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GIBIER AVEC UN FOURNIMENT ET UNE GIBECIERE

(Collection Jahan-Mareilïe.)

ressource. On convient que l'entretien de ces trois voitures peut faire une somme par an. »

Ainsi Chardin espérait trouver des ressources extraordinaires dans la vente des chevaux poussifs et des carrosses délabrés de l'Académie. Toute sa candeur de grand artiste est dans ce trait.

M. de Marigny écrivit aussitôt à l'abbé Terray, contrôleur général des Finances, une lettre plus sérieuse : « Monsieur, vous m'avez fait espérer sur une première lettre, que vous destineriez aux Bâtiments un secours qui me mît à portée de soutenir l'Académie de peinture à qui sont dus sept ans de ses frais d'entretien et d'honoraires. J'ai l'honneur de vous réitérer mes représentations sur l'instant besoin que ce corps a d'être secouru.

«\"ous ne voudriez sûrement pas, monsieur, qu'un des établissements qui ont contribué à la gloire de vos prédécesseurs périsse sous votre administration. Cela ne peut tarder si je continue à être dans l'impuissance d'appliquer un sol aux besoins les plus urgents. Si les tableaux, les monuments périssent faute d'avoir le moyen de les entretenir, du moins est-il à propos de préparer une génération qui puisse les renouveler. » Cette génération d'artistes à former désignait les Elèves protégés que l'Académie était à la veille de congédier, faute d'argent.

Les secours arrivèrent enfin et l'Académie fut sauvée.

En 4774, le 2o décembre, Chardin résigna ses fonctions de trésorier entre les mains de son successeur Guillaume Coustou, le sculpteur, et d'une commission

nommée par l'Académie. Des remerciements lui furent officiellement décernés. En remettant la situation de sa caisse, il avait fait observer à la commission qu'il s'y trouvait un déficit de 403 livres, provenant « de diverses omissions de dépenses ou autres erreurs faites successivement dans les comptes annuels depuis le commencement de son administration » ; il offrait de les rembourser de ses deniers. L'Académie, sur une proposition de Cochin, répondit qu'il ne serait pas juste de lui faire supporter cette perte et ajouta à ce refus des remerciements pour « ses soins et son zèle auquel elle était redevable du bon ordre établi dans ses finances ». Cette reddition de compte fut suivie d'un repas somptueux offert par Cochin et ses confrères.

D'autres soucis encore empoisonnèrent la tranquillité de ses dernières années, petites guerres des intérieurs académiques, luttes sournoises où il n'était pas directement intéressé, mais où il s'était bravement jeté par amitié et reconnaissance pour Cochin.

La rivalité de Cochin, secrétaire de l'Académie, et de J.-B.-M. Pierre, alors directeur, divisait cette compagnie en deux camps. Le premier représentait l'ancienne administration de M. de Marigny, son protecteur ; le second était la créature de M. d'Angiviller et personnifiait la réaction de Louis XVI contre toutes les traditions du rè^ne précédent. Chardin, l'honnête homme par excellence, avait naturellement pris parti pour son ami et son bienfaiteur. Les hostilités, d'abord déguisées, éclatèrent

ouvertement en 1777 et Chardin y reçut des éclabouss Lires que sa susceptibilité extrême lui rendit cruelles.

En 1777, lorsque Cochin se démettait, après vingt ans d'exercice, de ses fonctions de secrétaire, l'Académie le nomma conseiller. Il paraissait équitable de se souvenir alors de son grand talent et des innombrables services qu'il avait rendus aux artistes, au temps de sa faveur, et de ne pas lui donner rang après le dernier des nouveaux venus,' « à la queue de l'Académie ». Mais les statuts étaient formels et J.-B. Pierre les interpréta à la lettre, en nommant Cochin à la suite des conseillers. Chardin s'émut de ce qu'il considérait, avec la rectitude de son jugement, comme une injustice : il en avait d'autant plus sujet qu'il savait fort bien que ses confrères avaient, maintes fois, pour rester dans l'équité, assoupli la rigueur des règlements. Il se plaignit à M. d'Angiviller de la partialité de Pierre contre Cochin, en même temps que d'une insulte qu'il croyait en avoir reçue. Pierre, dans la séance, avait dit à M. Blondel d'Azaincourl, à voix basse, il est vrai, mais assez haut pour qu'on l'entendît : « que c'étaient ceux à qui M. Cochin avait fait obtenir les bienfaits du Roi qui levaient ce lièvre-là ». Et il ajoutait : « On donnait alors des pensions à tout le monde ». Ce tout le monde désignait le vénérable et glorieux Chardin.

Sa lettre à M. d'Angiviller dénonce l'injustice et l'insulte avec une grande dignité. Mais on n'était plus au temps de M. de Marigny; M. d'Angiviller le lui fil

bien voir en ripostant par une verte admonestation, rédigée, d'ailleurs, avec toutes les grâces du langage d'alors (avril 1777).

Cette déconvenue ne fut pas la dernière que lui valut l'inimitié de Pierre. L'année suivante, il rappelait à M. d'Angiviller qu'il lui avait fait espérer l'allocation qu'il recevait auparavant comme trésorier de l'Académie et à laquelle il avait renoncé lorsqu'il s'était démis de ces fonctions. La réponse de M. d'Angiviller fut un refus péremptoire, inspiré, certainement, par Pierre auprès duquel il s'était renseigné. Nous ne parlerions pas de cet incident s'il ne mettait en cause Mme Chardin et ne montrait quelle influence elle avait prise dans le ménage, par ses qualités, non de femme aimante, mais de comptable exacte et même un peu avide.

Le post-scriptum de la demande de Chardin nous éclaire très suffisamment sur le caractère de la dame. « P. -S. Hélas! vous n'en êtes pas encore quitte, monsieur le Comte; ma femme, qui veut être de moitié en tout avec moi, prétend qu'il ne suffit pas de lui avoir communiqué ma lettre, elle veut aussi parler pour son compte et vous allez l'entendre : «Vous n'auriez, me dit-elle, rien a gâté à votre requête, si vous aviez exposé les peines « et les soins que j'ai pris pour votre administration et * je ne me contente pas de compliments stériles que « toute l'Académie m'a fait dans le temps : s'il y a une « récompense à obtenir, la Trésorière y a des droits, « et la seule à laquelle elle aspirerait, ce serait d'être

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Cliché Lévy.

(Musée du Louvre.)

« munie d'un « bon » vis-à-vis du nouveau Trésorier « pour la sommer de s'acquitter depuis 1775. » Cent fois pardon, Monsieur le Comte, de vous avoir encore arrêté, mais je n'ai concédé à mettre sous vos yeux cette réflexion de ma femme, que comme une occasion de lui rendre la justice que je lui dois, en convenant que, ■sans ses secours, j'aurais été souvent fort embarrassé de bien des détails de cette place, très étrangers aux arts. » (21 juin 1778.)

L'année suivante encore, M. d'Angiviiler, après la mort de Chardin, recevait, de sa veuve, une lettre qui était une nouvelle demande de secours, demande suivie d'un nouveau refus déterminé par une discrète enquête qui -attribuait au ménage Chardin de cinq à six mille livres de rente. L'impression que nous laisse l'éloquent portrait -que fit le bon et tendre Chardin de cette bourgeoise au regard acéré, aux lèvres minces, ne s'affaiblit pas, bien au contraire, à la lecture de sa correspondance avec le Directeur des Bâtiments.

Les dernières années de la vie artistique de Chardin furent illuminées par un dernier éclair de son génie, le plus beau peut-être. Il avait à peu près renoncé à la peinture ; ses yeux, sa main s'affaiblissaient. Ce fut alors qu'il trouva dans les ressources du pastel une nouvelle et admirable forme d'expression. Une tête de vieillard, une tête dejaquct (jockey) qu'il offrait à Madame Victoire et que celle-ci payait d'une tabatière d'or; surtout ses deux portraits, le Chardin à l'abat-jour, le Chardin aux

besicles et le portrait de Madame Chardin, nobles chefsd'œuvre qui l'égalent aux plus grands.

Autant ses portraits à l'huile nous apparaissent inférieurs à ses natures mortes et à ses compositions, autant ses pastels éclatent de puissance et de jeunesse. Ce vieillard y fait éclater une fougue, une audace incomparables. Aucune pâte colorée ne donne une plus forte impression de relief et de gras. Il n'y a rien, dans l'œuvre de La Tour, qui témoigne d'une aussi mâle énergie.

La critique fut sévère à ces pastels : on y voyait trop à cru le système de Chardin, de juxtaposer les tons. Le public, à qui la technique échappe et qui juge sur son impression immédiate, leur fit un accueil enthousiaste. La postérité a ratifié, cette fois, le jugement du public.

Le dernier acte académique auquel Chardin ait pris part, est le rapport des commissaires chargés d'examiner les envois de Rome.

En 1777, Louis David envoyait une grande esquisse de bataille, peut-être les Funérailles de Pa'rocle, et le 10 janvier 1778, Chardin signait avec Pierre, Dandré Bardon, Pigalle, Cochin, etc., le rapport des commissaires : « Des encouragements sont dus au sieur David. Il montre la plus grande facilité dans le pinceau; sa couleur est animée, quoique un peu égale ; sa manière de draper est large et vraie » ; puis, quelques critiques sur les réminiscences de l'antique dans ses groupes de personnages.

L'année suivante, le rapport des commissaires était

cliché Lévy.

PORTRAIT DE J . - B . - S . CHARDIN PAR LUI-MÊME (PASTEL). (Musée du Louvre.)

également élogieux et Chardin s'associait aux encouragements donnés au pensionnaire : « Les détails scrupuleux dans lesquels nous sommes entrés, loin de le décourager, doivent l'animer de plus en plus à répondre aux grandes espérances qu'il donne » (10 avril 1779).

Cette année-là, ia dernière de sa vie, Chardin envoyait au Salon plusieurs têtes d'étude au pastel. Son labeur, depuis soixante ans, ne s'était pas interrompu un seul jour.

Il mourut le 6 décembre 1779. Pendant tout le cours de sa maladie, il avait envisagé la mort avec la sérénité d'un philosophe chrétien. Il l'accueillit, non pas avec la coquetterie d'une comtesse de Rebecque qui voulut mourir le rouge aux lèvres et la tête dans les dentelles, mais avec la décence et la propreté dont ne se départirent jamais, dcns les pires extrémités, les hommes de son temps. Jusqu'à son dernier jour, il voulut se faire raser, nous apprend Renou dans son Éloye, et il mourut avec le visage qu'on lui voit dans son dernier portrait.

Le 6 décembre, Doyen, qui demeurait aux galeries du Louvre, écrivait à Desfriches, à Orléans : « Monsieur, je suis chargé, de la part de Mme Chardin, de vous faire bien des excuses de ce qu'elle n'a pas eu l'honneur de vous remercier et de vous faire part de sa situation qui est bien douloureuse. M. Chardin a reçu le bon Dieu, il est dans un état d'affaissement qui donne les plus grandes inquiétudes. Il a toute sa tète. L'enflure des jambes a percé dans différentes parties de ses jambes ; on ne sait ce que cela deviendra. Nos devins jugent de sa situation et de celle de

ses amis. Elle vous fait ses compliments. Je vous renouvelle mes remerciements très humbles. J'ai l'honneur... »

Le convoi se fit à Saint-Germain-l'Auxerrois, paroisse du Louvre, conduit par ses deux frères, Juste Chardin, ancien entrepreneur des bâtiments du Roi, et Noël-Sébastien Chardin, marchand mercier.

Le 10 du même mois, Mme Chardin écrivait à M. d'Angiviller comme nous l'avons déjà dit, pour lui demander une part dans la pension de Chardin.

« Déjà avancée en âge, je me trouve privée des secours que l'estime accordée à ses talents et à ses services lui avait mérités. S'il était possible, monsieur, que vous voulussiez bien m'accorder quelque partie de la pension dont il avait été gratifié, ce serait un bienfait digne de votre humanité et de l'affection dont vous honorez les artistes qui ont obtenu quelque distinction dans leur art. »

La réponse ayant été négative, Mme Chardin se retira rue du Renard-Saint-Sauveur, chez M. Atger, agent de change, dont l'oncle avait épousé une de ses sœurs. Elle mourut en 1791, âgée de quatre-vingt-quatre ans. Une partie de la pension de Chardin passa à Joseph Vernet, Ph. Vanloo et Brenet ; son logement au Louvre fut donné à Siiïrède Duplessis. On était à la veille de la Révolution. Chardin, qui avait traversé le xvma siècle presque entier, s'éteignait en même temps que la société bourgeoise si forte et si spirituelle qu'il avait décrite en pages immortelles.

enseigne du CHIRURGIEN (eau-forte de J. de Goncuurtj.

(Bibliothèque nationale.)

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