CHAPITRÉ IV
Séances de l'Académie française. Jours des séances. — Lieux des réunions jusqu'en 16/i2. — L'hôtel Scguier, de 1642 à 1672.
— Le Louvre, mai 1672. — Jetons de présence. — Mode de certaines élections. — Séances de réception devenues publiques, 1673. — Comment se tiennent les séances ordinaires.
— Les registres de Conrart. Ce qu'ils sont devenus.
L'article XVII des statuts déterminait le jour et l'heure des séances. « Les assemblées ordinaires, y est-il dit, se feront tous les lundis aux lieux qui seront jugés les plus commodes par les directeurs, jusqu'à ce qu'il ait plu au roi d'en donner un, et commenceront à deux heures après midi précisément. »
Les registres du 21 décembre 1637 nous apprennent que, cette année-là, on prit le mardi au lieu du lundi. Pellisson ne donne pas la cause de ce changement. Ce pourrait bien être que les académiciens, comme la plupart des Parisiens aujourd'hui, allaient à la campagne et faisaient le lundi : ce qui rendait les absences fort nombreuses.
Mais au mois de mars 1638, on revint au lundi.
Lorsque Seguier eut été nommé protecteur de FAcàdémie, en 16/i3, il demanda que les réunions se fissent
le samedi, « afin qu'il pût se trouver plus souvent aux assemblées ». Cependant, le 19 décembre 16/i3, il fut décidé qu'on reprendrait le mardi.
Du temps de Pellisson, en 1652, les réunions étaient plus fréquentes. Elles avaient lieu deux fois par semaine, afin d'avancer plus rapidement le travail du Dictionnaire. « Maintenant que j'écris ceci, dit-il, on s'assemble deux fois la semaine, le mercredi et le samedi, pour le seul dessein d'avancer cet ouvrage et de réparer le temps perdu (1). »
En 1675, la même raison fit augmenter encore le nombre des réunions : elles eurent lieu, nous apprend d'OIivet, trois fois par semaine; « et depuis ce temps-là, ajoute-t-il, c'est l'usage que les trois jours d'assemblée soient le lundi, le jeudi et le samedi (2) ».
Les séances de l'Académie française furent interrompues pendant la Révolution. La loi du 5 fructidor an III (22 août 1795), eu créant l'Institut, en fit une simple section de la III® classe, sous le nom de Littérature et Beaux- Arts.
Le 23 janvier 1803 (3 pluviôse an XI), le premier Consul décrète une nouvelle organisation de l'Institut. Bonaparte le divise en quatre classes. L'ancienne Académie française s'y trouvait un peu moins maltraitée; elle était admise à former une classe distincte sous le nom de Classe de la langue et de la littérature françaises. C'était la manie alors, nous ne Tavons pas perdue, par
(1) Pellisson; I, 63.
(2) Ibid.
dédain du passé, de donner des noms nouveaux à des choses anciennes.
« La seconde classe, disait le décret de 1803, sera composée de quarante membres.
« Elle est particulièrement chargée de la confection du dictionnaire de la langue française; elle fera, sous le rapport de la langue, l'examen des ouvrages importants de littérature, d'histoire et des sciences (1). »
Enfin, par ordonnance du 21 mars 1816, Louis XVHI rendit purement et simplement son ancien titre à l'Académie française, dont il se déclarait le protecteur. « Les Académies sont sous notre protection directe et spéciale. » De plus, la célèbre institution de Richelieu avait la liberté de reprendre ses anciens statuts. Il faut entendre par là évidemment avec les statuts de 1752 ceux que Chapelain avait rédigés jadis de concert avec Conrart, Gomberville et Gombauld : « L'Académie française reprendra ses anciens statuts (2). »
Aujourd'hui, les séances ordinaires de l'Académie française ont lieu tous les jeudis, de 3 heures à 5 heures.
Dans la période des concours académiques, à partir du mois de février, les réunions ont lieu deux fois par semaine : le mardi et le jeudi.
Autrefois, l'Académie avait ses vacances comme les tribunaux et les collèges. Elles commençaient à la fin
(1) On trouvera le nom des Quarante en 1803 dans l'ouvrage de M. A. Potiquet : l'InstittU national de France; in-8°. Paris, Didier, 1871.
(2) Voy. des extraits de ces divers règlements dans l'Annuaire de CInstitut, 1888; impriincrie nationale.
du mois d'août pour se terminer à la Saint-Martin, le 11 novembre. Ce bon temps fut de courte durée. Dès 1729, d'Olivet, continuant XHistoire de Pellisson, écrivait fièrement : « L'Académie françoise ne prend plus de vacances, en quelque temps que ce soit (1). »
Depuis, ces habitudes stoïques se sont conservées. Quand tout est en vacances, que les écoles sont vides, et que « le palais dort », pour parler comme Chapelain, les académiciens donnent encore l'exemple du travail, et tiennent bravement leur séance hebdomadaire du jeudi. La chronique dit bien qu'à cette époque de lassitude et de repos général, les séances sont plus languissantes et les absences plus nombreuses; n'importe : pareil effort est louable et mérite d'être signalé (2).
« Le lieu des assemblées, écrit Pellisson dans son Histoire^ a changé encore plus souvent que le jour. » Et ici, notre excellent historien exprime le regret que Richelieu, en fondant l'Académie, ait oublié de la loger. « Et certes, ajoute-t-il dans une comparaison délicieuse, quand je considère les différentes retraites qu'eut cette Compagnie durant près de dix ans, tantôt à une extrémité de la ville, tantôt à l'autre, jusqu'au temps de ce nouveau protecteur (3), il me semble que je vois cette île de Délos des poètes, errante et flottante jusques à la naissance de son Apollon (A). »
(1) Edit. Ch. Livet; I, 66.
(2) Les antres académies ne prennent aussi aucunes vacances.
(3) Soguier.
Nous allons essayer de tracer de notre mieux le tableau de la vie errante de l'Académie, depuis sa naissance jusqu'en 16/i3, époque où le chancelier Seguier la recueillit dans son hôtel, et d'où elle ne sortit plus qu'en 1672, pour aller au Louvre.
L'Académie française a été établie en 1635, par édit de Louis XIII; « mais son origine est de quatre ou cinq ans plus ancienne (1) ». Dès 1629, ceux qui formèrent plus tard comme le premier groupe de l'Académie se réunissaient chez Conrart, rue des Vieilles-Étuves et non rue Saint-Martin, moins encore rue Saint-Denis, comme l'a dit M. Edouard Fournier (2). C'est un grand dommage qu'on n'ait pas cherché à déterminer exactement la maison habitée par Conrart, et qui fut réellement comme le berceau de l'Académie française. Ce quartier, dans presque toute son étendue, depuis la porte Saint-Martin jusqu'à la rue de Rivoli, a conservé à peu près son antique physionomie, et échappé à la manie de démolition qui travaille nos édiles depuis une trentaine d'années. Il eût été possible de retrouver la maison occupée jadis par le premier secrétaire perpétuel. Mais c'est toujours la même chose : nous avons une plaque commémorative pour marquer la maison où Sedaine est mort, celle où Théophraste Renaudot a fondé sa Gazette; nous n'avons rien qui indique en quel endroit quelques gens de lettres s'assemblèrent régulièrement
(1) Pellisson; I, 7.
(2) Variétés historiques pI littéraires; vol. I, p. 127. 4 vol. in-î2. Paris, Jannet, 1855.
de 1629 à 163/i, et tinrent des réunions d'où l'Académie française est sortie.
Cette hospitalité offerte par Gonrart à ses amis dura plusieurs années. Aussi le regarde-t-on, à cause de cela, comme le « Père de l'Académie française ». L'abbé de La Chambre répondant, en 1685, à Boileau, lui rappelait non sans maUce ces réunions de quelques amis dont il avait dit tant de mal. Le directeur disait alors au bouillant satirique : « Nous avouons M. Conrart pour instituteur de cette petite Académie naissante, formée seulement de sept ou huit personnes d'élite, que l'amour des lettres avoit rassemblés pour conférer ensemble des productions de leur esprit et pour se perfectionner mutuellement (1). »
Conrart se maria au mois de février 1634. 11 épousait une de ses cousines, Madeleine Muisson, fille de Jacques Muisson et de Marie Conrart, sa tante. Nous l'avons dit, le contrat de mariage de Conrart existe encore; il se trouve, sous la date du 19 février 163/i, dans l'ancienne étude de M. Le Monnyer, notaire à Paris. Parmi les témoins de l'acte, figurent Antoine Arnauld d'Andilly (2) et Chapelain. « L'acte religieux du mariage de Val. Conrart, et celui de Henri Muisson, son beau-frère, célébrés le même jour, 22 février 163/i, à l'ambassade
(1) Recueil de harangues prononcées par MM. de l'Académie françoise, p. /i53; 1 vol. in-i". Paris, 1698, J.-B. Coignard, « imprimeur ordinaire du Roi et de l'Académie françoise ». Voy. plus haut, p. 61, la liste des lil)raires-imprimeurs de l'Académie.
(2) Celui, sans doute, qui devait ôtre plus tard le grand Arnauld.
(le Hollande, sont inscrits au registre de Charenton (1). » Les amis « avisèrent entre eux qu'à l'avenir sa maison ne seroit plus si propre qu'auparavant pour leurs conférences » ; ils déménagèrent et vinrent chercher un asile chez Desmarets, à l'angle de la rue du Roi-de-Sicile et de la rue Tison. C'est là, dans l'ancien hôtel de Pellevé, restauré par le contrôleur général de l'extraordinaire des guerres (2), à partir du 13 mars 163/i, que se tinrent les premières séances de l'Académie (3).
Le 30 octobre 163/i, nous trouvons celle-ci rue des Cinq-Diamants, dans la maison de Chapelain. Et alors arriva la plaisante aventure de ce brave marchand, qui achète une maison rue des Cinq-Diamants. Puis, elTrayé par le nombre de carrosses qui s'y rendent à certains jours, il rompt son marché, pour ne pas loger dans un endroit où se tenaient des réunions suspectes. Toujours le même, le bourgeois de Paris; d'une bravoure qui ne change pas et se retrouve toujours au même niveau, avant comme après la Révolution !
L'Académie dut se réunir encore rue des Cinq- Diamants, pendant les premiers mois de 1635. Puis, à une date que nous ne pouvons préciser, elle passa dans un autre domicile. Pellisson, dans la curieuse énumération qu'il fait à ce sujet, ne parle pas de ce voyage. Cependant le fait ne nous paraît pas douteux : nous le
(1) A. Jal; Dictionnaire de Biographie et d'Histoire. — Voy. plus haut nos remarques sur les renseignements fournis à ce sujet l)ar M. A. Jal.
(2) Espèce d'intendant militaire.
(3) Pour ces diverses dates, voy. Pellisson ; I, 66 et suiv.
trouvons consigné dans une lettre de Chapelain. Le 25 avril 1635, il écrit à Bois-Robert, et lui donne des nouvelles de l'Académie. « L'assemblée, lui dit-il, a changé de lieu depuis votre départ, et M. de la Brosse m'a succédé. A ce nom, vous jugez bien qu'elle a gagné au change en toutes façons (1). »
Voici une particularité digne de remarque. Cette fois, l'hôte de l'Académie n'est plus un personnage académique, comme tous les autres l'avaient été jusqu'à présent. Mais quel est ce M. de la Brosse? M. Tamizey de Larroque, rencontrant ce nom, se demande si ce ne serait pas « le célèbre Guy de la Brosse, médecin ordinaire de Louis XIII » ; ou plutôt le père « de cette M'" de la Brosse, une des filles de M™^ la Princesse », dont parle Tallemant des Réaux, dans son historiette de Chapelain (2).
Le 10 octobre 1636, celui-ci écrit à Godeau, alors évèque de Grasse et de passage à Dreux. Il s'excuse de ne pouvoir venir le rejoindre, et passer quelques jours avec lui à Rambouillet ou à Mézières (3), chez les dames de Clermont. Il ne peut quitter Paris, dit-il, « tant que M™° la duchesse de Longueville y sera ». Puis il ajoute : « Tous les autres moyens m'ont manqué depuis. M. d'Andilly s'en va à Pomponne; M. de la Brosse n'ira point au Mesnil (4), et je serai contraint de manquer de parole
(1) Lettre à Bois-Robert, du 27 avril 1635; I, 95.
(2) Lettres de Chapelain; I, 120.
(3) Le château de Mézières, près de Dreux.
(4) Probablement Mesnil-le-Roi, village de Seine -et-Oise.
à M*"" la marquise (1), et de me dérober à l'extrême contentement que je m'étois promis en l'allant visiter (2). »
En 1636, Balzac faisait un bel éloge de M. de la Brosse, qui s'était chargé d'un de ses paquets pour Rome. « A ce que je vois, écrit-il à Chapelain, M. de la Brosse ne m'a pas seulement obligé, il a voulu encore m'obliger de bonne grâce. C'est d'une faveur m'en faire deux, et entendre l'art qu'enseigne Sénèque. Mais il entend bien d'autres choses, et je ne sais si je vous dis étant à Paris, qu'autant de fois que j'eus l'honneur de l'entretenir, je fus ébloui des lumières qui sortoient de son esprit (3). »
M""* de Sévigné parle plusieurs fois, dans ses Lettres^ d'un M. de la Brosse, qui pourrait bien être le fils de celui qui nous occupe. En 1671, elle écrit à sa fille, lui annonce sa prochaine arrivée à Grignan, et lui recommande de bien recevoir ce fils d'un de ses « plus anciens amis ». — « M. de la Brosse, dit-elle à M""* de Grignan, veut que ma lettre l'introduise auprès de vous : n'est-ce pas se moquer des gens? Vous savez l'estime et l'amitié que j'ai pour lui; vous savez que son père est l'un de mes plus anciens amis: vous savez vous-même le mérite de l'un et de l'autre, et vous avez pour eux tous les sentiments que je voudrois vous inspirer : vous voyez donc bien que ma lettre ne peut lui être utile. C'est à
(1) M™" de Rambouillet.
(2) Lettre à Godeau, du 10 octol)ro 163G; I, 120.
(3) (Â-hivres complÀtfis de Balzac; I, 784. — Lettre avec la date fausse du 16 février 1639. — Bal/ac avait fait un séjour à Paris en 1635.
76 CUAPELAIN
moi qu'elle est bonne; car, en vérité, j'aime à vous écrire (1). »
Segrais, qui, dans ses Mémoires- Anecdotes ^ n'épargne pas Chapelain, prétend relever une erreur de Vigneul- Marville, et se trompe doublement lui-même. « L'auteur des Mélanges d'histoire et de littératwe dit, au commencement de la seconde partie qui vient de paroître (2), que le marquis de la Brosse donna M. Chapelain pour précepteur à ses enfants : il s'est trompé, il a voulu dire le marquis de la Trousse. » Et Segrais ajoute avec un malin plaisir : « Il y a des vers satiriques contre M. Chapelain, qui font foi de cette particularité, et nous savions, M. Ménage et moi, qui étoit l'auteur de ces vers (3). »
Non, quoi qu'en dise Segrais, l'auteur des Mélanges ne s'est pas trompé. C'est lui qui prend un personnage pour un autre. Goujet avait eu entre les mains la précieuse correspondance de Chapelain, et il y a puisé largement pourbon nombre de ses notices. L'auteur de la Bibliothèque française nous dit que Chapelain fut d'abord précepteur de Claude du Bec, marquis de la Bosse, et non de la Brosse, dernier fils du marquis de Vardes. Un peu après, en 1615, il entra dans la maison de M. de La Trousse, où il devait rester dix-sept ans, jusqu'en 1632 (à).
(1) Lettre du 15 mars 1671; vol. II, 109; édit. Hachette, collection des grands écrivains.
(2) 3 vol. in-12. Paris, Augustin Besoigne, 1700; vol. II, p. 3.
(3) On les trouvera dans le Menagiana; vol. III, p. 315, édit. de 1762. Amsterdam. — Mémoires- Anecdotes; Œuvres de Segrais, I, p. 221; 2 vol. in-12, Fr. Changuion, 1723.
(il) Voy. Goujet, Bibliothèque françoise; art. Jean Chapelain; vol. XVII. Paris, 1756.
KT NOS DliUX PREMIÈRES ACADÉMIES "77
Le 30 avril 1635, l'Académie est reçue chez Habert de Montmort, maître des requêtes, rue Sainte-Avoie (1), au Marais. Habert de Montmort figure parmi les premiers membres de l'Académie : il en fit partie vers la fin de décembre 163/i. Ce fut le grand ami de Gassendi, et l'éditeur de ses œuvres. Chapelain disait de lui, et avec raison : « Son amour pour les lettres et pour les lettrés est très ardent et quelquefois libéral (2). »
Après cette station de printemps, l'Académie revient passer l'été de 1635 dans l'humble logis de Chapelain, qui, en aucune saison, ne s'éloigna jamais de Paris. A cette date, 9 juillet 1635, « son antre », comme il l'appelle, était encore rue des Cinq-Diamants. Cette petite rue, parallèle à la rue Saint-Martin, s'étendait de la rue des Lombards à la rue Aubry-le-Boucher; elle a disparu depuis, absorbée par le boulevard Sébastopol.
Le 6 juin 163Zi, Chapelain écrit à Antoine de Gramont, comte de Guiche, alors au siège de La Mothe (3). L'infatigable épistolier lui fait part de ses propres appréhensions, de celles qu'éprouvent pour lui les dames de Rambouillet et leurs amies. « La mort du chevalier de Seneterre (A), lui écrit-il, nous fait avoir peur des choses
(1) Cette rue commençait rues Neuve-Saint-Merry et Sainte- Croix de la Bretonnerie, et finissait rues des Vicilles-IIaudriettes et Michel-le-Comte. (Voy. De la Tynna, Dictionnaire des rues de Paris; 1 vol. in-12. Paris, 1812.)
(2) Mémoire de quelques gens de lettres vivans en 1662.
(3) Place forte dans la Haute-Marne, occupée à cette époque par les Espagnols. La place se rendit le 28 juillet 163/i. (Voy. Lettres de Chapelain; I, 47.)
(4) Gabriel de Saint-Nectaire, tué le 30 mai.
mêmes qui y étoient le moins à craindre. Je respons pour le logis de M. le cardinal de la Valette (1), de l'hôtel de Rambouillet, de la salle de M"® Paulet et de mon antre, où l'on se plaint également de ce que vous avez trop de cœur (2). »
Le 3 décembre 1635, peut-être quand le temps de la villégiature fut passé, l'Académie revint chez Desmarets, à l'hôtel de Pellevé.
Quelques jours après, le 2/i décembre, voilà la pauvre vagabonde qui déménage encore, et s'en vient « proche l'église Saint-Gervais », chez Gomberville, l'auteur de Polexandre (3), l'ennemi fameux du Car. C'est lui qui le premier inaugura parmi nous les longues histoires, les romans à perte de vue, en dix, douze ou même vingt gros volumes : Cléopâire, le Cynis, la délie, continués de notre temps, semblerait-il, jusque dans les aventures interminables de Monte-Cristo et des Mousquetaires.
Le 16 juin 1636, l'Académie revient chez Conrart, non (( à la rue Saint-Martin, » comme le dit ici Pellisson (à), mais à la rue des Vieilles-Étuves, où habitait réellement le secrétaire perpétuel.
Le 3 mai 1638, elle tient ses séances à l'hôtel Seguier, chez l'abbé de Gerisy. Le futur chancelier avait en quelque sorte l'Académie dans sa maison. N'étant encore que président, il groupait déjà autour de lui bon nombre
(1) C'est-à-dire, comme l'explique M. Tamizey de Larroque : « Je réponds que tout ce monde est inquiet à votre sujet. »
(2) Lettre au comte de Guiche, du 6 juin 1G34; I, 70.
(3) Roman en 5 vol. in-8°. Paris, Toussaint du Bray, 1629-1C37. {li) I, 67.
d'académiciens : Cerisy, Cureau de La Chambre, Ballesdens, Jacques Esprit et Priézac. D'ailleurs, ne l'oublions pas, Seguier était lui-même de l'Académie depuis 1635. Soit inclination naturelle à favoriser les gens de lettres, ou occasion de faire sa cour à Richelieu, peut-être les deux motifs ensemble, il dut accueillir volontiers ses confrères.
■ Depuis plusieurs années déjà l'abbé Germain Habert de Cerisy vivait auprès de son puissant patron, entouré d'amis distingués, « au milieu des trésors amoncelés dans la bibliothèque du président Seguier, qui n'était pas encore garde des sceaux (1), et logeant dans son hôtel avec (îureau de La Chambre et Ballesdens (2) . » 11 ne reste plus aucune trace aujourd'hui de ce bel hôtel, dont Sauvai a fait une description fort détaillée. II a été démoli en 1762, et sur son ancien emplacement on a bâti la Halle an blé qui s'y voit encore. Cette superbe demeure était située dans le quartier Saint-Eustache, entre la rue Coquillière et celle des Deux-Ecus.
L'hôtel avait successivement porté le nom de Condé, de Soissons, de Montpensier et de Bellegarde (3). Lorsque celui-ci en devint propriétaire, vers 1611, il le refit entièrement. 11 confia la direction des travaux à du Cerceau, célèbre architecte du temps, qui avait déjà construit les
(1) Seguier eut les sceaux en 1633.
(2) Le Chancelier Seifuiev, par M. R. Keiviler, p. 513; 1 vol. in-12; Paris, Didier, 1875.
(3) Roger de 8aint-Lary, due de Bellegarde et de Termes, n6 en 1562j mort en 16464
châteaux de Monceaux et de Verneuil. « C'est lui, ajoute Sauvai, qui, sur les débris des hôtels de Condé, de Soissons et de Montpensier éleva le corps de logis et les ailes de l'hôtel Seguier. »
Sauvai nous décrit la beauté des jardins, les serres, les grottes, « si pleines de tuyaux, de canaux, de jets d'eaux et de robinets invisibles, que je doute s'il y en a davantage dans les grottes de Ruelle (1) et de Saint- Germain )^. Il nous décrit la beauté des appartements, des deux galeries, de la chapelle ornés de peintures de Sarrazin, de Vouet et de Lebrun. « Cette maison ainsi bâtie, nous dit- il, véritablement célèbre à cause de sa régularité, que nos architectes avoient tout nouvellement apportée d'Italie, semble même majestueuse, parce qu'elle étoit faite de briques liées avec des chaînes de pierre, comme la place Royale, la place Dauphine et les autres édifices royaux et publics de ce temps-là. Il n'y eut rien néanmoins qui surprît davantage et donnât plus d'admiration que son grand escalier suspendu en l'air, inventé et conduit par Toussaint Vergier (2).
« L'escalier est une grande masse de pierre à quatre noyaux et à trois étages vides dans le milieu, renfermé dans une cage carrée, accompagnée de quantité de grands paliers et de marches fort longues et aisées, bordées d'appuis et de balustres de pierre, et portées sur
(1) Rueil.
(2) On n'a pas de renseignements sur Toussaint Vergier. (Voy- Bellicr et Auvray : Dictionnaire général des Artistes de l'Ecole française. Paris, II. Loones, 1885.)
des voûtes et des trompes (1) fort accroupies et surbaissées. »
Puis, le Ifi juin 1638, l'Académie se réunit « chez M. l'abbé de Bois-Robert, à l'hôtel de Mélusine. » M. Gh. Livet nous donne, dit-il d'après Pellisson, la date du 14 juin 16Zi8. C'est une faute d'impression. L'historien de l'Académie a bien mis : 1638. D'ailleurs, depuis 16/j3, les séances avaient lieu régulièrement à l'hôtel Seguier.
Cette fois enfin, l'hospitalité a un caractère presque officiel : c'est Richelieu qui la donne sous le nom de Bois-Robert. Il y a peu de temps, on vient de confondre ensemble l'hôtel de Mélusine et l'hôtel de la Chancellerie d'Orléans. « L'hôtel, disait à ce propos le Soleil (2) parlant de la Chancellerie d'Orléans, a été bâti par Richelieu pour y installer l'abbé Métel de Bois-Robert, le fondateur de l'Académie française, laquelle y tint ses premières séances. »
Par malheur, il n'y a pas un mot de vrai dans ces renseignements. M. A. Vitu, de son côté, nous apprend que la Chancellerie d'Orléans, située au Palais-Royal, rue de Valois, n'a rien de commun avec l'hôtel de Mélusine. La Chancellerie fut bâtie au commencement du dix-huitième siècle par le Régent. Le prince ne risquait guère de l'offrir à Bois-Robert, mort depuis 1662.
Quant à la demeure du favori de Richelieu, ajoute
(1) « Terme d'architecture, sorte de voi'ite qui va en s'élargissant par le haut. » (Richelet. — Sauvai, Antiquités de Paris; vol. II. p. 194 et suiv. 3 vol. in-f°. Paris, 1724.)
(2) No du 26 avril 1889.
M. Vitu, « c'était un ancien iiôtel de la maison ducale de Rohan, séculairement connu sous le nom d'hôtel de la M6lusine, qui formait angle droit avec la Chancellerie^ et rejoignait les bâtiments du Palais-Royal. Devenu rhôtel du Plessis-Châtillon (1), il fut renversé en 178/i pour l'ouverture de la rue de Valois, qu'il barrait de part en part (2). »
En 1639, l'Académie était encore à l'hôtel de Mélusine. Du fond de son diocèse, Godeau, paraît-il, avait parlé avec irrévérence de l'Académie. A son tour, Chapelain raille le mauvais plaisant. Le lA janvier 1039, il lui répond avec un aimable dépit : « Pour l'exercice de la troupe (3), il n'y a pas d'apparence de l'aller divulguer à un profane comme vous qui tournez ses mystères en raillerie, comme si vous n'étiez pas encore enrôlé sur son tableau. Vous n'en saurez donc autre chose sinon qu'elle s'assemble chez l'abbé de Châtillon, naguère de Bois- Robert, que l'abbé de Bourzeys y préside, que l'abbé de Serizy n'y vient plus parce qu'on n'y harangue plus, et que l'abbé de Chambon n'y vient que pour jouir des privilèges et travailler ses Bretons à l'ombre de son Commiiiinus {h), n
(1) Ainsi appelé évidemment de la réunion des deux noms : du Plessis Richelieu et Bois-Robert, abbé de Châtillon. — BoiS' Robert avait eu de Richelieu, en 1638, l'abbaye de Chàtillon-sur- Seine, Côte-d'Or.
(2) Figaro, n" du 1"^ mai 1889.
(3) L'Académie française.
[h) Allusion aux procès qu'il avait en Bretagne et qu'il évo* quait à Paris, en vertu de ce droit. — Lettre à Godeau, du 14 janvier 1639; I, 361. — Daniel Ilay du Chastclet, abbé de Chambouj de l'Académie depuis le 26 février 1635.
Combien de temps encore l'Académie demeura-t-elle à riiùtel de Mélusine? Probablement jusqu'à la mort de Richelieu. Pellisson, après avoir nommé Bois-Robert, n'indique plus d'autre pérégrination de la compagnie, jusqu'au moment où Seguier, devenu son protecteur, lui ofi'rit un asile. « Ces divers changemens de lieu, écrit Pellisson pour nous expliquer ces nombreux voyages, venoient tantôt d'une maladie ou d'une absence; tantôt des aflaires des particuliers qui avoient donné leur maison. » Puis, comme un homme essoufflé de cette longue course, et avec un soupir de soulagement, il ajoute : « Mais enfin, en l'année 16/i3, le iO février, après la mort du cardinal de Richelieu, M. le Chancelier fit dire à la Compagnie qu'il désiroit qu'à l'avenir elle s'assemblât chez lui, ce qu'elle a fait toujours depuis (1). »
Après trente ans de stabilité, à la mort de Seguier en 1672, l'Académie dut faire une dernière étape. Louis XIV, devenu le protecteur de l'Académie, ne pouvait faire moins que son prédécesseur : il fit les choses en roi, et logea l'Académie chez lui. « Ce qui pressoit le plus, écrit d'OUvet, c'étoit d'assigner un lieu où l'Académie put régulièrement s'assembler. Elle fut placée au Louvre même, dans l'appartement qu'on lui a toujours conservé depuis (2). »
La translation eut lieu au mois de mai 1672» Le Recueil des harangues académiques renferme un remerciement adressé par Ch. Perrault, en mai 1G72, « à M""" la