LA RECONNAISSANCE
Projet de liaut relief pour le monument de Schneider au Creusot.
CHAPU
tricidcs, les artistes, habitués par profession aux tranquilles labeurs, à la vie méditative et recueillie, et comment subsister dans cette société ruinée, à qui tout luxe semblait devoir être louj^temps interdit? Beaucoup émigrèrent eu province ou à l’étranger. Cbapu fut parmi les rares qui ne r|uittèrent pas Paris. Cependant, il fallait vivre, et aucune commande officielle ou privée ne se présentait; l’artiste, un moment, songea à se fixer pour quelque temps à Londres, où plusieurs de ses camarades avaient trouvé des travaux. Il écrivit à ce sujet à son ami Tony Ptoliert-Flenrv, qui l’en dissuada.
K Tu me demandes, lui répondit le jeune peintre, si je t’engageais à venir ici. .le crois que ce serait un véritable four pour un sculpteur... ici, pour réussir, il faut être bizarre, excentrique; et si avec cela ou a du talent, tout va bien; encore cette dernièie condition n’est-elle pas absolument nécessaire... .le crois (|ue Caipcaux est ici, mais je n’ai pas entendu dire qu’il se tirât d’affaire; somme toute, je ne te conseillerai jamais de venir ici.
« Tu me répondras peut-être : Mais comment fais-tu, toi? IjU peinture, mon ami, ce n’est pas du tout la même chose. Nous avons une petite monnaie que l’oii fait passer, avec peine, mais enfin que l’on fait passer, tandis (jue vous, vous n’avez jamais fpie des billets et des louis, et ce n’est pas accessible à tout le monde.
« .le crois (pi’il ne faut pas s’exagérer la mauvaise situation que nous avons en France. Sans aucun doute, nous aurons une ou deux années difficiles; mais les choses reviendront petit à petit, et les hommes de talent se tireront toujours d’affaire. »
LA GLOIRE
Cliapii écouta les sages conseils de son ami et renonça à s’expatrier. Il ne devait pas avoir à s’en repentir.
( )n sait de (juclle merveilleuse vitalité la France Ht j)reuve pendant la période cpii suivit. Payer à l’ennemi une rançon loi'inidable, restaurer sa capitale en ruine, refaire une armée qui n’existait pas, tout cela fut l’affaire de (piehpies aimées. Eu même temps qu’on travaillait à préparer l’avenir, on songeait au passé, on voulait conserver à jamais la mémoire de ceux <pii, dans ces temps difficiles, avaient bien mérité de la patrie, et de tons côtés on élevait des monumenls à la mémoire des braves qui étaient morts pour elle. Parmi les plus regrettés était Henri Régnault, ce jeune et déjà glorieux artiste à qui aucune auréole n’avait maïupié, ni la jeunesse, ni la gloire, ni l’amonr, et (jui, dans un moment de sublime désespoir, n’avait pas voulu survivre à l’auéantissemeut de sa patrie. Dès 1872, un ministre forma le projet d’élever dans l’Ecole des Reaux-Arts un nionumenl eommémoratif au peintre, ainsi qu’à onze élèves de l’I'icole, bravement tombés, eux aussi, sur les champs de bataille (1). On offrit à Ghapu d’en sculpter la Hgure principale. Notre artiste accepta d’enthousiasme un projet qui ouvrait à sa pensée le champ le plus vaste et le plus
(I) 11 convient île donner ici les noms de ces braves, qui, jioiir la plupart, n’avaient guère dépassé la vingtième année, et par conséquent u’ont pu, comme artistes, donner leur mesure. Ce sont : Malherbe, arcliitectc, tué à Rucil, le 21 octobre 1870. — l'riesc, architecte, tué à Cacban, le fi novembre 1870. — Seilbade, sculpteur, tué à Gbàteaudun, le 19 octobre 1870. — .Sturmm, architecte, tué à .Strasbourg. — l'anza, architecte, tué :i Messigny, en janvier 1871. — Coinclion, peintre, tué à liuzenval, le 19 janvier 1871. — Jacquemin, architecte, tué à Montretout, le 19 janvier 1871. — lireton, architecte, tué à .Montretout, le 19 janvier 1871. — Anceaux, sculpteur, tué à Morée, le 2() décembre 1870. — l.eboursier, sculpteur, tué à Villarceau, en décembre 1870.
noble. Il devait y trouver rincontestable et définitive eonsécration de son talent.
Ce travail devait occuper Cliapu pendant cinq ans. Chez lui, la période d’incubation était lente autant que laborieuse : « Ma méthode de travail m’interdit les ouvrages bâtiis, écrira-t-il «piebjnes années plus tard, à propos d’une commande tro[) pressée qu’il décline. La conception (ou la composition) est pour moi le plus difficile de l’œuvre et ne peut se faire qu’avec une connaissance très approfondie! du sujet. C’est une suite persistante d’études et d’efl’oi’ts qui conduisent graduellement à un résumé logiepic, an meilleur eboi.v parmi toutes les idées et tontes les formes epii se présentent. Une même logiepic enebaîne la composition à l’e.véciition jiisepi’à la fin. C’est un tout, une synthèse tpii ne peut ni se diviser ni se réduire. » Les difficultés du présent travail étaient d’autant plus gi’andes (pie Cbapu avait à compter avec plusieurs collaborateurs, Coijiiart et Pascal pour l’arcbitectiire, et Degeorjjc pour le complément de la partie sculpturale. Tous comprenaient (pi’à ce jeune héros, mort dans tonte la force, mais aussi dans toute la fleur de son talent, il ne fallait pas une trop solennelle apothéose, (juc riiomma{fe devait être plus touchant encore (pie pompeux, (pie l’emphase convenait mal à ce génie exubérant à ipii le destin avait à peine laissé le temps d’assagir sa fougue et (jui était passé, rapide et brillant météore, sur le ciel un peu terne de l’art contemporain. Mais là s’arrêtait l’accord, et, pour l’exécution, chacun avait son idée personnelle (pi’il défendait avec passion, bnifin, après bien des pourparlers, bien des projets repris et abandonnés, l’idée première de l’œuvre fut définitivement arrêtée. Il ne restait plus (pi’à
LA GLOIRE
l’incarner clans la forme la pins parfaite. Nous verrons pins loin comment Chapn y réussit. Pour le moment, il convient d’e.xaminer les différentes œuvres cjn’e.xécnta l’artiste depuis IS71 jusqu’au jour où, radieuse, sa Jeunesse apparut an public, tendant vers le buste de Piegnault sa branche d’olivier.
T. es rares lettres de Cbapn qu’il nous ait été donné de consulter sur cette époque ne nous permettent pas de savoir quelle fut son existence pendant l’année qui suivit nos désastres, ni au prix de (piels efforts il parvint à soutenir sa vie et celle de sa vieille mère, veuve depuis {)eu, cjui allait désormais être à sa charge. En 1872, il livre à rAdministration des Peanx-Aits une statue décoiative, VOde, qui lui avait été demandée pour le nouvel Opéra (|u’acbevait l’architecte Garnier (J). Cette statue, pour lacpielle l’artiste fit
de nombreuses esquisses dessinées ou modelées, décore aujourd’hui la façade principale de notre Académie nationale de musi(|ue. Conçue dans le goût et d’apiès les canons antiques, cette figure, que la plupart des amis de l’artiste, llaudry notamment, proclamèrent une cenvre charmante, ne nous paraît pas manpier cependant un progrès bien décisif, et si aucune crititjue particulière n’en peut être faite, elle ne nous paraît pas non plus mériter aucun éloge spécial. C’est à notre avis nue œuvre sage, correcte, savante même si l’on vent; mais ces (pialités, Chapn les avait montrées déjà plus d’une fois, et l’on pouvait espérer
(1) » La Déclamation , statue de M. Cliapu,... est conçue d une manière bien conforme à son rôle; mais ce rôle a (|uelque chose d’artificiel qui exclut la naïveté aussi bien que la passion, car elle cherche à traduire une pensée (pii n’est pas la sienne. Sous ce rapport, la statue de M, Chapu exprime bien, en effet, l’effort et le zèle; on ne saurait reprocher à la Déclamation d’avoir l’air déclamatoire. » (1*. Maxtz.)
CIIAPU.
mieux de lui. Ajoutons cependant, pour être é(juitable, cjue l’Ode souffre, comme les sculptures (|ui lui font pendants, du redoutable voisinage de la Danse de Carpeaux, cette oeuvre si discutée et si troublante (jui semble im ironique défi aux sages lois de la sculpture et ([ui, en dépit de sa trivialité voulue, écrase de sa verve géniale les œuvres plus sobres (|ui l’entourent.
Cliapu semble avoir été mieux inspiré dans un groupe ((ui bd avait été commandé dans les dernières années de l’Enqjire pour la Préfecture de police, et (pii devait person-
offrait peu de ressources à l’imagination d’un sculpteur; il s’en tira de la façon la plus simple et la plus lieureuse, en sculptant une jeune femme assise, dans une attitude pleine de sérénité confiante, (jui tient sur ses genoux son enfant endormi. Cette composition, acbevée en 1873, décore aujourd’hui la caserne de la Cité.
Il nous a été impossible de voir un petit Moïse exécuté en 1873 pour M. de Mare, consul des Pays-Ilas à Ilruxelles. l'üut ce (pie nous savons de cette œuvre, c’est (pi’elle fut payée àCbapu 2,000 francs, et (|ueM. de Mare, dans différentes lettres, remercia cbaleureusement l’artiste, déclarant (pie c’était une chose exipiise et bien au-dessus de tout ce (pi’il pouvait espérer.
De nombreux bustes furent également demandés à Cliapu pendant cette période, soit pour l’Etat, soit pour des particuliers. l’armi les jilus importants, il faut citer ceux de lœbrun (1;, de Montalembert et d’Alexandre Dumas père.
(1) I.(‘l)i'un (l’ierre-.Vntoine), poète français, qu’il ne faut pas confondre avec son lioinonyine lîcoucliard-Leltrun, celui que, aux premières années du siècle, on
LA GLOIKE.
ceux-là pour l’iiistitut, celui-ci pour la Comédie Irançaise.
Il est permis de supposer que Cliapu accepta sans eutliousiasme ces commandes olficielles. C’est, en cflet, pour uu al tiste épris de son art une iii(jrate beso(jue ipie ces bustes i< après décès » . Quand il s’afjit de persouualités indiscutées, de véritables « (jrands bommes », l’artisle peul trouver dans le rayounemeiit de leur jjloire une inspiration suflisante et, sans arriver à cette ressemidance absolue que seule donne la vue de la nature, créer au moins une iinajje intéressante où la pauvreté des documents est compensée par une sorte de divination de l’étre moral; les H^jures ainsi composées ont même souvent une certaine {{raudeur d’apothéose plus près de la vérité qu’une imitation trop servile de la nature; mais quand il s’ajpt de vieilles (jloires, do réputations depuis loiqjtemps noyées dans les brumes de l’oubli, la tâche du jiortraitiste devient sinjjulièremeut difficile. Pour s’en convaincre, il suffit d’aller voii’ les collections d’hommes célèbres qu’on a cru devoir placer dans certains monuments publics, théâtres ou académies (I).
ap[>elait Lebrun-Pindare. Né à Paris, le 29 novembre 1785, il se révèle par dos essais poétiques très rcmar<piablcs, entre autres par une tragédie de Coriolan, en 1797. Plusieurs odes ipt’il fit pendant le premier Empire lui valurent les faveurs de la cour et une pension de 1,200 francs. Après la chute de Napoléon, il célébra les gloires de la Erance dans différentes poésies : Jeanne d' Are, le Vaisseau de r Anfjlelerre , et surtout dans un poème sur la Mort de V Empereur, ijui lui valut la disgrâce du gouvernement de la Uestauration.
Comme auteur dramati(jue, Lebrun fit jouer différentes tragédies, bien oubliées anjourd bui, dont une seule, Alarie Stuart, a pu mériter de rester au répertoire.
En ISdO, il devint administrateur de 1 Imprimerie royale et fut nommé par Louis- Pliilippc pair de t rance. Sous le second Empire, il échangea ce titre contre celui «le sénateur.
Lebrun était entré à l’Académie en 1828, en remplacement de Franc;ois de Neufcbàteau, son premier protecteur. Il mourut le 27 mai 1873.
(1) Ne pourrait-on, à ce propos, consacrer le souvenir de certains artistes,
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('oinbien plates et ennuyeuses sont le plus souvent ees iina{][es de poètes, d’artistes ou de savants! eombien mornes ees eflifjies qu’aucune flamme intérieure n’anime! La fijpire du poète de Marie Stuart, que Chapu d’ailleurs n’avait jamais connue, l’a médiocrement inspiré, et c’est à grand’peine que nous avons découvert son buste dans un des veslibules du palais Mazarin, au milieu d’une assez pauvre collection d’œuvres similaires, f.e buste de Montalemberl vaut mieux. Nous avons toutefois été légèrement déeu, nous (pii n’avoiis jamais vu le grand écrivain, en contemplant cette face glabre aux contours arrondis, cette physionomie reposée, cette tète plus Hue (pi’éner{|i(jue, et<pii ferait plut(>t penser à quebpie prince bien renté de l’Eglise eatboliipie ipi’à l’ai’dent précurseur du socialisme clirétien. La bouebe seule, mobile et spirituelle, avec sa lèvre dédai- {{ueiise, donne à la figure lui caractère hautain et sarcastique (|ui le maivpie d’un sceau personnel.
Le buste de Dumas, en revanche, est un chef-d’œuvre de premiei’ ordre (pii tient dignement sa place au milieu des marlu es de lloudon et de Caffieri, dont s’enorgmfillit just(;menl la Comédie Iraneaise. Il v a là plus qu’un portrait. C’est une àme que l’artiste a cro(juée dans cette figure puissante au cou de taureau, à la lèvre sensuelle, aux cheveux crépus, à l’œil saillant et largement ouvert. Dans ce mas(pie, où tout respire la force, ou devine la puissance de travail presipie surnaturelle de l’écrivain; répanouissemcnt (b; sa
tiüiiiiiics «le lellrcs, médecins, etc., par un inédailton de l)ronzc ou de inarlire, en réservant les Imstcs pour les personnalités les plus éminentes? Il y aurait à cela nu doidtle avantajje : éviter rencombrement qui menace déj.'i certains de nos éta- Idissements publics, l lnstitut par excnij)le, et venir en aide aux {jraveurs en niéilailles, si rarement encouragés par des commandes privées.
LA GLOIUE,
l)onne et loyale fi^jiire nous dit sa bienveillance, la verve exubérante de ses œuvres, leur simple et saine philosophie, tandis cpie cette poitrine hardiment débraillée nous fait sou{jer au sans-façon de sa vie, à son candide dédain des convenances sociales, à cette magnifique insouciance qui
devait le faire mourir pauvre, lui qui avait enrichi tant de théâtres, tant d’éditeurs, tant de journaux !
De celte épo(pie, date également un portrait de Vitet, avec le<piel Cliapn avait été en relation à propos du buste de Duchatel. Ceux-là seuls qui ont connu l’énidit auteur de la Ligne et de tant d’antres restitutions ingénieuses peuvent dire combien ressemblante est cette figure correcte et un peu hautaine, à la lèvre mince, an regard
incisif, au nez noblement aqnilin. xVu point de vue sculptural, — le seul dont nous puissions parler, n’ayant jamais eu l’occasion de voir l’écrivain, — tout ce cpie nous pouvons dire, c’est que ce buste, d’une exécution serrée et d’une fjrande allure, peut compter parmi les meilleurs du maître.
En même temps, un ensemble d’œnvres décoratives lui était commandé par M. Paul Sédille pour nu bôtcl tpi’il venait de se construire boulevard Malesbcrbes. Tous les arts avaient concouru à décorer cette jolie construction aménagée avec tout le luxe et le confortable modernes. Pour le plafond de la pièce principale, Galland, l’ingénieux et savant décorateur, avait peint les Arts j)uisant leur inspiraration aux sources ingénues de la nature ; dans la même pièce, au-dessus de la cheminée, on admirait un Jpo/lon, d’Elie Delannay, « d’un sentiment tendre et fin, d’une suavité délicieuse qui n’excluait pas la puissance » ; la frise de la cbeminéeétait due au ciseau d’un artiste de valeur. Tournois, qui y avait sculpté le Triomphe de Bacchiis, entouré de son joyeux cortège de satyres et de bacchantes ; puis, un peu partout, égayant les grands panneaux sombres de leurs notes variées, c’étaient des paysages de Corot, de Danbigny, de Didier, des tableaux d’Ebrmann, d’Ileiiner et de Couture.
La plus importante partie de cette décoration avait été loutcfois réservée à Cbapu. Son nom figurait au milieu de ces noms illustres, déjà représenté par un buste en marbre de ^Ille Sédille, « d’un sentiment très délicat »; le sculpteur devait modeler, en outre, deux grandes cariatides pour le vestibule, une série de médaillons pour le salon, et aussi
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les deux atlantes de la cheminée (jni snppoiteraient le bas-relief de Tournois.
Examinons rapidement ces deux derniers ouvrages, qui ne sont pas les pins importants. Pour la cheminée, il exécuta deux figures d’hommes, I nii dans le premier épanouissement de la jeunesse et l’antre an faîte de la maturité, composition dont il fit une réplique en pierre pour la façade d’un hôtel, 55, boulevard Malesherbes.
fiCS médaillons (pii couronnent les six portes du salon sont en bronze argenté. Ils représentent la Science, la Pein tare, Wlrchitecture, la Poésie, la Sculpture, la Musi<fue, personnifiées par des génies qui tiennent en main leurs attributs divers. Nous n’analyserons pas en détail ces jolies compositions, dont un cliarmant poète a laissé une description fidèle (1). Disons seulement qu’elles sont excellentes de
(P Les principaux passajjcs de cette description sont empruntés à un article de M. .Sully-l’rudhonimc. Voir Gazette des Beaux-Arts, 1873, 2° semestre.
Voici les quatrains que composa M. .Sully-I’rudhomme à l'occasion des médailles de Cliapu :