‹ Chapu, sa vie et son œuvreChapitre 24 sur 66 · LA PENSÉE · texte numérisé non relu

LA PENSÉE

( Tombeau de M™- la Comtesse dA^oult auPére-Lachaise

SPlon 'loarnl 8« C‘* ’s-uil

DEUNIKUES ANNÉES.

« Hgur(; an j)oint de vue de la composition (générale el « siî^nilicative, a écrit 'SI. I.afenestre, il y aurait fort à dire. « Si (jnelqu un s attendait a voir une ^[nse grectjne méditer « sur son tombeau, ce n’était pas l’antenr de Madame Bo- « vary et de Salammbô. Non pas que ce Normand saïqpiin « et ironique fût insensible aux séductions puissantes de la « poésie classique; mais dans la vie antitpie comme dans « la vie contemporaine, ce qui paraît surtout l’avoir inté- « ressé, c’est l’explosion âpre et é(joïste des passions com- « minu'S et brutales, l’étrangeté et la corruption des siècles « de d(';cadence plutôt que la grâce et l’élé{jance des civili- « sations â leur aj)ogée. » Il ne faut donc pas voir dans cette figure la muse de Flaubert, allégorie (pii, par parentbèse, eût été singulièrement difficile â incarner dans le marbre, mais une personnification plus générale, comme la éri té on encore V Inspiration . Qu’importe, au reste? Ce (pi’il est intéressant de constater, c’est quedans cette œuvi’c, la dernière de celles (pie Cbapu ait pu voir exposées, on retrouve intactes toutes les qualités (pii ont fait sa gloin;, la noblesse de rimagination plastiipie, la sûreté de l’exécution, el par-dessus tout ce cbarme mystérieux et doux qui émane de toutes ses figures de femmes, cette grâce pénétrante et cliaste cependant (jui est comme sa marque distinctive.

I/inauguration du monument d(; Flaubert eut lieu le 23 novembre, sous iiii ciel de suie ipie balayaient par instants de violentes rafales. Tia cérémonie fut longue, etaucuu discours ne fut (‘pargné aux assistants qui grelottaient sous cette horrible tempête de pluie et de vent. Pendant que se déroulaient les babituels panégyriques el que cbacun cber-

CH APU.

cliait à glanei’ un peu de renom eu racoutaut la {jloire du mort, Chapu, (pii, avec Flaubert, aurait dû être le vrai héros de la fête, se tenait modestement à l’écart, envelop[)é dans une vaste fourrure d’où sa tête énu'rjjeait à peine. Mien peu, dans la foule des curieux, devinèrent le {rnnid artiste dans ce petit homme à la barbe prcs(pic blanche, à la fijjure douce et fati^piée; eu revanche, tous ceux de ses amis qui étaient là furent douloureusement frappés de l’altération de ses traits.

Depuis quelque temps, eu effet, sa sauté ue laissait pas tl’incpiiéter les siens. Sa complexion avait toujours (“té délicate, et la rude vie qu’il menait dès son enfance l’avait prématurément usé. D’autres causes, toutes morales celleslà, allaient avancer l’œuvi-e de destruction dont les effets, lentement, se faisaient sentii'.

Xous avons dit (jue Chapu s’était marié ('u I8<S0. Aucun enfant n’étant né de cette union, le maître l•('porta sa tendresse sur une nièce de sa femme, une orpheline que sa mère, à son lit de mort, lui avait léjjuée. L’enfaut {pandit, entourée de tous les soins, de toutes les pi’évenauces, de toutes les {jâteiies. Aucun maître ne fut épar{;né pour ajouter aux charmes (pi’elle tenait de la nature les séductions d’une éducation brillante, et quand, vers 1887, elle fit son entrée dans le monde, elle y fut tout de suite remarquée.

Chapu jouissait eu père de ses succès. Tout heureux de promener à son bras cette belle jeune fille, il était devenu |)res(|ue mondain, lui le plus casanier des hommes. Déjà il la vovait maiiéc, à un artiste peut-être, et ouvrant ainsi à sa vieillesse tout uu horizon de bonheur intime... Ces joi('s, hélas! devaient lui être refusées.

DKllNIEUES AM NEES.

Le hasard d’ime cure au.\ eaux de Saiiit-Ilonoré fit connaître à la jeune fille un médecin de rétablissement, le docteur C... Onehjnes mois pins taid, les deux jeunes gens se mariaient. iMallienrensement, en dépit de sa belle appainice, le jeune époux portait en lui les germes d’un mal (jni

K L I E 1) E L A U N A Y .Médaille

ne pardonne pas. lùi pleine lune de miel, il en ressentit les premières atteintes, et le ménage dut partir sans retard vers la côte méditerranéenne. Quelques mois plus tard, en longs habits de deuil, l’enfant chérie du sculpteur revenait seule auprès de ses parents d’adoption.

Toutes ces tristesses avaient profondément retenti dans le cœur si tendre de Cbapu. l’endant l’biver que dura

CHAPÜ.

cette lente agonie, cette nature si ferme, si patiente devant le destin, semble prête à s’abandonner. Il dissimnlait cependant de son mieux ses angoisses, cherchant, dans ses lettres, à donner aux siens nn espoir qu’il n’avait pas, et quand tout fut fini, il mit tonte la douceur de son âme à panser la cruelle blessure faite an cœur de son enfant.

Dans les grandes crises morales, le travail est le meilleur réconfort. Cbapn se remit avec acharnement à la besogne, .lamais il ne travailla plus, sinon mieux, <(ne pendant ce cruel hiver; jamais il ne prodigua pins libéralement à ses élèves les merveilleux enseignements qu’il avait coutume de leur donner.

C’est dans une de ces tournées aux divers ateliers cpi’il dirigeait, (pie la mort vint le prendre, fi’éiiidémie, (pii faisait alors à l*aris tant de victimes, trouva dans ce corps usé nue proie facile; le mal, (pii tout d’abord avait paiai sans gravité, se changea subitement en une grave congestion pulmonaire : trois jours plus tard, le grand artiste s’en allait doucement vers ces mondes Inminenx (pie jadis son ciseau avait si merveilleusement évoipiés.

l’en d’heures avant le moment suprême, le malade s’était assoupi. Un peu de mieux, — ce mieux précurseur de la mort et (pii semble l’ironie du destin, — avait été constaté parles médecins, qui s’étaient retirés avec de vagues paroles d’espoir, engageant ceux (pii soignaient le maître à prendre un peu de repos. Seule, sa digne compagne ne voulut pas le (jnitter; elle s’étendit sur nn canapé dans nn coin, où, vaincue par la fatigue, elle ne tarda pas à s’endormir d’nn lourd sommeil. Cbapn, cejiendant, s’était réveillé, et, avec cette intuition surnaturelle de ceux (pii sont an seuil de

DERNIÈRES ANNÉES

l’éternité, il avait vu la Mort qui lui faisait sienne. V'oiilaut, une fois de j)lus, éviter à ceux qui lui étaient chers le déchireiueiit des adieux suprêmes, il trouva la force de se lever. A pas lents il se dirigea vers la eouipague de sa jeunesse, celle qui l’avait aidé à supporter les mauvais jours, (jui avait été l’iuspiratriee de ses plus belles oeuvres. Teudremcut, mais du bout des lèvres, il l’embrassa une dernière fois, comme un enfant que l’on craint d’éveiller; puis, intrépide, il retoui ua vers sou lit et y attendit la mort. .

fai mort de Cbapu causa, dans le monde des arts, une sensation profonde. Si ebacuu regretta l’artiste enlevé prématurément a une carrière qui lui promettait encore de longues années de gloire, l’bomme ne fut pas moins pleuré par ses nombreux amis. Ses funérailles, auxrpielles aucune pompe ne mauipia, lurent pour quelques-uns de ses vieux camarades 1 occasion de retracer eu termes émus les pi’iucipalcs étapes de sa glorieuse- destinée. !Mais ce (pii mieux (pi aucun discours faisait l’éloge de cette vie « toute resplendissante de bouté et de droiture, c’étaient les lai’ines de

I assistance, l’afllietiou vraie répandue sur tous les visages...

II dort inaiuteuaut sou dernier sommeil dans le paisible cimetière du Mée, près de la maisonnette où il est ué et où il a rêvé la gloire. D’autres auraient soubaité une tombe plus grandiose; lui, le modeste et grand travailleur, il a voulu reposer près des bumbles travailleurs (|ui furent scs ancêtres, au sein de cette sereine campagne où a gei uié sou tranquille et bienfaisant génie. »

Oiiebpies jours après ces toucbaiites funérailles, je me

ClIAPU.

trouvais avec (|uel(jiies amis dans l’atelier d’Elie Delaiinay. Le {jrand peintre, bien que souffrant déjà d’un mal qui devait bientôt le terrasser, avait voulu aecompa{;ner son ami jusqu’à sa dernière demeure, et ce douloureux devoir, accompli sous un ciel inclément, avait a{qjravé son mal. L’artiste était dans son lit, immoltile et somnolent, et nous, un peu à l’écart, pour ne pas le fati^juer, nous déplorions cette pieuse imprudence, que cbacuii cependant, dans son lor intérieur, admirait. Entendant prononcer le nom tant aimé de son vieux camarade, le malade sortit un peu de sa torpeur et j)ronouça à voix basse (piebpies mots dont nous eutendîmes seulement ceci : « O Cbapu, Cbapu, àme angéli(pie!» Et deux (grosses larmes roulèrent sur ses joues amaigries.

F']st-il plus bel éloge «pie celui de ce mort [)ar ce mourant ?

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