‹ ChanvallonChapitre 3 sur 15 · CHÉNIER · texte numérisé non relu

CHÉNIER

— Allons voir le jardin, dit-il.

— Votre Majesté le trouvera bien petit, prononçai-je.

— Je l'agrandirai.

— Cela vous sera peut être difticile, sire.

— Pourquoi?

— Des propriétés voisines... et jalouses...

— Bah ! j'ai bien agrandi la France, j'agrandirai bien peut-être un jardin. Tenez la chose comme faite,

— Grand merci, sire.

— Vous m'avez été utile, et je ne suis pas un ingrat, quoi qu'en disent mes ennemis.

— Vos ennemis! m'écriai-je, quels sont-ils?

— Les royalistes, les républicains.

— Votre Majesté s'en exagère le nombre. N'entend-elle pas partout sur son passage ces cris flatteurs, ces vivats prolongés... ?

— Applaudissements ordonnés par la police, dit Napoléon en haussant les épaules.

— Détrompez-vous, sire.

— Je dois le savoir, monsieur, puisque c'est moi qui paye.

— L'armée est à vous d'esprit et de cœur.

— Un tiers de mes soldats regrette encore Moreau.

— Vous avez du moins vos sénateurs, vos conseillers d'Etat, tous ceux qui doivent leur fortune à Votre Majesté.

— Ils seraient les premiers à me tourner le dos si la fortune me trahissait. Leur fortune? dites-vous. Je leur donne des appointements énormes, c'est vrai, afin qu'ils vivent noblement. Eh bien, j'ai dû forcer la plupart d'entre eux à acheter une voiture. Ils mettent de côtelés trois quarts de leurs revenus dans la crainte d'une révolution.

La conversation devenait difficile à soutenir. Eugène deBeauharnais vint à mon secours.

— Ce bosquet est délicieux, dit-il ; et ces statues...

— Oh ! oh ! ces statues sont un peu avariées, murmurai-je.

— N'importe, elles ont de la grâce, dit Eugène.

— Des ébauches de Coustou.

— Un Jupiter...

— Manchot.

— Un Apollon...

— Boiteux.

— Une Vénus de marbre.

— Avec une tète de plâtre, répliquai-je.

— C'est un Olympe bien endommagé, dit l'empereur en riant ; je me charge de renouveler vos dieux, lors de ma prochaine conquête. . . Ah ! de nouvelles inscriptions! Décidément, c'était la manie de votre prédécesseur.

Lisons encore :

Tous les hommes vivants sont ici-bas esclaves; Main suivant ce qu'ils sont ils diffèrent d'entraves : Les uns les portent d'or et les autres de fer.

(RÉGNIER, satire III.)

— Le choix n'est pas incertain, quand on est le maître, ajouta Napoléon.

Sous un roi citoyen tout citoyen est roi.

(racine fils.)

— Sottise !... Voyons plus loin.

Dieu fit la liberté, l'homme a fait l'esclavage.

(chénier.)

Un seul moment d'erreur ternit vingt ans de gloire.

(le même.)

— Chénier ! Cliénier ! toujours Chénier ! prononça Napoléon avec humeur ; le répertoire du bonhomme est assez restreint.

Je n'avais rien à répondre.

On reprit le chemin de la maison. J'avais fait donner de l'avoine aux arabes. Ils attendaient dans la cour, frémissant, piaffant.

Quelques minutes après, l'empereur montait en selle, m'envoyant un adieu de la main.

Je n'ai connu ni Voltaire ni le grand Frédéric, mais j'ai connu Yestris, et je m'en réjouis autant que je m'en félicite.

Le dieu de la danse, bien qu'il s'exagérât sa valeur, avait une originalité incontestable.

Ses contemporains ne lui ont accordé que des jambes. Moi, je lui ai connu un cœur.

Ce cœur était des plus inflammables ; il battit surtout, vers la quarantième année, pour une jeune Hollandaise appelée mademoiselle Heinel.

Mademoiselle Ileinel était l'élève favorite deVcstris, qui lui avait dévoilé tous les secrets de son arl.

En revanche, il briguait d'elle une récompense, qui lui semblait toute naturelle, et qu'elle se refu-

sait obstinément à lui accorder. D'abord, avec sa suffisance italienne, doublée d'impertinence française, il avait voulu être son amant. Repoussé avec un grand déploiement d'indignation, il se proposa comme mari.

Nouveau refus de mademoiselle Heinel.

Le divin Vestris en demeura plusieurs semaines atterré, — sur une jambe.

Jamais pareille résistance n'était venue le surprendre dans sa carrière triomphale. Aussi son dépit en fut-il réel. 11 n'imita pas ces généraux qui jurent de vaincre ou de mourir : il jura de vaincre, — c'est-à dire d'épouser mademoiselle Heinel.

Et il tint parole.

L'histoire de ce mariage est des plus extravagantes, et l'on pourrait en faire un proverbe à la Carmontelle, intitulé : un Mariage par gourmandise.

Un jour, un laquais, s'annonçant de la part de madame la maréchale de M..., remit à mademoiselle Heinel le billet suivant :

« Ma chère enfant,

« Vous êtes ravissante, et encore ravissante! Je ne cesse de le dire à tout le monde, et je veux le dire à vous-même. J'ai prié Vestris de vous amener demain

à ma petite maison de Bagnolet oîi je donne une fête. C'est dire que vous en serez le premier ornement.

« A demain doue, chère belle.

Page 1