MARIETTE
Ombrages du Palais-Royal, cabinets particuliers de Véry, vous connaissez Mariette!
Vous connaissez Mariette, hommes de trente-cinq ans et de quarante ans, au front dégarni, au carrik opulent, aux bottes à rolroussis !
Mariette, c'est tout dire ; Mariette, la femme qui a compris son temps et que son temps a comprise; Mariette, à (pii il ne sera pas pardonné par ceux qui
l'ont aimée. Tous ceux de ma génération pourraient écrire sa biographie.
Mais derrière ceux de ma généralion, il y a les jeunes gens qui ne connaissent pas Mariette, ou du moins qui la connaissent autrement que nous. Ils l'admirent, éblouis. Et lorsqu'ils contemplent son front si pur, sa bouche encore si fraîche, ses yeux qui ont conservé tout leur éclat, aucun d'eux n'oserait chercher un point noir dans celte existence, une tache sur cette hermine. Braves jeunes gens!
Un d'entre eux, nature loyale et charmante, s'est pris d'amour pour Mariette.
Ce jeune homme, quej'appellerai Saint-Clair, aime Mariette profondément, nuance particulière à notre époque. Un amour profond, c'est un amour capable de toutes les folies.
Saint-Clair aime Mariette sans réserve. II l'aime à en oublier le nœud de sa cravate et la fête de sa mère.
II l'aime au point de se montrer partout en public avec elle, — épanoui, heureux, fier.
Que de fois n'ai-je pas été tenlé de lui crier :
— Mais, malheureux jeune homme!
Et puis je me suis tu, car après tout ce ne sont pas mes affaires.
Laissons faire le temps.
Laissons faire surtout Mariette!
Mariette a été d'abord uu peu étonnéedc cet amour, — quoique ce ne soit pas son habitude de se laisser étonner.
Dans les commencements, elle se surprenait à regarder fixement le tranquille jeune homme, et ce regard, tout parisien, voulait dire :
— Ne scmoque-t-il pas de moi?
Mais ce doute a bien vite fondu devant l'éblouissante sérénité de Saint-Clair.
Et peu à peu Mariette s'est laissé gagner par cet amour absolu.
Pourtant quelque chose en elle, dont elle ne se rend pas compte, tressaille et se révolte par moment. Elle se sent presque froissée par cette affection si superbement aveugle.
En présence de tant de confiance, on l'a entendue murmurer d'une voix frémissante :
— A la fin, c'est trop fort !
Ce quelque chose qui tressaille et s'irrite, c'est la conscience de Mariette.
Dernièrement, Saint-Clair a eu un duel au sujet de Mariette.
Ce n'est que le premier.
lisse promenaient ensemble dans une contre-allée du bois de Boulogne, après avoir quitté leur voiture. Un impertinent, — Russe ou Anglais, — venant à les croiser, jeta un bonjour familier à Mariette.
Sainl-Clair a relevé le bonjour, Saint-Clair a reçu un coup d'épée. Ces jeunes gens ne font rien à demi !
Pendant huit jours, Mariette, installée au chevet de Saint-Clair, l'a soigné avec une sollicitude sans égale. Cependant elle a gardé un sombre silence pendant ces huit jours.
Et le soir que le médecin a déclaré Saint-Clair tout à fait hors de danger, elle est tombée dans une rêverie profonde.
C'est que Mariette écoutait parler sa conscience.
— C'est décidé ! s'est-elle écriée tout à coup en relevant la tête; dès que Saint-Clair sera guéri, je lui avouerai un amant... rien qu'un!
Ici s'arrêtent les notes manuscrites de (^anvallon. Il ne nous reste plus qu'à raconter les événements qui préparèrent les derniers moments du modeste et érudit souffleur.
272 HISTOIRE DTN SOUFFLEUR
Un beau jour, la Comédie-Française reçut deM.le comte de Rémusat Tordre d'avoir à partir immédiatement pour Dresde, où se trouvait l'empereur.
L'empereur, après avoir montré ses soldats aux rois de l'Europe, voulait aussi leur montrer ses comédiens.
Fastueuse impertinence !
Fleury, dans ses Mémoires, a donné quelquesdétails sur la manière dont se fit ce voyage :
« L'ordre de notre départ avait été si prompt, que nous n'eûmes le temps d'écrire à personne, et à peine le temps de faire nos paquets. En vérité, nous avons été menés en vrais régiments qui vont faire une campagne; nous fûmes à l'heure. Tout se trouva
DE LA COMEDIE-FRÂJN'ÇAISE, 273
réglé, d'ailleurs ; on aurait dît que l'intendance militaire avait passé par là. Nous reçûmes chacun trois mille francs pour nos frais de route; ceux qui n'avaient pas de voiture à eux en trouvèrent une à leur porte.
« Le mot d'ordre est : Fouette, cocher! Nous roulons ; et roulent autour de nous, tantôt devant, tantôt derrière, les voitures de mesdames Mars, Emilie Contât, Thénard, Mézerai, Bourgoin — et celles de MM. Vigny, Desprez, Thénard, Michelot, Barbier. Ce sont les courses olympiques ; nous nous croisons, nous nous saluons du mouchoir, nous nous accrochons un peu, mais on ne va pas à la gloire sans quelques avaries. »
Ce n'était là que la troupe de comédie. La troupe detragédie partit quelquesjours plus tard. Chanvallon se trouva être naturellement du voyage ; il en parut fort content.
On arriva à Dresde, où son logement avait été retenu à l'avance, comme celui de tous les autres.
Qu'auraient pensé de celte façon de déplacement les héros du Boman com'ujiie?
Dresde offrait alors un spectacle magnifique, inouï. Dresde regorgeait de souverains, de princes, de puissants. C'était comme une avalanche de couronnes et
d'écussons. Les rues étaient encombrées de carrosses armoriés ; on ne pouvait faire un pas sans se heurter à une altesse.
Nos militaires remplissaient les places, les promenades, les cafés. Us étaient superbes.
Leurs physionomies offraient cette assurance, cette animation que donne le sentiment du triomphe. Le théâtral de leurs uniformes rehaussait encore leur bel air.
L'empereur avait voulu que sa Comédie-Française jouât trois fois par semaine à la cour.
Ces représentations furent éblouissantes; ce fut là qu'on vit ce « parterre de rois » dont nos pères nous ont si souvent parlé avec enthousiasme.
Je ne parlerai pas du succès obtenu par nos comédiens ; ce succès fut relativement modéré ; on com prend que le spectacle était plutôt dans la salle que sur la scène.
Quoique assez indifférent, par profession et par caractère, Chanvallon, à l'une de ces représentations, ne put résister au désir de jeter un coup d'œil dans la salle.
Pendant un entr'acte il sortit de son trou, mais au lieu de se diriger vers le foyer, ainsi qu'il avait l'ha-
bilude de faire, il alla prendre place, discrètemenf, dans un angle de l'orchestre des musiciens.
C'était s[)lcndide en effet !
Après cinq minutes d'admiration, Chanvallon allait se retirer, lorsqu'il fut retenu par quelques propos échangés derrière lui. dans une loge d'avantscène.
C'étaient deux hommes, un haut fonctionnaire saxon et un jeune attaché d'ambassade français qui causaient, sans se douter qu'ils pouvaient être entendus.
Leur entretien n'avait d'ailleurs aucun caractère mystérieux.
Le Saxon se faisait nommer par le Français les spectateurs qui lui étaient inconnus.
— Quel est cet officier supérieur dans la loge d'en face? demanda-t-il.
— A côté de cette jolie dame un peu pâle, (pii agite un éventail noir ? ajouta l'attaché d'and)assade.
— Précisément.
— C'est le général Lafosse, un des plus brillants aides de camp de Sa Majesté Impériale.
— Et cette femme....?
— Est la sienne.
C'étaient ces paroles qui avaient cloué Chanvallonà sa place.
Sa respiration s'était arrêtée.
Il dirigea son regard vers la loge désignée.
Mais alors il so produisit en lui un phénomène qui se manifeste chez les gens trop avides devoir
Il ne vltplus
Ses yeux se troublèrent et s'emplirent d'un brouillard humide.
11 lui fallut quelques secondes avant de recouvrer le plus précieux des sens.
Puis, lorsque la perception lui en fut revenue, il n'eut pas de peine à reconnaître la personne qui avait joué un si grand rôle dans la première moitié de sa vie.
C'était bien elle 1
C'était Louise de la Ville-IIeurtaut , marquise d'Ermel
Clianvallon fut obligé, pour ne pas tomber, de s'appuyer à la balustrade qui séparait les musiciens des spectateurs.
Ce premier moment donné à la faiblesse physique, il reporta son regard sur la loge qui contenait une si grande portion de lui-même.
Il regarda longuement, allentivcment, douloureusement.
Il s'abîma dans un examen plein de souvenirs.
Les années et la maladie avaient marqué leur passage sur les traits de Louise ; mais il lui restait encore la grâce de l'attitude, la noblesse du front.
Elle était vêtue richement, comme toutes les femmes ce soir-là ; les diamants couraient dans ses cheveux, mordillaient ses oreilles, serpentaient sur ses épaules.
A la voir ainsi parée, Clianvallon se rappela les jours où elle était habillée d'une modeste robe d'in- .dienne et où elle se suspendait à son bras pour aller se promener dans les bois deClamart ou de Fleury.
Pour tout le monde, ces jours s'étaient appelés la Terreur; pour Clianvallon seulement ils s'appelaient le Bonheur
Il y avait quelques instants qu'il s'abandonnait à cette contemplation, lorsque Louise sembla tressaillir.
Elle se sentait regardée.
On connaît cetle prédisposition magnétique chez certaines natures délicates à l'excès.
Ce fut d'abord une inquiétude légère, une ombre
fugitive répandue sur son visage, un battement involontaire des paupières.
Elle prit la lorgnette des mains de son mari et commença à chercher à travers la salle.
A plusieurs reprises, Chanvallon, haletant, prêt à se trahir et à lui crier : C'est moi ! Chanvallon sentit passer devant lui l'éclair de son regard sous le verre.
Mais pourquoi ce regard se serait-il abaissé dans un coin de l'orchestre des musiciens ? est-ce que les grandes dames ont l'habitude d'aller chercher là leurs admirateurs?
Pendant ce temps, l'entretien continuait toujours dans la loge à laquelle Chanvallon était adossé.
— Ne trouvez-vous pas, disait le Saxon au Français, que madame Lafosse lorgne beaucoup de notre côté?
— En effet; on croirait qu'elle comprend que nous venons déparier d'elle
— Et de faire son éloge... Son mari lui adresse bien rarement la parole.
— Cette froideur apparente entre époux est depuis quelque temps fort à la mode en France, dit le jeune attaché d'ambassade ; on affecte de ne pas se connaître, d'être étrangers l'un à l'autre ; cela passe pour la suprême distinction.
— Encore quelque importation britannique, sans doute.
— Je le crois. Néanmoins, le ménage Lafosse jouit de la réputation d'un excellent ménage. La générale se conforme scrupuleusement au précepte légal : « La femme doit suivre son mari. » Jamais le plus petit soupçon ne l'a effleurée. De son côté, le général est le meilleur des hommes. Brave et bien en cour, il sera duc au premier jour
• Ce dialogue, dontChanvallon n'avait pas perdu une syllabe, fut interrompu par les trois coups du régisseur annonçant la reprise du spectacle.
Ils ramenèrent le souffleur au sentiment de son devoir.
Après avoir mis toute son âme dans un dernier regard à Louise, Chanvallon regagna son trou en chancelant.
— A présent que je l'ai revue, murmura-t-il, je n'ai plus rien à demander à la vie...
La représentation s'acheva, magnifique, comme elle avait commencé.
Un incident seul apporta quelque confusion à la sortie des spectateurs.
Le flot des robes de satin, des dentelles, des plumes, des pelisses, des broderies d'or et d'argent, fut,
un moment, traversé, au bas de l'escalier, par un groupe d'employés portant un homme dans leurs bras.
— Place ! place ! criaient-ils ; de l'air !.. . il lui faut de l'air... transportons-le au dehors!
— Un médecin ! disaient d'autres voix ; y a-t-il un médecin ici ?
L'émotion fut grande aussitôt.
— Qu'est-ce que c'est? se demanda-t-on de toutes parts.
Interrogé, un des employés répondit:
— C'est le souffleur du théâtre qui vient d'être frappé d'une attaque d'apoplexie.
— Le souffleur !
— Il n'y a rien d'étonnant à cela, dit quelqu'un ; la chaleur de la saison, l'étroit espace où ce pauvre diable était enfermé...
Le général Lafosse et sa femme descendaient en ce moment; ils s'arrêtèrent pour s'informer à leur tour.
Louise tressaiUit et sentit s'éveiller en elle un pressentiment.
Elle s'avança du côté du vestibule où l'on availdéposé le malheureux souffleur.
— Venez, clicre amie, dit Lafosse, ce n'est pas un tableau fait pour une femme.
— N'approchez pas, madame! ajouta un des médecins accourus.
Puis, devinant une question dans son regard anxieux :
— Cet homme vient d'expirer.
— Pauvre Chanvalion I fit un machiniste. Lafosse n'eut que le temps d'entraîner sa femme,
qui se sentait défaillir.
— Chanvalion! murmura-t-il ; j'ai déjà entendu ce nom-là...