LES DÉBRIS DU DÉJEUNER
Musée du Louvre.
din dont la situation, par suite du décès du peintre, se trouvait assez réduite, écrivit à M. d’Angiviller, sollicitant de conserver une « partie de la pension dont son mari avait été gratifié ». Le directeur général, toujours aussi peu bienveillant, répondit à cette requête bien naturelle avec Y aigreur accoutumée et ces mots cruels : « Ce serait un exemple qui entraînerait loin que d’accorder des pensions à des veuves d’artistes de l’Académie qui n’auraient point été spécialement au service des bâtiments (sic). »
J. -B. Pierre ne voulut pas demeurer en reste avec son maître. Le 14 décembre, à l’Académie, il déclarait vacant le logement de Chardin au Louvre. Allegrain et Siffrède Duplessis se le disputèrent; et, pour les pensions, partagées entre Vernet, Van Loo et Brenet, elles n’allèrent point, même pour une part minime, à la veuve.
Cette dernière, mise en demeure de quitter les galeries, dut se séparer d’un grand nombre d’objets, meubles et tableaux provenant de son mari. En conséquence, le 6 mars 1780, « M6 Hayot de Longpré, huissier, commissaire-priseur, assisté de Joullain, marchand de tableaux et d’estampes, quay de la Mégisserie », adjugèrent, à l’hôtel d’Aligre, un Bassan, un Van der Meulen, deux Boucher, deux paysages de Vernet et un Epervier d’Oudry, de la collection de M. Chardin. Quelques dessins, croquetons, pastels, menus tableaux,
LES MAITRES DE L’ART
deux mannequins et trois chevalets complétèrent la criée. Nous voyons, d’après « le livre d’adresses » de Joseph Vernet, que Mme Chardin se retira, dans la même année, « chez M. Atger, agent de change, rue du Renard-Saint- Sauveur, près de l’hôtel Montbason (i). »
Ainsi se dispersèrent les choses et les êtres qu avait aimés ce grand et bon maître durant sa vie. Un lent oubli suivit, que les événements accrurent. La bourgeoisie, parvenue au pouvoir avec les Constituants de 89, les Législateurs de 91, les Conventionnels de 92, ne se souvint pas assez de la mémoire de l’homme à qui elle devait de survivre en de parfaites œuvres. Le mépris de ses tableaux, la dérision des bas prix de ses toiles commencèrent pour Chardin. Nous avons vu, au moyen des sommes atteintes plus tard par ses peintures et par ses pastels, dans quel injuste oubli la société nouvelle avait rejeté celui qui avait le mieux compris son expression grave et son âme intime. La répu-
(1) On peut lire, dans une lettre non datée écrite par Cochin à Descamps : « Mme Chardin demeure maintenant rue du Renard- Saint- Sauveur, chez M. Atger, agent de change. M. Dachet, oncle de M. Atger, ayant épousé une sœur de Mme Chardin,... M. Atger a offert à Mme Chardin de la recevoir chez lui où elle coulerait la vie douce, n’ayant plus le souci de rien que de sa santé... Ils ont une maison de campagne au moyen de quoi elle jouit d’un doux repos » ( Archives de l'art français, t. V). Mme veuve Chardin mourut en 1791, âgée de quatre-vingt-quatre ans.
tation de Louis David, que Chardin, l’un des premiers, avait contribué à établir (1), s’étendit, avec despotisme, à toutes les formes de l’art. Ce fut un crépuscule où tout sembla sombrer de cette grande gloire.
Chardin — ainsi que Diderot l’avait prédit — est sorti enfin de ces ténèbres; il a repris, dans l’histoire de la peinture française, sa place qui est grande, sa réputation qui est magnifique. Le public, les lettrés et les amateurs contribuent désormais avec émulation à maintenir pure et haute la mémoire du vieux peintre, du narquois bonhomme, du doux et bon bourgeois qui n’eut — en son temps — qu’à ouvrir les yeux, regarder devant et autour de lui, pour créer, au moyen des fruits et des fleurs, des enfants et des femmes, des objets de sa maison, d’impérissables œuvres de tiédeur aimante, d’observation tendre et de vérité.
(1) En 1778, Chardin, de concert avec Pierre, Dandré Bardon, Pigalle, Cochin, etc... écrivait à propos des Funérailles de Patrocle : « Des encouragements sont dus au sieur David. Il montre la plus grande facilité dans le pinceau ; sa couleur est animée quoique un peu égale ; sa manière de draper est large et vraie. » Ces encouragements donnés au futur peintre du Jeu de Paume, des Sabines et de Léonidas se répétèrent, en 1779, en faveur de David. Chardin signa le second rapport le 10 avril, huit mois avant sa mort.