LA DAME VARIANT SES AMUSEMENTS
D’après la gravure de L. Cars (1751).
de bon entendement, remit de Tordre dans tout cela, rétablit les comptes, inspecta les affaires, et, le 21 octobre 1745, par la naissance d’une fille, Angélique-Françoise, qui ne vécut malheureusement pas assez, aida à reconstituer autour de Chardin un foyer depuis longtemps désert. Il y eut désormais, dans la pénombre de la petite maison de la rue Princesse, pendant treize années, puis, plus tard, aux galeries du Louvre, à côté de l’artiste, cette compagne assidue, cette confidente éclairée, au sens droit, à l’âme claire, nette d’habits et d’âme. Qu’on la voie dans les Amusements ou dans la Serinette, emmitouflée de soie ou de satin, en guimpe ou bonnet, jupe à fleurs ou rayée, les mules hautes, à grands talons, les pieds fins et cambrés bien découverts, ou qu’on la voie dans quelques-uns des autres ouvrages de son mari, cette fois-là vêtue de molleton ou d’indienne, en dormeuse ou en bavolet, en jupe à retroussis avec le veiiez-y-voir, les manches larges relevées à l’avant-bras, la gorge légèrement échancrée en avant et la jeannette au cou, toujours c’est la douce mère, toujours c’est la bonne et scrupuleuse femme. Chardin, à la contempler, à la sentir près de lui présente, avec sa raison active, son ordre et sa bonté, prend plus complètement contact avec cette race toute de dignité, de fermeté, de sagesse des bourgeois d’alors; il dépouille l’artisan, et il se fait une âme subtile et nuancée, mais très limpide, très haute,
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à la façon des hommes et des femmes de son monde; il se met en contact chaque jour, par Diderot, par Mme Geoffrin, par Sedaine, avec une foule d’autres gens de sa caste et de son caractère. Ce n’est plus tout à fait le roturier fruste, le compagnon un peu rude, le fils de maître. Chardin évolue, ou plutôt non, ce n’est pas Chardin qui change; mais c’est la bourgeoisie, la bourgeoisie dont il est le peintre qui se transforme autour de lui, qui prend conscience de son pouvoir et de son intelligence. Le bourgeois, hier encore, c’était M. Jourdain, c’étaient M. Josse et M. Dimanche; une bourgeoise, c’était Mme Pernelle. Aujourd’hui un bourgeois, c’est Turgot, c’est Diderot, c’est Lavoisier, c’est Trudaine, c’est Quesnay, c’est Clairault, c’est Lagrange; une bourgeoise, c’est Mme Suard, Mme Helvétius, c’est MmeNecker. Tous et toutes, comme Mme Geoffrin, « ont une tête bien faite; » tous pensent, écrivent, méditent, lisent, travaillent.
Jadis, nous dit Taine, le bourgeois (gros marchand, magistrat, rentier) était « rapetissé et tranquille » ; son horizon était restreint « à celui de la profession ou du métier » ; il ne voyait guère au delà du petit toit de sa maison, de la ville où il était né, de la province où il habitait. Un bourgeois, au moment que Chardin arrive, c’est quelque chose de mieux, c’est quelque chose de plus. C’est un homme qui ne fait pas que travailler avec acharne-
ment, qu’exercer sa science et son adresse au commerce, à l’industrie, aux lettres, aux finances; c’est déjà quelqu’un de droit et de fier, de plus ferme et de moins souple que le bourgeois étriqué, plaisant ou sot des comédies de Racine et de Molière. Sans doute, de ces hommes du tiers à ceux de la noblesse, à ceux de la cour, du clergé, il y a encore une distance immense ; mais, maintenant, les choses ont tellement marché, qu’on ne sait plus bien d’où vient la réserve, d’où part la discrétion, et si c’est le noble qui a le mépris du bourgeois ou le bourgeois qui a le dédain du noble. Un homme comme Chardin est roturier, mais il sait ce que vaut sa roture; et, malgré sa bonté, son empressement, sa bienveillance, il garde toute sa part de fermeté, tout son instinct d’honneur. « MM. de Tessin, du Luc, de Saint-Florentin, de Vence, dit excellemment à ce propos M. de Fourcaud, peuvent être ses acheteurs; ils ne sont pas ses amis. » Ses amis sont des artistes comme Aved, comme Lebas, comme Desfriches, comme Cochin, comme Wille; des écrivains comme Sedaine, le bonhomme Panard, du genre de La Fontaine; des savants ou médecins : M. Levret, M. Louis; des marchands comme M. Lenoir, M. Godefroy, M. Mahon. Son monde est un monde à son image, imbu de principes, de sens correct, d’idées simples mais justes. La probité même, voilà ce qu’est Chardin. Quelqu’un de modéré, de modeste, et qui sait quel
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honneur le roi lui fait, un dimanche matin, en le recevant à présentation (i); mais aussi quelqu’un qui a ses pensées et ses sentiments, qu’il ne faut pas froisser, sinon qui sait bien rappeler à l’ordre les fâcheux, les ingrats ou les sots. « 11 est dur, dira-t-il tristement un jour à d’Angiviller, quand il sera vieux, de molester un vieillard à qui le roi a accordé les Invalides (2)... » Ainsi le roi l’a reçu en 1740, devant M. le contrôleur général; dans l’avenir, il lui donnera le logement de Marteau au Louvre, il est vrai; mais, plus tard, sous le règne de Pierre, à la retraite de Cochin, il sentira cette faveur royale diminuer, cette confiance s’éteindre; on lui comptera sur les charges et les pensions; alors il aura ce froissement qui ne le quittera plus. Homme du tiers, Chardin a les sentiments, la délicatesse, la droiture, la vigueur d’idées et de cœur de ses pareils. Il est de leur caste; il a leur modestie, leur tenue, leur rigueur; mais, aussi, il a leur bonté, il a leur âme. Il est leur peintre; non point d’eux-mêmes (Chardin ne peint jamais les
(1) On lit dans le Mercure de France : « Le dimanche 17 novembre 1740, M. Chardin, de l’Académie royale de peinture et sculpture, fut présenté au roi par M. le contrôleur général avec deux tableaux de sa composition que Sa Majesté reçut très favorablement; ces deux morceaux sont déjà connus, ayant été exposés au salon du Louvre au mois d’août dernier. Nous en avons parlé, dans le Mercure d’octobre, sous le titre : la Mère laborieuse et le Bénédicité . »
(2) Archives nationales, 0’i924-
hommes dans ses tableaux; les hommes sont toujours absents de ses ouvrages, occupés au négoce, au comptoir ou à batelier) mais il les peint dans ce qu’ils ont de plus délicat, de plus aimant, de meilleur, dans les enfants et dans les femmes.
Peindre la femme , cela n’était pas rare à l’époque; beaucoup de bons artistes — et de Troy, Le Moine, Nattier, Tocqué, Drouais mieux que personne et avec art — s’y employaient; mais la peindre sans convention, dans son milieu; 'la comprendre et l’aimer assez pour la douer de vie, de coquetterie, d’expression, de beauté, dans un cadre à elle, voilà ce qu’il appartint seulement à des hommes comme La Tour, Boucher, Chardin, Frago et Greuze de tenter dans le siècle. Mais, tandis que Frago — son élève pourtant! — peignait des libertines, Boucher des frivoles, Greuze des rusées et des espiègles, des Agnès dissolues, enfin La Tour des grandes dames élégantes mais aussi perverties que pouvaient l’être tous les modèles de Frago, de Boucher et de Greuze, Chardin, lui seul, peignait des mères aimantes, des épouses cordiales, honnêtes, pleines d’attachement et de fidélité. Certes, il y a de l’amour du cœur, du joli sentiment tendre au début de tous ces fins et pimpants romans, dans la liaison d’un La Tour et d'une Mlle Fel, dans celle de Boucher et de la petite Buseau sa femme, de Greuze et de la Babuti, de Frago et des sœurs Gérard; mais cela
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vous a comme un goût du siècle, une expression de grâce un peu équivoque, un peu chiffonnée où il y a du Baudoin, du Lawrence, du Debucourt, un air de gouache sur un trait d’eau-forte. Avec Chardin et la Pouget - — pas plus qu’avec la Saintard d’ailleurs — rien de cela; mais un cœur ferme, un sens droit, de la raison, quelque chose qui, sans être la passion enivrée et décevante des autres, est de l’amour tout de même, mais un amour quiet, apaisé, durable, un vrai contrat d’amitié, entre deux êtres d’un temps semblable, d’une caste pareille; entre un laborieux et probe travailleur, une line et bonne ménagère du monde moyen, de la roture déjà haute, du tiers.
Avec Boucher, avec Greuze et Frago, le tiers est encore un monde où il y a du plaisir, où il y a des fêtes, où il y a une line volupté tiède, un apprêt de bonheur, souvent faux et souvent mièvre. Un ton de coulisse, une allure scénique, malgré la dextérité, le papillotage et l’éclat d’un art charmant et primesautier, apparaissent toujours chez ces galants maîtres. Avec Chardin, point de ces concessions. De la grâce, de la tournure, du joli quand il faut; mais un fort réalisme au-dessus de tout cela; un œil qui voit; un cœur qui sent, une main qui peint et peint comme l’œil voit et comme le cœur sent. Avec les autres, toujours une façon de théâtre; avec J.-B.-Siméon jamais; mais la vie même. Comme dit Théophile Gautier : « Il y avait
en ce temps-là autre chose que des marquis et des filles d’opéra; seulement, personne ne s’en était aperçu avant Chardin. » Chardin n’était point entré dans les fermes, n’avait point visité les campagnes comme, jadis, avaient fait les Le Nain; il n’était point descendu dans la rue comme Jeaurat, cette espèce de Vadé des arts; mais il était resté à la maison; il avait peint des scènes de son monde et de sa famille. Et voilà que toute une partie, la plus saine, la meilleure de la nation, applaudissait à ses ouvrages. Une poussée, à propos des peintures du maître, se faisait à présent vers Chardin comme elle s’était faite un moment vers Greuze. Et Diderot était des premiers à y aider; et bien d’autres! Ainsi, à propos d 'Une Mère qui ajuste la coëfe de sa jille, l’auteur de la lettre à M. de Poresson- Chamarande , lieutenant général au bailliage et siège présidial de Chaumont-en-Bassigny, écrit publiquement, en 1741 : « C’est toujours de la bourgeoisie qu’il met en jeu... Il ne vient pas là une femme du tiers état qui ne croye que c’est une idée de sa figure; qui n’y voie son train domestique, ses manières rondes, sa contenance, ses occupations journalières, sa morale, l’humeur de ses enfants, son ameublement, sa garde-robe. » Quoi de plus exact? Quoi de plus vrai? Comme les femmes sensibles ont fait un succès à Greuze, les frivoles du genre de la petite Murfi, des amies de Louis XV, un succès à Bou-
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cher, les femmes du tiers font un succès à Chardin. Elles lui savent gré de les avoir peintes avec leur charme tendre et un peu austère, leur rudesse aimable, dans leurs occupations, dans leurs jours sans faste et leurs métiers simples, un rouet ou un dévidoir placés à côté d’elles. Et lui, le bonhomme, sans rien faire exprès pour les contenter, est heureux en peignant leur vie ordinaire, peuplée de peu d’événements, de peindre aussi la sienne, « vie intérieure et paisible, dit Charles Blanc, vie de famille qui ne fut guère troublée par aucun autre bruit que celui du petit tambour des enfants et qui ne fut traversée que par les accidents de la lumière ».
C’est pour le chevalier de Laroque, celui qui avait de si beaux Flamands chez lui, l’amateur à la jambe de bois, le même qui soutint jadis, avec M. de Julienne, le pauvre Watteau dans l’adversité, que J.-B.-Siméon exécuta ces œuvres : la Fontaine qui est aujourd’hui à Mme Jahan, avec une répétition à Stockholm, et la Blanchisseuse du musée de l’Ermitage dont M. de Rothschild a pu exposer une réplique si hardie, si franche et d’une venue si belle. Ces œuvres, exhibées d’abord au Salon restreint qui eut lieu à l’Académie de peinture en 1735, reparurent ensuite au grand Salon du Louvre en 1737. Elles suscitèrent, à côté des tableaux d’enfants et des natures mortes, un sentiment unanime d’étonnement et de sympathie. On