PASTEL
Musée du Louvre
l’empâtement intentionnel des ombres, toujours, comme dans la peinture, « c’est la même main sûre et libre (1) », toujours c’est le modelé impeccable et la touche ardente, toujours c’est la vigueur, toujours c’est la nature. « La fraîcheur des tons de la tête de femme, à côté de la vigueur de ceux de l’homme (ajoute un critique contemporain), forment un contraste vrai et rempli de goût; à quoi l’on doit ajouter que le faire en est magique, fier et de la plus grande hardiesse (2). » AdmirezMar guérite Pouget. Elle est, dans cette œuvre inspirée par elle, extrêmement fine et vénérable. Une douce lumière envahit ses traits; ses yeux s’éclairent à cette lueur; ses joues un peu fondues, son menton rond, son bonnet enrubanné composent une harmonie tendre. Et son front pâli par les ans, ses lèvres animées d’un sourire, ce teint « des joues semblables à un fruit sur lequel l’hiver a passé (3) », ce nez aminci, ce menton gras, ce regard, sont d’une féminité frileuse et douillette, d’un accord charmant et délicat. Chardin a mis tout son amour d’époux dans son œuvre de peintre; il a travaillé avec plus de perfection encore que les siens ce pastel de sa femme; il s’y est montré plus appliqué et plus fervent. Ici, en effet, ne se voient pas, comme dans les figures d’hommes, les hachures
(1) Diderot, Salon de ijji»
(2) Jugement porté en 1773 (cité parBocher).
(3) GonCourt, ibid.
*50 LES MAÎTRES DE L’ART
du crayon, les balafrures et les écrasis des teintes, la division souvent outrancière des traits. Une espèce de fonte a mêlé les tons et la note mineure, avec sa dominante, étend sur ce placide visage une caresse très douce où rien ne vient jurer.
Une petite tête de Jacquet (ou jockey, petit valet), également au pastel, est le dernier ouvrage que le maître, à la veille de mourir, ait peint de cette manière. « On a beaucoup parlé, dit à ce propos le Nêcrologe, du dernier Salon de 1779, et la reine, ainsi que toute la famille royale voulurent le voir et en témoignèrent leur satisfaction. Un des morceaux qui firent le plus plaisir à Madame Victoire, dont le suffrage éclairé fait l’ambition des meilleurs artistes, fut un tableau de Chardin représentant un petit jacquet. Elle fut frappée du naturel de cette figure, et, le lendemain, cette princesse envoya au peintre, par M. le comte d’Affry, une boîte en or comme témoignage du cas qu’elle faisait de ses talents. »
Madame Victoire, en apportant le final hommage de son siècle au génie de Chardin, empêcha que le grand artiste mourût dans l’oubli. L’année 1779, qui est certainement celle où il souffrit le plus de tous ses maux, allait finir son cours sur la quatre-vingtième année du vieux peintre. Un pastel de sa vieillesse, appartenant à M. Léon Michel-Lévy, nous dit d’une manière presque effrayante à quel point il était amaigri alors; comme ses traits étaient amin-
cis, son nez pincé, son regard chargé de fatigue et de résignation. Aux souffrances de la pierre, à la décrépitude apportée par l’âge, une hydropisie implacable ajouta, dès le début de novembre, une nouvelle épreuve. En peu de jours, l’état de Chardin devint si inquiétant que François Doyen, ami et voisin de l’artiste, en fit part en ces termes affligés à M. Desfriches :
« Aux galeries du Louvre, ce 16 novembre 1779.
« Monsieur,
« Je suis chargé de la part de Mme Chardin de vous faire bien des excuses de ce qu’elle n’a pas eu l’honneur de vous remercier et de vous faire part de sa situation qui est bien douloureuse. M. Chardin a reçu le bon Dieu; il est dans un état d’afféssement qui donne les plus grandes inquiétudes. Il a toute sa tête; l’amflure des jambes a passé dans différantes parties de son corps ; on ne sait ce que cela deviendra. Vous devés juger de sa situation et de celle de ses amis. Elle vous fait bien des compliments. Je vous renouvelle mes remerciements très humbles. J’ay l’honneur d’être très parfaitement, Monsieur,
« V otre très humble et très obéissant serviteur ( i ) .
« Doyen. »
(1) Cette lettre, déjà parue dans les Amateurs français de Dumesnil, a été rétablie, dans son intégralité, par M. Paul Ratouis de Limay, dans son livre sur Aignan-Thomas Desfriches.
LES MAITRES DE L’ART
Jusqu’à la fin, Chardin, entouré de sa femme, de ses frères et de ses amis, supporta stoïquement la douleur; son visage avait conservé sa grave et sereine bonté; il était demeuré extrêmement soigneux de lui-même, et, dit Renou dans son Eloge, il continua à se faire raser chaque jour jusqu’à la fin. Celle-ci arriva le 6 décembre, un peu plus tôt qu’on n’aurait pensé. M. Chapeau, curé de Saint- Germain FAuxerrois, vint administrer M. Chardin aux galeries; et ce grand peintre qui avait aimé plus que tout au monde les reflets et les rayons, le clair et l’obscur, et qui avait été un si grand magicien de la lumière, ferma ses yeux à la limpidité du jour. Ses mains, qui avaient tenu le pinceau et le crayon pendant soixante ans pour l’honneur des arts, cessèrent de bouger et son cœur de battre. Il était à peu près neuf heures du matin quand il expira.
Le lendemain, mardi 7 décembre, Juste Chardin, « ancien entrepreneur des bâtiments du roy, et Noël -Sébastien, marchand mercier, » frères du peintre, apportèrent au convoi de J.-B.-Siméon le souvenir du quartier bourgeois, des petites rues paisibles et de la maison humble où ce grand artiste, quatre-vingts années avant ce jour final, était né rue de Seine, un matin de novembre, au chant des compagnons, dans le bruit des outils et te vol des copeaux.
Trois jours plus tard (10 décembre), Mme Char-