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CHAPITRE PREMIER

ETTE race d’artisans des villes, de petits travailleurs des cités, dont le pouvoir ne fera que grandir jusqu’à la Révolution, c’est elle qui donnera, au dix-huitième siècle, les plus éclatants témoignages de talent, de labeur et de réalisation. Dans les arts, dans les lettres, dans les sciences, dans tous les ordres de la pensée, le peuple, autant que la bourgeoisie, apportera le large tribut des hommes supérieurs. Caron, horloger, sera père de Beaumarchais; Diderot naîtra d’un coutelier, et, plus tard, Laplace, d’un cultivateur. Chez les peintres, Watteau et Boucher seront fils de couvreurs; Prudhon, ainsi que Sedaine, de tailleurs de pierre.

Chardin, comme ces hommes, sera de petite origine. Mais, déjà, ce ne sera plus un artisan. Son père, Jean Chardin, bien que menuisier, deviendra

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maître dans son métier, travaillera aux billards pour Paris et Versailles, et, le 26 juillet, jour de la Sainte-Anne, portera aux Billettes la belle bannière corporative « d’azur à une verlope d’or posée en fasce, accompagnée en chef d’un ciseau d’argent emmanché d’or et en pointe d’un maillet de même ». Menuisier d’élite, maître Jean Chardin devra à ses talents l’emploi de billardier des Menus; les grandes tables à jeu, faites d’ardoise et recouvertes de drap vert où se jouaient, à l’époque, dans les auberges, « les parties en seize points à deux sous dix deniers le jour et cinq sous à la chandelle », n’étaient point de son métier. Jean Chardin travaillait pour le roi; il fabriquait de ces meubles de fin bois, bien chantournés, autour desquels le vieux monarque et ses ministres s’escrimaient, chaque soir, à pousser le râteau, la queue et la houlette.

La maison de la rue de Seine, où naquit Siméon le peintre, le 2 novembre 1699, retentit tout le jour du bruit de la varlope et du rabot, de celui du ciseau et du vilebrequin. Noël- Sébastien, l’aîné des enfants de Jean Chardin, Jean-Baptiste- Siméon, et, plus tard, le petit Juste, le plus jeune des fils, grandiront dans la saine activité de cette demeure pleine d’animation, au chant des compagnons, dans l’odeur du bois et le vol des copeaux. Plus tard, quand la famille se sera augmentée de Marie-Claude et de Marie-Agnès, les fillettes,

maître Jean et sa bonne femme, Jeanne- Françoise David, se transporteront rue du Four, 21, au coin de la rue Princesse; mais, toujours, ce seront la même vie simple et laborieuse, le même quartier populaire animé de marchands et de vendeurs publics, les mêmes crieuses d’oseille, les porteurs d’eau et les rémouleurs, les mêmes enseignes penchées sur la rue, les mêmes échoppes avec les savetiers, les écosseuses au-devant des portes, les mêmes bouquetiers et les mêmes coiffeurs, petites gens, petit peuple, un monde entier, fait de mouvement, de bruit et de pittoresque, que le jeune Siméon est friand de connaître.

Au delà de la courette mal pavée, à la lumière rare, où la lessiveuse savonne à grande eau, où l’écureuse a frotté ses cuivres, où le garçon du cabaretier voisin vient laver ses brocs, un peu en retrait de la cuisine où la bonne pourvoyeuse a posé son pain chaud, son pot de beurre et ses œufs, au coin même des rues Princesse et du Four, s’ouvre le vaste atelier encombré de planches, de coffres et d’outils où maître Jean Chardin, au milieu de ses aides, achève un dernier ouvrage bien façonné.

Le petit Juste a le goût du métier robuste; il admire l’adresse et le travail du père. Il a hâte d’être plus grand et plus fort et de donner enfin un chef-d’œuvre accompli; mais, voici que nonea tinté déjà aux clochers de Saint-Germain et de Saint- Sulpice; il est trois heures, et, le samedi, les gar-

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çons de la cognée, hûchers, châssetiers et menuisiers quittent tout travail et vont fêter sainte Anne au vin des tavernes. Maître Jean lui-même a rejeté ses outils, quitté le tablier de cuir, et, suivi du petit Juste, accourt prendre un peu de repos près des siens. Jeanne-Françoise, la mère, coud toujours entre ses filles, toutes deux en jupe courte, petit casaquin eL bonnet bien simple. Noël-Sébastien a pris leur place au dévidoir; et, seul, Jean-Siméon, les cheveux ramenés en catogan, en veste propre et manches fines, attentif toujours aux traits de son dessin, l’air d'un petit homme sérieux, ne quitte point du regard l’objet qu’il copie. Le père, un instant, de sa large main, caresse les belles boucles de la Marie-Claude et de la Marie-Agnès, les petites têtes rondes et souriantes de Juste et de Noël- Sébastien. Il sait de quelle race et de quel métier ceux-là seront plus tard; que Noël sera mercier et Juste maître menuisier. Mais que fera Jean- Siméon? Celui-là tiendra-t-il l’aune ou le rabot? Vendra-t-il du drap ou des billards bien faits? Hélas! ni menuisier ni mercier, est-ce que Jean- Siméon sera peintre?

C’est peintre, en effet, que sera le garçon. D'après Cochin, « sentant en lui un courage qui le pousse vers les talents plus élevés », il fera voir peu de goût pour la menuiserie. Un jour peut-être, avec cette fine bonhomie qu'il aura plus tard, en peignant des dressoirs, des buffets chargés de fruits

et de brioches, de belles tables où le couvert est mis, il songera à son origine et pourra, comme Le Bas le graveur fils de perruquier disait en peignant des perruques, s’écrier à la vue de ces meubles que rend son pinceau : « Je m’y connais, je suis fils de maître! » Le fils de maître aima d’abord le recueillement des chambres silencieuses, la paix des cuisines, les jeux attentifs et l’étude; mais il aima aussi le quartier plein de charme, aux spectacles variés, les vieux hôtels, les vieilles rues, les jardins odorants d’herbes de l’abbaye des Prés.

Parfois, au milieu de tant d’autres courses, Jean- Siméon accompagnait son père jusqu’à Saint- Denis-de-la-Châtre, rue du Haut-Moulin, du côté du pont Notre-Dame où le marchand Gersaint avait sa maison, chez les pauvres peintres, sculpteurs et graveurs de Saint-Luc. Maître Jean le billardier était membre et syndic de cette académie,, composée, dit Grimm, « de tous les artistes qui n’ont pas assez de talent ni de réputation pour se faire recevoir à l’Académie royale ». En réalité, presque tous ces artistes, sauf quelques noms glorieux, étaient des artisans; et ce fut, quelques années après, de la part du syndic, une bonne précaution affectueuse de faire admettre à ce titre le jeune Jean-Siméon à cette académie. Mais il était d’autres fêtes où il fallait aller : la foire Saint- Laurent qui se tenait en juillet et la foire Saint- Ovide qui s’ouvrait en août; il y avait la Sainte-

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Anne, mais, surtout il y avait la Fête-Dieu. Ce jour-là, on endimanchait notre petit bonhomme, et, par la rue de B us si et la rue Dauphine, sans s’arrêter aux vitrines des libraires (le garçon n’était pas liseur!), on atteignait vite au Pont-Neuf.

Bientôt on était sur la place Dauphine, vers l’angle à droite où sont les reposoirs. Les vitrines des orfèvres et graveurs étincelaient de toutes sortes d’objets rares; et, du côté du Palais, le père montrait fièrement à son fils une maison cossue, celle de Chardin le joaillier, d’où, vers l’année 1665, un Jean Chardin comme lui, Chardin le voyageur, était parti un jour pour la Perse et l’Inde! Mais, voici qu’à toutes les portes et fenêtres, grimpés sur des tables et sur des échelles, les marchands achevaient en toute hâte de suspendre des guirlandes, des fleurs, des parures et jusqu’à des tableaux « aux tentures et tapisseries exigées par la police sur le passage du Saint-Sacrement (1). » De Notre-Dame à la Sainte-Chapelle et de Sainte-Croix aux Barnabites, les clochers de la Cité se mettaient tous à sonner; le clergé arrivait de Saint-Barthélemy, en longeant le Palais, par le quai de l’Horloge; tout le peuple à ce moment, s’agenouillait, chantant : Alléluia !

A ces fêtes si splendides, une plus belle vint s’ajouter encore. Ce fut le Ier mai de l’an 1706,

(1) Bellier de la Chavignerie (Revue universelle des Arts , t. XIX).

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le jour de la fête des orfèvres. Un cortège opulent, précédé des bannières et de MM. les syndics, partit du Palais au milieu des demoiselles de Marie en blanc, et, par la rue Saint-Louis, le Marché- Neuf, Saint-Germain-le-Vieux et la rue Neuve, gagna la cathédrale. Au centre du parvis et passé Saint-Christophe, ceux d’entre les orfèvres choisis parmi les maîtres se mirent à l’avant, portant le tableau votif offert à Notre-Dame. Il était, cette fois-là, de Pierre-Jacques Cazes et représentait, suivant l’usage, un motif pieux. MM. les orfèvres, en demandant leur tableau annuel à l’académicien jadis protégé de Louvois, de Villacerf et maintenant de Crozat, avaient magnifiquement témoigné de leur hommage. Pierre-Jacques Cazes, de qui Voltaire écrivit un jour : « on a de lui des tableaux qui commencent à être d’un bon prix... », sans être grand artiste, était habile peintre. Ancien élève d’un portier de l’Académie, puis de Houasse le père et de Bon Boullogne, il avait acquis, dans les sujets pieux et mythologiques, une réputation assez honorable. Hungberk, Suédois qui a fait des pastels, Pierre-Antoine Robert lui durent les rudiments de leur art; et il ne faut pas oublier que Charles Parrocel, qui continua, sous Louis XV, le genre de son père et de Frantz Van der Meulen, fut à son école. Pauvre école d’ailleurs, et où le maître, assez chiche de modèles, n’enseignait que la copie de ses propres

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dessins aux élèves. Pauvre maître aussi, sans génie, sans grandeur, et de qui Siméon, qui débuta chez lui, ne se souvint, plus tard, qu'avec amertume : « On nous met, dira-t-il un jour à ce propos, à l’âge de sept ou huit ans, le porte-crayon à la main. Nous commençons à dessiner, d’après l’exemple, des yeux, des bouches, des nez, des oreilles, ensuite des pieds et des mains. Nous avons eu longtemps le dos courbé sur le portefeuille lorsqu’on nous place devant l’Hercule ou le Torse; et vous n’avez pas été témoins des larmes que ce Satyre, ce Gladiateur, cette Vénus de Mêdicis, cet Anthée ont fait couler. Soyez sûrs que ces chefs-d’œuvre des artistes grecs n’exciteraient plus la jalousie des maîtres s’ils avaient été livrés au dépit des élèves... (i) »

Le gamin presque grandelet, déjà jeune homme, végéta quelque temps dans l’atelier de Cazes. « Après avoir séché des journées et passé des nuits à la lampe devant la nature inanimée », il eut enfin le bonheur de connaître un vrai peintre : Noël- Nicolas Coypel. Issu du second mariage de Noël Coypel, le peintre de Trajan et de Solon, l’ancien directeur de l’Académie de France à Rome et frère consanguin d’Antoine Coypel, peintre et graveur, Noël-Nicolas n’avait pu, malgré de vraies qualités et un nom célèbre, obtenir d’aller étudier en Italie.

(i) Rapporté par Diderot. (Salon de 1^65.)

Phot. A. Giraudon.

Obligé de peindre, ainsi que Cazes mais beaucoup mieux que lui, des tableaux votifs et des toiles d’église, il acquit encore un renom assez beau dans le genre mural et décoratif. En admettant le jeune Siméon Chardin à travailler près de lui, Noël- Nicolas n’avait d’autre but que de demander à l’aide hésitante du garçon une besogne facile; et le jeune fils du maître menuisier espérait de son côté, sans doute, avoir à interpréter mieux que des bustes de plâtre. Un fusil à peindre dans le portrait d’un homme habillé en chasseur, voilà ce que le jeune maître (Noël-Nicolas n’avait guère plus de sept ans que Siméon) demanda d’abord à l’élève. Chardin n’avait jamais jusque-là traité que des figures plates; aussi fut-il surpris à un point extrême en voyant Coypel lui recommander de copier le fusil non seulement avec une grande fidélité, mais aussi de l’éclairer et de le situer de façon qu’il fût bien en place auprès du chasseur. Chardin n’avait jamais entendu Cazes s’exprimer de cette manière. Ce fut une révélation; le sens des lignes, de l’éclat, de lai* densité des objets lui apparut soudain, s’imposa à lui au point que « le travail des années précédentes sembla se réduire à rien » ; que le relief, la « nature vivante » et le jeu savant des ombres et des lumières s’exprimèrent en un moment à ses yeux. Le jeune Chardin sut, pour la première fois, estimer les distances, noter l’éclairage, apprécier les formes; il prit, ce jour-là, en peignant pour

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Noël-Nicolas un accessoire de chasse, un contact nouveau avec la vérité, la séduction et le contour des choses; il comprit le secret de la magie des grands peintres, et que le respect de la nature, la fidélité qu’on apporte à la rendre, enfin que la sincérité de cœur, la probité de l’œil ne doivent jamais cesser de s’imposer dans tous les ouvrages à ceux qui tiennent un pinceau.

Engagé peu après par Jean-Baptiste Van Loo, l’un des peintres favoris du Régent, pour aider, au nombre de quelques élèves de l’Académie, à la restauration des fresques mythologiques du Rosso et du Primatice à la grande galerie de François Ier, à Fontainebleau, l’élève de Coypel s’acquitta pour le mieux de cette besogne ingrate.

Ces menus travaux, en exerçant le pinceau du jeune peintre, ne manquèrent point d’établir la réputation de son nom autour de lui. Un chirurgienbarbier, ami de son père, attiré par tout ce qu’on en disait, commanda une enseigne à Chardin.

Sans doute, poseur d’emplâtres, faiseur de saignées et d’estafilades, le brave praticien espérait que l’artiste, ainsi que cela se pratiquait dans ces sortes d’ouvrages, peindrait « des trépans, des bistouris, l’étalage de tous les outils de sa profession ». Mais le jeune Chardin n’en avait rien fait. Rompant avec la coutume, il avait, au lieu de ces muets instruments, représenté toute une scène animée et grouillante, quelque chose comme « les

suites d’un duel dans la rue ». Sur ün grand panneau de deux pieds trois pouces de hauteur et quatorze de long, le tout jeune disciple de Noël Coypel avait réussi à camper, avec une espèce d’improvisation, tous les personnages : d’abord le blesrsé déposé devant la porte.du chirurgien; le chirurgien en hâte se penchant vers lui ; le commissaire et les exempts accourus bien vite auprès d’eux; enfin, tous les comparses de ces sortes d’accidents : badauds, gens du peuple, passants, chiens et cavaliers. Tout cela vivement tracé d’une main ferme, hardiment, ainsi qu’une pochade; et, de plus, avec un naturel si saisissant que l’un des neveux du maître, qui se rendit plus tard, à la vente Le Bas, acquéreur de l’enseigne, frappé de la vérité et de l’accent de cette œuvre, « crut retrouver dans ce tableau les portraits des principaux membres de sa famille que son oncle avait pris pour modèles (1) .»

Tout en exécutant ces travaux d’occasion, Chardin n’en continuait pas moins de poursuivre avec

(1) Note au catalogue de la vente Le Bas (1-783), signalée par Goncourt. Dès le 10 janvier 1746, l e Bas, sans doute possesseur de l’enseigne du chirugien-barbier, écrit à son ancien élève Rehn de mentionner ce « plafond » de Chardin à Tessin (Archives de l} art français). L’enseigne elle-même disparut. M., Laperlier en retrouva plus tard une esquisse, détruite en 1871; que Jules de Goncourt a gravée et de laquelle lui et son frère Edmond écrivirent un jour : « C’est l’esprit et îe feu des derniers maîtres de Venise; les personnages n’y sont que des taches, maïs ces taches y font penser à Guardi. »

volonté le long et sourd travail de son éducation artistique commencée. Une énergie étonnante vivait dans ce garçon doux et un peu humble ; une opiniâtreté peu commune aidait à le maintenir dans l’émulation; enfin, la rectitude élevée de son jugement, Fattention soutenue et presque touchante avec laquelle il avançait, d’observation en observation et de découverte en découverte, dans la possession de tous les grands secrets de la peinture, achevaient de contribuer à cette éducation. A force * d’apprendre à Fœil à regarder la nature », à la voir et à la comprendre, à ne rien traiter qui ne vînt d’elle, il parvint lentement à la posséder. Chardin, comme tous ceux qui ne sont pas gâtés par Fécole, apprenait peu à la fois, mais, le peu qu’il apprenait il Fapprenait bien et le savait toujours. La faculté de la perfection était sans doute, de toutes les facultés dont il était doué, celle qui le tourmenta dès le début et qui Faida le plus, pendant toute sa vie, à se maintenir à ce point continuel de progrès qui ne trouva vraiment son épanouissement le plus beau et le plus total qu’au moment des pastels qu’il fît avant sa mort. Ce grand homme, qui fut aussi un bonhomme, pensait hardiment que « celui qui n’a pas senti la difficulté de Fart ne fait rien qui vaille». Le secret du génie de ce vrai peintre est peut-être dans ces mots ; c'est pour avoir senti, dès le temps de sa jeunesse, combien cette difficulté était grande, qu’il mit un

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entêtement durable à la vaincre. La lenteur proverbiale et l’espèce de pénible effort qu’il apportait à peindre attestent assez hautement qu’il travailla sans cesse et sa vie entière avec îe sentiment que cette difficulté existait toujours aux yeux du vrai peintre et renaissait autant qu’il peignait de tableaux. Rien, chez lui, ne fut jamais laissé au hasard; personne dans la peinture, sauf sans doute les Flamands et les Hollandais, ne fut aussi scrupuleux. Mais, son scrupule à lui n’était pas le même que le leur; iî n’entendait pas se manifester dans la seule finesse du détail; il se portait à la fois à tous les coins du tableau, veillait à ne pas nuire à l’ensemble et ne permit jamais, dans toute sa carrière, au technique de l’art de primer la nature; il Fy subordonna au contraire toujours; et, c’est ce qui fait que, dans aucun de ses plus beaux ouvrages, on ne perçoit l’effort. Aucun maître n’a jamais, peut-être autant que celui-là, travaillé ses tableaux (i); et pourtant ceux-ci ont un air de franchise, une aisance et un naturel qu’on ne voit pas ailleurs. Encore que chaque touche, chez lui, fût intelligente (2), l’harmonie totale était absolue; rien n’y faisait tache; seulement, sous le pinceau de ce grand magicien, toutes les nuances dociles s’assemblaient

(1) « En général, ses tableaux lui coûtaient beaucoup de travail » (Haillet de Couronne).

(2) Lady Emilia Dilke.

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dans le corps .de la symphonie; la préparation la plus laborieuse était toute fondue dans l’ensemble de F œuvre > et il fallait reprendre objet par objet pour reconstituer le labeur sans nombre qu’un si beau chef-d’œuvre avait pu coûter.

n La première chose qu’il fit (dans le genre où il devait s’illustrer plus tard), écrit Haillet de Couronne, fut un lapin » mort pour Noël-Nicolas Coypel. Mariette, qui n’aime pas Chardin et ne veut voir en lui qu’un imitateur éloigné de Le Nain, signale, dans ce lapin (que d’autres disent être un lièvre), « une fonte de couleur et une touche grasse ». Rien n’est plus important que ces mots chez Mariette. Ecrits par d’autres, ils eussent été précieux comme indication; mais, chez ce régent gourmé le prenant de haut avec Chardin, ils acquièrent un sens comme définitif et montrent que, dès le moment du tableau du Lièvre mort} Jean - B ap tî s t e- S i n i é o n avait touché le secret dont la possession devait faire de lui le peintre accompli de. tant d’œuvres en qui cette « fonte » de tons, cette « touche grasse » aideront justement à la perfection. Cochin — qui fut peut-être l’homme de son temps qui comprit le mieux Chardin après Diderot — attribue une très grande importance à cette œuvre au point de vue de l’éveil des idées qu'elle amena chez l’artiste : « Voilà un objet (dut, selon Cochin, penser Chardin devant le Lapin mort) qu'il est question de rendre. Pour n’être occupé

que de le rendre vrai, il faut que j’oublie tout c<? que j’ai vu et même la manière dont ces objets ont été traités par d’autres. Il faut que je le pose à une distance telle que je n’en voie plus les détails. Je dois surtout m’occuper d’en imiter, et avec la plus grande vérité, les masses générales, les tons de la couleur, la rondeur, les effets de la lumière et de$ ombres. » j

Tout le secret de la séduction que le maître exerça dans les arts pendant les cinquante années de production de sa carrière se résume en ces lignes concises. Dès le moment du lapin conçu pour Noël-Nicolas Coypel, Chardin tient sa technique, mais il la tient au service de la nature; et c’est ce qui fait que, l’instant venu de se produire en public pour la première fois, son talent offre nettement aux regards avertis le caractère d’une affirmation. 1

Chardin se souvenait bien, pour s’y être jadis arrêté, étant tout enfant, au cours des promenades avec son père, des expositions de peinture organisées en plein air, le matin de la Fête-Dieu, « depuis six heures jusqu’à midi », au long du Pont- Neuf et de la place Dauphine; il se souvenait des beaux reposoirs tout clinquants d’or élevés par les soins des lunetiers, opticiens et joailliers ; des guirlandes, tapisseries, tentures, arcades de fleurs et dentelles installées au long des quais des Orfèvres, de l’Horloge et des Morfondus, et jusqu’au terre-

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plein oùle gros Thomas, vêtu en enchanteur, arrachait les dents et vendait des drogues. Le Pont- Neuf, encore tout surchargé à cette époque de menues boutiques, échoppes, éventaires et maisons en plein vent, partageait, vers ce temps du siècle, avec le Palais-Royal, l’honneur d’attirer le plus possible des badauds de Paris. Et, ce n’était pas le moins piquant de ce jour de Fête-Dieu de voir qu’aux marmitons, pâtissiers, marchands d’eau de cannelle et de cidre, crieurs de pommes, vendeurs de crêpes, d’opiat et d’orviétan, se mêlait dès l’aube, aux acteurs coutumiers des tréteaux et parades foraines, à côté delà Ramée, Fanfanet La Violette, les sergents du roi, parmi les vielleuses et les dentellières, une cohue de jeunes peintres avec leurs ouvrages. Une année (1722), « le jour de la Fête-Dieu et le jeudi d’après », on peut voir exposés, parmi les gerbes et bouquets d’été, « divers sujets galants du sieur Lancret, traités de la manière du monde la plus gracieuse... MM. Le Moine, élève de M. Galloche; Oudry et M. Lancret, cette fois-là encore, exposèrent à la Fête- Dieu suivante. Enfin, aux années qui vinrent à la suite de celles-ci, MM. de Troy le fils, Noël- Nicolas Coypel, Lancret, Oudry, et jusqu’au « sieur Bouchet, élève du sieur Lemoine », qui n’était autre que François Boucher lui-même, envoyèrent des œuvres. Une espèce de faveur s’attacha si bien à ces salons dits de la jeunesse que d’illustres

Musée du Louvre.

membres de F Académie de peinture, et le fameux Rigaud le premier, exposèrent des toiles à la procession. Les curieux et les amateurs s’y habituèrent au point qu’une année, le temps n’étant pas favorable et le « salon » ayant été reporté, comme c’était coutume, « à la petite Fête-Dieu (l’octave) (1) », le public s’en trouva « surpris et mortifié (2) ». Mais une compensation bien inattendue vint s’offrir à lui peu d’années après, en 1728. C’est cette année-là que le « sieur Chardin », poussé sans doute par l’exemple de Noël-Nicolas Coypel son ami et de quelques jeunes peintres, envoya la Raie, le Buffet et des natures mortes, toutes des mieux peintes et des plus hardies.

La Raie, aujourd’hui au Louvre, bien que l’une des œuvres de début du maître, est parmi les meilleures qu’il ait faites du genre. « C’est la chair même du poisson, dira Diderot un jour: c’est sa peau, c’est son sang. » Déjà c’est la vie, c’est la nature! Et les accessoires autour de la raie : le couteau, la serviette, le grès, les cuivres, et le chat au milieu des huîtres et les poissons en avant, tout cela se montre « hors de la toile », est d’une limpidité, d’un accord, d’une justesse exquise et sans fracas, d’une vérité que le temps n’a pas diminuée. Une harmonie aussi fondue, un ensemble aussi

(1) Bellier de la Chavignerie, ibid.

(2) Le Mercure de France .

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pur retinrent les regards surpris devant le Buffet qui est également au Louvre aujourd’hui. Ici, chaque détail est inimitable, accompli, parfait; et, le petit ton d’or qu’on voit autour du citron, près des huîtres, le vin au travers du cristal, le rayon du jour baignant le contour délicat des pêches et des poires, la blancheur de la nappe, les rappels plus obscurs de la table, de l’assiette et du fond créent un ensemble où chaque touche a sa place, où chaque objet jette sa note et participe à la symphonie. Un perroquet juché au sommet, un épagneul vu de dos le museau en l’air, observant et flairant, témoignent, ainsi que nous l’avons vu par la présence du chat près de la raie, de la préoccupation presque constante que Chardin aura de la nature mobile et vivante apportant, chaque fois, auprès de la nature morte, un mouvement, un geste, un éclat du monde animé extérieur.

La profonde sensation qu’excitèrent ces œuvres parmi les artistes et les amateurs, les compliments et encouragements qui en résultèrent pour le nouveau peintre engagèrent vivement celui-ci à persévérer dans ces expositions d’un genre si naïf et dont le côté populaire était bien de nature à flatter ses goûts. Aussi, à la Fête-Dieu de 1732, vit-on réapparaître encore M. Chardin avec « deux tableaux faits pour le comte de Rottembourg, ambassadeur de France à la cour de Madrid, et représentant différents animaux, des instruments, des

trophées de musique (1) », plusieurs petits tableaux d’ustensiles, enfin un bas-relief « feint » de bronze exécuté d’après la sculpture du Flamand Duquesnoy. J. -B. Vanloo, sous la direction de qui Chardin avait travaillé quelques années auparavant à Fontainebleau, trouva ce bas-relief « parfaitement imité » et demanda son prix à M. Chardin. Ce dernier répondit par une somme très médiocre et qui témoigne assez combien ce grand artiste était modeste et « présumait peu de lui-même (2) ». — « Il vaut mieux que cela », reprit M. Vanloo. Aussi le paya-t-il le double et dit-il en même temps : « Il est à moi ! » Mœurs charmantes d’artistes que le succès n’avait pas gâtés encore et qui demeureront toujours, malgré le temps et les honneurs, jusqu’à l’extrême des ans, les mœurs mêmes du bon et honnête Chardin !

La Fête-Dieu de l’année 1734 ne fut pas moins utile à la renommée du peintre et témoigna, pour la première fois depuis l’enseigne, de son beau talent dans la figure (3). Et, nous verrons plus loin avec quelle perfection il excella depuis dans un genre bien fait pour inspirer son cœur.

(1) Em. Bqcher, les Gravures françaises du dix-huitième siècle (i8j6).

(2) Haillet de Couronne, ibid.

(3) La toile représentant une Jeune Femme cachetant une lettre (exposée à nouveau, quatre ans plus tard, au salon du Louvre) parut, pour la premièrs fois, en 1734, sur la place Dauphine.

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En 1728, dès l’année de la Raie, Jean-Baptiste- Siméon pensa se présenter à l’Académie. Comme il a « eu pour principe toute sa vie de s’observer dans ses démarches (1) » ^ il est à présumer qu’il ne se décida à affronter le suffrage des académiciens que sur les instances que quelques-uns de ces derniers lui en firent» Le 25 septembre de cette année-là, il vint donc avec quelques-unes de ses toiles les meilleures, et les plaça, sans signaler en rien qu’elles fussent de lui, dans une salle attenante à l’Académie. Il advint, dit Haillet de Couronne, que « M. de Largillière, Fun des meilleurs coloristes et des plus savants théoriciens sur les effets de la lumière, frappé de ces tableaux, s’arrêta à les considérer avant d’entrer dans la seconde salle où était le candidat ». Il y pénétra peu après, vit Chardin et lui dit : « Vous avez là de très beaux tableaux; ils sont assurément de quelque bon peintre flamand, et c’est une excellente école pour la couleur que celle de la Flandre; à présent, voyons vos ouvrages. — Monsieur, vous venez de les voir. — Quoi ? ce sont ces tableaux que ?. . . — Oui, monsieur. — Oh! dit M. de Largillière, présentezvous, mon ami, présentez-vous. » Jacques Cazes, son premier maître, qui était au nombre des académiciens, abusé comme M. de Largillière, avait donné des éloges aux tableaux sans penser qu’ils

(1) Chardin, Lettre à M . d'Angiviller (Archives nationales 0’i924).

pussent être du fils du menuisier de la rue du F our ; il fut un peu fâché du tour qu’avait joué Chardin. Mais le caractère finaud et doucement narquois que nous avons déjà vu se manifester chez le peintre à propos du chirurgien-barbier éclata cette fois avec tant de finesse et de modération que le peintre attitré de MM. les orfèvres ne lui en tint pas bien longtemps rigueur. Au reste, celle-ci ne pouvait point subsister devant la modestie et la déférence avec lesquelles l’auteur, plein de bonne grâce, offrit à l’Académie de « disposer de ceux des tableaux dont elle serait contente ». A ce moment, Louis de Boullongne, qui était, comme Cazes, ami des orfèvres et peignait pour eux, premier peintre du roi, entra dans l’Académie, non sans avoir, ainsi que ses collègues, admiré les œuvres du récipiendaire. Il sourit finement et dit en montrant Chardin : « Il n’est pas encore agréé et il parle d’être reçu! » Se tournant vers Jean-Siméon, il ajouta, en le tutoyant à sa manière : « Tu as bien fait de m’en parler. » Puis il fit aussitôt son rapport. Et Chardin fut reçu aux voix par les fèves en même temps que deux autres peintres : Dumont dit le Romain, et Bonaventure de Bar. L’Académie accepta comme présent, au nombre des douze œuvres qu’il avait présentées, deux d’entre elles parmi les meilleures : le Buffet et une Cuisine (1). Un tel choix, de tels

(1) L’Académie décida de réduire de cent livres son présent pécuniaire. Après quoi il prêta serment et fut installé.

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honneurs, si francs, si spontanés, témoignent en faveur des membres de FAcadémie. A ce moment, Chardin n’a pas trente ans encore; mais, déjà, grâce à son talent de peintre, à sa bienveillance, à sa bonté d’homme, il a su imposer son nom. Déjà son art commence à rayonner d’intimité, de naturel, de douceur; déjà il « peint avec le sentiment (i) ». Déjà il a la magie, il a le rayon. Déjà il est un maître !

(i) C’était un de ses mots. V. Diderot, Salon de ijôç :

<« Ce Chardin avait bien raison de dire à un de ses confrères, peintre de routine : « Est-ce qu’on peint avec des couleurs? — « Avec quoi donc? — Avec quoi? avec le sentiment... »

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