CHAPITRE VII
corrompu par la débauche : il sentit le venin circuler dans ses veines comme une flamme dévorante ; le soir il était mort.
Irène passa ainsi subitement de la disgrâce à la toutepuissance. Régente d'un prince mineur, tout le poids des affaires publiques pesa sur elle. Son caractère et ses talents n'étaient point au-dessous de cette tâche. Esprit éclairé, âme énergique et virile, elle eût réuni toutes les qualités de l'homme d'État, si l'ambition n'avait peu à peu étouffé chez elle la conscience, et si, affranchie des faiblesses de son sexe, elle en avait du moins conservé les vertus. Les premiers actes de son gouvernement furent pleins de sagesse et de modération. La foi cathohque, pour laquelle elle avait été persécutée , triompha avec elle , mais sans réaction et sans représailles. Libre des préjugés et des compromissions de sectaires qui avaient égaré la politique extérieure de ses prédécesseurs, elle comprit les véritables intérêts de son empire et les principes nouveaux qui devaient régler ses relations avec l'Occident. L'indépendance de l'Italie était un fait irrévocable : la disputer à Charlemagne eût été fohe ; y restaurer la monarchie langobarde, en supposant l'entreprise possible, c'était, sous une autre forme, faire le sacrifice non moins complet des prétentions grecques, sans autre profit que de créer des embarras à la papauté. Or cette considération n'existait plus sous un gouvernement catholique. La politique, au contraire, de même que la religion, conseillait à Irène de se rapprocher du saint-siége, qui seul pouvait lui procurer l'alliance de Charlemagne. C'est ainsi qu'elle fit, sous les auspices d'Adrien , la demande en mariage dont il a été parlé plus haut.
Les temps étaient bien changés depuis que Constantin V, sollicitant pour son fils Léon la main de Gisèle, fille du roi Pépin , prétendait justement faire doter la princesse aux dépens du saint-siége \ et rentrer par ce moyen en possession
I Lebcau, Hist. du Bas-Empire, liv. LXV.
de l'exarchat de Ravenne. On ne trouve nulle part aucune mention d'une dot stipulée en faveur de Rothrude. La cour d'Orient estimait sans doute que c'en était une suffisante que l'épée ou seulement le prestige du grand roi des Franks. Les divergences politiques étant écartées, Charles ne fit pas difficulté de fiancer sa fille, âgée de huit ans, à l'héritier du trùne impérial. L'eunuque Elisée fut laissé auprès d'elle pour lui enseigner la langue et les usages du peuple qu'elle était destinée à gouverner un jour. Constantinople s'applaudit de l'heureux succès de la négociation ; et les lettrés s'empressèrent de traduire ou plutôt de déguiser en grec, par égard pour les oreilles délicates de ses sujets, le nom de la jeune souveraine. Ils le dépouillèrent de ses aspirations gutturales et en firent Erythrée ( 'EpOpéa) '.
Le séjour de Charlemagne à Rome au printemps de 781 fut, si l'on peut ainsi parler, une sorte de congrès où les deux puissances dirigeantes de l'Europe, le saint -siège et la royauté franke, réglèrent la situation de tous les Etats secondaires. Parmi ces Etats , l'un des plus considérables était la Bavière. Seule de toutes les provinces germaniques, elle avait conservé son autonomie, sous le gouvernement de sa dynastie nationale, les Agilulfings. Les ménagements que Pépin et son fils avaient gardés vis-à-vis de cette famille régnante avaient été jusque-là une des principales causes des troubles de la chrétienté. On a vu par quels entraînements d'ambition et de faux patriotisme Tassilon avait trempé dans tous les complots de la hgue aquitano-langobarde contre la monarchie carolingienne. Son mariage avec Liutberge, fille de Desiderius, l'avait en quelque sorte inféodé à cette cause, qui lui devait, en réalité, d'avoir pu prolonger si longtemps sa résistance. C'est lui qui avait toujours réussi, en fomentant à propos des révoltes en Germanie, à attirer de ce côté les armées frankes prêtes à porter le coup
1 Thooplian. Chronoijraphia , ap. D. Bouquet, l. V, p. 187.
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de grâce aux rébellions du Midi. Mais les Aquitains et les Langobards, moitié domptés, moitié ralliés, s'étaient définitivement rangés sous la bannière qu'ils avaient si longtemps combattue; la Saxe elle-même, la dernière et la plus redoutable auxiliaire que Tassilon eût pu recruter parmi les races tudesques, était à son tour réduite à déposer les armes. La Bavière se trouvait donc absolument isolée, et son duc pouvait avoir de terribles comptes à rendre de sa conduite passée. Le vainqueur voulut bien lui en épargner l'inutile humiliation. Il semble que cette pensée de clémence fut inspirée par le pape Adrien , dont la politique clairvoyante et généreuse répugnait à la destruction des nationalités inférieures. Déjà il avait sauvé de l'absorption la Lorabardie vaincue ; il intervint aussi heureusement en faveur de la Bavière. Voici comment les anciennes annales attribuées jusqu'à ces derniers temps à Eginliard lui -môme racontent cet épisode. « Tandis qu'il était à Rome , Charles convint avec le pape qu'ils enverraient de concert des ambassadeurs à Tassilon pour lui rappeler les promesses qu'il avait faites à Pépin, à ses fils et aux Franks. Les hommes choisis pour remplir cette mission furent, de la part du pape, les évèques Formose et Damase, et de la part du roi, le diacre Riculf et le grand échanson Éberhard. Ils parlèrent au duc comme il leur avait été prescrit, et son cœur fut tellement touché qu'il se déclara prêt à comparaître sur-le-champ devant son souverain , si on lui donnait des otages en garantie de sa sûreté. On les lui accorda. Il alla aussitôt trouver Charles à Worms et lui renouvela ses serments. »
A ce récit, il est aisé de reconnaître l'inspiration pontificale dans la négociation qui eut un si prompt succès. Malheureusement le duc de Bavière devait bientôt donner de nouvelles preuves de sa mobilité.
Avant de se rendre à Worms, Charlemagne installa, comme on l'a dit, le petit roi Pépin dans le nouveau royaume de Lombardie. Tout concourait, jusqu'aux circonstances en
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apparence les plus fortuites, à faire de ce second séjour en Italie l'apogée de son règne. C'est là qu'un système politique large et fécond venait de se dégager de la longue série de ses triomphes militaires. 11 y avait reçu, en outre, l'abdication , sous une forme honorable mais non équivoque , de l'ancienne souveraineté de Byzance sur le monde latin. Il y trouva enfin l'instrument de la grande régénération littéraire, (|ui est restée une de ses gloires les plus pures et les plus durables. Un jour qu'il était <à Parme, un clerc anglosaxon, de passage en cette ville, demande à lui être présenté. Cet étranger, diacre et écolâtre de l'église d'York, lui était connu : ils s'étaient déjà rencontrés en Gaule douze ans auparavant, au moment où tous deux, par des travaux divers, commençaient à fixer l'attention du monde. Dans l'intervalle, le roi d'Austrasie était devenu l'arbitre de la chrétienté ; le clerc, par un brillant professorat, s'était préparé à en devenir le guide intellectuel : il s'appelait Alcuin. L'homme de la pensée et l'homme de l'action avaient besoin l'un de l'autre , et se sentaient attirés à associer leurs efforts pour réaliser leur rêve commun : la civilisation de l'Occident. Tel fut l'objet, tel fut le résultat immédiat de leur entrevue à Parme. Alcuin en sortit décidé à solliciter auprès de son archevêque et de son roi l'autorisation de s'attacher au monarque carolingien ^ Plus tard, rappelant à celui-ci les raisons qui lui avaient fait abandonner sa patrie insulaire, il exphquait ainsi à quel sympathique attrait il avait obéi. « Je savais le vif intérêt que vous portiez à la science et combien vous l'aimiez. Je savais que vous excitiez tout le monde à la connaître, et que vous offriez des récompenses et des dignités à ceux qui l'aimaient comme vous, pour les engager à venir s'associer à votre généreuse entreprise. Vous avez bien voulu m'appeler, moi le moindre serviteur de cette science sainte, et me faire venir du fond de la Bretagne. Ah !
1 Fila Beaii Alcuini abbat., auctore anonymo, ap. D. Bouquet, l. V, p. 445.