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CHAPITRE XIV

« Nul ne saurait dire, ajoute le moine d'Angoulême dont la chronique nous fournit ces détails, quelles plaintes et quel deuil il y eut à cause de lui par toute la terre : chez les païens mêmes, on le pleura comme le père du monde. »

Charlemagne fut, en effet, le père du monde moderne et de la société européenne. Le caractère grandiose et éminemment utile de son œuvre se dégage sans peine du tableau que nous avons tracé des travaux militaires et politiques qu'il marqua de son nom et de son génie durant un demi -siècle. Pour comprendre la révolution accomplie sous ce règne, que Ton compare à Torganisation de la chrétienté du moyen âge l'effroyable chaos de la société à l'époque où s'est ouvert ce récit.

Nous avons vu, dans la monarchie mérovingienne, deux races , deux nations distinctes toujours en lutte et qui n'avaient pas trouvé encore un terrain commun d'alliance et de concorde. Le Gallo- Romain et le Frank ne s'étaient communiqué que des vices, et les deux éléments de notre nationalité n'agissaient encore l'un sur l'autre que pour se dissoudre. La vigueur des barbares s'énervait au contact de la corruption romaine; et la barbarie, en retour, après avoir supprimé les asiles de la culture intellectuelle, portait jusque dans le sanctuaire, dans les rangs du clergé préposé à la direction morale des peuples , sa grossièreté et son ignorance.

Or, comme l'observe l'illustre historien de la Civilisation en France, « Charlemagne marque la limite à laquelle est enfin consommée la dissolution de l'ancien monde romain et barbare, et où commence la formation du monde nouveau. » Nous avons montré tout ce qu'il dut à ses glorieux

aïeux, depuis saint Arnulf. Ils lui avaient laissé le programme de sa politique tout tracé ; mais il lui fallut reprendre en sous -œuvre ce qu'ils n'avaient fait qu'ébaucher, et, maître incontesté du pouvoir qu'ils avaient eu la peine de conquérir, il développa jusqu'à leur perfection les idées civilisatrices qui étaient comme le patrimoine de sa jeune dynastie.

Il fit tout d'abord cesser l'antagonisme des deux races romane et franke , mais sans laisser absorber l'une par l'autre. S'il conserva à son royaume héréditaire le nom exclusif de France, il appela son empire l'empire romain, et il établit l'union de ses peuples sur un terrain où tous pouvaient entrer sans rien abdiquer de leurs droits, celui de la foi religieuse. Défendre la chrétienté ainsi constituée contre les invasions païennes , y introduire , y acclimater, pour ainsi dire, ceux des peuples vaincus qui, par leurs affinités de race, étaient susceptibles d'être incorporés à sa monarchie sans en rompre l'homogénéité, tel fut le but des cinquante -trois expéditions de ce conquérant bienfaisant. A ce point de vue, le rapide démembrement de l'empire carolingien ne détruisit pas l'oeuvre de son fondateur. Même au milieu de l'anarchie féodale, la même domination, celle du catholicisme, maintint l'unité morale du saint-empire, devenu la république chrétienne. C'est à bon droit que tous les grands Etats modernes placent Charlemagne en tête de leur histoire, quoique dynastiquement il n'appartienne qu'à notre France; car c'est lui qui fit naître à la vie politique la Confédération germanique et l'Italie même, et l'on peut dire que l'Europe a conservé dans les traits essentiels, jusqu'à la Réforme et aux révolutions modernes, sa physionomie carolingienne.

Il n'y a pas jusqu'aux institutions administratives que les âges suivants, en dépit de contradictions apparentes, n'aient empruntées au régime carolingien. Sans la centralisation impériale, la féodalité n'aurait pu se produire, ou du moins

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