‹ Chapu, sa vie et son œuvreChapitre 25 sur 66 · I/HOMME ET L’OEUVRE. — CONCLUSION · texte numérisé non relu

I/HOMME ET L’OEUVRE. — CONCLUSION

\ O UE i.y UES mois avant sa mort, Chapu écrivait à sa femme, dans line de (*es lettres pleines de tendresse (jii’il lui prodiguait :

« .le voudrais bien me reposer un peu, « mais cela est impossible; il est néces- « saire que je lasse encore beaucoup de « sculpture pour que tu puisses joiudn?

« encore ({uelque chose aux petites éco- « nomies déjà acquises... »

Ij’artiste, eu effet, bien qu’il eût depuis longtemps fait ample provision de gloire, n’était pas riche, lies lourds frais d’atelier qui grèvent le budget de tout sculpteur, un état de maison relativement luxueux, et, pardessus tout, son inépuisable bienfaisance, ne lui avaient permis défaire que de chétives épargnes. Dans les dernières années seulement, il commençait à édifier une petite fortune, qui, s’il avait vécu, aurait sans doute rapidement grandi. De toutes parts, en effet, il recevait des commandes large-

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L ASTUOOMIE.

UâsTelicf pour le inonumcnl de I.c Verrier.

r.n APU.

ment rétribuées. La dernière fois que nous le vîmes, l’artiste contait devant nous, non sans un certain orgueil, qu’il avait « du travail pour dix ans ». Sans doute il exagérait un peu. Toujours est-il <pie, au moment de sa mort, de nombreux ouvrages remplissaient scs ateliers, les uns presr[ue terminés, les autres ébauchés seulement, mais dont la conception était suffisamment arrêtée pour (pi’ils pussent porter la sijjnaturc du maître. I^a plupart de ses esquisses ont été terminées. C’est une règle presque constante, chez les sculpteurs, que l’œuvre laissée inachevée par uu camarade sera reprise et menée à bonne fin par quelqu’un de scs émules; Cbapu comptait dans le monde des arts trop d’amis pour <pi’ou ne rendît pas ce pieux service à sa mémoire. Il convient donc de comprendre dans son OLuvre un nombre assez considérable de sculptures tpii, sans doute, au jour où paraîtra ce livre, auront recule dernier coup de ciseau. Parmi les principales il faut citer un ensemble décoratif pour le tombeau de Tbiers, au i*ère-Laeliaisc, ensemble dont il avait déjà exécuté une partie importante, un bas-relief demi-circulaire représentant le Patriotisme défendant la France, <pii surmonte la porte dn mausolée. Cbapu devait exécuter, eu outre, pour être placés à l’intérieur du monument, deux bas-reliefs représentant la Libération dn territoire et 1’///atoire traçant dans l’avenir le nom de Tbiers.

C’est pour le même cimetière que l’artiste avait modelé nn groupe funéraire (pii devait orner la chapelle de la famille de Icaza et y rappeler la mémoire d’un fils prématurément enlevé à rallection des siens. Le jeune homme y était représenté assis, dans une attitude pensive, entouré d’attributs qui symbolisaient sa jeunesse laborieuse, tandis

OFUVRES POSTHUMES,

(jiie, derrière lui, se détachait la hère silhouette d’une ligure ailée, la Méditation sans doute ou \ Etude. Ce projet sera terminé par Mercié, (jui était déjà pour ce tombeau, comme pour celui de Thicrs, le collahoraleur de C.hapu. Autant (ju’on en peut juger dans l’état d’avancement où elle se trouve, l’œuvre sera digne des deux noms qui l’aurout signée.

Il nous a été donné de voir également plusieurs esfjuisses d’une image funéraire de la princesse Marie d’Orléans (1), dont l’artiste, peu de temps avant sa mort, avait reçu la commande pour la chapelle de Dreux, et dans lesquelles ou retrouve l’élégante allure et le sentiment délicat (ju’il avait montrés dans les statues de la duchesse de Nemours et de la duchesse d’Orléans. liC projet de Chapu, sensiblement modilié d’ailleurs, a été repris par le brillant sculpteur Hector liCmaire, qui, sous peu, le terminera en marbre.

Plus intéressant encore est un travail aiujuel Chapu songeait depuis })lusieurs années, et dont, au moment de sa mort, il n’avait achevé <[ue (juehjues parties, l’endant un voyage en lîretagne, l’aspect imposant des pierres druidiques avait vivement frappé son imagination d’artiste, et il rêvait de renouveler, au prolit de l’art chrétien, cette invention décorative de la Caide païenne. L’occasion s’en présenta bientôt, et il la saisit avec le désintéressement (pii lui était habituel toutes les fois (pi’une œuvre s’imposait fortement à son imagination. C’est pour l’église de Heuoîte-Vaux,

(1) Seconde fille du roi Louis-lMiilippe, née en 1813. .Mariée en 1837 au prince Alexandre de Wurleuiberj;, elle mourut en 1839. Elle se fit reniar(|uer par son yoût pour les arts et son talent de sculpteur. Sa meilleure œuvre dans ce genre est une Jeanne cl' Arc, qui figure au musée de Versailles.

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en Lorraine, avait commencé ce Chemin de croix dont tontes les stations, taillées dans un bloc de pieri-e d’Euville,

devaient se déronler en plein air, autour d’nne Piela, dans nn paysage accidenté. « Il rêvait, a dit M. Victor Fonrnel, d’en faire im clief-d’œnvre, et peut-être son clield’œnvre, en portant un sentiment personnel joint à un goût sobre et sûr, et an respect sévère des traditions , dans ce grand drame divin trop abandonné à la banale exploitation des fabiicants d’objets pieux. » (iette œuvre, laissée inachevée, est continuée par le sculpteur Fosse, un des bons élèves du maître.

Mentionnons encore, pour ne rien oublier, dans cet OEnvrepostbnme, une figure allégori(jne poulie tombeau de ^Igi’ de Honneebose, qu’a exécutée, d’après une esquisse du maître, le sculpteur Cariés; la figure principale du monument de Millet, récemment inauguré à Cherbourg; uu bas-relief

OEUVUES POSTHUMES.

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pour le tombeau de Félicien David au cimetière du Pecq ( I ), une figure pour le monumcut du marquis d’Aligre, un groupe allégori(jue à la mémoire de Byrou, oeuvre importante qu’un riche banquier grec, M. Skilizzi, avait commandée à Chapu, et que doit terminer le sculpteur Falguière; enfin plusieurs bustes, entre autres celui de Michau, ancien président du tribunal de commerce de la Seine, et celui du docteur Tessier, de Lvon.

Nous u’avous pas eu le loisir, dans une visite que nous limes à l’atelier de Chapu, peu de temps après sa mort, de faire l’inventaire des nombreuses statues ou statuettes ébauchées, des mille esquisses crayonnées ou modelées qui 1 encombraient, rêves à peine formulés, délicieux embryons de chefs-d’œuvre f(ui montraient eu quelle plénitude et (juelle vitalité de génie la mort était venue prendre le grand sculpteur; ces précieuses reliques ont été partagées par sa veuve entre les élèves et les amis dn sculpteur, et il ne faut pas songer à en dresser une liste, même approximative. Il nous souvient encore, cependant, d’une charmante Liseuse <pic l’artiste destinait à M. fiCroy-Iîeaulieu, d’un projet de monument pour l’amiral Courbet, d’un charmant groupe, Héro et Léandve, commandé par le musée de neiines et <pii, je crois, a été détruit; de plusieurs esquisses pour le monument de Balzac (2), de plusieurs danseuses, d’un monument

(1) Ce monument, qui .lujourd’hni est entièrement terminé et en ]>lace, (toit être in.iu{|uré |)rocliainement. Il se compose d’une figure allégori(|ue (|ui enguirlande de fleurs le Iniste du conipositenr.

(2) Le projet de Chapu représentait Balzae assis, vêtu de son froe traditionnel. ■V ses pieds, une figure allégori(|ue personnifiait la Comédie humaine.

Ce projet, après la mort de l’artiste, a été abandonné; c’est le sculpteur Dalou qui, depuis, a été chargé d’exécuter, sur des données nouvelles, le monument

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CIIAPÜ.

pour \ ictor Ilufjo (1 ), etc. Une exposition de ces œuvres où l’on auruit pu voir, dans toute sa Heur, l’intime pensée du maître, eût été, à notre avis, un véritable réjjal artistique. Ou’il nous soit permis de regretter qu’on ne l’ait pas tentée.

Nous avons exposé dans les chapitres précédents l’histoire des œuvres de Cliapn. Cette histoire est celle de sa vie. Le travail, en effet, y a tenu la plus grande, on pourrait dire la seule place. On n’y rencontre ni anecdotes scal)reuses, ni aventures romanestpies. Dès ses j)remièrcs années, sa vie est sérieuse, austère pres<pie. A Home, nous l’avons vu préférer aux plaisirs bruyants de scs camarades la paix de son atelier, on pénètrent seulement (pielques amis fidèles comme Donnât, qui, pendant qu’il dessine, lui lit (pielques tragédies grecques ou quel(|uc fra{pnent de la Lé(jen<le des siècles; au seuil de sa vieillesse, ayant obtenu tout ce qu’un artiste peut souhaiter de considération et d’honneurs, il fuira les relations brillantes qui s’offrent à lui pour ne rechercher ipie les joies paisibles du foyer conjugal on la fréipientation d’un petit cercle d’amis de la première heure, auprès de (pii il sera sûr de trouver l’abaudou du ctcur et de la pensée sans lesquels il juge (pi’il n’y a (jiie conversations vaines et amitiés douteuses.

(t) « Des le leiulciii.iin de I.t mort de Victor llujjo, dit un journal du temps, MM. Mercier et Gliapu ont improvise la ma(]uettc d’uu monument dijjnc du poète. .\u haut d'un escalier, sur un socle, se dresse le poète travaillant, le hras appuyé sur un <les rochers de .lersey. Derrière lui, la Renommée le couronne.

K Sur les marches de l’escalier, la France debout, voilée de deuil, lui rend hommage. La Poésie essaye de consoler un enfant en lui montrant le triomphe du j.oètc. Enfin, au bas de l’escalier, un Misérable remercie Victor Hugo de ce (|u’il a fait pour lui, tandis (pie. à droite, une Jeune Fille, qui tient à la main les Chansons des rues et des bois, symbolise en chantant l’iminorlalité des œuvres du pocte »

OEUVUES POSTHUMES.

Knfant du peuple, Chapu est toujours resté « peuple » par la simplicité de ses goûts et la modestie de ses ambitions matérielles. Fils de « petites gens », il a toujours aimé les humbles, et bien que les hasards de sa carrière l’aient souvent mis eu contact avec les grands de la terre, il n’est jamais [)arvenu à vaincre en leur présence nue sorte de défiance timide qui lui valut plus d’une mésaventure. C’est ainsi que, venu à Ijondres en 188(), pour demander à la princesse de Galles qu’elle voulût bien lui accorder une ou deux séances, il n’osa jamais s’adresser directement à notre audjassadeur pour cette négociation, qui, confiée à des mains moins autorisées, finit par échouer; ainsi encore que, l’année suivante, il hésita longtemps à se présenter à la cour de Danemark, intimidé par cette société où tout le monde, disait-il, était empereur ou roi, excepté lui. Cette timidité ue permettait pas tout d’abord de saisir le charme de son caractère, et il fallait avoir pénétré dans son intimité pour apprécier l’exquise candeur de son âme et goûter l’attrait de sa conversation où l’on trouvait le charme d’un esprit simple et droit, qui s’était formé lui-même loin de la banalité des idées reçues et des préjugés courants.

bien (pi’il n’eût reçu dans sou enfance qu’une instruction élémentaire, il était arrivé à force d’étude et de volonté à s’assimiler un ensemble de connaissances assez étendues. Dès sa jeunesse il cherchera, par d’intelligentes lectures, à combler les lacunes de son éducation première; il étudiera les tragicjues grecs, Dante, Corneille, Racine, Young, Ossian, et parmi les modernes, Victor Hugo, fjamartine et Walter Scott. xVinsi peu à peu se formera sou esprit, et quand il présidera l’Académie des Reaux-Arts, l’éloquence simple et

Cil A 1>U.

familière de ses allocutions étonnera ceux ((ui, viujjt ans ])lus tôt, l’ont entendu prononcer ses premiers discours oHiciels, alors cpi’étaut le doyen des pensionnaires de la Villa Médicis, il saluait à leur départ ses anciens camarades ou souhaitait la bienvenue aux nouveaux.

Vers la fin de sa vie, d’autres écrivains, plus austères, le tenteront : iHaton, .lean lleynaud, l’ascal et Le l*lay. Il a lu et relu leurs oeuvres, les annotant au crayon et transcrivant sur ses albums les pensées <pii Tout frappé. Il s’était fait ainsi, pour son usajje personnel, une sorte de bréviaire philosophique où, à des seuteuces recueillies chez les plus (jrands penseurs de l’humanité, il avait joint certaines rèfjles de conduite, certaines maximes <pic l’expérience lui avait dictées. Citons-eii quelques-unes, (pii montreront (pie l’artiste, chez lui, était doublé d’uu penseur :

« One de peines, (pie de calculs, (pie de concessions sont nécessaires aux ambitieux, et tout cela pouixpioi, en fin de compte? Pour avoir une place, une croix, une médaille de plus. A quoi cela avance-t-il? liC meilleur, c’est encore une • bonne petite maison entre cour et jardin, avec de quoi y vivre et se moquer des vaines querelles de l’aris. »

« A force de se mêler avec les autres hommes, on perd son empreinte, on échanjje son propre caractère contre le caractère général; on pense avec l’esprit des autres, ou cesse d’être soi-même. »

« Il faut nous considérer dans cette foule comme dans une île au milieu d’insulaires (pii ne demanderaient pas mieux

OEÜVUES l’OSTIlUMES.

(|iie de nous inan(;ei-, si nous sommes faiNes et eraintils. ('.'est eomme eertains eliiens de la campafjne de Home... »

« lîèjjle {générale : ne jamais parler de son bonheur à plus heureux que soi ; e’est aussi imprudent que de montrer son or dans une anhei'ge mal famée. »

« l/hahitude du monde est un art (jui consiste à se faire bienvenir des caractères les plus opposés' et à savoir se teniien équilibre sans prendre parti dans auenn camp. »

« () tristesse, e’est à ton école que la sajjcsse instruit le mieux scs disciples, (l’est Dieu (jui nous envoie les

ebafi;rins pour fortiHei’ notre âme. I^a tristesse nous tlécouvre les vé-

J. RRETON.

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litcs qu’effaçait l’éclat éblouissant du bonheur. Ainsi la nuit fait reparaître et briller les lustres innombrables qui éclairent la voûte du firmament (I). »

On pourrait croire à la lecture de ces fraj^ments que notre sculpteur était un misantbrope, et que les épreuves de la vie avaient laissé dans sou cœur un levain d’amerlume. Nullement. Malgré les conseils égoïstes (pi’il semble se donner à lui-même, il est l’esté toujours tendre, confiant et bon. Cette exquise bonté trouva, du reste, sa récompense. Aucun artiste, avec autant de gloire, n’eut si peu d’envieux; aucun ne fut, toute sa vie, entouré de plus sincères et de plus précieuses amitiés. Nous avons, dans les précédents chapitres, nommé déjà la plupart de ces amis. Ce furent au début de modestes travailleurs comme lui, qui, comme lui, devaient devenir célèbres : Gaillard, fils d’un marchand de vin, et Haudry, le petit paysan du Bocage vendéen, et Delaunay, que sou père avaitélevé pour être cirier{2), comme lui-même, et Bonnat, et Vaudremei’, etDaumet, et Lefebvre. Plus tard, ce lurent les architectes ipii surent se l’attacher comme collaborateur.

(t) Cette ilernière pcnsi'-e est inaiiifesteineiil ins|)iréc des Nuits d’Younjj.

(2) On appelle cirier, dans la rcjjion nantaise, les marchands de cierges et d’objets de piété. 1-e père de Delaunay, qui habitait Nantes, exerçait ce coinincrcc, auquel il joignait, comme la plupart de scs confrères, celui d’entrepreneur des pompes funèbres. Son industrie étant ])rospèrc, il résolut d'y associer de bonne heure son tils, et (pieli|ues j)ersonnes se souviennent encore d avoir vu le jeune Klie Dclaunav accompagner son père dans les enterrements.

Un vieux peintre d’origine italienne, <pii enseignait le dessin dans les principaux couvents de Nantes, décida, non sans peine, M. Delaunay père ;i lui confier son tils et l’arracha à l’obscure destinée qui l’attendait. Delaunay garda toujours la plus vive reconnaissance pour ce premier maitre et fit de son fils, l’abbé Sotta, un remarquable portrait, exposé il y a quelques années au Cercle nrtisti(juc et littéraire de l’aris.

O'.ÎUVRES POSTHUMES.

ses rivaux dans l’art de la statuaire, ses collègues de l’Institut, les amateurs qui se disputaient ses œuvres, tous ceux, en un mot, qui l’approchèrent, tous ceux qui surent comprendre ce qu'il y avait dans ce cœur simple de loyauté, de bonté et de droiture. Vers la fin de sa vie, de nouvelles affections vinrent le consoler de celles que la mort lui avait ravies. Il les trouva parmi ses élèves, qui u’ont cessé de proclamer bien haut tout ce (ju’ils devaient à ses conseils éclairés et à sa toucbante sollicitude. Qu’il me soit permis de citer, parmi ces derniers, Pioty, qui, dans un discours ému, attribuait justement à Cbapn la renaissance de l’art jadis dédaigné de la gravure en médailles, et François, l’babile graveur en pierres fines, dont les confidences émues, mieux que les meilleurs documents, m’ont fait pénétrer dans l’intimité du grand sculpteur, et Fatey, qui, malgré le prix de Home et les succès d’exposition, demeurera jusqu’au dernier jour près du maitre ('t aura la triste joie de lui fermer les yeux.

Pourl)ien connaître le caractère d’un bomme, il est nécessaire de se renseigner sur son atavisme; pour juger un artiste, il faut étudier le temps où il a vécu, les enseignements (pi’il a pn recevoir, les influences qu’il a subies. Voyons donc rapidement par quelles vicissitudes a passé la sculpture pendant le demi-siècle qui a précédé la naissance de Cdiapu.

I.a grande tragédie de la Révolution, ({ui bonleversa si profondément notre sol, nos institutions et nos mœurs, devait avoir son contre-coup dans l’art; toutefois, bien avant ITSÎ), la France était engagée déjà dans une sorte de réaction artistique. Tœs fouilles d’IIerculanum et de Pompéi,

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les études des philosophes, les doctrines et les écrits des Winckelmann avaient peu à peu ramené vers l’antique l’atteution et le goût des amateurs. Xi la verve brillante de Iloucher et de Fragonard, ni la grivoiserie sentimentale de Greuze ne pouvaient faire pardonner à leur art ce rpi’il avait de factice et de maniéré, et l’école de sculpture, malgré les remanpiahles artistes qui l’illustraient, n’était pas mieux traitée par la critique. G’est à peine si l’on reconnaissait à l’igalle « une eei’taine vivacité dans ses ouvrages, (pie l’on voudrait cependant plus corrects, plus purs, plus nobles »; à Ilondon, une exécution riche, facile et hardie, (pioi([ue un peu maniérée; à l'alconet, « de la finesse, du jfoût, de l’esprit et de la délicatesse » . Partout on déclamait à l’envi contre cet art de corruption (|u’un prompt retour vers les saines beautés de l’anti(jue pouvait seul préserver d’un irri’*m édi a 1 ) 1 e a f fa i sse ment.

On sait à (pioi aboutit, au moins pour la seul[)ture, ce mouvement de l opinion. A la fantaisie prim<?-sauti(îre et libre des artistes de l’ancien régime succéda je iie sais (juel idéal jpiiudéet froid (pii, sous prétexte de noblesse, s’interdit la rccberebedn caractèreindividucl; aux mignardes déesses de Versailles et des rrianons, les pédantes allégories des Cortot et des lîamey.

L’époque inqiériale compte cepeudant (piebpies bons sculpteurs : I.,emot, (pti, dans son Brut ns et son l.ycnrcjne du Corps législatif, montre une certaine ampleur de style, jointe à une louable reeberebe de la vérité et de l’expression; Gbaudet, (pii sculpta la Sensihilitc, Wïmour séduisant l’àine, et aussi la colossale statue de Napoléon en empereur romain (jui, sous son règne, couronnait la colonne de la place Ven-

OEUVUES POSTHUMES.

dôme; Hosio, que l’on surnomma avec un peu d’emphase rAuaci’éoii de la sculpture; Kspercieux, Gois et quelques autres dont les noms sont à peu près oubliés aujourd’hui.

Ce n’est d’ailleurs pas en France qu’il faut chercher le grand sculpteur de l’épocjue, celui que, de tous les coins de l’Europe, venaient solliciter les commandes officielles ou privées. Celui-là habitait Rome et s’appelait Canova. Né vers le milieu du siècle précédent, il avait connu les grâces efféminées de liemoyne et de Clodion, mais avec sa souple nature d’Italien s’était facilement plié à la mode nouvelle et avait vite appris à accommoder à l’antique l’idéal de coquetterie sensuelle qui était au fond de son cœur. On ne peut refuser à cet artiste, un peu trop vanté de son temps, une incomparable adresse de main, uu sentiment délicat et une grâce ((lie les sculpteurs de son tenqis avaient à peu près oubliées; mais il est difficile de voir en lui, avec le docte Ouatremèrc de Ouiucy, un continuateur des (irecs, et de rattacher son art maniéré et sans [irofondeur à l’école (|ui, sous l’impulsion de David, régnait alors dans notre pays.

Les princi[)cs de David (|ui avaient pesé sur l’art aved’intrausigeance tyrannique d’un dogme devaient, de son vivant même, amener une violente réaction. I.a sculpture, toutefois, ne suivit que de loin les e.xagérations du romantisme, et si elle répudia avec joie les froides conceptions et l’aride teclmiipie de l’art néo-romain, elle n’évolua que lentement, timidement presque, vers un art plus indépendant.

Deux noms dominent cette période nouvelle : David d’Angers et Rude. David, tout en s’inspirant de l’esprit et des œuvres de l’antiquité, comprit que la première vertu d’un artiste est d’étre de son temps, et son grand

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mérite est d’avoir cherché à doter son pays d’un art national. Un de ses pins fervents admirateurs, qui lui a consacré un heau livre (1), résume ainsi son talent : « La caractéiâstique des oeuvres du maîtrt', c’est la vie, une vie spiritualiste, sans convention, participant des idées, des {)assions et des coutumes de ce siècle... Nature vibrante, aux impressions soudaines et profondes, il se pénètre des hommes ou des choses qui l’entourent, des événements qu'il traverse. Les agitations de sa vie, ses mécomptes, ses luttes quotidiennes donhlent ses forces et multiplient ses pensées... Mais le statuaire apporte dans la composition d’un sujet le discernement, le tact, l’expérience du maitre... David d’Angers, qu’on pourrait apj)eler le Poussin de la sculpture, a été un artiste philosophe, chez qui le sens esthétiijue s'est élevé jusqu à l'intuition. »

Comparé aux artistes qui l’ont immédiatement précédé, David fut un novateur. Cependant, par la noblesse un peu voulue de son stvle et par l’exagération de la portée philosophique et patriotique tpi’il prétend donner à ses œuvres, David se rattache à l’école du grand peintre son homonvme. La recherche, à tout prix, du caractère rentraîne souvent aux dépens de la vérité, comme la crainte du pittoresque en sculpture le fait tomber dans la sécheresse et la froideur. « La sculpture, avait-il coutume de dire, est une religion. » La religion dont David est le pontife est tant soit peu austère et fait (|uelquefois regretter le paganisme enjoué et libertin qui l’a précédée.

Esprit moins philosophique, génie plus souple et pins

(1) David d'Angers, sa vie, son oeuvre et ses écrits, par Heiirv' Jorix. IMoii, édit.

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Pour le luonument de l'êlicicn David.

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OEÜVI’.ES POSTHUMES.

spontané, Hncle ouvrit à la statuaire des horizons nouveaux. Ce plébéien de Ilourgo^jne, dont l’enfanee se passa dans un atelier de forjjeron, loin de toute eulture intelleetuelle, et qui ne reçut plus tard que les pauvres ensei^jnements d’um; académie provinciale, n’arriva que tardivement à la gloire, et c’est après une longue suite de ti avaux obscurs qu’il put, dans sou Jeune pécheur jouant avec une tortue, et surtout dans son groupe du Départ, donner la mesure de son génie. Ce dernier ouvrage résume l’artiste tout entier, avec sa superbe entente du mouvement et de la vie, la verve puissante de son style et son audacieux réalisme auquel se mêlent, dans certains détails de costume et d’attitudes, les restes d’un lointain attacbement au style noble c[ue lui a enseijjné Cartellier.

liC groupe de l’Arc de triomphe, dont personne aujourd’hui ne songe à contester la valeur, fit scandale, lors de son apparition, parmi les partisans de 1’ « austère sculpture », et la figure de la Liberté qui le domine fut particidièrement ciitiquée. David d’Angers, inconsciemment jaloux peut-être, n’hésita pas à blâmer aigrement la « fausse chaleur » (pii animait les personnages de Ilnde, l’exubérance de leur mouvement et la violente expression d’enthousiasme et de colère (pii convulsait leurs visages. « La passion (pii grimace aux heures solennelles est ridicule, écrivit-il. l.,a laideur n’entraîne point, et le visage de la Liberté, tel (pie liiide l’a rendu, est hideux. » Ces critiques, qui font sourire aujourd’hui, montrent assez bien l’esthétique étroite et mes- (piine à hupielle obéissait alors la sculpture. Quoi ([u’il en soit. Rude est le véritable émancipateur de la statuaire moderne; c’est de lui ipie se réclament ceux ([iii sont épris

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avant tout du mouvemeut, de la vie, de l iutiuie vérité du prt'^etit; c'est le père des Carpeaux, des Falguière, des Frémiet.

Au moment où Chapn va partir pour Rome, Fart des Phidias, des Michel- Auge et d Houdon végète sans idéal précis, sans conviction sérieuse. Rude vient de mourir, et David ne tardera pas à terminer sa glorieuse carrière. L'école contemporaine compte, il est vrai, un sculpteur de génie, Barv e; mais c est un de ces hommes exceptionnels comme il en surgit quelipiefois dans Ihistoire de Fart, et qui. sans ancêtres, ne doit pas laisser de descendants. Les maîtres en vogue sont Pradier, - le faiseur de statuettes, Fhabile ouvrier qui a été pendant vingt ans Fun des artistes les plus goûtés dn monde élégant de Paris >, comme Fa écrit nu de ses ^ves dans un éloge qui semUe parfois mêlé d ironie 1 . et Duret, esprit plus fécond que profond, dont 1 edectisme aimable se manifeste dans une foule d'oeuvres d'une habileté incontestable, mais on la pensée n'est pas toujours à la hanteur de Fexécntion.

Tels sont les maîtres que le hasard donne à Cbapu pour guider ses premiers pas. Le jeune artiste, dès son entrée à 1 école, voit combien mince est le filon exploité par ces deux artistes; il sent qn il v a mieux à faire, mais il ne voit pas encore clairement où il tronvera son inspiration. Les beautés de Fart antique ne se sont pas encore révélées à lui : il ne les voit <{U à travers cenx tpii s'en sont inspirés an commencement dn siècle : Flaxmann. Canova. Thorwaldsen. et les froides conceptions de Louis David, le mettent en défiance

• i Lê. rie et la marmya Je PraJia-j fmr mm de ta mmeiemt Aea < À. Exext. 1SÔ9.

OKÜVUES POSTHUMES.

coiiti’e cet art tant vanté. « .le erois entrevoir, écrit-il, que mes compatriotes manquent d’un sentiment intime et e.vpansif; moi-méme, je sens que je me préoccupe trop de 1 arranfjement et pas assez de la elialeur du jeu des passions, de lame des personnajjes d’une scène... Mais, tiraillé en tous sens, je me demande où est la véritable bonne route. » Ouelques mois de séjour à Home ont bientôt dissipé ses inc(*i’titudes. Sous ce beau ciel d’Italie, qui est comme son décor naturel, l’art antique lui est apparu dans toute sa splendeur. Ni la sincérité naïve des Ouattrocentistes, ni la grandeur tragique de Micbel-Ange ne le détourneront d’un culte auquel il restera toujours fidèle. Kcoutons-le, au reste, faire sa profession de foi.

« Le sculpteur, a-t-il écrit, peut être sollicité par des maîtres de caractères différents, par des écoles ou le style s’est transformé avec une étonnante variété, mais sa source est une. L’art grec en a eu la vision supérieure avec le Canon antique, basé sur le plus bel équilibre de la santé, de l’agilité et de la vigueur; il en a déduit, avec une logi(|ue simple, des principes qui resteront les meilleurs et hors desquels il ne peut y avoir que fantaisie ou étrangeté.

« Aucune époque, aucun peuple n’a surpassé l’art plasti(pie de la grande époque de Phidias, et ce peuple athénien dont le nom seul a je ne sais <}uoi d’achevé, tant il éveille d’impi*essions souveraines dans une âme d’artiste.

« he secret des anciens n’est ignoré de personne. Ils ont supérieurement compris, aimé et interprété la nature. Or, comme la mission de l’artiste est renfermée dans ces trois mots, il eu résulte que celui qui a l’intelligence, l’amour et

Cil A PU.

le {^oùt, est nécessaipeinent sur la voie suivie par les sculpteurs fp’ecs. «

Ces rèjjles un peu étroites tlu Canon antirpie (I), Cliapu les a toujours relijifieuseniciit observées, l’eut-être même, au moins clans ses Hffures purement imajjinatives, y est-il clemenré un peu exclusivement soumis. Ce cpie scs ceuvrcs y [jaguent en beauté sereine et en {jrâce idéale, elles le perdent cpiebpielois en orijpnalité et en verve caractéristicpie. En revanebe, la lon.'pie contemplation des ebelsd’œuvre anciens lui a appris, mieux cpdà aucun autre, l’art si diflicilc de draper, la simplicité ou la sobriété du style, l’élocpience du {|este, l’ampleur des attitudes. Le culte passionné (|n’il professe pour l’art f;rec ne va pas, du reste, sans discernement et ne l’cntrainera jamais à une imitation servile. « l’dudier le beau réalisé, écrit-il de Home sur uu de scs albums, c’est apprendre à trouver le beau dans la vie, mais il faut avant tout cjue V homme se voie dans ses ceuvres. C’est ainsi cpi’oii accpiiert l’ori^jinalité, et non en rejetant de propos délibéré tout ce cpii est établi. » Ces cpiebpies lijpies montrent assez bien le caractère de Cbapu. l'isprit discipliné et mélbodicpie, ennemi des révolutions violentes, il n’en est pas moins fermement décidé à secouer le joug de l’école, à frayer sans fracas une voie nouvelle à sou art. Il la trouvera sans peine cjuand, après les patientes

(t) On .ippclle Canon les rèjjles qui ont été posées par différents artistes pour étaMir les proportions relatives du eorps liuniain. Ces règles remontent .'i la plus liante antiquité, ainsi «pie le montre une tigure de l’art primitif égyptien «pii est divise en vingt parties. On croit savoir cpie Polyclète avait un Canon d’après lequel il a exécuté son Doryphore. Vitruve, Léonard de Vinci et A. l)ürer ont également eu leur Canon. Nous n’avons pas besoin de faire obser\er tout ce ipi une observation absolue de ces règles pourrait amener d’arbitraire et de conventionnel en art.

OEUVl'.ES rOSTIIUMF.S.

éludes de Home, où l’art de iMiidias a eu inaiiif'éslemenl ses sympathies, il qu’il peut se laisser aller librement à

sou inspiration. One les amateurs de elassilications vaines le ranjjent parmi les classi(pies, nous n’y eontredisons point, son art n’en est pas moins bien à lui, et ee discret arôme d’anti<piité <pii le parfume ne lui enleve rien de sa saveur personnelle : l’œil le moins exercé ne pourra confondre ses œuvres avec celles de Cauova, de David ou de Hradier. S’il fallait absolument trouver à Cbapu un ancêtre dans la {fraude famille de l’art, ce n’est pas chez les sculpteurs, mais chez les peintres que nous le cbereberious. Par certains points, il nous rappellerait Hrud’bon, dont il n’a pas la voluptueuse morbidcsse, mais qui, comme lui, a su faire vibrer, dans des compositions inspirées de l’anticjue, un idéal d e {frâce attendrie et de suave éléffauce, d’un accent tout moderne.

Depuis la Jeunesse, qui fut son premier triomphe, justpi’au monument de M{fc de Honuccbose, auquel il consacra les de rniers jours de sa vie, la destinée semble avoir voué Cbapu a la sculpture lunéraire. C’est à ce {fenre qu’il doit sesj)bis grands comme ses plus léffitimes succès. Dans vingt œuvres analogues, et qui chez un artiste moins habile auraient pu offrir des redites monotones, il a su tantôt par 1 fieurcux choix de l’allégorie, tantôt par la simple évocation de 1 âme disparue, décerner à chacun d(; ceux dont la mémoire lui était confiée l’apothéose (jui lui convenait, tantôt majestueuse et tantôt touchante, ici retraçant pour la postérité les gloires d’une destinée illusti'e, là parlant seulement au cœur de quelques amis affligés. En analysant

CHAPU

la plupart de ces compositions, on retrouve l’artiste inibn non seulement des principes plastiques, mais du génie même de l’art antique. Pour un artiste chrétien, la mort ne va pas sans tout un cortège d’images funèbres et d’allégories terrifiantes. iMus douce est l’idée que nous en donne Cbapu. Il semble qu’il ne veuille pas sonder à fond le redoutable mystère, qu’il n’en parle, comme les anciens, qu’à mots couverts, avec mille réticences, avec mille cupbémismes gracieux. Contemplons le monument de la duchesse d’Orléans ou bien encore celui de mistress Hancroft au Père- T>achaise. La tristesse que ces teuvres éveillent en nous n’a rien d’amer, la mort nous y apparaît douce comme un sommeil, grave comme une fin d’automne dont la mélancolie est tempérée par l’espoir d’un prochain renouveau. C’est nue impression analogue que nous retrouvons devant l’image funèbre de Mlle laibicbe. Cette exquise figure de vierge, si chaste dans la liliale blancheur de son suaire avec ses longs cheveux déroulés qui l’enveloppent comme nu manteau soyeux, semble être la traduction en marbre de quelque élégie de liéoiiidas de Tarcnte, et en la contemplant on murmure malgré soi la gracieuse épitaphe de l’Anthologie : « Terre, sois-lui légère, elle a si peu pesé sur toi. »

Ces jolies inspirations, ('.bapu les trouve le plus souvent dans son cœur. Ne cherchez dans ses (imvres ni un svmbo-

lismeprolond, ni une philosophie transcendante. lieur grâce touchante, de source purement humaine, les rattache au naturalisme, alors même qu’il traite un sujet de métaphysifjne; il admet la doctrine réaliste, à condition toutefois d’y englober les éléments pittoresques qu’elle comporte, aussi bien que l’expression des sentiments. Et c’est là peut-

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