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INTRODUCTION

U and Chardin exposa, pour la première fois, en 1728, sur la place Dauphine, il y avait sept ans déjà que Watteau était mort. La peinture française subissait un interrègne; aucun grand maître ne la dominait plus. Coypel, Allegrain, J. -B. Van Loo, de Troy, Le Moine lui-même continuaient, mais sans le dépasser, l’art pompeux de Le Brun. Les imitateurs de Watteau n’avaient pas son génie; et il semblait bien que, depuis la mort du plus jeune des Le Nain (Mathieu, le cadet), survenus en 1677, depuis celle de Philippe de Cham< paigne, qui d’ailleurs n’était pas Français mais était venu en France peindre des portraits de bourgeois jansénistes, la vérité, le naturel, l’expression avaient déserté l’art, ne s’imposaient plus

LES MAITRES DE L’ART

avec force à l'admiration. A l’étranger même et surtout parmi ces écoles du Nord qui sont par leur nature les plus proches de l’idée de Chardin, Gérard Dou et Ferdinand Bol, disparus aussi, n'avaient pu réussir à rallumer la haute flamme du génie de Rembrandt; et c’est à Johannes Fyt d’Anvers, à Van der Meer de Delft, qu’il faut remonter; c’est dans la chaude cuisine, dallée de rouge et parée de beaux cuivres de Willem Kalf, dans la maison de Ter Borch, dans les tièdes intérieurs de Pieter de Hooch, qu’il faut pénétrer enfin pour retrouver les maîtres de l’intimité, du recueillement laborieux et de la nature.

Chardin, plus savoureux, plus expressif, plus exquis et plus robuste à la fois dans toutes les fines qualités de son art que les Flamands et les Hollandais, demande son inspiration aux mêmes sujets qu’eux; mais, Français de race et de pensée, il porte plus loin encore la perfection technique et le sentiment du vrai. Son génie lent et laborieux, plein de mesure et d’ordre, ne s’applique pas seulement à rendre avec un réalisme étudié les contours de la vie; il va jusqu’à l’âme et au cœur des objets et des êtres. Et, quand Diderot écrit « de M. Chardin et de M. de Buffon que la nature

les a mis dans sa confidence », il entend par là que rien n’a échappé à ces deux hommes, dans des genres différents, de tout ce qui, pour nous, fait le charme des visages, la beauté des fleurs, la saveur des fruits et des animaux.

« Chardin, a dit lady Emilia Dilke qui l’a bien compris, n’est point tant un peintre français du dixhuitième siècle qu’un peintre français tout court, pur de type et de race. » Et nous n’avons d’autre but — en publiant ce livre — que de montrer combien ce pur type, cette forte et belle race de France trouvèrent en ce maître leur grand historien intimiste.

Phot. A. Giraudon.

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