‹ ChardinChapitre 11 sur 27 · LA FONTAINE ( I · texte numérisé non relu

LA FONTAINE ( I

Collection de Mme Jahan-Marcille.

admira que l’homme qui peignait de si beaux cuivres, des fruits si moelleux, du gibier si appétissant, du poisson si frais, des fleurs, pût avec tant de vérité animer, sous la main des femmes, des objets si humbles, assembler ceux-ci autour des servantes et composer ces beaux ensembles de la peinture où il y a tant de fusion que les choses et les figures participent les unes et les autres du même ordre, créent à la fois le relief et la symphonie. Avec un Garçon cabaretier qui nettoie un broc , un tableau représentant une Récureuse, un autre représentant une Ouvrière en tapisserie qui choisit delà lame dans son panier , du Salon de 1738, on peut dire que Chardin s’appliqua à persévérer dans cette voie d’exquis réalisme ménager où il s’engagea plus avant encore en 1739, avec la Pourvoyeuse et la Ratisseuse , dont les collections du Louvre, de Potsdam, H. de Rothschild se partagent aujourd’hui les répliques différentes. Ajoutons, à ces toiles, une nouvelle manière de la Femme qui écure peinte pour le comte de Vence,

( 1 757), encore une Fille qui travaille une tapisserie, la Ménagère, gravée plus tard par Dupin l’aîné, enfin V Économe, femme faisant ses comptes, actuellement au musée de Stockholm et mal conservée (1); nous aurons les aspects principaux de ces peintures d’une saveur si grande, d’un charme si

(1) Lady^Émilia Dilke, ibid.

go

LES MAITRES DE L’ART

profond où Chardin, ne peignant plus la bourgeoise, mais seulement la servante, fille d’office ou de cuisine, a su témoigner avec un amour délicat que rien n’était de nature à rebuter son pinceau et qu’un homme comme lui, touchant aux scènes du pittoresque le plus banal, en pouvait tirer des œuvres d’un art accompli.

Mais un monde, chez Chardin encore, existe dont il faut parler avec émotion, avec intérêt; c’est ce monde des enfants, ce monde si charmant, si tendre, si doux et si sage des filles attentives, des garçons appliqués dont la gravité est déconcertante, dont le sérieux a quelque chose d’inquiétant à force de retenue et de précocité. Les bambins, chez Chardin, ne sont pas des bambins de bambochades à la manière flamande ou des bambins de théâtre du genre de ceux que Boucher et Frago présentent en façon d’Amours. Les plus petits mêmes sont observés, d’un calme et d’une tenue à toute épreuve. L’enfant aux mains jointes, dans le Bénédicité ; le gamin assis auprès de la Blanchisseuse et gonflant des bulles de savon; le garçonnet en serre-tête, attentionné à la leçon de la petite Maîtresse d'école, sont du tout jeune âge; et, pourtant, ils ont le pli austère des aînés; rien de criard, rien de polisson dans leur aspect; mais le petit tambour de Colin accroché au dossier de la chaisette, mais l’amusement discret et sans fracas du garçon aux bulles; mais, dans la Maîtresse, le

petit pli des lèvres, le regard perplexe, interrogateur, fixé en un point, de l’enfant qui cherche! Et chez les fillettes : la Fillette aux cerises, celle au moulin et au tambour de basque, V Enfant à la raquette, dans V Inclination de ! âge, notamment, quels airs de petites femmes on trouve aux visages! Comme les yeux, les lèvres, déshabitués de sourire, ont déjà l’expression intelligente, ouverte et vertueuse des yeux si francs, si purs, des lèvres sans mensonge ni flatterie des mères. Encore un peu, et ces bambins-là seront la Petite Maîtresse d'école, la compagne de la Mère laborieuse ou de la Bonne Education , une manière de petite gouvernante entendue déjà à suppléer de grandes femmes dans la maison, une studieuse et laborieuse fille. Émile ne paraîtra qu’en 1762 ; et, pourtant, dans ces manières de l’éducation, dans cette façon de sentir, dans cette application des enfants à comprendre, dans cette absence même de frivolité qu’on voit dans leurs jeux, il semble qu’il y ait déjà un air d 'Émile chez Chardin; et quand Rousseau dit, à propos du respect que Sophie doit garder dans l’amour filial : « Il n’est pas question de lui rendre sa dépendance pénible, il suffit de la lui faire sentir », il me semble bien voir, dans l’œuvre de Chardin, l’enfant déférente écoutant expliquer l’Évangile, ou la petite bonne femme en négligé blanc et visage austère aidant adroitement sa mère à l’ouvrage.

LES MAITRES DE L’ART

Les garçons, déjà grandelets, dans ces œuvres d’une intimité forte et douce, sont aussi de petits hommes graves et réfléchis, des manières de philosophes. Voyez l’enfant réprimandé de la Gouvernante, dans la galerie Liechtenstein; voyez son air, voyez sa tenue. Bien droit sur ses petits talons, la taille étroitement serrée d’un habit à basques, bien peigné, bien propre, il a laissé tous ses jouets à terre, mis son carton sous son bras, et sans bassesse ni honte mais avec respect, il écoute sa jeune maman le morigéner. Cela est d’un bel art, d’une observation aiguë de l’âme enfantine; enfin, d’une exécution exquise dans la peinture. Et il faut dire que le petit bonhomme en tricorne et catogan, montré en Jeune Dessinateur (i), taillant son crayon au bord de la table, offre une bien jolie mimique du visage, un petit air pénétré, un petit ton d’importance admirables. Ce gamin, laissez-le donc grandir! Il aura, lui aussi, du goût pour les arts; il aura, dans l’avenir, une belle passion de dessin et de musique; ce sera un petit Chardin ou un petit Rameau. Vous le trouverez, jeune homme, au centre de la belle œuvre intitulée Un Dessinateur d'après le Mercure de M. Pigalle, exécuté pour le roi de Suède avec réplique pour M. de la Live; vous le verrez dans le Dessinateur présenté de dos, penché sur son carton, attentif au travail, de

(i) A M. Casimir Perier» Une réplique appartient à l’empereur d’Allemagne.

le dessinateur.

Collection de M.

le baron Henri de Rothschild.

la collection H. de Rothschild; mais, surtout, c’est dans le portrait de Charles Godefroy, Godefroy l’aîné, dit le Jeune Homme au violon, acquis récemment par le Louvre, que vous le retrouvez toujours fin, toujours soigné, occupé des arts, toujours sérieux, toujours discret, toujours charmant.

Dans les toiles où il montre des garçons qui jouent, Chardin n’est pas plus paisible; il n’a pas moins de calme et de profondeur. Ici, comme dans le Dessinateur ou dans la Gouvernante , ce sont toujours les mêmes physionomies pensives, le même regard appliqué, le même geste lent plein de précaution et de mesure. Et, ici toujours, tant la vérité et la nature triomphent, c’est pour l’artiste encore, autant que dans les autres œuvres, un succès bien vif : « Nous avons en cette ville, écrit à ce propos Maillet sur Chardin, les deux tableaux les plus composés de ce maître : ils furent exposés au Salon du Louvre : l’un représente un Jeune Homme qui amuse des enfants avec des tours de cartes; l’autre des Enfants qui jouent au jeu di oie (i). » Admirons-les, ces œuvres; contemplezles; il en est peu qui donnent plus complètement, chez le maître, un aspect de simplicité, de recueillement, de saveur dans le génie. Ici, le faire est parfait, l’exécution achevée; aucun point n’est

(i) « Ces deux tableaux, ajoute Haillet, faits pour M. le chevalier Delpech, ont été gravés depuis et se trouvent à présent dans le cabinet de M. Marye de Merval. »

LES MAITRES DE L’ART

faible; rien n’est laissé au hasard; et les jeunes gens, les garçonnets, les fillettes composent autour des deux tables à jouer un ensemble d’une venue exquise, d’une atmosphère heureuse, d’une limpidité et d’un art sans pareils. Le jeu de l’oie et le jeu des cartes auxquels se divertissent ces jeunes enfants de la bourgeoisie, étaient avec le toton, les dés, le corbillon, les jonchets, des plus en honneur. Mme de Grignan, déjà grande et jolie femme, au précédent siècle, avait joué à l’oie; Regnard, dans le Joueur, y avait fait jouer Hector. Pour les tours de cartes, surtout pour le genre de les couper ou de les assembler en façon de châteaux, c’est un amusement non moins connu de ces âges. Le médecin Héroard écrit dans son Journal que, vers 1606, le petit Louis XIII s’amusait déjà à « couper des cartes avec des ciseaux ». Un peu plus tard, il ajoute du même, tout nettement : « Il s’amuse à faire des châteaux de cartes. » La princesse Palatine, vers le temps où Chardin commençait à peindre, en 1719, relatait de son côté : « De grandes personnes s’amusent ici comme des enfants à faire des châteaux de cartes. » Enfin Hamilton, dans ces Mémoires de Gramont, qu’il écrivit si joliment et avec tant d’âme, ne manque point de noter que Mlle Stewart en construisait à ses moments de distraction. Les enfants des tableaux de Chardin, si raisonnables, si réfléchis, si méditatifs, devaient aimer, bien plus que tous les jeux de la rue :

sabot, toupie, fossette et corde, ces divertissements recueillis et pacifiques. Et quand le maître ajoute, aux deux compositions du Jeu de Voie et des Tours de cartes, un petit tableau représentant le Portrait du fils de M. Godefroy , joaillier , appliqué à voir tourner un toton (i), puis un autre représentant le fils de M. Lenoir s'amusant à faire un château de cartes (2), il trahit avec fidélité les plaisirs silencieux, les amusements graves des petits écoliers de ce temps-là. Ces amusements, ces plaisirs alternaient avec l’étude et l’éducation; ils n’en étaient pas aussi éloignés qu’on peut croire, et, par leur jeu même, ils les complétaient. Les petits enfants qu’on voit chez Joseph Vernet, Livio occupé de musique ou Carie occupé à lire, la petite Emilie (plus tard Mme Chalgrin), ont assez de ces airs-là; et quand Mme Roland — la petite Phlipon alors — décrit, dans ses Mémoires, ce mélange « d’exercices agréables et de soins domestiques » dont se composa son adolescence, on ne peut s’empêcher de songer à ces œuvres d’une quiétude si pure et

(1) Cet Auguste-Gabriel Godefroy, qui devint contrôleur général de la marine, fut, ainsi que son père, grand collectionneur, et mourut en 1813.

(2) Gravé par Lépicié, Salon de 1741. Il y a plusieurs manières de Châteaux de cartes : celui donné au Louvre par M. La Caze ; V Enfant faisant des tours de cartes à la fenêtre de la collection H. de Rothschild; l’Enfant jouant aux cartes du musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg, qui est peut-être bien le plus savoureux du genre.

LES MAITRES DE L’ART

d’un si grand charme dont Siméon Chardin compléta si bien la Bonne Education ou la Mère laborieuse, c’est-à-dire les Osselets, le Jeu de Voye ou les Tours de cartes . Nul au monde, mieux que Chardin n’a su en son temps, par les moyens stricts et précis de la peinture, exprimer les secrètes préoccupations de ces garçons et de ces filles du tiers; nul, mieux que lui, n’a su — sans rien présager de l’avenir pour cela! — discerner au pli comme boudeur des lèvres, au regard observateur des yeux, à l’air soucieux de tout le petit visage tendu, la part de détermination dans les caractères, d’énergie ardente et de passion des cœurs. « Considérez, écrit très à propos Taine dans ses Origines, les jeunes gens qui ont vingt ans aux environs de 1780, nés dans une maison laborieuse, accoutumés à l’effort, capables de travailler douze heures par jour, un Barnave, un Carnot, un Rœderer, un Merlin de Thionville, un Robespierre, race énergique qui sent sa force, qui juge ses rivaux, qui sait leur faiblesse, qui compare son application et son instruction à leur légèreté et leur insuffisance... » Ces jeunes gens-là, très au-dessus des nobles qu’ils dépassent par l’intelligence, ont tous été élevés à la façon des petits bambins de la rue Prin cesse. Ils ont tous grandi, à Paris ou dans les provinces, à l’ombre de hauts murs, dans des rues sans bruit, dans la dépendance et l’amour des mères. Aucun d’eux n’a été fouetté comme les fils

Phot.

Page 1