‹ ChardinChapitre 3 sur 15 · LE BUFFET · texte numérisé non relu

LE BUFFET

(Musée du Louvre).

ration des peintures de la grande Galerie de Fontainebleau. J.-B. Vanloo partit, emmenant avec lui Carie Vanloo, son jeune frère, Chardin et quelques élèves de l'Académie. Le prix de la journée pour ceux-ci était de cent sols, salaire qui, pour le temps, n'était pas à dédaigner. Ce voyage fut peut-être le seul que fit Chardin dans sa vie de quatre-vingts ans. Du moins, ses biographes n'en mentionnent pas d'autre.

Quelle qu'ait été l'importance de cette restauration, J.-B. Vanloo fut si satisfait de ses élèves qu'à son retour, il leur paya, à tous, de sa poche, un bon dîner, petit profit également agréable à des jeunes gens. Anecdote sans portée, peut-être, mais qui témoigne au moins de la simplicité du temps. Une autre — qui se place à peu près à la même époque — fut de plus grande importance pour Chardin, parce qu'elle apprit son nom au grand public. C'est l'anecdote de Tenseigne que lui commanda un chirurgien, ami de son père.

Les enseignes, au commencement du xviue siècle, n'avaient ni la forme, ni la position qu'on voit aux nôtres. Jusqu'au jour où le lieutenant de police, M. de Sartines, prit une ordonnance pour qu'on les appliquât aux murs des maisons, l'usage voulait qu'on les suspendît au-dessus de la rue, à de longues potences en fer, perpétuel danger pour les passants. Lorsqu'il faisait grand vent, ces panneaux agités menaçaient de se décrocher et de tomber sur les têtes. Leurs dimensions étaient parfois énormes, puisqu'elles en arrivaient à arrêter la lumière des lanternes.

L'enseigne commandée à Chardin avait quatorze pieds de largeur sur deux pieds trois pouces de hauteur.

Pour l'exécution de cette importante commande, le disciple de saint Cosme n'avait pas donné de programme. Ii s'attendait à voir une image faite des instruments de sa profession, une enseigne parlante de trousses, trépans, lancettes, avec le serpent d'Esculape et le pot d'onguent. Le jeune Chardin, qui avait vu sans doute, chez Gersaint, l'enseigne de Watteau, eut l'idée d'une composition plus vivante. Au lieu d'une enseigne de barbier, il peignit une scène de la rue, une de celles que la vie parisienne d'alors offrait assez souvent à cette époque où l'on tirait parfois l'épée dans les rues, malgré les édits. Nous en avons une idée précise par une précieuse eau-forte de J. de Goncourt d'après l'esquisse détruite en 1871.

La scène pourrait s'appeler « les Suites d'un duel dans la rue ». Devant la boutique d'un chirurgien on apporte un blessé et l'homme de l'art visite la plaie. Un rassemblement s'est formé : le commissaire, les hommes du guet, puis la foule des badauds, des femmes, des gamins, des curieux qui s'arrêtent pour voir, s'interroger les uns les autres, épiloguer à perte de vue sur la querelle, les causes et les circonstances. L'enseigne fut posée un dimanche. La foule s'attroupa autour du tableau; les bonnes gens du quartier vinrent admirer cette belle peinture, si imprévue. Le bruit attira l'attention du chirurgien qui ne se doutait pas du chef-d'œuvre dont il se trouvait possesseur. Son premier mouvement fut de dépit. 11 ne

voulait pas reconnaître l'œuvre qu'il avait rêvée. Mais les éloges qu'il entendait le rassurèrent. L'opinion des autres lui en fit une. Il se plaignit cependant, mais mollement; peut-être même finit-il par y trouver du mérite. La nouveauté de l'enseigne fit du bruit dans ie quartier et au delà. On dit que quelques membres de l'Académie vinrent la voir et apprirent ainsi le nom de Chardin.

Nous ignorons tout de la vie de Chardin jusqu'à l'Exposition de la place Dauphine de 1728. Nous savons qu'il y envoya dix ou douze tableaux, et nous savons aussi qu'il travaillait avec lenteur, dans la persévérance obstinée des recommencements, dans la poursuite acharnée de la vérité. Il est donc permis de supposer que les années qui précédèrent sa première exposition furent tout entières remplies par ce labeur obscur, opiniâtre, inconnu, qui est la condition de tous les grands talents.

Il ne semble pas non plus que son père ait eu grande confiance dans son avenir. Jean Chardin était membre et syndic de l'Académie de Saint- Luc, confrérie des artisans d'art, peintres en décor, mouleurs, etc. Sans consulter son fils, il ie fit admettre dans cette communauté et paya sa réception ; mesure de précaution qui lui réservait une carrière d'ouvrier d'art au cas probable, pensait-il, où sa vocation de peintre n'eût été qu'une illusion.

Chardin exposa donc pour la première fois en 1728, à l'Exposition de la place Dauphine, qu'on nommait alors r Exposition de la Jeunesse.

Cette Exposition, dont l'origine est peu connue, occupe

une place importante dans l'histoire de l'art au xvrii" siècle, Elle précéda l'usage des Salons annuels en réalisant, du premier coup, le Salon idéal, c'est-à-dire celui où tout le monde est admis sans passer par l'épreuve quelquefois partiale d'un jury.

Les difficultés que rencontraient alors les peintres pour se faire connaître, étaient presque des impossibilités. L'institution de Salons officiels, décrétée par Louis XIVr avait été abandonnée, et d'ailleurs, les seuls membres de l'Académie pouvaient y prendre part.

L'Académie de Saint-Luc suppléait, dans une certaine mesure, à cette insuffisance de publicité. Les membres de la confrérie s'aidaient les uns les autres, se recommandaient au public avec cet esprit de confraternité commun à tous les corps de métiers : mais leur action s'arrêtait là.

il y avait encore les amateurs passionnés, les faiseurs de cabinets, comme les Crozat, les Mariette, les de Vence, les Damery, gens d'infiniment de goût et de perspicacité, toujours à l'affût des talents nouveaux.

Mais tout cela ne remplaçait pas l'exposition directe devant la foule. La seule ressource qui restât à un peintre inconnu de montrer ses œuvres — et seulement pendant quelques heures — était l'Exposition de la Jeunesse qui s»- tenait place Dauphine, le jour de la Fête-Dieu. C'est Laque débutèrent la plupart de ces artistes exquis qui furent l'enchantement du xvni" siècle.

11 y avait alors, dans la Cité, en face du Palais, sur

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