S() CHAPELAIN
Sa Majesté y logeoit. M. Dumolz, garde des meubles de la couronne, eut ordre de meubler cet appartement; ce qu'il fit avec une propreté (1) et même une magnificence qui marquoient l'amour qu'il a pour les belles-lettres et ceux qui en font profession. »
Pour que le local fût habitable et convenablement adapté à sa destination nouvelle, bien d'autres choses étaient nécessaires. Colbert, agissant au nom du roi, va pourvoir à tout. D'abord, le ministre assure la régularité des séances : c'était l'essentiel et ce qui pressait le plus. Ces pauvres assemblées, si nous en croyons Perrault, étaient tout aussi boiteuses en 1672 qu'en 163A. Les plaintes de Chapelain n'avaient pu avoir raison des académiciens négligents, et, avec le temps, le mal n'avait fait que s'aggraver.
f< M. Colbert, continue Perrault, ayant observé que les assemblées de l'Académie ne se faisoient pas avec la régularité nécessaire pour avancer le travail du Dictionnaire, dont on s'occupoit depuis quarante ans, y établit l'ordre que je vais dire. 11 n'y avoit point d'heure réglée à laquelle l'assemblée dût commencer ses séances (2), ni à laquelle elle dût finir. Les uns venoient de bonne heure, les autres fort tard; les uns y entroient lorsque les autres commençoient à en sortir et, quelquefois, tout le temps se passoit à dire des nouvelles. Il fut résolu qu'elle commenceroit à trois heures sonnantes, et qu'elle finiroit lorsque cinq heures sonneroient.
(1) Dans le sens d'élégance.
(2) Perrault exagère. L'article 17 des statuts fixait deitx heures.
(( Pour l'exécution exacte de ce règlement, M. Colbert fit donner une pendule à l'Académie, avec ordre au sieur Thuret, horloger, de la conduire et de l'entretenir. Ce ministre, voulant bien entrer dans les plus petits détails, fit donner un registre courant de maroquin (1), où le secrétaire écrivoit toutes les délibérations de la Compagnie, des écritoires, des flambeaux, de la cire, du bois, et il établit des gages à une des morte-payes (2) du Louvre, pour ouvrir, fermer et nettoyer les salles où la Compagnie s'assemble, et pour en être comme l'huissier et le concierge. »
C'est à cette même année 1672, et à Colbert que remonte l'usage de distribuer aux académiciens des jetons de présence. Perrault a là-dessus d'intéressantes particularités, racontées avec bien de la malice, sous un air de bonhomie apparente. Certains détails font songer à cet académicien qui, un jour, dit-on, s^adjugea tous les jetons, parce qu'il était tout seul. La chose est plaisante, mais n'a rien d'insolite : d'après une vieille coutume, qui datait de 1072, les membres présents se partageaient entre eux les jetons des absents. « Afin d'engager les académiciens à être plus assidus aux assemblées, écrit Perrault, il établit qu'il leur seroit donné quarante jetons par chaque jour qu'ils s'assembleroient, afin qu'il y en
(1) Nous avons vu ce registre de 1«72, aux archives de l'Académie française. M. Pingard, clief du secrétariat de l'Institut, a eu l'obligoance de nous le montrer.
(2) « Soldat que le roi paye en tout temps et qu'il entretient dans les garnisons. » Richelet fait le mot masculin : « C'est un morte-paye. »
eût un pour chacun en cas qu'ils s'y trouvassent tous (ce qui jamais n'est arrivé), ou plutôt pour être partagés entre ceux qui s'y trouveroient. »
Seulement, Golbert eut un instant certains scrupules : il craignit que cette espèce de salaire ne suscitât toutes sortes de brigues. Cependant, après quelques hésitations, il maintint la mesure qui, en définitive, était utile et produisit des résultats excellents. L'usage subsiste encore aujourd'hui, mais sous une forme différente.
L'arrêté du 23 janvier 1803 a remplacé les jetons de présence par une indemnité régulière, assez faible pour ne pas être un traitement, et assez élevée cependant pour être une compensation convenable. Cette disposition répondait parfaitement aux intentions du fondateur de l'Académie. Richelieu, remarque M, Paul Mesnard, ne paya pas les membres de l'institution nouvelle. « 11 était certainement assez généreux pour doter richement une institution dont il se faisait honneur ; il le fut plus encore en ménageant son indépendance par un respect si délicat (1). '> L'arrêté de 1803 est ainsi conçu : « L'Institut recevra annuellement du trésor public 1500 francs pour chacun de ses membres. »
Depuis cette époque, chaque membre des cinq académies reçoit une indemnité annuelle de 1200 francs. Les 300 francs nécessaires pour compléter la somme de 1500 francs sont réservés. Ils forment un fonds spécial destiné à une indemnité mensuelle de 25 francs pour
(1) P. Mesnard; Histoire de l'Académie française^ p, 10.
droit de présence. Mais ici l'indemnité varie : elle est plus ou moins élevée, selon qu'on a assisté ou manqué plus souvent aux séances.
A l'Académie française, les choses sont disposées un peu autrement. Comme c'est d'elle que nous nous occupons surtout, disons ce qui s'y passe. Ces détails ont certaine sécheresse; mais comme ils sont généralement ignorés, peut-être ne sera-t-on pas fâché de mieux connaître le mécanisme de cette grande institution.
Les membres de l'Académie française, comme tous les autres membres de l'Institut, ont droit à leur indemnité annuelle de 1200 francs. Mais sur cette somme, ils ne reçoivent que 1000 francs. Chacun des Quarante en abandonne 200 ; ce qui forme un fonds annuel de 8000 fr., réparti entre les quatre membres les plus âgés et les quatre membres les plus anciens. Cette attribution est récente ; elle date de quelques années seulement. Auparavant, les huit pensions de 1000 francs étaient attribuées aux plus âgés des académiciens. Nous n'avons pas besoin de le dire, l'acceptation de cette modeste pension dépend beaucoup de la situation de chacun. Il arrive souvent que tel ou tel académicien, qui, par son âge ou son ancienneté, y aurait droit, y renonce. Elle profite alors à un autre.
Les membres de l'Académie française ont chacun 25 francs par mois pour droit de présence. Cette petite allocation représente bien tout à fait \e jeton d'autrefois. A la fin du mois, selon qu'ils ont été plus ou moins assidus, les uns reçoivent un peu plus, les autres un peu
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moins. Ce qui aurait dû revenir aux absents est partagé entre les académiciens qui, ce jour-là, ont été présents à la séance.
Mais, quand un membre vient à mourir, l'allocation mensuelle de 25 francs devient libre et demeure dans les fonds de l'Académie. Elle n'entre plus en compte, pour être partagée entre les membres présents.
Les choses demeurent ainsi, non jusqu'à l'élection du successeur, mais jusqu'à ce qu'il soit reçu. Un exemple fera mieux comprendre l'affaire. M. de Vogiié a été nommé au mois de novembre 1888, en remplacement de M. Nisard, mort au mois de mars de la même année. D'abord, du mois de mars au mois de novembre, les droits de présence du membre défunt sont entrés dans les fonds de l'Académie. Ensuite, M. de Vogiié n'a pas touché ses droits de présence à partir du jour de son élection, novembre 1888; mais seulement à partir de sa réception, le 6 juin 1889.
Il n'en est pas de même pour l'indemnité de 1200 fr., allouée à chaque membre de l'Institut. Celle-là se perçoit à dater du jour de l'élection.
On le voit, il reste quelque chose de l'ancien usage; nous en avons la trace dans ce qui se pratique encore aujom'd'hui.
« M. Colbert, continue Perrault, projeta de faire donner un demi-louis d'or à chacun des présens; mais il fit réflexion que cette libéralité pourroit faire tort à l'Académie, parce que cette distribution iroit à huit ou neuf cens livres par an, ce qui seroit regardé comme un bon
bénéfice, que les grands de la cour solliciteroient et feroient avoir à leurs aumôniers, aux précepteurs de leurs en fan s et même à leurs valets de chambre.
'< Cette réflexion le fit même hésiter pour les jetons; mais ayant considéré que la rétribution étoit fort modique, et qu'elle seroit un merveilleux aiguillon pour exciter, ou du moins pour déterminer les académiciens à assister aux assemblées, il se détermina à faire cette gratification à la Compagnie. » Perrault ajoute malicieusement : u On lui doit en partie l'achèvement du Dictionnaire; car, depuis ce rétablissement, on a plus et mieux travaillé dix fois qu'on n'avoit fait jusqu'alors. »
Enfin, pour terminer ces détails sur les jetons de présence, un petit trait de persiflage à l'adresse des confrères plus cupides que délicats. « Pour empêcher qu'on ne donnât des jetons à ceux qui vif ndroient après l'heure sonnée, continue le malin narrateur, ce qui commençoit à se pratiquer par une espèce d'honnêteté qu'on avoit les uns pour les autres, et qui eût anéanti tout le fruit qu'on en pouvoit attendre, je n'entrai exprès deux ou trois fois, qu'un moment après l'heure sonnée; on voulut me mettre sur la feuille pour participer aux jetons : je ne le souflVis point, afin qu'étant établi qu'on ne me faisoit point de grâce, lorsque j'arrivois à l'heure sonnée, personne ne s'en plaignît, si on en usoit de même à son égard (1). »
Ch. Perrault avait été reçu à l'Académie fiançaise le 23 novembre 1671. Commensal et familier de Colbert,
(1) Ch. Perrault, Mémoires, p. 129 et suiv. 1 vol. in-12, Avi- ^no», 1759.
comme Cerisy l'avait été de Seguier, l'aimable auteur des Contes n'est certainement pas étranger à ces diverses innovations. C'est lui, il le raconte aussi dans ses Mémoires^ qui fit changer le mode d'élection alors en usage à l'Académie. Avant lui, la nomination se faisait à haute voix, à main levée, comme nous dirions aujourd'hui. Perrault fit décider que désormais les nominations se feraient par scrutins et par billets. « On crut, dit-il, que cette pensée ne venoit pas de moi seulement; mais qu'elle pouvoit m' avoir été inspirée par M. Colbert, ou du moins qu'il l'avoit approuvée, et l'on demeura d'accord de prendre cette voie à l'avenir : ce qui a été exécuté. »
Perrault se flatte encore un peu ici : il s'agit moins, en cette circonstance, d'une innovation que d'un retour à l'ancien règlement de 1634. L'article X des statuts avait réglé que toute élection se ferait par scrutin et non de vive voix. « La Compagnie, y est-il dit, ne pourra recevoir ni destituer un académicien, si elle n'est assemblée au nombre de vingt pour le moins, lesquels donneront leur avis par des ballottes, dont chacun des académiciens aura une blanche et une noire; et, lorsqu'il s'agira de la réception, il faudra que le nombre des blanches passe de quatre celui des noires. »
Nous devons à Perrault une autre innovation, réelle celle-là, et qui s'est maintenue depuis lors : nous voulons parler de la publicité des séances de réception. En 16ZiO, date de la nomination de Patru, il avait été décidé que chaque nouvel académicien prononcerait un discours,
Le motif de cette décision était que la harangue du célèbre avocat avait charmé tous les confrères, et qu'on voulait goûter le même plaisir à chaque admission nouvelle. Mais ces séances demeuraient privées; seuls, les académiciens avaient le droit d'y assister.
Un autre succès oratoire fit ouvrir au public les portes de l'Académie. Depuis cette époque, l'usage a persisté; et l'on sait avec quelle ardeur on s'agite aujourd'hui, on se passionne et on intrigue pour obtenir une méchante place à l'Académie, un jour de réception. Les autres sections de l'Institut, académies des Sciences, des Inscriptions, etc., n'ont pas de ces brillantes solennités. Seule, l'Académie française a gardé l'habitude de louer publiquement l'académicien qu'elle a perdu et celui qui le remplace. Ce n'a pas toujours été chose agréable ou commode pour le récipiendaire ou le directeur; mais, en somme, on cite bien peu de séances, même celles qui excitaient le plus la curiosité et provoquaient le plus d'appréhensions, d'où on ne se soit tiré heureusement de part et d'autre, à force de tact, d'esprit, de talent et de courtoisie.
Ces joutes oratoires, auxquelles nous devons les discours de réception de Bossuet, de Fénelon, de La Bruyère, de BulTon et de bien d'autres, remontent à Perrault, homme d'esprit et de savoir, d'humeur fort indépendante, et qui joyeusement suscita la grosse querelle des anciens et des modernes. « Le jour de ma réception, raconte-t-il, je fis une harangue dont la Compagnie témoigna être satisfaite, et j'eus lieu de croire que ses louanges furent sincères. Je leur dis alors
que mon discours leur ayant fait plaisir, il auroit fait plaisir à toute la terre, si elle avoit pu m'entendre; qu'il me sembloit qu'il ne seroit pas mal à propos que l'Académie ouvrît ses portes aux jours de réception, et qu'elle se fît voir dans ces sortes de cérémonies, lorsqu'elle est parée, de même qu'il est très bon qu'elle les ferme lorsqu'elle travaille à son Dictionnaire, parce que le public n'est pas capable de connoître les beautés de ce travail qui ne se peut faire sans disputes, et môme quelquefois sans chaleur (1). »
lAvis parut sage, dit Perrault, et tout le monde l'approuva, parce qu'on le crut inspiré aussi par Colbert. (( Il n'y eut, ajoute Perrault, que M. Chapelain, rigide observateur des coutumes anciennes, qui s'y opposa quelque temps, prétendant qu'il ne falloit rien innover : mais il ne fut suivi de personne. »
En vérité, comme c'est bien là Chapelain ! Il est peint en deux mots, et n'eussions-nous trouvé que ce trait sur le « rigide observateur des coutumes anciennes », nous n'aurions pas voulu pour beaucoup négliger ce passage de Perrault.
Qu'on nous permette aussi de relever un autre détail. Il regarde un homme, d'esprit souple et délié comme Perrault, tour à tour solide et enjoué, dont nous nous sommes occupé autrefois, et que nous retrouvons ici avec plaisir, comme on revoit une vieille connaissance. Nous voulons parler de cette séance mémorable du 12 jan-
(1) Perrault, Mémoires, p. 129.
vier 1673, où Fléchier fut reçu en même temps que Racine et l'abbé Gallois. Les honneurs de la séance fuient pour le panégyriste de Turenne, dont le discours fut « infiniment applaudi » ; tandis que le grand poète, déconcerté peut-être à la vue du public, « ne fit que balbutier en prononçant son discours ». Perrault ne parle ni de Racine, ni de Gallois. En ce qui concerne Fléchier, il confirme les détails que nous avons donnés ailleurs (1). « Le premier qui fut reçu après moi, écrit Perrault avec une expression visible de contentement, fut M. l'abbé Fléchier, évêque de Nîmes. Il y eut une foule de monde, et de beau monde, à sa réception, et le public témoigna une extrême joie de ce nouvel établissement (2). »
Pellisson nous a raconté avec le charme qui lui est propre, comment se tinrent à l'hôtel Seguier les premières séances de l'Académie française. Le tableau est tracé avec une aimable simpUcilé, avec un naturel parfait et qui touche à la grâce, tant il est exquis. Fénelon avait raison de tout louer dans cette Histoire : « le style noble et léger de l'auteur, l'agréable variété de son récit et le doux tissu de ses narrations. » — « Tout le monde, disait Fénelon, y a lu avec plaisir la naissance de l'Académie. Chacun, pendant cette lecture, croit être dans la maison de M. Conrart, qui en fut comme le berceau (H). » Vous croiriez être aussi dans la maison de
(1) Voy. la Jeunesse de Fléchier I \o\. II, 12 et suiv.
(2) Perrault, Métnuires, p. 129,
(3) Fénelon; Discours de réception, prononcé le 31 mars 1093.
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« M. Seguier, » en lisant ce que Pellisson dit des assemblées de l'Académie à cette époque. « Elles se font en hiver dans la salle haute, nous dit l'historien; en été, dans la salle basse de l'hôtel Seguier, et sans beaucoup de cérémonie. On s'assied autour d'une table; le directeur est du côté de la cheminée; le chancelier (1) et le secrétaire sont à ses côtés, et tous les autres comme la fortune ou la simple civilité les range. Le directeur préside. Le secrétaire tient le registre. Ce registre se tenoil autrefois fort exactement, jour par jour; mais aujourd'hui que le travail du Dictionnaire est la seule occupation de l'Académie, on n'en tient point que des assemblées, où il arrive quelque chose d'extraordinaire et d'important. »
Si le protecteur est présent, les choses se passent un peu différemment. « Quand le protecteur s'y trouve, continue Pellisson, il se met à la place du directeur, lequel, avec les deux autres ofliciers, est à sa main gauche. 11 recueille les voix et prononce les délibérations comme feroit le directeur lui-même. Le Cardinal n'y entra jamais; mais M. le Chancelier y assiste souvent et fait tout ce que je viens de dire (2). »
Ces anciens registres de Conrart, tenus <( autrefois fort exactement, jour par jour », nous ne les avons plus. Ceux que nous possédons encore commencent seulement à l'année 1672. C'est bien dommage que les procès verbaux du premier secrétaire de l'Académie aient disparu.
(1) Le chancelier de l'Académie.
(2) Pellisson; I, 70.
On sait l'éloge que Pellisson en a Aiit et le parti qu'il avoue modestement en avoir tiré. « Dès lors, nous dit-il de Conrart, il commença à écrire ce qui se passoit dans les assemblées et à tenir ces registres, d'où j'ai tiré la meilleure et la plus grande partie de cette Relation. Ils commencent au 13 mars 1634 (1). »
Ce n'est pas dans le simple passage de l'hôtel Seguiei' au Louvre, que ces précieuses archives ont été égarées. Il est bien plus probable que les premiers registres de l'Académie ont péri pendant la tourmente révolutionnaire (2), au milieu de ces scènes de désordre, de pillage et de vandalisme, fortement décrites par M. Mesnard. Le tableau de l'existence de l'Académie dans ces mauvais jours est lamentable, tracé avec éloquence et un véritable accent de douleur. Nous plaçons ici ce triste et beau récit : après l'avoir lu, on devine ce qu'ont pu devenir les registres que Pellisson avait eus entre les mains, qu'il cite sans cesse, et qu'on ne retrouve plus nulle part.
(' Les quelques membres présents à Paris, raconte M. Paul Mesnard, et ayant conservé un peu de liberté, continuaient de se réunir dans le courant de 1793. En l'absence de Marmontel, Morellet (3), alors directeur, se trouvait chargé de ses fonctions. Il n'était point sans péril, dans un tel moment, d'être le premier oflicier d'une compagnie suspecte, dont la ruine était résolue comme
(2) Morellet, clans l'inventaire que nous donnons plus loiil, parle de trois volumes de proc^ès-verhaux sauves par lui en 1793.
(3) Mort à Paris, le 12 janvier 1819.
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une exécution patriotique. Depuis deux mois, Morellct avait accepté ce fardeau, qu'il porta jusqu'au bout avec un dévoùment et un courage dignes de son noble cœur. Ce fut à lui, dans ces jours de proscription barbare et de dévastation, que la compagnie dut la conservation de ses titres. Son pieux larcin, comme il l'appelle, a été raconté par lui-même dans ses Mémoires (1), et aussi dans une relation spéciale qu'il lut en 1805, à la seconde classe de l'Institut. »
Au mois de juillet 1793, un décret abolit tous les signes de la royauté. Quelques énergumènes, quelquesuns de ces fous furieux qui se retrouvent toujours aux époques de révolution, et dont on a pu voir à l'œuvre les stupides successeurs, il y a une vingtaine d'années, s'acliarnèrent contre nos monuments, contre la façade de nos édifices, regardant comme un exploit de détruire tous les vestiges du régime précédent. <( On mutila les boiseries du Louvre, nous dit M. Mesnard, les tapisseries semées de fleurs de lis furent arrachées, on barbouilla les toiles de Lebrun et de lligaud, qui décoraient la salle de l'Académie des inscriptions, n
L'Académie française pouvait s'attendre à de pareils excès et à de semblables scènes de pillage. Tout ce qu'elle possédait, les portraits de ses anciens membres, ses registres, ses titres, ses manuscrits, étaient menacés de la môme destruction. « Morellet, dans ce péril, continue M. Mesnard, ne perdit pas le sang-froid; il fit trans-
(I) i vol. ia-30. Paris. 1922.
ET NOS DLUX mCMlÈRES ACADÉMIES 09
porter les portraits dans une des tribunes de la salle des assemblées publiques (l), la ferma et en emporta la clef.
« Quelques jours après, eut lieu la dernière réunion (5 août 1793). Morellet, dernier directeur, Yicq-d'Azyr, dernier chancelier, et le petit nombre d'académiciens qui se trouvaient avec eux : Ducis, Bréquigny, La Harpe, résolurent d'interrompre leurs assemblées. Morellet emporta chez lui l'acte authentique de la fondation, et les registres où restaient consignées les délibérations de la compagnie, ses règlements, l'historique de ses réunions et de ses relations immédiates avec le souverain.
« Il était temps de mettre en sûreté ces archives domestiques que l'Académie devait plus tard retrouver. Le décret de suppression ne devait plus se faire attendre que trois jours. Le 8 août 1793, Grégoire (2), au nom du comité d'instruction publique, fit à la Convention un
rapport sur les académies Son rapport représentait
les académies comme inutiles, et concluait à leur suppression. On adopta l'article 1" du projet de décret qui était ainsi conçu : « Toutes les académies et sociétés litté^ « raires, patentées par la nation, sont supprimées (3). »
Morellet, dans ses Mémoires, donne la liste détaillée de tous les documents qu'il sauva de la destruction. « A la dernière séance du mois de juin 1793, écrit-il, j'avais été fait directeur et Vicq d'Azyr (/i) chancelier. On annon-
(1) C'était ce que nous appelons aujourd'hui la galerie d'Apollon.
(2) Mort à Paris, le 28 avril 1831.
(3) P. Mesnard; p. 171.
(4) Mort à Paris, le 20 juin l79/i.
JUO CUAPELAIN
çait dès lors la suppression de tous les corps littéraires, parmi lesquels l'Académie française était, sans contredit, celui que les barbares avaient le plus en horreur. »
L'abbé Morellet ne perdit pas de temps, et prit ses mesures en vue d'une prochaine suppression. « Je sauvai ainsi, continue-t-il, douze volumes in-folio, c'est-à-dire : 1° Un portefeuille contenant les titres de l'Académie, entre autres les lettres patentes de son établissement en 1635; divers papiers et titres, tels que ceux des fondations de prix entre ses mains et plusieurs autres pièces;
« 2° Cinq volumes des registres de présence de 1673 à 1793;
« 3" Trois volumes des registres proprement dits, formés des procès-verbaux de chaque séance;
« h" Un volume manuscrit des remarques de l'Académie sur la traduction de Quinte-Gurce par Vaugelas;
(( 5» La copie de la nouvelle édition du Dictionnaire.
« J'ai depuis replacé tous ces monumens dans la bibliothèque de l'Institut (l).-»
En 1805, les irois volumes de procès- verbaux, sauvés par Morellet, existaient encore. Il n'en reste que deux aujourd'hui. Le troisième, qui renfermait les procès-verbaux de Conrart, l'histoire des quarante premières années de l'Académie, se sera égaré peut-être en 1806, à l'époque de la translation, lorsqu'on quitta le Louvre pour l'ancien collège Mazarin, où l'Institut se trouve encore maintenant. Morellet avait réussi à sauver les
(l) Mémoires de l'abbé Murcllcl; vol. I, hZO.
archives de l'Académie française. Quel dommage que nous n'ayons plus l'un des documents les plus importants, ces registres de Conrart, tenus avec tant de soin, et d'où Pellisson a tiré de précieux renseignements pour son histoire! Quel dommage qu'ils aient disparu, peu importe la cause, égarés par la négligence ou emportés dans le commun naufrage!
CIIAPIÏPE V
Académie et académiciens jugés par Balzac et Chapelain. — Nicolas Bourbon. — Démêlé entre Bois-Robert et Vaugelas, 1G38. — Voiture, obligé d'assister aux séances de l'Académie.
• — Querelle de Gombervillc et de La Mothe-lc-Vayer. Celui-ci jugé par Balzac. — Une séance do réception en 16/|0. — Candidatures malheureuses. •— Autres portraits d'académiciens,
De tout temps, paraît-il, il fut de mode de railler l'Académie, ses choix, ses travaux, son institution môme, sauf ensuite, comme Mainard, à demander de faire partie d'une compagnie tant décriée. Le travers n'est pas nouveau, on le voit; ce doit être affaire de tradition nationale ou domestique, habitude de critiquer ce qu'on a chez soi, pour admirer ce que font les autres. Soyons franc : le gros public, les profanes, ne sont pas les seuls à médire de l'Académie, à décocher des épigrammes contre elle ou ses membres. Alors, comme aujourd'hui d'ailleurs, les traits plaisants ou moqueurs ne sont pas toujours partis de mains étrangères.
De bonne heure, Chapelain est obligé de défendre l'Académie contre la mauvaise opinion, les railleries et les dédains de Balzac. « Pour la dernière Académie (1),
(I) L'Académie fondée dernièrement, sans doute, et non la dernière séance de l'Académie.
lOi CDAPELAIN
lui 6ciit-il en 103/1, sans vous la prétendre faire aimer, je vous assurerai qu'elle n'est pas si étrange qu'on vous la fait, et qu'il a suffi que ce fût une nouveauté pour soulever force monde contre elle. Si néanmoins il eût été en ma liberté d'en être ou de n'en pas être, je vous avoue que je m'en fusse dispensé, et que, sans la mépriser, toutes les fois que je me pourrai donner le ^emps qu'il faut par considération que je lui donne, je le ferai assurément, car je suis le plus accablé des hommes. Cela demeurera entre nous, s'il vons plaît (1). »
Chapelain avait accepté pour plaire au Cardinal, dont il recevait pension : c'est ce qu'il faut entendre, quand il dit à Balzac, en froid avec l'Eminence, qu'il eût refusé, s'il avait été en sa « liberté » d'être de l'Académie ou de n'en être pas.
L'ermite d'Angoulême réparait aussitôt, ou du moins faisait semblant de réparer toutes ces médisances. Il envoyait une lettre d'excuse, dont le tour hyperbolique décèle manifestement l'ironie. Ces grandes promesses, ce brillant avenir ne pouvaient regarder une société à peine naissante, et qui alors en était seulement à ses débuts. « Je vous crie merci de ma trop grande crédulité, répond Balzac. Pardonnez-moi mes craintes et mes alarmes (2). Je redoute toute sorte de joug, et la tyrannie me fait peur dans l'histoire même d'Athènes et de Syracuse. J'avois été mal informé de l'état de votre Académie.
(1) Lettre à Balzac, novcml)re 1634; I, 83.
(2) Voy. plus haut, p. 25, la lettre de Balzac, du mois d'avril lG3/i.
Sans cloute, la peinture qu'on m'en avoit envoyée n'avoit pas été tirée après le naturel. Vous m'avez fait plaisir de me détromper, et je vois bien que cette nouvelle Société fera honneur à la France, donnera de la jalousie à l'Italie ; et, si je suis bon tireur d'horoscope, elle sera bientôt l'oracle de toute l'Europe civilisée (l). »
Dans la même lettre, il critiquait, mais avec la dernière irrévérence, les choix qui venaient d'être faits. On ne peut traiter avec plus de hauteur et de mépris, bafouer davantage les confrères qui viennent de vous être donnés. « .Te suis très aise, ajoute-t-il, que M. le garde des sceaux (2) et M. Servien en aient voulu être; mais je voudrois que quelques autres qu'on m'a nommés n'en fussent pas, ou, pour le moins, qu'ils n'y eussent point de voix délibérative. Ce seroit assez qu'ils se contentassent de donner des sièges, et de fermer et ouvrir les portes.
« Ils peuvent être de TAcadémie, mais en qualité de bedeaux ou de frères-lais. Il faut qu'ils fassent partie de votre corps, comme les huissiers font partie du parlement. Mais peut-être que j'ai été encore trompé par la seconde nouvelle, et que ceux qu'on m'a nommés n'ont point reçu l'honneur qu'on m'a dit. Il y a de l'apparence que vous savez mieux choisir. En tout cas, je vous prie qu'il y ait deux ordres d'académiciens, et souvenez-vous, à la première séance, de séparer les patrices d'avec le peuple. »
(1) Œuvres complètes de Balzac, I, 728. — Lettre avec la date fausse du 30 septembre 1636, au lieu de : novembre 1634.
(2) Seguier; mais, en lG3/i, Seguiei* n'était pas encore de l'Académie. 11 en fut un mois après, le 8 janvier 1C35. — Pour Servien, il avait été admis au mois de mars 1G34.
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Joli compliment pour ceux qui étaient ainsi relégu(;s parmi les valets et les bedeaux! Leurs noms sont faciles à connaître. 11 suffît de consulter la liste des nominations faites à partir du mois de mars 163/| : nous trouvons Colomby, Baudoin, Porchères d'Arbaud, Hay du Cliastelet, etc., tous gens du « peuple » assurément aux yeux de Balzac, et indignes d'être confondus avec « les patrices ».
Le 25 février 1635, Chapelain essaye d'amortir un peu le coup. Pour calmer le plaisant satirique, apaiser toute cette véhémence, il emploie le remède accoutumé et d'un effet presque toujours assuré sur l'àme du vaniteux écrivain : il le flatte, l'encense résolument et l'élève audessus de tout le monde. « J'attends avec impatience, lui écrit-il, l'édition de vos belles lettres (1) et la harangue que vous me promettez pour l'assemblée, de laquelle je vous dirai qu'elle se rend tous les jours et de plus en plus honorable, s'accroissant de jour en jour de personnes de condition, en sorte que les aboyemens du vulgaire cessent, et l'applaudissement en demeure général. »
Puis, il rend compte à Balzac des séances des 5, 12 et 19 février J635. C'étaient les séances hebdomadaires. On avait décidé, quelques jours auparavant, que « chacun seroit obligé d'y faire, à son tour, un discours sur telle matière et de telle longueur qu'il lui plairoit (2) », La « harangue » de Balzac devait satisfaire à ce point du
(1) Les Lettres de M. de Balzac, seconde partie; parues l'année suivante, Paris, Pierre Rocolet, 2 vol. in-S", 163G.
(2) Pellisson; I, 73.
règlement. Mais Chapelain attendit vainement : le discours promis ne vint jamais. « M. du Chastelet, lui disait-il, comme pour piquer son émulation, M. l'abbé de Bourzé (1) et M. Godeau ont déjà parlé chacun près de trois quarts d'heure. C'est à notre ami, M. de Boisrobert, à entretenir la Compagnie à la première séance (2). »
Quant aux choix académiques, Chapelain passait condamnation là-dessus. Il était habitué, nous l'avons remarqué ailleurs, à ne pas contredire de front son irascible correspondant. « J'ai même sentiment que vous, lui disait-il avec son bon sens ordinaire, pour quelquesuns des académiciens ; mais ils y sont, et les choses ne sont plus en état d'être révoquées. Le temps purgera la Compagnie; mais vous l'illustrerez toujours, et elle tirera plus de gloire de vous seul, que de honte de ceux qui y trouvent place indignement (3) . )>
Notons, en passant, que cette fin de lettre prouve clairement que Balzac, malgré toutes ses dénégations,- faisait bien partie de l'Académie française. Les lettres de Chapelain, souvent même les réponses de Balzac, ne laissent aucun doute à cet égard.
Une nomination lui déplaît-elle? notre éloquent épislolier ne se gêne guère pour pousser les hauts cris et protester avec humeur contre ces « bedeaux », dont on le fait le confrère. Chapelain arrangeait l'affaire de son
(1) L'abbé do I3ourzcys, abbé de Saint-Martin de Corcs, dans le diocèse d'Autun.
(2) PcUisson indique les sujets traités en ces occasions; I, 7/ii-
(3) Lettre .'i Balzac, du 25 février 1G35; I, 92.
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mieux et ne parvenait pas toujours à faire accepter ses explications.
Nicolas Bourbon, pi'ofesseur au collège de France, avait été reçu au mois de septembre 1637, à la place de Bardin. C'était un « latineur », rien de plus. Balzac demandait, avec une curiosité maligne, ce qu'on pourrait bien faire de lui dans une académie française. Le 10 octobre, quelques jours après. Chapelain répond à la question. 11 félicite son ami de sa résolution de faire la paix avec « M. Bourbon » ; et en même temps, lui donne la raison d'une élection qui l'étonné si fort. « Pour M. Bourbon, dit-il, vous faites chose digne de votre générosité d'oublier le passé et de vouloir bien un raccommodement dans lequel, à considérer les choses à la rigueur, vous pouvez prétendre de grands dommages et intérêts... Je solliciterai donc M. de Vaugelas de s'acquitter envers cet excellent ennemi de la commission que vous lui aviez donnée, et, de mon côté, j'agirai avec le même, car je ne l'avois vu,depuis qu'il étoit mon maître de classe, quand il fit son entrée dans l'Académie (1), et le tout se passera comme vous le pourrez souhaiter. Je crois que le motif de la nomination de cette personne a été pour avoir dans la Compagnie des gens formidables au pays latin, s'il se soulevoit contre elle, comme l'on en a parlé (2). »
Balzac refusait de rien comprendre à des compromis si
(1) Le 23 septembre 1637.
(2) Lettre à Balzac, du 10 octobre 1637; I, 170. — M. Ch. Livet, dans son édition, donne à tort la date du 17 octobre 1637; l, 366
souvent renouvelés depuis. 11 répondait par une lettre moqueuse, et tournait en ridicule le nouvel élu. A la date du 1/i novembre 1G37, il écrit à (Uiapelain : « Que vous semble du choix qu'on a fait de notre nouveau confrère (1), avec lequel je viens de me réconcilier? Croyezvous qu'il rende de grands services à l'Académie, et que ce soit un instrument propre pour travailler avec vous autres, iMessieurs, au défrichement de notre langue? » Balzac se moquait ensuite des lettres de Bourbon, « écrites, disait-il, du style des bardes et des druides » ; et il ajoutait : « Après cette plaisante élection, je suis d'avis qu'on employé notre cher M. de Racan à la correction du dictionnaire de Robert Estienne (2). »
l'n autre jour, dans une séance de réception. Chapelain distribue aux fidèles les compliments du maître. La chose se passe en cérémonie, avec un certain mystère, comme pour une affaire d'importance. « J'ai lu à M. Bourbon, écrit-il le 23 février 1639, devant le sieur de La Chambre, et le conseiller d'État Priézac, hier, jour de sa réception, l'endroit de votre lettre où vous louiez les vers latins que je vous ai envoyés. H fut estimé et célébré comme excellent, et le Père, qui ne le veut point être (3), s'en tint infiniment votre obligé.
« Le sieur Colletet reçut, là môme, le compliment que vous lui faisiez; mais ce fut dans un coin, hors de la
(1) Nicolas Bom-bon.
(2) Œuvres complètes de Balzac; I, 756.
(3) Allusion à la prétention do Nicolas Bourbon, oratoricn sans vouloir l'ôtrc.
portée des oreilles de tout le monde, pour éviter les conséquences, et cela ira, de ce côté-là, comme vous le souhaitez (1). »
Une des plus jolies lettres de cette chronique académique, c'est le récit d'un différend survenu entre Bois- Robert et Vau gelas. M. Livet a publié cette lettre sous le titre de : Séance académique; il a eu raison. Séance académique, en effet, comme peuvent en désirer les esprits friands de ce genre de spectacle : un débat d'une délicatesse extrême; deux adversaires d'une dextérité égale pour l'attaque et la défense; des reproches de la dernière gravité exprimés ou reçus avec politesse, presque avec urbanité; des juges enfin, et non les moins malins, pour apprécier la valeur des combattants. Ajoutez à l'intérêt du sujet le mérite du narrateur, et vous aurez là comme un tableau de genre : une jolie petite scène de guerre intestine, élégante et courtoise, au sein de l'Académie, en l'an de grâce 1638.
« Quant à M. de Vaugelas, écrit Chapelain à Balzac, l'histoire est, qu'étant admis pour un quart dans une confis^ cation d'importance (2), mais qu'il falloit obtenir sur un homme qui ne vouloit pas être pendu; comme il la poursuivoit, M. l'abbé de Boisrobert, entre les mains duquel ce criminel prétendu s'étoit jeté, lui en fit des reproches en pleine Académie, se plaignant qu'il vouloit ôterle bien et la vie au plus homme de bien qui fût en Normandie.
(1) Lettre à Balzac, du 23 février 1G39: I, 394.
(2) Sur le fruit de ces délations, voy. les Ennemis de Chapelain, {). 51 ot suiv.
ET NOS DEUX PREMIÈRES ACADÉMIES lll
« Notre ami (l) répondit qu'il le prioit de croire que c'étoit le plus méchant homme du monde; sur quoi quelqu'un de la troupe dit agiéabiement, comme en admirant la chose, qu'il lalloit bien que les méchans Normans fussent les pires de tous les démons, puisque le meilleur étoit le pire de tous les hommes. L'abbé insistoit pour le déconseiller de faire cette poursuite, en disant que l'allaire ne valoit rien du tout, et que l'homme étoit très bien. Notre ami repartit qu'il le prioit de l'excuser, parce qu'il étoit très assuré que l'allaire étjit très bonne et que l'homme ne valoit rien du tout. »
Le malheur pour Vaugelas, que nous n'aurions pas cru si âpre au gain et d'humeur si intraitable, c'est qu'au fond l'alTaire n'était pas bonne et lui échappa. Chapelain nous apprend ce résultat, sans être autrement fâché de la mésaventure de « l'ami ». H en a retenu le côté amusant qu'il dépeint avec assez de malice. « Cette conférence, ajoute-t-il, fut une des meilleures choses qu'ait produit (2) cette assemblée. On s'en réjouit du consentement des parties et, depuis, nous en avons tourmenté notre ami au palais des héroïnes (3), sans qu'il s'en soit scandalisé. Le pis que j'y trouve pour lui, est que l'allaire se trouve mauvaise, et le Normand, homme de bien : si bien qu'il en a essuyé la raillerie, sans y avoir rien profité. Par ce narré, vous voyez rpic notre ami ne
(1) Vaugelas,
(2) Nous ne remarquerons i)lus que la règle des participes n'était pas alors obligatoire.
(3) L'hôtel de Rambouillet.
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laisse pas d'être un bon homme, encore qu'il se soit rendu persécuteur des chrétiens (1). »
Le récit dut amuser Balzac. Pour le dérider, le fin personnage, qui n'est pas tant s'en faut le cuistre ou le lourdaud que certains se plaisent à imaginer, ajoute de nouvelles broderies à son récit, et s'égaie aux dépens des deux interlocuteurs. Rien de joli comme de les voir « s'entre-galantiser », quand ils auraient tant envie de se sauter à la gorge! « L'aventure de l'abbé avec le courtisan malheureux (2), écrivait Chapelain le 1(3 octobre 1638, est vieille de plus d'une année; et depuis, l'Académie n'a point produit de jovialité qui approchât de bien loin celle-là : si bien que nous n'avons pas tant de sujet de nous louer de cette assemblée, que vous le croyez. Il est vrai qu'en récompense, elle ne nous a guère donné de peine tout cet été, et nous pouvons presque dire que ses vacations ont commencé dès le mois de mai que Mars s'est échauffé (3) à notre grand dommage; et, à vous dire le vrai, je l'aimerois bien autant suspendue pour une trentaine d'années, que continuée avec tous les divertissemens qu'elle nous peut jamais fournir,
« Au reste, n'allez pas croire que la matière qui appointa contraire (/j) nos deux amis devant ce tri-
Ci) Lettre à Balzac, du 2 octobre 1038; I, 298.
(2) Vaugclas.
(3) La guerre a éclaté. La guerre, sans cloute, avec le Piémont, à propos de la régence de Savoie et à la suite de la mort de Victor-Amédée en 1637.
(4) Appointer contraire, bruuillcr. Voy. Lexique de la lamjue de Chapelain.
bunal, fut traitée avec aucune aigreur entre eux. (le qui en fut le meilleur, est que les démentis étoient accompagnés de civilité et de raillerie, et qu'il sembloit, en se plaignant l'un de l'autre, qu'ils s'entre-galantisoient (1). »
En J639, Chapelain fit rétablir la pension de Vaugelas. Il annonce aussitôt l'heureuse nouvelle à Balzac. Mais, comme les compliments ont besoin d'être un peu assaisonnés de malice, à l'expression d'ailleurs sincère de sa joie, Chapelain mêle un petit trait de satire. « Je crois vous devoir dire, écrit-il à Balzac, une nouvelle qui ne vous déplaira pas, aimant le bon M. de Vaugelas comme vous faites. Depuis huit jours en ça, j'ai entrepris de lui faire rétablir sa pension et l'ai obtenu par l'intercession de M. l'abbé de Boisrobert, lequel, sur les propositions que je lui ai faites et les raisons que je lui ai alléguées, a si bien gouverné son maître, que la chose s'est achevée au grand contentement de ses amis. Pour engager Son Eminence à cette générosité, nous lui avons fait promettre que M. de Vaugelas composeroit le Dictionnaire, à quoi il s'en va travailler. Hier et aujourd'hui, il a vu Son Eminence qui l'a caressé et accueilli en telle sorte, qu'il ne tient pas dans sa peau (2). »
Sainte-Beuve a raconté cette entrevue entre le grand Cardinal et l'humble grammairien. « C'est à cette occasion, écrit-il, que Vaugelas fit cette réplique souvent citée, et que Pellisson nous a transmise. Le Cardinal le
(i) Lettre à Balzac, du 16 octobre 1638; I, 303. (2) Lettre à Balzac, du 30 janvier 1639; l, 377.
ili CaAI'liLAlN
voyant entrer dans sa chambre s'avança vers lui avec celle majesté douce cl riante qui l'accompagnait, et lui dit : « Eh bien! Monsieur, vous n'oublierez pas, du moins, « dans le Dictionnaire, le mot de pension. » Et Vaugelas, s'inclinant de sa révérence la plus profonde, répondit : « Non, Monseigneur, et moins encore celui de reconnais- « sance (1). »
Hélas! pauvres pensions de l'époque! Comme elles étaient précaires et soumises à toutes sortes de réductions! Le premier quartier payé, encore ne l'était-il pas toujours, tenait souvent lieu des trois autres. Chapelain le constatait avec tristesse en 1639, en s'excusant de n'avoir pas le crédit nécessaire pour obtenir à Balzac un brevet de conseiller d'Etat. « Quant à ce que vous m'alléguez, disait-il, de l'heureux office que j'ai rendu à M. de Yaugelas, pour le rétablissement de sa pension, pardonnez-moi si je vous dis que les choses ne sont pas pareilles. La pension de M. de Vaugelas est une pension, c'est-à-dire rien, quand il plaît à M. de Bullion, et il lui plaît presque toujours (2). »
Balzac se moque k tort et à travers de l'Académie et des académiciens : il en est à regret, de mauvaise grâce, ravi de critiquer une institution placée sous le patronage d'un homme qu'il eût voulu servir et qu'il finit par détester. Pour Chapelain, c'est autre chose : au fond, il aime l'Académie comme son œuvre propre, cette aca-
(1) Nouvelles Causeries du Lundi; S° ôdit., vol. VI, 34".
(2) Claude de lUillion, alor.s intendant des linanccs. — Lettre du IG février 1639, citée par M. Livct; I, 375.
ET NOS DEUX PREMIÈRES ACADÉMIES Ho
demie dont il est le père, à notre avis, plus encore que Conrart. Mais que de plaintes, que de soupirs étouffés au sujet de cet enfant indiscipliné, indolent, paresseux, et qui a si peu le souci de répondre aux espérances ambitieuses de son père!
Le 26 mars 163A, le lendemain du jour où Richelieu a pris l'Académie sous sa protection. Chapelain écrit à Balzac, lui annonce qu'il fait partie de la nouvelle assemblée, et qu'il est résolu à la servir avec le plus grand zèle. « Ce seroit ici le lieu, lui dit-il, de vous parler de l'Académie dont Mgr le Cardinal s'est depuis peu rendu le promoteur, et qu'il autorise de sa protection ; mais le bon M. de Boisrobert s'étant offert, avec une chaleur et une ambition extraordinaires, de vous avertir de ce qui vous regardoit en cela (1), je craindrois de venir à tard et de me faire une querelle avec lui, si je vous en entretenois à cette heure.
« Je suis de cette Compagnie par grâce, et par cet honneur, je trouve mes charges redoublées, ne jugeant pas qu'il me fût bien séant d'être de ce corps et de ne pas contribuer à sa perfection tout ce qu'il seroit à ma puissance. Si chacun y apporte autant de zèle que moi, je puis dire sans vanité que nous ferons quelque chose de mieux et de plus utile que toutes les académies d'Italie ensemble; h moins que de se proposer cet avantage, je vous avoue que j'y tiendrois mon temps perdu (2). » Beau rêve que celui-là ! Belles illusions rapidement éva-
(1) Dans la séance du 13 mars 1634; voy. plua haut, p. 42.
(2) Lctti'e à Balzac, du 26 mars 1634 ; I, 66.
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nouies! Comme par le passé, il fallut se résigner à travailler seul, sans cet échange d'idées et de vues, sans cette noble émulation d'efforts communs, sans ces conseils enfin qu'on s'était promis de la réunion de tout ce que Paris comptait alors de plus distingué.
Le 31 mars 1637, Chapelain écrit à Balzac. « Pour l'Académie, lui dit-il avec la tristesse d'un homme déçu, elle languit à l'ordinaire. Peu de gens s'y rendent aux jours réglés, et l'on n'y fait plus exercice de lettres. Elle en a néanmoins toujours le nom, et le premier promoteur de cette assemblée ne parle, tous les jours, que de l'homologation de ses privilèges (1). Après quoi, si nous ne travaillons comme des manœuvres, on nous dégradera et exilera. Les Muses françoises ne riment plus depuis un an qu'on leur a donné le bréviaire à traduire en prose (2). w
Voilà un passage que nous ne comprenons guère. Faut-il prendre à la lettre ce singulier essai de traduction, ou ne voir dans ces mots qu'une boutade de Chapelain? Le confrère inexact, particulièrement visé, est Voiture. Celui-ci ne paraissait jamais aux séances, et ne s'inquiétait pas plus de l'Académie que si elle n'existait pas, ou s'il n'en faisait point partie. Notre bel esprit, d'humeur turbulente et vagabonde, préférait de beaucoup à Tennui de ces graves assemblées, les courses à travers le monde ou les réduits à la mode, à l'hôtel de Rambouillet, à Rome ou même jusqu'en Afrique.
(1) Homologation qui eut lieu le 9 juillet 1637. (Voy. celte pièce citée par M. Livet; I, 396.)
(2) Lettre à Balzac, du 31 mai 1637; I. l5/i.
ET NOS DEUX PREMIÈRES ACADÉlllES H7
En 1639, le pétulant émule de Balzac est à Rome, tout à la joie des fêles du carnaval qui approche, bien tranquille et fort peu préoccupé de ce qui se passait là-bas, bien loin, chez Seguier ou lîois-Robert. Sur ces entrefaites, Chapelain écrit à Bouchard, en résidence à Rome, et lui conseille plaisamment, s'il veut des nouvelles de l'Académie, de s'adré'sser à d'autres qu'à Voiture.
« Le nom académique de M. Voiture, écrit-il à son correspondant, est il Négligente, ou, si vous voulez, il Trascurato (1). Jamais homme ne fut moins à l'Académie que lui, et la vostre des Humoristes se peut vanter de l'avoir plus vu en trois jours qu'il a été à Rome, que la nostre en quatre ans qu'il y a que nous l'avons reçu. Je vous dis ceci pour vous faire voir que vous vous êtes mal adressé pour savoir des nouvelles de l'Académie et de ce que l'on y fait. L'homme à qui vous parliez fut un des premiers à dire qu'il ne falloit faire ni dictionnaire, ni harangue, et à montrer par son exemple qu'il ne se falloit charger d'aucune de ces occupations. On ne laisse pourtant pas de parler assez souvent sur de divers sujets dans les termes que désire l'éloquence (2), et l'exercice ordinaire des académiciens, aux jours d'assemblée, est l'examen rigoureux des pièces de ceux qui la composent, duquel on extrait des résultats pour la langue qui en seront un jour les règles les plus certaines (3). »
Malgré Cousin, malgré Sainte-Beuve, malgré les inté-
(1) Môme sens que négligente, paresseux.
(2) Il s'agit (les discours lus dans les séances hebdomadaires.
(3) Lettre à Bouchard, à Rome, du 16 janvier 1039; I, 358.