LA SERINETTE OU DAME VARIANT SES AMUSEMENTS
quinze mois de loyer de la maison qu'occupe mon frère, rue Princesse, au faubourg Saint-Germain. »
Le ménage Chardin ne trouva que des amis au Louvre : Tocqué, Lemoine le sculpteur, Duvivier le graveur, Restout, La Tour, Lépicié, Cochin. La vie y était patriarcale. Tout le monde y voisinait, on soupait les uns chez les autres. C'était un échange continuel de petits services. Mme Chardin et Mme Deshayes entretenaient les lanternes des corridors obscurs, moyennant cotisation; chacun avait sa part dans les menues servitudes de cette vie en commun, car le roi donnait le logement et ne donnait que lui.
La vie monotone de Chardin se continua au Louvre, vie de travail régulier, débarrassée maintenant des soucis matériels, attristée seulement par l'existence manquée de ce fils en qui il avait mis tant d'espérances.
Au Salon, il recommençait à envoyer des natures mortes, comme s'il eût voulu revenir à ses débuts et justifier encore le titre sous lequel il avait été classé à sa réception à l'Académie : « Il excelle aux animaux et aux choses naturelles. » Ses amis, d'ailleurs, l'y ramenaient. En 1764, lorsqu'il s'agit de décorer la galerie du château de Choisy, Cochin, consulté par le marquis de Marigny, proposa des grands sujets d'histoire tirés de la vie des empereurs romains. Pour les dessus de porte, M. de Marigny désirait des fleurs ou des vases ; mais Cochin objecta que le roi n'avait pas approuvé les tableaux de fleurs qu'on y avait placés auparavant. Pour tout conci-
lier, il proposa d'en confier deux ou trois à Chardin. « Vous savez, écrivait-il, à quel degré d'illusion et de beauté il porte l'imitation des choses qu'il entreprend et qu'il peut faire d'après nature. On pourrait donc placer ses talents en lui proposant de faire deux ou trois de ces tableaux. Dans l'un, il grouperait divers attributs des sciences comme globes, machines pneumatiques, microscopes, télescopes, etc. Dans l'autre, il réunirait des attributs des arts, le compas, l'équerre, la règle, des rouleaux de dessins et d'estampes, la palette et les pinceaux, le maillet et les divers outils du statuaire... Si c'était dans la pièce où il est besoin de trois tableaux, on mettrait dans le troisième les attributs de la musique, divers instruments à corde et h vent, des livres notés... Je crois que ces tableaux plairaient beaucoup par cette vérité qui séduit tout le monde, et cet art de la rendre qui fait que M. Chardin est considéré des artistes comme le plus grand peintre dans ce genre qu'on ait jamais connu. Au reste, ses tableaux ne seraient que de 800 livres chacun. »
M. de Marigny ratifia le programme de Cochin. Ces trois dessus de porte étaient achevés l'année suivante et parurent au Salon de 1765. Cette commande en amena une autre. Chardin fut chargé de deux autres dessus de porte pour la salle de musique du château de Bellevue. C'étaient les Instruments de fa musique civile et les Instruments do la musique militaire. Ils furent exposés au Salon de 17GG. Ces cinq tableaux ne furent payés qu'en 1771 et
m. Se.
l'aveigle des quinze-vingts (1753
réglés au prix global de 5000 livres, représenté par un peu d'argent et divers titres de rente de médiocre valeur.
C'est vers cette époque que nous croyons pouvoir placer la mort de Pierre Chardin, catastrophe encore mystérieuse qui empoisonna la vieillesse du peintre, et dont il ne put jamais se consoler. Ce fils unique, Pierre-Jean- Baptiste Chardin, était né le 18 novembre 1731, de son premier mariage. Ce malheureux enfant réalisait pleinement le type bien connu du fils de grand artiste. C'était un pauvre être incomplet, plein d'élans et de chimères qui s'évanouissaient devant le moindre obstacle, en un mot « une tête mal organisée, à la fois raisonneur et peu raisonnable ». Taciturne et exalté, il passait brusquement de l'excitation sans objet à l'abattement profond de l'impuissance, enivré de ses propres conceptions, ébauchant fiévreusement tableaux sur tableaux et les rejetant avec dégoût à peine commencés, les abandonnant dans son atelier dans le sentiment amer de son incapacité.
Le génie de son père, au lieu de lui être une aide, lui présenta au contraire l'image de sa propre médiocrité. Fils d'un peintre quelconque,, il eût peut-être fourni une carrière obscurément honorable; fils et élève de Chardin, il se sentit diminué de toute la supériorité de son père. 11 avait cependant hérité de lui quelques dons heureux, « une couleur harmonieuse et l'intelligence des effets » ;
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mais ces dons mêmes ne firent que lui montrer plus crûment tout ce qui lui manquait.
En outre, les conseils dont son père avait soutenu ses premiers essais, au lieu de le fortifier, l'avaient découragé. En lui dévoilant trop tôt l'infinie complexité de l'art, en le mettant en face de ses innombrables problèmes, le maître avait détruit dans l'élève cette héroïque confiance qui doit alimenter l'âme de tout artiste. L'imprudence de la sollicitude paternelle s'exprimera un jour dans ce mot désolé : « Celui qui n'a pas senti la difficulté de l'art ne fait rien qui vaille; celui qui, comme mon fils, l'a sentie trop tôt, ne fait rien du tout. »
Rapprochons ce mot de l'anecdote que raconte Diderot dans ses lettres à Falconet (1766).
« Un jour, le fils de Chardin et quelques élèves en peinture considéraient ensemble un tableau de Rubens. L'un disait : « Mais voyez donc comme ce bras est contourné. » — Un autre : « Appelez-vous cela des doigts? » — Celui-ci : « Et d'où vient cette jambe? » — Celui-là : « Comme ce col est emmanché! Mais toi, Chardin, tu ne dis rien ? — Pardonnez-moi; je dis qu'il faut être f... bote pour s'amuser à relever des guenilles dans un chef-d'œuvre où il y a des endroits incompréhensibles, à dégoûter à jamais de la palette et du pinceau. »
Ces deux mots expliquent son caractère et sa vie, et peut-être cette mort mystérieuse qui, pour certains, ressembla à un suicide.
Chardin, avant de lui permettre de peindre, l'avait obligé
à faire ses Humanités, viatique nécessaire à tout artiste, dont il avait été lui-même sevré et dont il sentait, dont il s'exagérait peut-être, l'importance. Ces premières études achevées, il le fit entrer dans un des ateliers de l'Académie qui préparaient au prix de Rome.
Le peintre génial de l'intimité bourgeoise destinait donc son lils au prix de Rome, à la grande peinture, à la peinture d'histoire, celle des Lemoine, des La Fosse, des de Troy.
Les débuts de Pierre Chardin furent assez brillants. En 1753, il obtenait une troisième médaille à son atelier; l'année suivante (1754), il concourait pour le prix de Rome et le gagnait avec un Mathathias.
L'œuvre était médiocre, paraît-il, mais le concours était plus médiocre encore. Un peu de faveur entra sans doute dans ce succès, faveur due à la sympathie qui entourait le père.
Au xvuie siècle, il ne suffisait pas de triompher au concours pour aller de droit à Rome. Ce prix posait une sorte de candidature à laquelle il fallait une autre approbation, celle de l'État représenté par le Directeur général des Bâtiments, seul juge de savoir si l'élève primé méritait, par son talent, la pension du Roi. En fait, celui-ci, toujours considéré comme un écolier, n'obtenait l'agrément officiel qu'après un stage à l'Ecole des Elèves protégés, où il devait se perfectionner dans son art, achever ses études et se rendre digne d'aborder les chefs-d'œuvre de la Ville éternelle.
La création de cette École était récente. Elle avait été notifiée à l'Académie par la lecture que fit Coypel, premier peintre du Roi, d'une lettre de M. de Tournehem, en date du 4 juin 1748 et qui annonçait l'ouverture de cet établissement pour le 1er janvier 1749.
On l'installa au Louvre, dans la partie qui regarde actuellement la place du Carrousel et où s'ouvrait alors la rue Fromentcau. Elle se composait de six élèves, quatre peintres et deux sculpteurs, dirigés par deux professeurs, l'un avec le titre de gouverneur, l'autre avec celui de professeur en histoire et géographie. Le roi accordait un fonds annuel de 15000 livres pour la nourriture, les appointements et autres dépenses du personnel. Chaque élève devait y étudier pendant trois ans, « après avoir mérité son admission par le jugement des grands Prix, avant d'être envoyés alternativement à l'Académie de France à Rome où ils trouveraient les mêmes avantages pendant trois autres années ».
Les premiers Elèves protégés furent Fr. Doyen, Edme Dumont,J.-B.IIutin, AugustinPajou,Deshayes,Fragonard, Taraval, Guiard, Le Duc, Ch. Bridan. En 1754, Deshayes, Guiard et Le Duc ayant reçu leurs brevets pour passer à la pension de Rome, ils furent remplacés à l'école par Brenct, J .-B. D'il uez et Pierre Chardin (22 septembre 1754).
Le directeur était Vanloo.
Cinq mois après son entrée, Pierre Chardin terminait un Alexandre s' endormant avec une boule, qui figura parmi les tableaux des Elèves prolégés exposés à Ver-
«ailles, dans les appartements du roi (avril 17o*o). Cette exposition fut la dernière de ce genre. Le Directeur général des Bâtiments la supprima, par égard pour l'Académie. Il estimait que « les Élèves protégés jouissaient ainsi d'un honneur dont les académiciens pouvaient à bon droit se montrer jaloux pour n'avoir jamais pu l'obtenir », et surtout « que cet honneur pouvait tourner en abus pour ces mêmes élèves qui, après avoir exposé leurs ouvrages aux yeux du roi, regardaient comme inutile d'aller à Rome, puisqu'ils avaient recueilli les suffrages de la Cour comme s'ils eussent vu l'Italie ».
Pierre Chardin fit ses trois ans d'Ecole et partit le 20 octobre avec son brevet de pensionnaire. Le 5 septembre, Cochin lui avait délivré un certificat ainsi conçu : « Je, soussigné, secrétaire perpétuel de l'Académie royale de peinture et de sculpture, certifie que le sieur Pierre-Jean-Baptiste Chardin, de Paris, âgé de vingtcinq ans, élève de l'Académie dans l'art de la peinture qu'il a exercé pour études, tant pour M. Chardin, conseiller et trésorier de cette Académie, son père, que sous les professeurs en icelle, et sous M. Vanloo à l'Ecole des élèves protégés du Roy, a remporté le premier prix de peinture, en l'année mil sept cent cinquante-quatre. Cochin. »
Il arrivait à Rome, avec ses deux compagnons, dans les premiers jours de décembre.
Natoire, alors directeur de l'École de Rome, ne paraît pas avoir été très satisfait des premières études des nouveaux pensionnaires. Comme il n'en disait rien parce
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qu'il n'avait rien de bon à en dire, M. de Marigny lui écrivait de Versailles en avril 1758. « Dans la lettre que vous m'jtivez écrite à ce sujet, vous ne me dites rien des études des pensionnaires. Ce silence est de mauvais augure. Je me plains à l'Académie de Paris de la faiblesse de vos jeunes peintres et j'espère qu'à l'avenir elle sera plus sévère dans la distribution de ses prix. »
Eu effet, ces jeunes gens ne travaillaient guère. Natoire, de caractère faible et bon, n'avait aucune action sur eux et appelait constamment à son secours l'autorité de M. de Marigny. Le désordre était complet; l'indiscipline à son comble.
Dans ce milieu turbulent, P. Chardin apportait ses fantaisies d'enfant gâté. La renommée de son père, l'amitié de Cochin, le persuadaient qu'il était en état de tout oser impunément. Il travaillait peu ou point, au gré de son caprice. Les copies de tableaux italiens qui constituaient le fond des études des pensionnaires, le rebutaient, et son temps s'écoulait dans cette paresse bruyante qui semblait èlre la vie ordinaire de l'Académie.
Un incident domestique donnera le vrai caractère du pauvre garçon et du milieu où il était placé. Une plainte de Natoire au marquis de Marigny l'expose avec ingénuité.
o Les chambres des pensionnaires, écrivait-il, le 19 septembre 1759, occasionnent souvent des disputes par le choix que chacun prétend avoir. J'ai voulu y remédier en donnant à chacun celle qui leur convient le mieuv
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ayant égard aux différents talents, voulant faire celle de la peinture et ensuite celle de la sculpture et architecture et que la meilleure, dans chaque genre, soit aux plus anciens. Après cet arrangement, il s'est trouvé un obstiné, nommé le sieur Chardin, un des plus faibles sujets de tous, dont j'ai de la peine à avoir de bons ouvrages, lequel prétend qu on luy fait tort de ne pas luy donner la chambre, qui par légèreté veut celle qui est destinée à un architecte, ayant été content auparavant de celle qu'il avait et qui réellement vaut mieux pour un peintre. J'ay eu beau luy faire sentir qu'il y perdrait s'il changeait, il n'a pas voulu me céder ni me donner la clef, dont il s'était emparé, de la ditte chambre. J'ay été obligé d'envoyer le Suisse pour l'avoir de force. Ce jeune homme, qui est taciturne de son naturel, est devenu obstiné et si emporté qu'il m'a menacé de vous en écrire.
« Comme un désordre entraîne souvent un autre, ces jeunes étourdis ne font pas difiiculté de détruire et fracassent les meubles de leurs chambres, et malgré tous mes soins et mes informations il ne m'est pas possible de pénétrer jusqu'aux auteurs. Ce sont des écoliers qui manquent le plus souvent par les sentiments et l'éducation, se croyant tout permis. Il serait nécessaire, monsieur, pour mettre fin à ces désordres, de m'envoyer un ordre de votre part auquel ils soient obligés de se soumettre.
« La difficulté qu'il y a à tirer d'eux les études qu'ils doivent vous envoyer, doit vous prouver, monsieur, que, dans les autres parties de moindre conséquence, rien ne
peut les y porter. Leur esprit d'indépendance et de peu de subordination se fomente de temps en temps, par les anciens qui restent, que les nouveaux venus, quelque dociles qu'ils me paraissent au commencement, ne laissent pas de se laisser entraîner aux abus qui se glissent. Vous vovez, monsieur, par ce détail aussi précis que je vous indique, et le désagrément sans cesse dont je suis exposé, combien il est important d'y remédier, tant pour la décence de la maison que pour la paix et le bon ordre. » L'équipée n'eut pas de suite. P. Chardin se soumit. Mais il fallait donner suite à la plainte de Natoire ; et Cochin, toujours dévoué à Chardin, soumit à M. de Marigny un projet de note bienveillante :
6 octobre 1759.
« Monsieur, dans les contestations arrivées à l'Académie de Rome pour le choix des chambres, M. Natoire a dû faire usage de son autorité pour le respect qui lui est dû. Le sieur Cnardin s'est soumis et, par là, a diminué sa faute que, par indulgence, on veut bien attribuer uniquement à la croyance d'être plus commodément placé pour ses études, mais, soutenu par une obstination excessive qui méritait d'être réprimée, il doit être plus circonspect à l'avenir... »
« Cochin. »
Le Directeur des Bâtiments, dans sa réponse officielle à .\aloire, reproduisit les termes de la note de Cochin. en y ajoutant des conseils de modération en même temps
que de fermeté ; il terminait par cet avis sage, que le directeur de l'Académie de Rome devait s'appliquer surtout à gagner les cœurs de ses pensionnaires.
Ces conseils portèrent fruit : l'ordre se rétablit à l'Académie et P. Chardin se remit à la copie qu'il avait entreprise et qu'il achevait à grand'peine. « Il fait voir dans son ouvrage, écrivait Natoîre en décembre 1761, qu'il est bien embarrassé d'en venir à bout.
« Il n'a point du tout le maniement du pinceau et tout ce qu'il fait ne paraît qu'une ébauche fatiguée et peu agréable. Son temps se termine bientôt et il sera remplacé par ceux que vous avez envoyés. »
Natoire n'envoya d'ailleurs pas à Paris les toiles de Pierre Chardin. Il avait renoncé à rien tirer de lui, il le laissait libre de peindre ou de crayonner à sa guise. « Pour le jeune Chardin, écrivait-il encore à Marigny, le genre d'études qu'il exerce dans la peinture et (sic) se manifestant très peu en ce qu'il fait, me fait présumer qu'en participant dans ces sortes d'envois, il ne pouvait peut-être se distinguer avec autant de succès que les autres, prenant une route particulière, fait que je le laisse prendre l'essor de son imagination ; il est vrai que quelque genre qu'il travaille, il devrait vous envoyer quelquesuns de ses ouvrages comme je le lui ai dit souvent. »
P. Chardin passa donc, livré à lui-même, ses derniers temps de Rome, entassant ébauches sur ébauches et dessinant des vues de la campagne romaine, sanguines qu'il donna à son ami Trouard, l'architecte.
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Eq juillet 17()2, il s'embarqua à Civita Vecchia, pour retourner en France avec les 300 livres de frais do voyage que le Roi octroyait aux élèves. Une dernière malchance l'atteignit encore. Le vaisseau qui le portait fut, paraît-il, attaqué et pris, en vue de Gênes, par des corsaires anglais. Le consul de France à Gênes intervint, contesta la validité de la prise et parvint à le faire remettre en liberté ainsi que l'équipage. Cet épisode nous est connu par une lettre de Natoire ; mais la correspondance du Consulat de Gênes ne le confirme pas.
De retour à Paris, P.Chardin retrouva le foyer paternel où la seconde épouse dominait souverainement. Il reprit sa peinture, recommença ses essais, ses tâtonnements, désespéré par le sentiment de son impuissance, pleurant devant son modèle dans la détresse infinie de l'artiste qui voit, qui comprend et ne sait pas exprimer.
Nous avons l'écho de cette douleur dans l'éloquente leçon de bienveillance que Chardin donnait à ses confrères et que Diderot nous a conservée (Salon de 1765). Quelle véhémence douloureuse, quelle poignante résignation dans ce portrait de l'artiste manqué! Comment lui, l'homme du génie tranquille et puissant, pouvait-il connaître le fond de toutes ces angoisses? Il n'a eu qu'à regarder et à écouter son fils. C'est son portrait qu'il peint dans ce malheureux enfant qui brise, de désespoir, son pinceau entre ses dents après avoirs séché des journées et pa^sé des nuits à la lampe devant la nature immobile et inanimée. » Il le nomme à la lin pour témoigner de la
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vérité du tableau : il aurait pu le nommer dés les premières lignes où se révèle l'amertume de son chagrin paternel.
« Messieurs, messieurs, de la douceur. Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais ; et sachez que deux mille malheureux ont brisé entre leurs dents le pinceau, de désespoir de faire jamais aussi mal. Parrocel, que vous appelez un barbouilleur, et qui l'est en effet si vous le comparez à Vernet, ce Parrocel est pourtant un homme rare, relativement à la multitude de ceux qui ont abandonné la carrière dans laquelle ils sont entrés avec lui. Lemoine disait qu'il fallait trente ans de métier pour savoir conserver son esquisse, et Lemoine n'était pas un sot. Si vous voulez m'écouter, vous apprendrez peut-être à être indulgents. On nous met à l'âge de sept ou huit ans le porte-crayon à la main. Nous commençons à dessiner, d'après l'exemple, des yeux, des bouches, des nez, des oreilles, ensuite des pieds et des mains. Nous avons eu longtemps le dos courbé sur le portefeuille lorsqu'on nous place devant Y Hercule, ou le Toi*se\ et vous n'avez pas été témoins des larmes que ce Satyre, ce Gladiateur, cette Vénus de Médicis, celA/tthée ont fait couler. Soyez sûrs que ces chefs-d'œuvre des artistes grecs n'exciteraient plus la jalousie des maîtres s'ils n'avaient été livrés au dépit des élèves. Après avoir séché des journées et passé des nuits à la lampe devant la nature immobile et inanimée, on nous présente la nature vivante, et, tout à coup, le travail de toutes les années précédentes semble se
réduire à rien : on ne fut pas plus emprunté la première fois qu'on prit le crayon. Il faut apprendre à l'œil à regarder la nature; et combien ne l'ont jamais vue et ne la verront jamais ! C'est le supplice de notre vie. On nous a tenus cinq à six ans devant le modèle, lorsqu'on nous livre à notre génie, si nous en avons. Le talent ne se décide pas en un moment. Ce n'est pas au premier essai qu'on a la franchise de s'avouer son incapacité. Combien de tentatives tantôt heureuses, tantôt malheureuses! Des années précieuses se sont écoulées avant que le jour de dégoût, de lassitude et d'ennui ne soit venu. L'élève est âgé de dix-neuf à vingt ans lorsque, la palette lui tombant des mains, il reste sans état, sans ressources et sans mœurs ; car, d'avoir sans cesse sous les yeux la nature toute nue, être jeune et sage, cela ne se peut. Que faire, que devenir? Il faut se jeter dans quelques-unes de ces conditions subalternes, dont la porte est ouverte à la misère, ou mourir de faim. On prend le premier parti; et à l'exception d'unevingtaine qui viennent ici, tous les deux ans, s'exposer aux bétes, les autres, ignorés et moins malheureux peut-être, ont le plastron sur la poitrine dans une salle d'armes, ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment, ou l'habit de théâtre sur les tréteaux. Ce que je vous dis, c'est l'histoire de Belcourt, de Lekain etde Brizard, mauvais comédiens de désespoir d'être médiocres peintres. « Tous les pères de ces enfants incapables et déroutés ne prennent pas la chose aussi gaiement. Ce que vous voyez est le fruit des travaux du petit nombre de ceux qui
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ont lutté avec plus ou moins de succès. Celui qui n'a pas senti la difficulté de l'art ne fait rien qui vaille; celui qui, comme mon fils, l'a sentie trop tôt, ne fait rien du tout; €t croyez que la plupart des hautes conditions de la société seraient vides si l'on n'y était admis qu'après un examen aussi sévère que celui que nous subissons. « ... Adieu, messieurs, de la douceur, de la douceur » Le lieu et la date de la mort de P. Chardin sont encore inconnus. Dans les notes sur Chardin, Cochin écrit : « M. le marquis de Paulmy, allant à Venise, en qualité d'ambassadeur, désira d'emmener avec lui un artiste. M. Doyen, professeur de l'Académie, lui proposa Chardin le fils, ce qui fut accepté. Il y resta avec M. de Paulmy tout le temps de son ambassade, mais il ne revint pas en même temps : il resta à Venise, et, peu d'années après, •on apprit qu'il était tombé dans un canal et qu'il s'y était noyé. »
Le marquis de Paulmy arriva à Venise le 26 juin 1767 où il remplaça M. Adam, chargé d'affaires; il en partit le 1er octobre 1768 pour prendre six mois de congé, en -confiant la gérance au Chevalier d'Autroche de Morett, mais il ne revint jamais à Venise. Ses successeurs à cette ambassade furent, après M. de Morclt, M. Le Blond et le baron de Zuckmantel (1769-1779). Leur correspondance ne mentionne ni le séjour de P. Chardin à Venise, ni sa mort accidentelle. Il est difficile de supposer que ni M. de Paulmy, ni M. de Zuckmantel qui entrent souvent dans -de grands détails sur le séjour ou le passage même des-
Français à Venise, n'aient pas eu un mot pour le fils d'un homme aussi célèbre que Chardin. Il est également aussi difficile que Cochin, ami de la famille Chardin, ait donné un renseignement notoirement inexact. La découverte d'un document probant peut seule décider de la question.
La vieillesse de Chardin fut triste. La mort de son fils lui avait porté un coup terrible. Sa santé aussi s'en allait : il était tenaillé par la pierre qu'il perdait par écailles, au prix de cruelles souffrances. Une lettre de Descamps à leur ami commun Desfriches nous révèle sa maladie dès 1772.
Ajoutons à cela les embarras d'argent. Les pensions du Roi aux Académiciens étaient en retard depuis plusieurs années et il lui fallait vendre le 25 octobre 1774, à Gilles Petit, menuisier, pour 18 000 livres, sa maison de la rue Princesse.
Sa charge de trésorier de l'Académie lui donnait également de grands soucis. En 1772, l'Académie se trouvait dans une telle détresse qu'elle songeait à se dissoudre. Depuis sept ans, elle n'avait reçu aucun argent. Chardin suppliait M. de Marigny « d'accélérer les secours » et faisait flèche de tout bois. « En calculant les ressources extraordinaires, lui écrivait-il, on trouve six chevaux dans l'Académie de peinture à vendre (dont deux poussifs), cinq voitures assez en désordre, ce qui produira une mince