I. — Les débuts. — L'Exposition de la Jeunesse
Jean-Baptiste-Siméon Chardin était un petit homme "fort et musclé», le visage rond, les lèvres charnues et bienveillantes, les yeux saillants et vifs. Toute sa personne, sérieuse, solide, présentait le type du vrai bourgeois de Paris, l'homme de cette race si vigoureuse et si fine qui maintint, à travers toutes les incertitudes et les fantaisies du xviii' siècle, ses traditions séculaires de fermeté et de bonhomie. Sa sensibilité était extrême, nous dit Cochin, son plus fidèle ami ; « autant il était reconnaissant des bienfaits, autant il était affecté des tracasseries, lorsqu'il lui arrivait d'en éprouver ,,. Si cette sensibilité, nous dirions aujourd'hui cette susceptibilité, fut parfois le tourment de sa vie intime, elle en fut aussi la haute dignité, la réserve inflexible qui la préserva de
b CHARDIN.
toute tache et lui assura la considération unanime de ses protecteurs et de ses confrères. Il est vrai qu'elle remporta parfois plus loin qu'il ne l'aurait fallu; le jour, entre autres, où il jeta en bas de l'escalier le valet insolent de l'opulent Crozat, baron de Thiers. C'était avoir la tête un peu près du bonnet. Mais toute sa vie manifesta en général une telle mesure dans l'action, que nous avons le droit de voir dans ce mouvement de violence la réponse méritée à quelque basse insulte (1).
Personne ne parla jamais mieux de son art que lui. il en était le technicien le plus savant, le critique le plus renseigné, abondant en jugements définitifs, en mots de sens profond. A un artiste qui étalait devant lui ses recettes pour purifier et perfectionner ses couleurs, il fit cette réponse qui pourrait être le credo de tous les arts : « Qui vous a dit, monsieur, que l'on peignît avec des couleurs?
(1) Bibliographie sommaire de Chardin :
Archives nationales, Série 0'. — Archives des Affaires étrangères, Correspondance de Venise : M. de Paulniy, M. de Zuckmantel ; Correspondance de Gènes : M. Régny, M. Boyer de Fonscolombe. — Archives du département de la Seine. — Bibliothèque de l'école des Beaux-Arts, Comptes de Chardin. — Bibliothèque nationale, Collection Deloynes. — Correspondance des Directeurs de l'Académie de France à Rome — Archives de l'Art français, Chardin. — Haillet de Couronne, Nouvelles Archives de l'Art français, Éloge de Chardin. — Cochin, Essai sur Chardin. — Mariette, Abecedario. — Ed. et J. de Goncourt, L'Art du XVIIIe siècle. — Kd. Guiffrey, Livrets des Salons. — M. Furcy-Raynaud, Chardin et M. </ Angiviller, Paris, 1900. — J. Dumesnil, Histoire des Amateurs français, Paris, 1858. — Lagrange, Les Vernet. — Bellier de la Chavignerie, L'Exposition de la Jeunesse. —Mercure de France, 1722-1779. — Gautier- Dagoty, Observations sur la Physique et les Arts. Salon de 1757. — Le Nécrologe, 1779. — Emmanuel Bocher, Catalogue de l'Œuvre de Chardin, Paris, 1876. — P. Herbet, Les Maisons de Chardin, Bulletin du VT arrondissement.
— Avec quoi donc? répliqua l'autre fort étonné. — On se sert des couleurs, mais on peint avec le sentiment. »
Sa bonté pour les débutants était inépuisable ; il avait pour leurs efforts, pour leurs essais malheureux, l'indulgence inaltérable des forts. Aux discussions entre artistes, son intervention n'était qu'appels à la douceur, toujours la douceur. Avec cela fier et désintéressé. Il cédait ses tableaux, sans marchander, au prix qu'on lui offrait, et comme sa modestie était aussi grande que son talent, il ne tirait de ses œuvres que le plus médiocre profit. Aussi son existence, malgré un labeur de soixante ans, s'écoulat-elle dans une sorte de gêne qui, pour avoir été supportée sans défaillance, ne fut pas moins cruelle.
La vie de Chardin fut exempte d'événements pittoresques. Elle se déroula tout entière dans sa maison de la petite rue Princesse et dans son logement des Galeries du Louvre, sans autre imprévu que les chagrins naturels à toute vie humaine. Son existence fut, d'un bouta l'autre, simple et unie. Ce fut l'homme à qui il n'est jamais rien arrivé. Ses contemporains nous ont laissé sur lui très peu d'anecdotes. Celles qui subsistent, nous les avons acceptées comme vraies, parce qu'elles nous viennent de ses amis, qu'elles ne sont pas satiriques et qu'elles n'ont pas assez d'imprévu ou de piquant pour avoir été inventées après coup.
11 naquit le 2 novembre 1699, à Paris, rue de Seine, dans une maison qui appartenait à son père. 11 était deuxième fils de Jean Chardin, menuisier des Menus-
Plaisirs du Roi, etde Françoise David. Le lendemain, 3 novembre, on le baptisa à Saint-Sulpico, sa paroisse : ses parrain et marraine furent Siméon Simonet, menuisier, et Anne Bourgine, femme de Jacques Le Riche, également menuisier. Il fut appelé, des noms de son père et de son parrain, Jean-Baptiste-Siméon.
La famille des Chardin était nombreuse. Jean Chardin eut cinq enfants : l'aîné, Noël Sébastien, né le 11 septembre 1 697 ; Siméon le peintre ; Juste, qui fut, comme son père, menuisier du Roi; Marie-Claude née en 1704, et enfin Marie-Agnès, ouvrière en linge que nous retrouverons cinquante ans plus tard faisant à Pierre Chardin, son neveu, donation de soixante et une livres de rente.
Chardin le père, syndic de sa corporation, occupait une situation importante parmi ses confrères. Il fabriquait des billards et avait Fhonneur de travailler pour Versailles. Ce fut peut-être de son atelier que sortirent ces billards où Louis XIV se plaisait à jouer avec une palette et autour desquels, disait le chansonnier, Chamillart fit, par son adresse, sa fortune de secrétaire d'Etat. Il destinait ses fils à sa profession, se conformant ainsi à la tradition respectée dans toutes les familles d'artisans d'art, tradition sage qui faisait bénéficier le dernier héritier de tout ce que ses ancêtres avaient accumulé d'expérience, de goût et de secrets de métier, tradition féconde à qui nous devons la transformation logique de Fart français et l'invincible continuité qui l'a imposé au monde.
Cliché Neurdein.
(Musée du Louvre.)
CHARDIN. Il
Si Jean-Baptiste-Siméon put se dérober à cette règle tacite, ce fut en manifestant, dès sa première jeunesse, de surprenantes dispositions pour la peinture. Son père ne se rendit pas cependant à sa vocation sans quelque résistance. La vie précaire que traînaient la plupart des peintres de son temps, à l'exception de quelques portraitistes attitrés, effrayait ce bourgeois avisé. 11 lui sembla prudent de donner d'abord à ce fils un métier qui, à défaut de gloire, lui assurât le pain quotidien. Il le mit donc, comme ses deux frères, à l'établi, sans vouloir lui donner aucune éducation littéraire, en se faisant ce raisonnement, si commun, qu'il était inutile de savoir le latin et l'histoire pour fabriquer des billards.
J.-B.-Siméon ne fit donc pas ses humanités. Il est certain qu'il ne sentit pas tout d'abord quel bienfait lui était refusé. Mais, avec les années et les réflexions qu'elles amènent, il comprit tout ce qui manquait à son esprit. Il fit la confidence de son regret à ses amis qui nous en ont transmis l'écho et ce regret fut pour quelque chose dans le soin qu'il prit, plus tard, de donner à son propre fils, Pierre Chardin, une solide instruction classique. Il n'eût jamais songé, peut-être, à en faire un prix de Rome, un peintre d'histoire, s'il n'avait compris par lui-même quel vide laisse dans l'âme de l'artiste le mieux doué, l'ignorance de l'antiquité.
Cependant, son pèrene lutta pas indéfinimentcontre cette vocation ; il finit par y céder et l'enfant entra à l'atelier de Pierre-Jacques Cazes, membre de l'Académie de peinture.
Gazes était un de ces peintres de l'école historique et mythologique que Charles Le Brun avait continuée des Bolonais et imposée à l'École française : art factice assurément, art de décor, mais qui s'adaptait merveilleusement à la pompe de l'architecture, à la richesse des costumesr à la noblesse des attitudes du siècle de Louis XIV. Cazos, protégé de Louvois et du marquis de Villacerf, avait été d'abord élève de Houasse le père ; puis il avait passé dans l'atelier de Bon Boullogne où il était resté six ans. Tous les prix dont disposait l'Académie lui avaient été successivement décernés : c'était le plus brillant des élèves.
Titulaire du prix de Rome, désigné pour partir, il allait se mettre en route, lorsqu'un changement de ministèreajourna son voyage. Un candidat plus protégé prit sa place. Cazes demeura donc à Paris, à grand regret, paraît-il,, mais regret inavoué. Grozat, le célèbre amateur de tableaux, lui disant un jour que c'était dommage qu'il n'eût pas été en Italie: «J'ai fait, répondait Gazes, comme- Le Sueur, Jouvenet, Rigaud , Largillière et quelques autres, j'ai fait voir qu'on pouvait s'en passer. »
Nommé professeur à l'Académie en 1718, il y tint une école achalandée. Il faisait travailler ses élèves d'après ses dessins, anciennes études qu'il avait exécutées jadis dansl'atelierdeBon Boullogne. Mais l'essentiel, c'est-à-dire le modèle vivant, lui manquait. Sa pauvreté ne lui permettait pas cette dépense, si médiocre qu'elle fût. Bien qu'académicien et professeur, il obtenait peu de commandes des particuliers; le plus clair de son revenu
consistait dans l'exécution de tableaux d'église : quatre cents livres pour deux toiles, une grande et une petite. Dans la journée, ses élèves copiaient et recopiaient ses compositions et ses études. Le soir, il les envoyait dessiner à l'Académie.
Chardin, entré à cette école, n'était pas fait pour s'y plaire. Son instinct d'observateur et de peintre répugnait à ce travail d'où la nature était absente. En outre, son instruction incomplète ne lui permettait pas de goûter le sens profond de la Fable. Un hasard le fit sortir de cet atelier, en lui fournissant cette occasion qui est le moment unique de toutes les destinées.
Un jeune artiste, presque son contemporain, Noël- Nicolas Coypel, eut un jour besoin d'un aide pour peindre les accessoires dans un tableau. Il prit Chardin, qu'il révéla ainsi à lui-même en lui donnant la première vraie leçon de peinture qu'il eût encore reçue.
Noël-Nicolas Coypel portait un nom illustré par deux générations de peintres. Cependant, en dépit de ses origines, il n'était guère en plus belle situation que Cazes : les Coypel étaient restés pauvres. Malgré l'aide de son frère aîné, Antoine, Noël-Nicolas n'avait jamais pu réunir l'argent nécessaire au fameux voyage d'Italie.
Lui aussi, comme Cazes, travaillait pour les églises ; labeur obscur, sans profit pour sa réputation. Et puis il était timide et modeste : on sait où mènent ces deux vertus. Au concours de 1727 pour la décoration de la Galerie d'Apollon, son projet avait été j ugé excellent par le public.
Néanmoins, il n'eut pas le prix. Que pouvait-il contre deux peintres du crédit de De la Fosse et de Lemoine? Le comte de Marville lui fit donner néanmoins une somme de quinze cents livres, montant de la récompense attribuée par le roi au tableau primé. Et ce fut tout.
Au moment où il entra en relations avec Chardin, il travaillait à des dessus de portes : les Saisons et les Plaisirs de la chasse. La première besogne qu'il donna à son aide fut de peindre un fusil dans le portrait d'un homme habillé en chasseur. Il n'est pas besoin d'avoir longtemps fréquenté les ateliers pour savoir après quels essais, quels tâtonnements se détermine enfin la place du plus mince accessoire. Où mettre le fusil de ce chasseur? Comment l'éclairer?
Le jeune Chardin fut, dit-on, des plus étonnés de tant de recherches et de peines. Sa surprise fut augmentée par la recommandation de son maître de s'en tenir à reproduire l'arme aussi fidèlement que possible. Tout le problème de la peinture lui apparut dans sa déconcertante complexité. Exprimer la matière, en faire sentir la densité, la structure, les reflets, n'est rien moins que tout le métier du peintre. On peut dire que cette première leçon qui lui ouvrit la carrière, il la tint de ce premier maître que la conformité de son âge rendait presque son ami, le factice et charmant Coypel.
Ce travail, tout modeste, fit honneur au jeune Chardin ; il lui valut une autre aubaine : celle d'être choisi par Jean-Baptiste Vanloo pour collaborer à la restau-
Cliché Neurdein.