPHINE. — Si vous appreniez qu'il n'est pas toujours exclusivement occupé de son idole?
LA MARQUISE. AchoVCZ.
JOSÉPHINE. — C'est que... cela est délicat.
LA MARQuisE. — Vous CH avez Irop dit pour ne pas continuer.
JOSÉPHINE. — Vous avez raison. Sachez que dans les papiers saisis chez M. Chanvallon, on a trouvé une sorte de journal intime où il est beaucoup question d'une actrice du Théâtre-Français.
LA MARQUISE. Ah !
JOSÉPHINE. — Une certaine Destigny, fort jolie à ce qu'il paraît.
LA MARQUISE. — El... VOUS SUppOSCZ?
JOSÉPHINE. — Je suppose que son idolâtrie pour vous ne l'a pas empêché d'êlre sensible aux charmes de cette Destigny.
LA MARQUISE, roiujîssaïit. — Cela ne se peut pas.
JOSÉPHINE. — Pourquoi donc? Vous ne savez rien des choses de la vie, ma chère Louise. Un caprice ne détruit pas une passion.
LA MARQUISE. — Un capricc!
JOSÉPHINE. — Je ne pense pas qu'on puisse qualifier autrement l'attention qu'il accorde à cette personne.
LA MARQUISE, — Mais cc Serait affreux !
JOSÉPHINE. — Que vous importe, puisque vous n'aimez pas M. Chanvallon?
LA MARQUISE, 86 remettant. — C'est vrai.
JOSÉPHINE. — A la bonne heure !
LA MARQUISE. — Jc n'ai jamais entendu peser sur la vie et les actes de M. Chanvallon.
JOSÉPHINE. — Alors pourquoi pèserait-il sur les vôtres?
LA MARQUISE. — Tencz, Joséphine, tout ce qui se passe, tout ce que je vois, tout ce que j'apprends, cela me rend folle. Je ne saurais avoir une idée à moi avant demain. Excusez-moi, je vous prie.
JOSÉPHINE. — Le concert est fini. Rejoignons noire voiture. [J^es deux femmes sortent.)
LA MARQUISE, rêvcuse. — Desligny, dites-vous? josÉrHLNE. — Destigny.
QUELQUES VOIX, «u cleliovs. — YivG madame Bonaparte !
YIl
— Ah çà ! qu'est-ce que devient donc notre second souffleur Chanvallon ! s'écria un soir l'acteur Saint- Phal en rentrant de très-mauvaise humeur dans la coulisse.
On jouait Andromaque, et Saint-Phal remplissait le rôle de Pyrrhus.
Ses camarades, hommes et femmes, se rassemblèrent autour de lui.
— Qu'est-ce que tu as, éternel grognon ? lui demanda Florence.
— J'ai que notre premier souffleur vient de m'envoyer, à dtux reprises, une réplique pour une autre. On grognerait à moins. Encore si c'était un accident, je ne dirais rien, mais il est vraiment trop coutu-
mier du fail. Dorénavant, je ne veux plus jouer qu'avec Chanvallon.
— La vérité est que M. Chanvallon souffle avec beaucoup d'intelligence, dit mademoiselle Destigny en s'approchant.
Mademoiselle Destigny représentait Ilcrmione ce soir-là.
— Qu'on me rende Chanvallon ! s'écria Saint-Phai.
— Cela n'est peut- être pas aussi facile que tu crois, repondit Florence.
— Pourquoi donc? Il n'y a qu'à l'envoyer chercher, je suppose.
— Oui, à la Conciergerie... Mais je ne me charge pas de la commission,
— A la Conciergerie ! répéta le groupe sur un (on de surprise et en se resserrant autour de Florence ; que veux-tu dire?
— Vous ne savez donc rien?
— Rien absolument.
— Notre second souffleur a été arrêté et conduit en prison.
— Bah! ditSaint-Phal.
— Lui, un jeune homme si doux ! njouta mademoiselle Destigny; (|u'a-t-il donc fait?
— Il a conspiré, répondit Florence.
— Mais il ne parlait jamais politique.
— Raison de plus, répliqua le régisseur d'un air sentencieux ; les vrais conspirateurs se trahissent par leur silence.
— Oh ! oh ! dit Dugazon survenant, j'en ai connu de fièrement bavards !
— Sans te compter... ou en te comptant? demanda Florence.
A cet instant, l'avertisseur s'avança vers mademoiselle Desligny.
— Mademoiselle, voici votre entrée, lui dit-il.
— Merci ! . . .
Et lajeuneHermioneremontavivement au théâtre.
Dugazon, qui était son professeur, — car le spirituel comique excellait surtout à former des sujets tragiques, — la suivit des yeux avec intérêt.
— Comment va-t-elle ce soir? demanda-t-il à SaintPhal.
— Supérieurement! répondit celui-ci; il y a de l'étoffe chez celte petite fille.
Dugazon s'appuya contre un portant de coulisse pour écouter.
Il n'était pas seul en ce moment à s'intéresser à son élève.
Au fond d'une petite loge grillée du rez-de-chaus-
séc, deux femmes prêtaient une attention extraordinaire au jeu de mademoiselle Desligny.
C'était mademoiselle V...., chef d'emploi du Théâtre-Français (on me permettra de ne pas la désigner davantage), avec une de ses amies répondant au nom d'Eudoxie.
Elles échangeaient des observations rapides, entrecoupées, à demi- voix.
Eudoxie disait à mademoiselle V :
— Comment lui as-tu laisse jouer ton rôle aujourd'hui?
— On a profité de mon absence pour mettre son nom sur le tableau ; c'est une trahison indigne.
— Un de tes meilleurs rôles !
— Sois traufiuilie, je me vengerai I dit mademoiselle V...
Quelques minutes de silence suivirent ces paroles.
Elles écoutaient et elles regardaient.
La grande scène du quatrième acte entre Hermione et Pyrrhus venait de commencer.
Cette scène, écueil de toutes les débutantes, devait èlre le triomphe de mademoiselle Desligny. Toutes les nuances si nombreuses delà tirade finale, — dédain, colère, suj)plications, — furent adn)irablcment rendues par elle.
13 i lIISTOinE D'UN SOUFFLEUR
— Allons, murmura mademoiselle V pâle
comme le mouchoir qu'elle ne cessait de mordre, allons, c'en est fait, je suis éclipsée, détrônée...
— Es-tii folio, dit Eudoxie.
— Non, non, je m'y connais; cetlc petite ira loin... si on ne l'arrête pas en route.
— Il faut l'arrêter ! s'écria la confidente.
— Je ne demande pas mieux, reprit mademoiselle V , mais comment?
— Une cabale, parbleu?
— Cela ne réussit pas toujours, et l'on m'accuserait peut-être. J'ai une autre idée.
— Laquelle?
— Tu sais quelegéncral Lifosse est le protecteur de Destigny.
— Oui, repondit Eudoxie.
Et elle ajouta avec une moue méprisante :
— Tous CCS militaires ont si peu de goût! Mademoiselle V continua, après l'avoir remerciée d'un sourire mélancolique.
— La petite croit absolument à l'affeclion du général, car elle apporte à la ville autant d'exaltation (pi'à la scène.
— Quel rapport y a-t-il... ? murmura Eudoxie.
— Apprends donc que...
Une salve d'applaudissemenls vint couper la parole au chef d'emploi, mademoiselle V...
Pour se faire entendre, clic fut obligée de se pencher vers l'oreille de son amie.
— 11 se pourrait! s'écria celle-ci.
— Je l'ai appris tout cà l'heure d'une façon détournée mais certaine.
— Et Destigny ignorait celte nouvelle?
— J'en suis presque sùrc, dit mademoiselle V...
— Alors il n'y a pas une minute à perdre ; il faut qu'elle l'apprenne sur-le-champ, avant de rentrer en scène.
— Tu m'as comprise.
— C'est le plus sûr moyen d'empêcher son succès au dernier acte... Mais je ne peux moi-même l'instruire... Elle verrait d'où part le coup, dit Eudoxie en réfléchissant.
Puis tout cà coup :
— Je vais faire la leçon à Thénard et la lancer ensuite sur notre rivale.
— Bien trouvé! s'écria mademoiselle V..., mais fais vile !
— Altends-moi I s'écria la complaisante Eudoxie en s'élançant hors de la loge grillée.
Mademoiselle Destigny venait de monter au foyer
des artistes, où elle recevait les félicitations plus ou moins sincères de ses camarades et des habitués.
Le foyer du Théâtre-Français a été, de tout temps, le rendez -vous des gens d'esprit et des gens de cour. Ceux-ci n'y tenaient pas toujours le premier rang ; témoin l'anecdote suivante. Le duc de C*** était bossu, mais c'était un joli bossu, gracieux, sémillant, n'ayant que le tort de sacrifier un peu trop à la causticité. Il commit la faute, un soir, de s'attaquer à mademoiselle Contatet de hasarder quelques traits sur l'embonpoint qui commençait à menacer sa beauté. Celle-ci dissimula son dépit du mieux qu'elle put, mais elle sut adroitement amener la conversation sur les bossus. Le duc de C*** accepta bravement la partie sur ce terrain.
— Nous ne sommes pas tant à plaindre, nous autres bossus, s'écria-t-il avec suffisance; on nous accorde généralement d'être des gens d'esprit.
— Ah 1 monsieur le duc, répliqua vivement Contât, vous n'êtes que contrefait!
Au foyer du Théâtre-Français venaient presque tous les soirs deux débris très-accusés du dix-huitième siècle : le marquis do Ximénès, un ami de Voltaire, ridé, cassé et malin comme lui; — et André de Murville, gendre de Sophie Arnould, auteur
présomptueux, que les brocards de sa belle-mère n'ont point épargné. Là aussi se montraient assez régulièrement Andrieux, Baour-Lormian, Alexandre Duval, Vigée, Desfauchercts, vingt autres mêlés à de bauts fonctionnaires et h de galants aides de camp.
Ces babitués formaient une sorte de famille, ainsi que le prouve un trait fort bonorable et peu connu. Le sombre Josepli Cbénier, malgré ses succès dramatiques, était tombé dans la gêne. A bout de ressources, il se vit réduit à vendre sa bibliothèque. Les babitués du foyer du Théâtre-Français, ayant appris ce fait de la bouche même du libraire acquéreur, tinrent conseil, — et quelques jours après, l'auteur de Charles IX et de Timoléon, en rentrant chez lui, retrouva ses livres sur les mêmes tablettes qu'ils occupaient naguère.
Ces mêmes habitués saluèrent avec empressement le talent naissant de la jeune Desligny.
Elle recevait leurs compliments avec une joie naïve, lorsqu'elle vit arriver à elle madame Thénard, haletante, les bras au ciel.
Il y a toujours eu des Thénard au Théâtre-Français, comme il y a toujours eu des Baptiste,
Madame Thénard fendit le flot des habitués (style
de l'endroit) et se jela au cou de mademoiselle Destigny.
— Ah! ma chère enfant 1 cria-t-elle, il faut que je vous embrasse pour le plaisir que vous m'avez fait! Vous avez été sublime, prodigieuse I
— Vous êtes trop indulgente, ma bonne Thénard; vous me gâtez comme ces messieurs.
— Non pas, vous m'avez été à l'âme... Mais venez donc par ici, que je vous dise à l'écart tout ce que je pense de vous.
Mademoiselle Destigny se laissa entraîner en souriant.
Lorsque madame Thénard la tint dans l'embrasure d'une croisée :
— Pauvre enfant! dit-elle avec un gros soupir et en lui serrant les mains.
Mademoiselle Destigny leva sur elle des yeux étonnés.
— Je sais tout, reprit la Thénard ; je vous plains et je vous admire.
— Vous me plaignez?
— Vous avez d'aulant jiius de mérite à jouer comme vous venez de le faire, que votre cœur doit être navré en ce moment.
DE U COMEUIE-FUAISÇAISE. 159
— Mon cœur? répéta mademoiselle Destigny : qu'est-ce que mon cœur a à faire là dedans?
— Héroïque jusqu'au bout! voilà comme j'aime à vous voir !
— Parlez plus clairement, je vous en prie, ma chère Thénard.
— A quoi bon, pauvre petite? ne me comprenezvous pas de reste? Votre rôle d'Hermione n'est-il pas aujourd'hui plus que jimais en situation? Et Pyrrhus, votre Pyrrhus à vous, le général Lafosse...
— Eh bien ?
— Ne va-t-il pas épouser son Andromaquc? Mademoiselle Destigny pâlit.
— Qu'esl-ce que vous me dites là, Thénard?-prononça-t-el!e.
— Ce que dit tout le monde, répondit la caillette, ce que j'ai appris de tout le monde... il y a un instant.
— Le général Lafosse se marie ?
— Ne le saviez-vous donc pas?
— Répondez, dit la jeune lillc en saisissant violemment Thénard par les deux bras, répondez!... Il so marie?
— Oui, répondit celle-ci effrayée.
— Vous en êtes bien sûre?
— C'est la nouvelle du jour... Mais qu'avez-vous, mon enfant? Vous me faites peur!
— Avec qui se marie-t-il?
— Avec...
— Oh ! ne me cachez rien ! s'écria mademoiselle Destigny avec un accent lerrible.
— Avec une marquise, je crois, dit la Thénard, tremblante; mais je croyais que vous étiez informée de tout cela.
— Non... et je vous remercie, dit mademoiselle Destigny, les yeux fixés en terre d'un air farouche.
Le coup avait réussi.
YIII
Pendant que ces choses se passaient au foyer, voici l'événement singulier qui se passait sur la scène :
Par l'un des trous du rideau, Saint-Phal examinait la salle.
Tout à coup il poussa une exclamation de surprise.
— Ah I mon Dieu I dit-il.
Et, regardant plus attentivement :
— Mais, oui... c'est bien lui... lui-même... Il n'y a pas à en douter.
Alors il se retourna et appela le régisseur,
— Florence ! Florence !
Florence accourut.
I'i2 HISTOIRE D'UN SOUFFLEUR
Saint-Phal l'apostropha en ces termes :
— Qu'est-ce que tu nous disais donc tout à l'heure que notre second souffleur Chanvallon avait été arrêté?
— Mais oui, répondit Florence.
— Jeté en prison ?
— C'est Texacte vérité.
— Eh bien, approche-toi de ce trou... regarde par ici... Dans le coin du parterre... Qu'est-ce que tu vois?
— Attends... Oh!... s'écria Florence.
— Qaendis-tii? articula Saint-Phal, avec l'accent deTalma dans ManUus Capitolinus.
— Je dis que ce spectateur ressemble étonnamment à Chanvallon.
— Mais c'est Chanvallon en personne !
— La chose est impossible.
— J'affirme que c'est lui ! dit Saint-Phal.
— Non, répliqua Florence.
— Regarde-le encore.
— C'est bien sa taille, sa façon de se vêtir et de se tenir... mais celui-ci est plus replet.
— Allons! c'est Clianvallon, te dis-je; j'en appelle à tous nos. camarades.
On se pressa autour du rideau.
Les avis furent partagés, mais tout le monde fut d'accord pour constater une rare ressemblance,
— 11 faut que j'en aie le cœur net, dit Florence en s'apprêtant à sortir.
— Oîi vas-tu? lui demanda Saint-Plial.
— M'assurer de l'idenlité de ce gadlard-là, pendant que l'cntr'acte dure encore.
Florence gagna rapidement la porte de communication qui unit la salle à la scène, et il se dirigea vers le parterre.
Il se fraya, non sans peine, un chemin à travers les spectateurs refoulés, et il arriva à ceux du premier rang.
Là, et après un moment d'hésitation, il frappa sur l'épaule d'un individu qui lui tournait le dos.
Celui-ci se retourna.
— Vous voilà donc libre, mon cher? lui dit Florence ; je vous en félicite.
Le personnage ainsi interpellé regarda FioriMicc, sourit et répondit :
— Vous me prenez pour un autre.
— Le même organe! murmura le régisseur. Cependant, pour atteindre à une conviction entière, il ajouta :
— Quoi! vous n'êtes pas M. Chanvallon?
— Monsieur Chanvallon!... Non, je ne le connais pas, répondit le quidam.
— C'est étrange ! dit Florence, ne cessant de l'examiner du haut en bas.
Le quidam supporta cet examen avec une parfaite indifférence.
— Vous êtes peut-être son frère? dit le régisseur.
— Je n'ai pas de frère.
— C'est étrange !
L'individu ne sourcilla pas.
— Excusez-moi, monsieur, lui dit Florence en s'inclinant.
— Il n'y a pas de quoi, monsieur; ces méprises peuvent se produire tous les jours.
Ayant dit, notre spectateur se retourna tranquillement du côté de la scène, pour se préparer à voir le cinquième acte d^Andromaque.
DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE. Ii5
Où suis-je? qu'ai-je fait ? que dois-je faire encore ? Quel transport me saisit? quel chagrin me dévore? Errante et sans dessein, je cours en ce palais, . .
Tels sont les vers par lesquels Hermione ouvre le cinquième acte.
Ce monologue a toujours passe pour fort dilTicilc à dire; les connaisseurs y attendaient mademoiselle Destigny pour la juger définitivement.
Par malheur, tout entière au coup qui venait de l'atteindre, elle ne réalisa pas les espérances qu'elle avait fait naître pendant les |)remicrs actes.
Elle avait d'abord demandé qu'on nnnoinjàtau public qu'elle venait d'être saisie d'une iudis[)obitiun subite.
Mais le régisseur Florence ne s'était pas trouvé là.
Il avait fallu presque la pousser sur la scène, afin qu'elle ne manquât pas son entrée.
Sur le premier moment, son égarement, sa démarche chancelante, sa parole saccadée, furent interprétés dans le sens du rôle.
Un murmure approbatif courut par toute la salle.
Mais au bout de quelques minutes, on s'aperçut qu'elle balbutiait réellement; elle avait perdu le diapason; on l'entendait à peine.
La mémoire lui fit défaut deux ou trois fois.
On s'étonna, mais on se tut.
On crut qu'elle allait reprendre ses moyens dans la scène suivante avec Cléone.
Mais la déception alla croissant.
— Nous nous sommes trop hâtés de l'applaudir, dit quelqu'un.
Elle pouvait cependant se relever dans ses imprécations à Oreste. Le Qui te Va dit? pouvait lui fournir une revanche.
Il n'en fut rien.
Interdite, sans force, la pauvre jeune femme fut au-dessous du médiocre.
Le public f\iillit se fâcber.
— Elle n'est pas de taille à supporter un rôle tout entier, dit un habitué.
— C'est dommage, repartit son voisin ; elle promettait.
La pièce s'acheva fort maussadcment.
Dans la baignoired'avant-scène, mademoiselle V. . . et Eudoxie triomphaient.
— Elle est perdue! s'écria mademoiselle V... avec une joie sauvage.
Le rideau était à peine baissé, que mademoiselle Destigny, sans prendre le temps de se déshabiller, jetait une pelisse sur ses épaules et se faisait conduire en voiture chez le général Lafosse.
Elle le trouva plongé dans son fauteuil et fumant consciencieusement sa pipe; — car nous avons dit que Lafosse avait toutes les habitudes qui caractérisent le parfait troupier.
S'il ne fut pas surpris de l'apparition de mademoiselle Destigny à cette heure (il était accoutumé à ses visites), il le fut du moins de son coslume, et plus encore de l'altération de sos traits.
C'était bien Ilermione en effet qui était sous ses yeux, Ilermione toute pal|)itantc et foute menaçante.
— Qu'avez- vous, ma clière? lui dil-il ; vous pa-
148 HlSTOiriE D'UN SOUFFLEUR
raissez fort agitée ; vous serait-il arrivé quelque chose? Parlez!
Mademoiselle Destigny ne répondit pas, mais son noir regard demeurait fixé sur Lafosse.
A la fin, elle prononça ces mois d'un ion bref :
— Est- ce vrai?
11 comprit.
— Diable ! dit-il, connuentavez-vous pu savoir?... Il faut que vous ayez une police comparable à celle de Fouché.
— Répondez, est-ce vrai?
— C'est vrai.
— Vous vous mariez?
— Non..., on me marie.
Mademoiselle Destigny haussa les épaules et répliqua :
— A qui ferez-vous croire que c'est contre votre volonté?
— A vous la première, ma chère amie, répondit-il; Bonaparte veut ce mariage.
— Bonaparte! Bonaparte ! dequoi semêle-t-il?.. et que ne lui résistez-vous?
— J'ai essayé.
— Eh bien?
— Je me suis heurté à un roc.
— Mais quel homme êtes-vous donc pour obéir à de tels ordres ? s'écria mademoiselle Destigny.
— Demandez-moi plutôt quel homme est Bonaparte ! Il me tient sous sa dépendance; mon refus entraînerait ma disgrâce. Tout mon avenir est' dans ses mains. S'il ne peut m'enlever mon grade, il peut me condamner à l'inaction. Or je suis soldat avant tout... je ne suis même que cela... voilà le malheur.
— Soldat avant tout l répéta mademoiselle Destigny avec amertume.
Et, d'un air ironique :
— Ainsi, vous vous résignez?
Lafosse se tut, en se contentant de lancer quelques bouffées de tabac.
— Vous ne m'avez donc jamais aimée? repritelle.
— Je vous aime toujours, ma chère Desligny, loi de soldat 1 Vous fvilcs ma première maîtresse, vous serez la dernière.
— Et vous avez pu croire que je me résignerais aussi facilement que vous?
— Je n'ai rien cru du tout, ou plutôt j'ai cru à votre douleur, comme vous me faites sans doute l'honneur de croire à la mienne.
11 essaya de lui prendre la main, mais elle la retira vivement.
— Laissez-moi! tlit-elle, irritée.
Puis se laissant tomber sur une chaise :
— Qu'est-ce que je vais devenir, moi? sécriat-elle.
Lafosse, pour toute réponse, regarda philosophiquement sa pipe, qui venait de s'éteindre.
— Ah! oui, je comprends! fit mademoiselle Destigny, éclatant en sanglots.
Le général Augustin-Martial Lafossc clait en train de fournir un exemple de plus aux annales de la faiblesse humaine. 11 s'était cru bien fort contre la marquise d'Ermel, et pourtant, sans se l'avouer tout à fait, il cédait insensiblement au charme qu'il avait d'abord reconnu en elle.
Il avait obtenu de se présenter chez la belle veuve sous la formidable recommandation de I5onaparle. Dès la seconde visite, la corvée s'était changée en distraction; elle devint bientôt un plaisir, puis une habitude.
De son côté, la marquise avait fini par envisager froidement sa position et par la rai.-onner avec calme. — Voulait-elle, oni on non, rendre Chanvallon à la
152 IIISTOIHE D UN SOUFFLEUR
liberté? Oui, sans doute. Or il n'y avait qu'un seul moyen pour cela. Peut-être Chanvallon l'eût-il repoussé s'il l'eût connu; il ne fallait donc pas le lui faire connaître. C'était d'une bonne logique. La marquise évitait de la sorte tout débat de générosité où sa fierté se fût compromise, et elle marchait au sacrifice dans toute la grandeur de son immolation.
Il suffirait plus tard à Chanvallon d'apprendre qu'elle avait eu la main forcée.
Voilà tout.
Etait-ce bien tout?
N'y avait-il pas encore au fond de la conscience de Louise d'Ermel une autre raison pour accepter ce sacrifice, — une raison secrète, mysiérieuse?
Évidemment oui.
Cette raison devait se trahir, à quelques jours de là, dans une conversation avec le général Lafosse.
Assise dans son salon, auprès d'une fenêtre ouverte, la marquise travaillait avec une apparente application à un ouvrage de broderie.
A ses côtés, Lafosse s'essayait au jeu, nouveau pour lui, du marivaudage,
Elle ne l'encourageait pas plus qu'il ne fallait, mais elle l'écoulait et le voyait sans déplaisir. Elle se faisait peu à peu à ce caractère ouvert.
La causerie avait roulé jusque-là entre eux deux sur des banalités, lorsque la marquise s'avisa de lui dire tout à coup :
— Aimez-vous le théâtre, général?
— Mais oui, répondit-il ; il faut bien qu'un garçon passe ses soirées quelque part.
— Vous allez quelquefois aux Français? continua la marquise.
Lafosse leva les yeux sur elle avec une certaine inquiétude.
— Oui, répondit-il; quelquefois... comme à l'Opéra, comme partout.
— On parle beaucoup en ce moment des débuts d'une jeune actrice, mademoiselle Destigny ou Destilly, je crois... La connaissez-vous?
— Moi !
Pour le coup, le-général Lafosse se sentit décontenancé. Il regarda une seconde fois la marquise, mais il ne remarqua rien de particulier dans son regard ni dans son accent.
Néanmoins il crut flairer un piège.
— Pourquoi m'adressez-vous cette question? dit-il.
— Curiosité pure... Tous les journaux s'entrelien-
15 i HISTOIRE D'UN SOUFFLEUR
nent avec éloge de celte demoiselle et des espérances qu'elle donne. Comment est-elle ?
— î^'il vous plaît ?
— Je vous demande quel genre de physionomie elle a... Ah çà ! général, d'où vous vient votre air étonné ? Tous me regardez comme si mes interrogations vous inspiraient de la méfiance.
— Quelle idée ! s'écria Lafosse en s'efforçant de sourire.
— Alors, répondez-moi.
— Avec empressement, madame.
— Est-ce une brune ou une idonde, cette Destigny?
— Brune, je crois... Oui, brune.
— C'est la couleur ordinaire des tragédiennes... Sa taille?
— Assez élancée, autant qu'il m'en souvienne.
— Et sans doute, poursuivit la marquise, un port majestueux, des gestes mesurés, une voix sonore, à la fa(;on des princesses ou des reines qu'elle représente. Je la vois d'ici, votre tragédienne.
Celte fois encore, Lafosse chercha à lire sur son visage le sens qu'elle appliquait à ces mots : Votre tragédienne.
Mais le visage de la marquise continua à demeurer impénétrable.
Elle reprit :
— Ai-je complété le portrait de mademoiselle Destigny?
— Vos dernières touches manquent d'exactitude, répondit le général ; mademoiselle Destigny n'a rien d'outré dans la physionomie ni dans la démarche. On peut même dire que sa qualité principale est la simplicité. EWe ne cherche pas à s'imposer, quoiqu'elle joue avec beaucoup d'âme et de sentiment.
— A vous entendre, le Théâtre-Français aurait trouvé une perle en elle.
— Une perle, non, mais une fleur d'un charme tout particulier.
La marquise se tut.
Lafosse respira plus à l'aise , croyant l'interrogatoire épuisé.
Il se trompait, car au bout d'un instant, la marquise lui adressa brusquement ces mots :
— Est-elle sage?
Lafosse était si loin de s'attendre à cette question, qu'il demeura bouche béante, ne sachant que répondre.
— Vous ne m'avez pas entendu? reprit-elle.
— Si fait, balbutia- t-il.
— Eh bien?
— C'est que... je manque de renseignements.
— Je me serai mal exprimée. J'ai voulu savoir quelle réputation on lui donnait.
— La meilleure, oh ! la meilleure ! répondit Lafosse.
— Ce n'est pas ce que j'ai entendu dire, murmura la marquise; on m'a parlé d'une liaison...
Lafosse rougit jusqu'au sang ; cette fois il se crut deviné.
— Une liaison ? répéla-l-il machinalement.
— Avec une personne de son théâtre.
Il était écrit que le pauvre Lafosse devait passer par toutes les nuances de l'élonnement.
— Mensonge! répliqua-t-il vivement ; calomnie! rien de semblable n'est parvenu à mes oreilles.
A moitié rêveuse, la marquise ne remarqua pas l'accent chaleureux avec lequel il défendait mademoiselle Destigny.
— Je conviens, dit-elle, que toutes ces choses ne me regardent guère... Où la curiosité ne va-t-cllc pas se nicher?... N'importe, je veux voir cette actrice. Général, je compte sur vous pour me prévenir la prochaine fois qu'elle jouera.
— Rien de plus facile.
— Ce soir-là ma loge sera ouverte à mes amis, ajonta-t-elle en lui adressant un gracieux sourire.
Le général Lafosse s'inclina d'un air reconnaissant.
158 HISTOIRE D'UiN SOUFFLEUR
Il ne devait [)as être donné à la marquise d'Ermel de réaliser son désir.
Mademoiselle Destigny tomba dangereusement malade et ne reparut plus sur la scène du Théâtre- Français.
A peu de jours de là, le mariage de la marquise avec le général Lafosse fut célébré. Bonaparte signa au contrat, et Joséphine s'endetta une fois de plus chez ses fournisseurs, pour avoir la joie de consteller son amie des camées les plus riches et des perles les plus rares.
Par opposition, la marquise d'Ermel avait voulu que la cérémonie religieuse, — dont elle avait fait une condition, — eût lieu sans éclat. Il ne lui restait
à Paris que peu de parents, un exil volontaire tenait les autres dispersés. De son côté, le général Lafosse était, comme nous l'avons dit, une espèce d'orphelin ; il avait recruté ses témoins parmi ses compaunons darmes. En somme, on ne se trouva qu'une quinzaine de personnes dans l'église des Petits-Pères, récemment rendue au culte.
L'heure choisie avait été le soir.
L'obscurité n'était combattue que par les lampes des chapelles et par les cierges du maître-autel où la messe allait être dite.
Ce peu de monde dans ce grand vaisseau, ces lueurs jaunes et tremblantes, ce silence particulier aux voûtes catholiques et coupé de temps en temps par des sonorités soudaines, tout cela formait un spectacle imposant, sans doute, mais empreint d'une jirofonde tristesse.
Les assistants se regardaient sans se parler.
— Hum ! chuchota à l'oreille de son voisin le vieux colonel Perret, un des témoins du général Lafosse, de mon temps on se mariait plus gaiement !
La marquise, particulièrement, paraissait enfoncée dans une rêverie soucieuse, qui n'échappait à personne.
Sous son coslume de mariée elle était plus pâle
que d'habitude, et qui eût approché sa main de la sienne eût été surpris de la sentir froide comme le marbre.
C'est qu'elle s'effrayait de l'acte qu'elle accomplissait et qui la détachait si brusquement et si entièrement du passé.
Lafosse était inquiet de la préoccupation de Louise ; à plusieurs reprises, il avait essayé de l'interroger, mais il n'en avait obtenu que des réponses évasives.
Ce fut dans ces dispositions d'esprit que les époux s'agenouillèrent sur les coussins de velours qui leur avaient été préparés.
Bientôt le bruit d'une hallebarde, frappant sur les dalles, et le son argentin d'une sonnette annoncèrent l'arrivée du prêtre officiant.
Par un instinct tout naturel, Louise leva les yeux sur lui et vit que c'était un jeune prêtre.
Elle ne vit rien de plus.
Mais lorsqu'il se retourna une première fois pour bénir les assistants, elle tressaillit comme sous un choc électrique.
Pendant quelques minutes elle demeura bouche béante.
Le prêtre s'était replace en face de l'autel, et avait commencé ses prières.
DE L.\ COMEDIE-FRANÇAISE. IGl
Elle crut avoir élé le jouet d'une vision, et elle se remit à la lecture de son livre pour se soustraire aux iufluences du malin esprit.
Mais inutilement!
Comme la Marguerite de Faust, elle cédait à l'obsession, et son regard remontait toujours vers le prêtre.
Vint l'instant où celui-ci, descendant les degrés de l'autel, se dirigea vers les époux pour procéder aux formalités du sacrement. Il s'avança, grave, recueilli, suivi des enfants de chœur portant les attributs sacrés.
Louise le vit alors à deux pas d'elle.
Ses traits se décomposèrent.
Elle roidit ses deux bras en avant et se renversa sur sa chaise en poussant un cri d'épouvante.
Dans ce prêtre qui venait l'unir avec Lafosse elle avait reconnu Chanvallon.
On l'emporta évanouie.
La marquise d'Ermel, — désormais la générale Lafosse, — garda le lit pendant plusieurs jours. On craignit pour sa raison.
162 HISTOIBE D'UN SOUFFLEUR
Parmi les paroles qu'elle proférait au milieu de la fièvre revenaient obstinément ces mots, avec un effroi accompagné de spasmes :
— Le prêtre ! . . . le prêtre !
Lafosse la veillait avec une sombre sollicitude.
De la scène de l'église, il élail resté une ombre sur son front, un soupçon dans son cœur.
Dans les délires de Louise il cherchait à surprendre un indice sur ses lèvres; il poursuivait avidement un interrogatoire auquel elle se dérobait avec tous les symptômes d'une horrible souffrance morale et physique.
Une nuit, entre autres, qu'il était penché sur elle, respirant son haleine brûlante et comprimant ses bras toujours convulsivement agités, il l'entendit répéter avec un accent plus étrange que jamais :
— Le prêtre!...
— Quel prêtre? demanda Lafosse pour la centième fois.
— Lui I dit-elle ; il vient me reprocher ma trahison... Empéchez-le d'approcher!
— Une trahison ! murmura sourdement Lafosse. El lui serrant plus fortement le bras:
— Parlez, dit-il ; parlez encore!
— Laissez-moi I
— Non... parlez du prêtre...
— Oui, prononça-t-elle en se débattant ; )e voilà! Oh! comme son air est sévère !... Chanvallon, grâce I grâce !
Mais Louise ne l'entendait plus; renversée, inanimée, son pouls avait cessé de battre, ses yeux s'étaient refermés.
La convalescence lut longue.
Les médecins conseillèrent un voyage dans le Midi.
Cela entrait absolument dans les idées du général Lafosse, qui, lui aussi, avait besoin d'un changement d'air. Ces derniers événements avaient modifié son caractère de fond en comble. Lui, habituellement insouciant et jovial, il était devenu rêveur et taciturne.
On devinait, à le voir, l'homme qui vit avec une idée fi.xe.
Dès le lendemain de son mariage, il s'était hâté de s'enquérir du prêtre dont la physionomie avait si fortement impressionné sa femme.
On lui avait donné un nom : Tabbé Duclos.
On lui avait donné une adresse; il y avait couru, — mais trop tard. L'abbé Duclos était parti depuis la veille au soir, sans dire où il allait.
16 i HISTOIRE D'UN SOUFFLEUR
Tout cela devait sembler fort extraordinaire en effet au général Lafosse.,
— Il y a évidemment quelque mystère là-dessous, s'élait-il dit; voilà ce que c'est que d'épouser une veuve !
Puis, il avait ajouté entre ses dents :
— Bonaparte me le payera !
Deux mois après ce qui vient de se passer, pensionnaires et sociétaires de la Comédie-Française s'empressaient autour d'un individu vêtu de noir qui venait de faire une entrée timide dans le foyer.
— Est-ce possible ? s'écria Baptiste aîné ; eh quoi ! c'est vous, Chanvallon !
— Comment êtes-vous libre? et depuis quand?
— Arrivez donc, mesdames ! notre deuxième souffleur est retrouvé!
Et les exclamations de recommencer, et les poignées de mains d'aller leur train.
On sait combien Chanvallon était aimé de tous.
Aussi tous remarquèrent-ils le changement profond survenu dans ses traits depuis sa captivité.
166 IIISTOIHE D'UN SOUFFLEUR
Pourtant, ce n'était pas la captivité qui l'avait abattu ; ses plus grandes douleurs dataient de sa sortie de prison.
Rétrogradons jusqu'à ce moment.
Le Premier consul avait tenu sa promesse : une ordonnance de non-lieu avait ouvert à Chanvallon les portes de la Conciergerie.
Aucune condition n'avait été mise à sa liberté.
On avait fait mieux: on lui avait offert, toujours d'après les ordres du Premier consul, un emploi dans un ministère à son choix, v
Chanvallon avait refusé.
Ce refus, rapporté à Bonaparte, avait excité sa surprise.
— C'est un original! avait-il murmuré en haussant les épaules; qu'on ne me parle plus de ce monsieur.
Bonaparte n'aimait pas les originaux. Cela se comprend. Il y a une chose que ne peuvent supporter ceux qui se plaisent à étonner: c'est d'être étonnés à leur tour.
Comme on le suppose, le premier soin de Chanvallon avait été de se rendre chez la marquise d'Ermel.
— Elle est partie, lui avait répondu le concierge.
— Partie! pour quel endroit?
— Pour l'Italie, à ce que j'ai cru entendre.
— Seule?
— « Non, avec son mari.
Chanvallon regarda le concierge avec effarement.
— Quel mari? dit-il.
— Le général Lafosse, parhleu!... Mais vous ne savez donc rien, monsieur Chanvallon?... Au fait, il y a si longtemps qu'on ne vous avait vu !
Chanvallon demeura comme foudroyé.
Toute la nuit, il la passa dans la rue, debout, immobile, devant les fenêtres closes de l'hôtel.
Le lendemain, il avait vieilli de dix ans.
Quel océan de pensées s'était soulevé, avait grondé et s'était apaisé dans celte tète? Nul ne pourrait le dire.
Toutefois est-il qu'après avoir erré quarante-huit heures dans Paris, et particulièrement au bord de l'eau, Chanvallon s'était trouvé, un soir, sans savoir comment, devant la Comédie-Française.
Il y était entré ; et l'on vient de voir la cordiale réception qui lui avait été faite au foyer.
Chanvallon en fut ému jusqu'aux larmes.
— Merci, messieurs ; et vous aus^^i, mesdames, merci... Je ne mérite pas tant de témoignages d'intérêt, en vérité.
1(38 IIISTOIHE D'UN SOUFFLEUR
— Comme vous voilà changé, mon pauvre Chanvallon I dit la jeune Mars.
— On a raconté sur vous toutes sortes de choses extraordinaires, ajouta mademoiselle Devienne.
— Chut ! mesdames, interrompit Florence en mettant un doigt sur sa bouche ; cela touche à la pohtique. N'embarrassez pas Chanvallon, f(ui est, comme vous le savez, la discrétion même. Le voilà de retour, c'est- le principal.
— Oui, Florence, et j'espère bien ne plus vous quitter, dit Chanvallon... Mais m'avez-vous conservé mon trou ?
— Certainement, répondit Dugazon en riant.
— Encore une fois, merci!...
Et pas plus tard que le lendemain, Chanvallon le souffleur se réinstallait philosophiquement dans « son trou. » '
Il soufflait le Jeu de l'amour et du hasard.
Nous avons fait d'inutiles recherches pour découvrir quel était ce prêtre dont la ressemblance avec Chanvallon avait amené tant de péripéties. Les papiers de ce dernier sont muets là-dessus. Nous avons hésité entre plusieurs noms fameux.
Notre intention n'est pas de suivre Chanvallon dans tout le cours de son existence ; nous nous contenterons de mettre en ordre quehiues-unes de ses notes les plus curieuses.
En voici une qui a trait à Bonaparte, devenu Napoléon ^■^
Bouilly, le Bouilly de VAbbé de VÈpée et de Fan-
170 HlSTUlKli D'UN SOUFFLEUR
chon la Vielleuse, vient de me raconter l'étrange accueil qui lui a été fait, il y a quelques jours, par l'empereur.
Je n'en ai pas été surpris.
Très-lié avec Joséphine, au temps où elle n'était encore que madame Bonaparte, Bouilly avait vu sa faveur se continuer auprès d'elle lorsqu'elle eut ceint la couronne. Commensal de l'hôtel Chantereine, il fut invité à venir à la Malmaison.
Après avoir hésité pendant quelques semaines, — comme s'il avait eu pressentiment de ce qui devait lui arriver, — Bouilly se décida à aller faire sa cour à la nouvelle impératrice.
Indépendant et peu soucieux de l'étiquette, bien que parfaitement élevé, noire littérateur eut l'idée malencontreuse de se présenter en chapeau rond, la bonne Joséphine n'y prit pas garde ; d'ailleurs, on était au milieu de la journée, et l'empereur n'était attendu que pour le soir. Bouilly avait sans doute compté sur celte absence.
L'impératrice lui proposa un tour dans le parc. 11 accepta avec empressement.
Il y avait un quart d'heure environ que nous nous promenions en téte-à-tête, — c'est Bouilly qui j)arlc, ^ — Joséphine, à laquelle je donnais le bras, m'avait
fait visiter sa serre et sa ménagerie ; elle avait même voulu que je donnasse à manger à ses deux magnifiques cygnes noirs. Tout à coup, au détour d'un massif, quel est notre étonnement en apercevant Napoléon !
— Seul?
— Non, avec Duroc. Nous nous arrêtons court. Il en fait autant et fronce le sourcil. Je devinai sans peine qu'il était froissé de ce qu'un simple particulier en frac uni et surtout en chapeau rond osât donner le bras à l'impératrice des Français. « Parbleu ! madame, s'écria-t-il, vous recevez ici toute espèce de monde! » A ces mots d'une grossièreté sans égale, le rouge de l'offense me monta au visage, et j'allais me séparer de Joséphine, lorsque je sentis son bras retenir le mien. « Au moins, madame, — reprit l'empereur, ne pouvant maîtriser sa colère, — devriez-vous faire poser un tronc à la grille du parc, afin que tous vos visiteurs y pussent déposer une offrande en faveur des pauvres de Rueil ! »
Napoléon n'avait pas toujours la plaisanterie légère ; j'ai pu le constater à plusieurs reprises. Bouilly continua :
— Mon embarras était au comble ; cependant, fier de la protection de Joséphine, je restai la tète
haute. Duroc, rodoutant quelque éclat fâcheux, crut devoir, par quelques coups de coude, me rappeler à la prudence. Napoléon n'y put tenir, et se plaçant devant moi, comme un lion qui va dévorer sa proie : « Après tout, que demandez-vous ici ? — Sire, répondis-je avec dignité, je ne suis pas de ceux qui dema dent. — Expliquez-vous ! — Sa Majesté l'impératrice peut seule me justifier. — Et comme vous rirez tout à l'heure de votre emportement! » ajouta Joséphine sans se départir de son calme sourire.
Celte fois l'empereur se tut. Il comprit qu'il s'était abandonné trop facilement à sa véhémence ordinaire, et nous nous dirigeâmes tous les quatre vers le vestibule du château. Là, je dégageai respectueusement mon bras, et je me disposai à prendre congé; — mais lui, changeant soudainement de ton et de visage, me dit, en me désignant Duroc et les officiers qui venaient à sa rencontre : « Eh bien , n'entrezvous pas avec eux dans la salle de billard ? » Malgré son tour gauche, c'était une sorte de réparation qu'il m'offrait.
— Vous acceptâtes?
— J'aurais eu mauvaise grâce à ne pas le faire. D'ailleurs, en ma qualité d'auteur dramatique, j'étais très-curieux de voir le dénoûment qu'allait prendre
celle aventure. Tandis que Napoléon eL Josépliiiie s'acheminaient vers la bibliothèque, j'entrai donc au billard avec tous les aides de camp. « Etes-vous fou, me dit alors Duroc, de vous être ainsi joué de la patience de l'empereur? — Ce n'est point moi qui me suis joué de lui, répondis-je, mais bien l'impératrice, qui, tout en l'amusant, m'a fait passer un de ces quarts d'heure critiques dont je ne perdrai jamais la mémoire. » Duroc me demanda mon nom, et, après quelques compliments, il ne put s'empêcher d'approuver ma conduite. On me proposa une partie à quatre. Etait-ce le sentiment de mon audace envers le pouvoir impérial qui donnait à mon jeu plus de force, plus d'aplomb? bref, je me défendis contre les aides de camp de l'empereur aussi heureusement que je m'étais défendu contre leur maître.
Celui-ci arriva au moment où je venais d'exécuter plusieurs bloqués, ce qui lui fit dire en souriant : « Il paraît qu'il est en train de battre aujourd'hui tout le monde ! » Il me fut aisé de comprendre que Joséphine avait dissipé l'orage. «Monsieur Bouilly,meditil quelques instants après en m'emmenant à l'écart, j'ai vu quelques-unes de vos productions ; vous avez du talent, l'impératrice vous lit avec plaisir; qu'estce que je peux faire pour vous? » Je sentis que je
ir..
touchais à Tinstant de ma revanche. « Sire, je n'ai hesoin de rien, répondis-je; placé au milieu de l'échelle sociale, je ne tiens ni à monter ni à descendre ; je me trouve heureux dans mon petit coin de terre à mi -côte, où, comme Tacite, je ne crains rien des hommes ni des dieux. »
L'empereur sembla choqué de cette réponse ; son visage s'assombrit. Je ne voulus pas pousser plus loin ma rancune, et reprenant la parole : « Il est cependant une faveur que je solliciterais de voire Majesté, si je l'osais. — Ah !.. . et laquelle? — Ce serait un édit, signé de votre main impériale, comme vous en écrivez sur raffut d'un canon. — Un édit? — Ne contenant que ces lignes : i)^|}ariVfljJo/eafi le Grand, défense est faite à tout parterre de la capitale et de la province de siffler les pièces de Bouilly, lors même qu'elles ne seraient pas bonnes. »
Celte supplique parut si inattendue à l'empereur, qu'il ne put retenir un éclat de rire. Il mil familièrement sa main sur mon épaule et prononça ces paroles, qui me furent plus précieuses que toutes les faveurs dont il aurait pu me combler : « Allons, vous êtes un véritable homme de lettres ! »
Yoilà ce que Bouilly m'a raconté tout à l'heure.
Il est incapable d'altérer la vérité.
Je l'ai beaucoup félicité sur sa présence d'esprit et sur sa noble fierté.
Excellente représentation du Glorieux. — Buptistc aîné a Rarement mieux joué ; il a mis moins de roidcur et plus de vernis que d'habitude dans le comte fie Tui'fiôrc.
Il y eut un temps où ces Baptiste si nombreux formaient à eux seuls la moitié de la troupe. Un étranger, assistant à une représentation qui les réunissait, s'avisa d'adresser les questions suivantes à son voisin :
— Quel est, je vous prie, l'acteur chargé du premier rôle?
— C'est Baptiste aîné.
— Pourriez-vous me nommer l'amoureuse? Elle a du mordant.
— iMademoiselle Baptiste.
— Et celui-ci, grimé si plaisamment?
— Baptiste cadet.
— Connaissez-vous l'actrice qui représente la duègne?
— Assurément; c'est mademoiselle Baptiste.
— Baptiste! Baptiste! dit l'étranger en se ré-
criant; ajoutez aussi que la pièce e;t de Baptiste, et ce sera complet.
La petite Mars fait 4)eu de progrès ; elle est toujours aussi glaciale que par le passé. Il est douteux qu'elle puisse jamais atteindre aux premiers emplois, que la faiblesse de sa complexion semble d'ailleurs lui interdire.
— J'ai passé hier, vient de me dire tout à l'heure M. C. M., la soirée de ma vie la ])lus bizarre, la plus imprévue, la plus délicieuse, la plus littéraire, la plus audacieuse, la plus spirituelle, la plus...
— Abrégez, lui ai-je répliqué; j'ai lu les lettres de la marquise de Sévigné.
— C'est que tous les adjectifs de l'incomparable caillette sont réellement insuCfisanls pour définir le genre de sensation qu'il m'a été donné d'é|)rouYer.
— Vous piquez ma curiosité.
— Que serait-ce donc si je vous racontais l'aventure ! repartit M. C. M.
— Racontez alors, lui dis-je ; aussi bien, je vois que vous en grillez d'envie.
— C'est vrai, mon cher Chanvallon, mai.s je dois avouer que vous êtes tout à fait digne de la comprendre et d'en apprécier l'originalité exquise.
— Merci.
— Non, vous n'êtes pas le premier souffleur venu ; vous avez de l'instruction, de l'observation...
— Enfin cette aventure... ?
— La voici, dit M. CM.
M. C. M. est un de nos plus fidèles habitués, jeune, gai, alerte, mordant au besoin. Il a composé quelques comédies et en tient d'autres en portefeuille dont on s'accorde à dire beaucoup de bien^
— Vous connaissez Delille? me demanda-t-il.
— Parbleu! l'abbé Delille... Delille des Jardins, Delille des Géorgujnes.
— Vous savez qu'il est aveugle...
— Comme Milton ; qu'il s'occupe à traduire.
— Imaginez-vous que le digne homme, depuis sa cécité, est tourmenté de mille caprices, plus singuliers les uns que les autres. Une de ses idées fixes, entre autres, était de dîner au restaurant du Cadran bleu, qu'il fréquentait, à ce qu'il paraît, dans sa jeunesse. Ce désir fut dernièrement manifesté
* Clianvallon a prolialtloment en vue Cliarles Maurice, qui débulait alors dans le monde littéraire.
par lui avec tant de vivaciti3, que nous résolûmes de le réaliser... en partie.
— Comment ! en partie?
— Eh ! oui, reprit M. C. M.; vous comprenez bien que nous . -?. voulions pas exposer notre cher poëte à la curiosité dans un endroit public. D'un autre côté, nous tenions à lui rendre ses souvenirs dans tout leur charme. Nous décidâmes qu'on le conduirait dans la maison d'un ami, qu'on ferait passer pour le Cadran bleu. M. et madame Saint-Prix, qui sont logés Irèsspacieusement, réclamèrent la préférence.
— Voilà de l'ingénieux!
— Au jour marqué, une voiture alla chercher Delille et sa femme, et les conduisit chez Saint-Prix, rue du Cherche-Midi, aux antipodes du boulevard. En mettant pied à terre, Delille huma l'air à plusieurs reprises en murmurant d'un air satisfait : « Comme cela sent le restaurant! » Au même intant, une voix lui criait aux oreilles : « De belles huîtres bien fraîches, mon beau monsieur! — Oui, oui, ouvrez-en, répondit-il;- ouvrez-en plusieurs douzaines, ma bonne. » On monta au premier, et on lui ht traverser plusieurs pièces en enfilade, où se trouvaient une douzaine des nôtres, chargés de simuler un grand mouvement de va-et-vient. Chacun
de nous s'était choisi un rôle. Baptiste cadet était îe garçon qui devait servir la table de Delille. Vous devinez SCS lazzi, son empressement, ses bévues comiques...
— Je le vois d'ici !
— Barré, Radetet Desfontaines s'étaient installés à une table voisine. Ils représentaient de bons bourgeois de Quimper-Corenlin, ignorants de toutes choses et s'ébahissant aux noms de tous les mets. Picard était un capitaine de vaisseau, jurant par bâbord et tribord; Etienne Jourdan figurait un misanthrope, déclarant tout détestable et trouvant qu'on faisait trop de bruit dans la salle.
— Et vous?
Moi, je jouais au naturel un amateur de spectacles, pestant contre la lenteur du service qui allait m'empêcher d'assister à une première représentation de l'Ambigu. Delille prétait une oreille attentive à tous ces propos qui se croisaient autour de lui, et s'applaudissait de l'idée qu'il avait eu de « revoir» son cher Cadran bleu. Tout à coup un vacarme épouvantable se fait entendre d'un cabinet voisin. Une voix d'homme et une voix de femme alternent sur un mode emporté ; un son d'assiettes que l'on casse se mêle au bruit d'une sonnette qu'on agite..,
Menaces, pleurs, supplications... Puis, un silence. Il semble que quelques pièces dor roulent sur le plancher. Pour le coup, c'est bien un baiser qui a rentcnti ! La réconciliation est faite. Delille a souri. « Voilà, dit-il, ce qu'on n'entend que chez les restaurateurs ! »
— Je conviens que la situation est bouffonne.
— Attendez. Le dîner touche à sa fin. Saint-Pri.v propose à Delillc d'aller prendre son café au Jardin Turc. « Le Jardin Turc ! s'écrie Delille ; comme je voudrais le connaître ! — Piien de plus facile ; le restaurant y communi juc de plain-pied. » On se lève gaiement. Madame Saint-Prix, représentant la dame du comptoir, demande aux convives s'ils sont satisfaits. «Enchantés! répond Delille: oh! nous reviendrons, nous reviendrons! »
— Très-bien ; mais le Jardin Turc... ?
— Élail le propre jardin de Saint-Prix, un modeste bosquet transformé en café populeux par les mêmes procédés de tout à l'heure. Là encore, nous figurâmes la foule. «Fleurissez-vous, messieurs, mesdames! » Ainsi criait la fille du concierge, travestie en bouquetière « Voici une vielleuse qui passe ! dit Barré ; si nous linvition^ à nous chanter quelque chosi.-'.' — Volonliir-, répond Delille; allons, ma belle
enfant, n'ayez pas peur. » La belle enfant, qui était Baptiste Cadet, lui dégoisa des couplets à mourir de rire. Bref, en se retirant, Delille déclara qu'il ne s'était jamais autant amusé que ce soir-là. Je suis sûr qu'il parlera longtemps de sa partie au Cadran bleu.
— Gardez-lui le secret, au moins, dis-je; il serait capable de vous en vouloir.
— Soyez tranquille, répondit M. C. M.; nous l'aimons trop pour lui révéler jamais cet innocent badinage... Et puis, d'ailleurs, il ne nous croirait pas !
Que n'a-t-on pas dit — et surtout inventé — sur les rapports de Napoléon avec Talina !
La vérité est que le général avait été intimement lié avec le comédien, autant que la froideur réciproque de leurs caractères pouvait comporter une intimité.
Sur ce chapitre il faut reconnaître la discrétion toujours très-grande deTalma. Les seuls renseignements que j'ai obtenus ;"i ce sujet me sont arrivés par un de ses amis, M Ai:dibeil.
Sous le Consulat, Talma se rendait une fois par
semaine aux Tuileries pour assister au déjeuner de Bonaparte ; — court spectacle !
Il crut devoir cesser ses visites lorsque le Premier consul fut devenu l'empereur. Celui-ci ne pouvait manquer de s'en apercevoir; il en toucha quelques mots à Regnault de Saint-Jean d'Angely.
— Je ne vois plus Talma, lui dit-il ; est-ce qu'il me bouderait, lui aussi? voudrait-il jouer au Erutus? C'est un de ses meilleurs rôles au théâtre, il est vrai.
Dès le lendemain, ces paroles étaient répétées à Talma par Regnault lui-même. Talma s'inclina; il savait qu'un désir de Napoléon équivalait à un ordre formel. Un matin donc, à l'heure du déjeuner impérial, il se rendit aux Tuileries. Il n'avait pas commis la faute de Bouilly; voici quel était sou costume, irréprochablement conforme à l'étiquette de la nouvelle cour : habit de drap marron à la française, doublé de satin blanc ; culotte courte de soie noire; souliers à petites boucles d'or ; le chapeau à plumes, etl'épée à poignée d'acier, richement façonnée.
Au moment de se mettre à table, l'empereur eut un mouvement de satisfaction en apercevant Talma. Le déjeuner terminé, il s'approcha de lui, et lui dit à demi-voix :
18i HISTOIRE D'UN SOUFFLEUR
— C'est bien, Talma, c'est très-bien...
Quelques instants après, il lui faisait signe de le
suivre dans son cabinet.
— Je reconnais votre tact habituel, Talma, — dit Napoléon, — et je vous en sais gré ^ vous avez compris que vous vous présentiez chez l'empereur.... Vous avez compris également que vous deviez attendre d'y être invité. Mais soyez persuadé que vous retrouverez toujours en moi l'homme du passé. Mon manteau impérial n'est pas le manteau de l'oubli. J'aurai même grand plaisir à revenir sur ces causeries de jadis, oîi vous me parliez de mes destinées futures. Vous avez été le premier, Talma, je m'en souviens, à découvrir mon étoile. Je ne vous savais pas si bon astronome.
Une autre fois, — car Talma, à partir de ce jour, ne discontinua plus ses visites, — Napoléon lui dit en riant :
— Savez-vous ce qu'on vient de me rapporter? On prétend que vous me donnez des leçons de tenue... oui... que vous m'apprenez mon métier d'empereur.
— Moi, sire? balbutia Talma déconcerté.
— J'avoue que je ne saurais avoir un meilleur professeur.
— Sire, cette raillerie... '
— Ce n'en est pas une, reprit Napoléon. Mais causons d'autre chose. Vous avez joué hier la Mort de Pompée; j'étais dans ma loge.
— Aussi ai-je redoublé d'efforts pour satisfaire Votre Majesté.
— Eh bien, mon cherTalma, vous n'y avez réussi qu'à demi... Et tenez, puisque vous passez pour me donner des legons de royauté, je veux, à mon
tour, vous donner une leçon de tragédie Vous
fatiguez trop vos bras... Les chefs d'empire sont moins prodigues de mouvements ; ils savent qu'un geste, un regard est un ordre; dès lors ils ménagent et le geste et le regard. A moi, par exemple, combien de fois un signe du doigt m'a-t-il suffi pour mettre en feu trois cents pièces de canon et pour donner à cent mille hommes un royaume à conquérir I... Il est aussi un vers dont l'intention vous échappe ; vous le prononcez avec trop de franchise :
l'our moi qui liens le Irône (''gai à l'infamie...
César ne dit point là tout ce qu'il pense. Tant de batailles livrées ne lui ont pas donné le pouvoir souverain pour lui faire mépriser la puissance parvenue à son dernier terme. Mais il a besoin de flatter Us
vieilles idées de Rome et de ne pas blesser ses soldats qui l'écoutent. Ne faites pas parler César comme Briitus. Quand l'un dit qu'il a les rois en horreur, il faut le croire ; mais non pas l'autre. Marquez, cette différence.
On ne m'a point raconté ce que Talma avait répondu à ces très-justes observations.
J'ai vu naître, ou plutôt grandir l'art de la claque à la Comédie-Française, — car la claque est vieille comme le monde. On peut, du moins, sans croindre d'erreur, la faire remonter à Néron. Cet histrion couronné avait créé le corps des augiistans, dont les fonctions consistaient à l'applaudir lorsqu'il chantait sur le théâtre. A des intervalles indiqués, ils criaient en chœur :
— César! vous clés beau ! vous êtes divin I personne ne saurait vous vaincre ni même vous égaler !
Pendant ce temps-là, Burrhuset Séncque faisaient signe aux spectateurs de partager l'enthousiasme des claqueurs salariés :
Tandis que des soldais, do niomenls en inonients, Arrachaienl du public les applaudissemenls.
On connaissait déjà, à cette époque, diverses sortes d'applaudissements, telles que le hourdonnement , la Inïle, le pot de terre. En vérité, c'est à croire que nous n'avons rien inventé du tout !
Chez nous, — c'est-à-dire à la Comédie-Française, — Dorât est regardé avec raison comme un des plus chauds propagateurs de l'ordre de la claque. Il dépensa une partie de sa fortune à faire soutenir ses pièces, et l'autre moitié à faire imprimer ses poésies. Après sa tragédie de Régulus et sa comédie de la Feinte par amour, qui furent représentées le même soir, il se trouva redevoir sept cents livres aux comédiens.
— Encore deux ou trois succès comme celui-là, mon cher, et vous êtes un homme ruine! lui dit La Harpe.
J'ai eu entre les mains une copie du « Règlement à l'usage des claqueurs du premier Théâtre-Français, » rédigé par l'illustre Robert, notre entrepreneur de succès.
En voici quelques articles qui ne manquent pas de piquant :
« Tout claqueur faisant partie de l'une des brigades en service auprès du Théâtre-Français doit d'abord se pourvoir d'une mise décente, attendu qu'il
est possible qu'on le désigne pour travailler à l'orchestre, à la première galerie, ou même dans une loge louée. Toutefois, il lui est expressément défendu d'avoir des gants, parce qu'il pourrait les garder par distraction, par vanité ou par paresse, et que son travail en souffrirait.
« Tout acteur sociétaire a droit à une salve dès son entrée en scène ; seulement il faut que les bravos soient mieux nourris pour les membres du conseil d administration, car ce sont eux qui fixent le nombre des billets à distribuer. Les deux semainiers doivent également être chauffés à un degré de plus que les autres sociétaires; c'est un usage qui a force de loi.
« Mêmes manœuvres doivent s'effectuer aux sorties, avec les nuances commandées par le rang de chaque artiste. Au reste, il suffit d'avoir l'œil ouvert sur le chef de file, qui, ayant le mot d'ordre, fait tous les signaux convenus. Cette partie du métier n'est, pour ainsi dire, que le pont aux ânes.
« Mais ce qui exige la plus grande attention, c'est la manière de distribuer les applaudissements pendant la représentation d'une pièce : il faut sentir, deviner ce qu'éprouve le spectateur, afin de ralentir ou de presser, selon la circonstance. Dans ce cas, on
cause avec ses voisins, et l'on ne part que lorsqu'on les voit disposés à marcher d'accord.
« Ce qu'il ne faut jamais négliger, c'est de saisir toutes les allusions qui peuvent flatter Famourpropre d'un acteur ou d'une actricf^. Quand, par exemple, il se trouve qu'un personnage dit à l'autre : Vous jouez parfaitement la comédie! ou bien : Vous avez infiniment d'esprit! il faut alors montrer par des bravos soutenus qu'on a su comprendre l'intention de l'auteur. »
XY
J'ai nommé tout à l'heure le comte Regnniilt de Saint-Jean d'Angely.
M. le comte venait quelquefois, lui aussi , au foyer des artistes ; il ne dédaignait pas de causer avec moi. Il avait su ma conduite dans l'afCaire des Philadelphes, et il me témoignait quelque estime.
Une fois, il me dit, en m'attirant vers une embrasure de fenêtre :
— Votre emploi doit vous laisser des heures de loisir?
— En effet, monsieur le comte.
— Et ces heures, reprit-il, vous les employez sans doute de manière à augmenter vos modestes ressources ?
— Autant que je le peux, répondis-je.
— Vous faites des copies ?
— Quelques-uns de nos auteurs veulent bien me donner leurs manuscrits à transcrire.
— C'est ce que je voulais dire... On vous confie des travaux tout particuliers. Eh bien, monsieur Chanvallon, voyez comment cela se trouve ; j'ai justement un travail de ce genre-là à vous confier.
— Trop honoré, monsieur le comte !
— Un de mes amis... intime... très-intime..., mêlé à des événements importants, et sur le point de quitter la l'Vance... peut-être pour quelques années... m'a remis des notes précieuses, en m'autorisant à les mettre en ordre et à en tirer un double.
— C'est d'un esprit prudent, observai-je.
— Mais ces notes, vous le compren'ez, ne peuvent passer de mes mains qu'entre celles d'une personne absolument sûre et discrète, d'un copiste...
— Capable, au besoin, d'oublier ce qu'il copie, dis-je en souriant.
— Précisément.
— Votre ami et vous, monsieur le comte... vous et votre ami, vous pouvez êtes absolument rassurés. Je suis la personne (ju'il vous faut. Je fais tout ma-
chinaloment, et la besogne que j'accomplis est celle à laquelle je pense le moins.
— C'est parfait! Vous recevrez prochainement mes notes... je veux dire les notes de mon ami. Inutile d'ajouter que vous les recevrez par une voie anonyme.
— Comme il vous plaira, monsieur le comte. Ces notes sont restées pendant près d'une année
en ma possession.
Sans être absolument compromettantes, elles exhalaient ce parfum d'indépendance auquel jamais nez impérial ne sut s'habituer. On y retrouvait l'esprit du courtisan qui se détend, qui respire, qui se venge.
J'en fis durer la copie assez longtemps, si bien qu'il m'arriva i-nvolonlairement de copier deux fois le même chapitri;.
C'est à cette distraction que je dois de retrouver aujourd'hui le récit assez amusant d'une visite imprévue que l'empereur fit au rédacteur de ces notes, dans la maison de campagne que celui-ci possédait sur les bords de la Seine.
Excusez les fautes du copiste.
Ce jour-là, je savais que l'empereur devait chasser au delà de Poissy, e,i compagnie du prince Eugène et du grand maréchal du palais.
Quelque chose m'avait dit de me trouver chez moi, prêt à lout événement. L'esprit d'aventure de Napoléon m'était connu : il aimait à surprendre son monde, — mais il n'aimait pas à en être pour ses frais de surprise.
Mon pressentiment ne me trompait pas.
Vers onze heures dumatm, trois cavaliers montés sur de superbes chevaux arabes remplissaient de bruil ma petite cour plantée de tilleuls.
C'étaient lempereur, Eugène et Duroc.
— Sire, quel honneur pour moi ! m'écriai-je en accourant ; pouvais-je jamais m'atlendre à un tel excès de faveur !
— C'est bon, c'est bon, dit l'empereur en riant; ne vous hàlez point tant de vous enorgueillir; nous venons ici incognito.
— Incoi^nito, sire?
— En d'autres termes, ce n'est point un front couronné que vous recevez chez vous, c'est un soldat qui vient passer quelques instants avec un ancien camarade.
— Mon bonheur est plus grand alors que je n'osais le rêver.
— Flatteur !
— A propos, dit Duroc, je vous préviens que Sa Majesté, malgré son incognito, est dans d'excellentes dispositions pour déjeuner... et nous aussi.
— Je vais donner les ordres nécessaires, dis-je en m'empressant.
Empressement inutile, car le déjeuner était disposé depuis deux heures.
Lorsque je revins au bout de cinq minutes, ôe fut pour annoncer que Sa Majesté était servie.
— Dites le comte de Poissy, répliqua Napoléon.
— Le comte de Poissy, soit.
— Louis XV faisait ainsi dans ses parties champêtres ; il prenait le nom de la commune sur laquelle il se trouvait.
Et Napoléon était ravi de se modeler sur Louis XV
— Voilà, dit-il en se mettant à table, un repas impromptu dont Méot se ferait honneur ! On ne nous traitait pas ainsi chez madame Guillot, rue de LuUi... vous en souvient-il?
— Comment aurais-je pu l'oublier !
— Notre dîner nous coûtait vingt-cinq sous par tête. Une somme !
— Sire, vous étiez alors simple officier...
— Ajoutez sans traitement.
— El moi, pauvre avocat sans cause, je rédigeais des brochures critico-politiques qui ne faisaient qu'un saut de l'imprimeur chez l'épicier.
— C'était le bon temps ! s'écria Napoléon.
— Je ne suis pas entièrement de l'avis de Votre Majesté, répondis-je.
— C'est que vous avez toujours été un ambitieux! De la part de Napoléon, le reproche élait au moins
étrange; et, à ce qu'il parait, ma figure en témoigna un tel ébahissement, que lui-même ne put s'empêcher d'en rire.
La conversation se continua fort gaiement jusqu'au café.
— Napoléon en prit deux tasses.
— Volney me gronderait, dit-il ; il affirme que c'est là ce qui me tuera.
On se leva de table.
Napoléon voulut jeter un coup d'œil sur le salon; ils'approcha machiualementde quelques inscriptions dont il élait orné.
Je frémis.
— Qu'est-ce que cela? demanda-t-il ; des vers... Sont-ils de vous?
190 HISTOIllE D'UN SOUFFLEUR
— Non, siro, répliquai-je vivement; ce sont des extraits de différents auteurs. Le précédent propriétaire, un original, une espèce de sauvage, qui avait la tête remplie d'un fatras littéraire, les a tracés de sa propre main. Il n'y a rien là qui puisse arrêter l'attention de Votre Majesté.
— Pourquoi donc? dit-il avec son esprit de contradiction accoutumé.
Et s'approchant, il lut :
Exterminez, grands dieux, de la terre où nous sommes Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes.
(voltaire.)
Il faut avouer que Napoléon était mal tombé.
Je me mordis les lèvres.
Il se retourna vers moi et me dit avec le plus grand sérieux :
— ■ Voilà deux vers excellents à appliquer aux exjacobins... et aux rois qui nous font la guerre.
C'était s'en tirer habilement.
Il passa à une autre inscription, un quatrain de Pibrac :
Je ne vois onc prudence avec jeunesse ; Bien commander sans avoir obéi ; Etre fort craint et n'être pas haï ; Être tyran et mourir de vieillesse.
Décidément Napoléon jouait de malheur.
• — Eli ! ch ! il y a du bon dans ce vieux style, murmura-t-il en réprimant sa mauvaise humeur. Il alla plus loin, et lut :
Sur le front des héros les lauriers se flétrissent.