LA MARQUISE, LISETTE
LA .MARQUISE — La tristc ville que la ville tic Spa, et que je fus mal inspirée lorsque j'y vins achever le temps de mon veuvage !
LISETTE. — L'opinion de madame la marquise n'est pas celle de tout le monde.
LA MARQUISE. — Comment cela, Lisette ?
LISETTE, ouvrant un volume. — « Spa, délicieuse ville belge, renommée par la beauté de ses promenades et par les qualités curatives de ses eaux... Spa, séjour des Jeux et des Ris, attire chaque année un grand concours d'étrangers. »
LA MARQUISE. — Tou livre ne sait ce qu'il dit. Je ne comprends pas quel charme on peut goûter dans cette bergerie.
LISETTE. — ïl y a cependant beaucoup de gens qui s'y plaisent.
LA MARQUISE. — Quellcs gcns ?
LISETTE. — Eh ! mais, tous ces jeunes seigneurs venus des différentes cours de l'Europe et qui mènent ici un train d'enfer.
LA MARQUISE. — Sais-tu Ics uoms de quelques-uns d'entre eux?
LISETTE. — Certainement. Le comte de Ricux, M. de Lormel, M, d'Autichamp, le duc de Saint- Genest —
LA MARQUISE. — Lc duc dc Saint-Gcuest?
LISETTE. — Oh! celui-là est cilé comme le plus fou. On ne parle que de lui à la Redoute et <à V Allée de sept heures- Il n'est pas dc jour qu'il ne s'affiche en parties galantes et en paris extravagants.
LA MAUQUisE. — Comment est-il de sa personne?
LISETTE. — Un charmant cavalier, à ce qu'on dit. Madame la marquise doit l'avoir vu passer sous ses fenêtres.
L.v MARQUISE. — Il u'cst pas déccut pour une veuve de se montrer fréquemment à la croisée.
LISETTE. — Une veuve comme madame la marquise, soit, car j'en ai vu d'autres. Mais madame la marquise s'exagère plus que personne les obligations du veuvage, et c'est surtout parce qu'elle ne veut pas se distraire que la ville lui semble manquer de distractions.
LA MARQUISE. — Tu as peut-étrc raison, Lisette.
LISETTE. — Car enfin tout est spectacle à Spa , et même sans sortir de cet hôtel
LA MARQUISE. — Ah! oui, parlous de cet hôtel... de l'hôtel d'Orange, qu'onm'avait indiqué comme un logis convenable, et dont j'ai loué le premier étage. Tu conviendras qu'on ne saurait voir une société plus mêlée que celle qui semble s'y être donné rendez-vous. Par exemple, cette demoiselle qui habite au-dessus de moi, et qui reçoit tant de monde —
LISETTE. — mademoiselle Fideline?
LA MARQUISE. — Ail! c'cst Fidcline qu'elle s'appelle ? Un nom de théâtre sans doute.
22 i HISTOIRE D'UN SOUFFLEUR
LISETTE — Je crois Cil effet qu'elle est un peu actrice, mais ses plus grands succès ne sont pas à la scène. Elle fait la pluie et le beau temps à Spa; on ne jure que par Fidelinc ; les bouquets, les cadeaux se succèdent chez elle toute la journée.
LA MAr.QuisE. — Sans compter les visites. Quel contraste avec ma solitude ! Ah ! comme je regrette Paris, ses plaisirs de bon ton, et les amis que j'y ai laissés ! — A propos de mes amis, Lisette !
LISETTE. — Madame?
LA MARQUISE. — Es-tu bien sûre d'avoir mis Vautre jour ma lettre à la poste ?
LISETTE. — Quelle lettre, madame?
LA MARQUISE. — Ne dirait-ou pas que j'en écris nar vingtaines ? La lettre que je t'ai donnée il y a quinze jours pour le baron de Liversan.
LISETTE. — Certes, madame. Je vois encore l'adresse : « A monsieur, monsieur le baron de Liversan, quai des Théatins, numéro quatre, à Paris. » Rassurez-vous, je l'ai portée mci-nième au bureau.
LA MARQUISE. — Il cst bien singulier alors ([uc Ic baron ne soit pas arrivé, ou du moins qu'il ne m'ait pas répondu. Ci"oiiais-tu, Lisette, que je l'engageais à venir me rejoindre ici?
LISETTE. — En vérité, madame 1
LA MAi^QuisE. — Tout tlc bon. Tu sais que le baron est un peu mon cousin..?
LISETTE. — Et beaucoup votre adorateur.
LA MARQUISE. — Acloratcur fjui ne demanderait pas mieux que de se transformer en mari. C'est pourquoi je ne comprends rien à es retard. Il ne faut pas quinze jours pour aller de Paris à Spa.
LISETTE. — La lettre de madame la marquise n'était peut-être pas conçue en termes assez... encourageants.
LA MARQUISE. — Jugcs-en toi-mêmc, elle ne contenait que ces mots: « Venez, je m^ ennuie ! »
LISETTE. — Ah ! madame, que cela est bien trouvé Venez-, je m'ennuie ! On ne saurait dire tant de choses en si peu de mots. Cela ose tout et cela n'engage à rien. Voilà la véritable éloquence. Ce Venez, je m'ennuie ! vaut son pesant d'or.
LA MARQUISE. — Tu cs follc, Lisette.
LISETTE. — Non, non, madame la marquise. Je sens tout le prix de Venez, je m'ennuie ! et je veux m'en servir à l'occasion.
LA MARQUISE. Fiuis, tC (lis-jc.
LISETTE. — Et M. le baron de Liversan a pu résister à ce Venez, je m'ennuie!
LA MARQUISE. — Tu le vois, hélas '
LISETTE. — Cela est impossible, madame. Le baron doit être en route à l'heure où nous parlons.
LA MARQUISE. — No cherche pas à me consoler, Lisette. Le baron est infidèle, je le sens bien.
LISETTE. — Et moi, madame, quelque chose me dit.... [On entend un coup de sonnette au dehors.)
LA MARQUISE. — On a souné, Lisette!
LISETTE. — Croyez-vous, madame?
LA MARQUISE.- — J'en suis sûre.... Mais va donc vite!... Si c'était ...? [Lisette sort.)
LISETTE, du dehors, à quelqu'un qu on ne voit pas. — Mademoiselle Fideline? Non, monsieur, ce n'est pas ici, c'est l'étage au-dessus. [Bruit d^une porte quon ferme. Lisette rentre. A la marquise.) Eii bien , madame, vous avez entendu ?
LA MARQUISE. — Oui, Lisctte. Encore une visite pour mademoiselle Fideline!
LISETTE. — Il n'y a pas d'heure que cela ne se renouvelle, et cette méprise d'élagc amène h votre porte un essaim de godelureaux. Je passe mon temps à leur répondre : « Mademoiselle Fideline? Ce n'est pas ici, c'est plus haut. » Je ne sais plus si je suis une femme ou une perruche.
LA MARQUISE. — Cela est impatientant, à la fin. Je
suis outrée. Il faut que ce manège cesse, Lisette, entends-tu? il le faut.
LISETTE. — Je ne demande pas mieux, mais jtar quel moyen?
LA MARQUISE. — Ecoutc-moi, j'ai une idée.
LISETTE. — J'écoute , madame la marquise.
LA MARQUISE. — La prochaine fois que quelqu'un sonnera pour demander Fideline, tu répondras: C'est ici.
LISETTE. — Oh ! madame !
LA MARQUISE. — Et tu feras entrer.
LISETTE. — Y pensez-vous?
LA MARQUISE. — Puis tu viendras m'avertir.
LISETTE. — Quoi I madame la marquise voudrait...?
LA MARQUISE. — Je vcux iTic distraire.
LISETTE — Mais pourtant...
LA MARQUISE — Je VCUX être Fideline pendant dix minutes, un quart d'heure, une heure... pendant tout le temps qu'il me plaira'.
LISETTE. — Réfléchissez...
LA ïiARQuisE. — Je veux savoir ce que l'on peut dire à ces créatures.
LISETTE. — Je m'en doute bien.
LA MARQUISE. — C'est que tu es plus avancée que moi.
LISETTE. — Je ne reconnais plus madame la marquise. Une semblable témérité!...
LA MAUQUisE. — C'est la faute au baron. Je suis furieuse contre lui... Tu feras ce que je t'ai dit, Lisette. {Elle rentre chez- elle. )