‹ CharlemagneChapitre 49 sur 236 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ans plus tard, entre un successeur de Grégoire III et le fils couronné de Charles- Martel.

Le vainqueur de Poitiers mourut au cours de ces négociations et sans avoir eu le temps de passer les Alpes ; mais son nom seul protégea Rome, dont Liutprand se hâta d'abandonner le siège. Le prestige de ralliance franke servit si bien , quelques années plus tard , le pape Zacharie auprès du même roi, qu'il obtint de lui la restitution des villes de Narni, Ancône, Osimo et Umano , enlevées naguère à la république romaine. La formule de cette restitution est à noter. A une époque où nulle pression carolingienne n'inspirait encore à la cour de Pavie la rédaction de ses actes, on y voit Liutprand déclarer qu'il rend ses conquêtes non pas à l'empire grec, mais « à l'apôtre saint Pierre ^ ».

Le patrimoine de Saint-Pierre, ainsi accru, ne doit pas être confondu avec l'Etat pontifical. Bien avant que les événements de 726 eussent donné aux papes le pouvoir temporel, la nature et l'étendue des possessions de l'Église romaine leur avaient déjà procuré, en dehors même du ressort de leur juridiction ecclésiastique immédiate et jusque dans des contrées éloignées, une situation seigneuriale des plus importantes. « On voit par les lettres de saint Grégoire le Grand que de son temps l'Eglise romaine avait des patrimoines considérables, non -seulement en plusieurs endroits de l'Italie, mais en Dalmatie, en Sicile, en Sardaigne, en Corse, en Espagne, dans les Gaules, en Afrique et en plusieurs autres provinces. Parmi ces patrimoines, les uns étaient des biens-fonds, dont l'Eglise romaine percevait le revenu; d'autres étaient de véritables seigneuries, qui embrassaient quelquefois des villes et des provinces entières, et dans lesquelles le pape exerçait, par le moyen de ses officiers, tous les droits d'un seigneur temporel. Le nombre de ces patrimoines s'accrut beaucoup dans la suite par les do-

1 Anastas. Bibliolh. Lib. Pontifie, cilë ap. Gosselin, p. 235, note 2.

nations successives de plusieurs souverains et des empereurs eux-mêmes. Des monuments authentiques nous apprennent qu'avant la fin du vu*' siècle l'Église romaine comptait parmi ces patrimoines le pays des Alpes Cottiennes, comprenant la ville de Gênes et toutes les côtes voisines jusqu'aux frontières des Gaules. Les Lombards , ayant usurpé ce pays vers la fin du môme siècle, le restituèrent au pape Jean VII (vers l'an 708) comme ancienne propriété de l'Église romaine. Les patrimoines de cette Église en Sicile et en Galabre, confisqués vers le même temps par l'empereur Léon risaurien, étaient si considérables qu'elle en retirait un revenu annuel de trois talents et demi d'or, c'est-à-dire de quatre cent mille francs de notre monnaie, selon l'estimation la plus vraisemblable. La plus grande partie lui en avait été donnée par les empereurs depuis Théodose le Grand , en échange de ceux qu'elle possédait dans plusieurs provinces de l'Orient, et dont il eût été difficile de percevoir les revenus à cause des fréquentes irruptions des barbares dans ces provinces'. »

On vient de voir quel concours de circonstances avait mis la papauté en lutte avec les Grecs et avec les Langobards. Elle défendait contre les premiers la liberté religieuse, contre les seconds l'intégrité politique de l'Italie romaine. Ni d'un côté ni de l'autre, elle ne poursuivait pour elle-même des avantages temporels. Si elle résistait aux annexions du royaume, c'est que l'établissement violent de ces Germains dans le nord de la Péninsule ne leur donnait aucun droit à dominer sur les populations du Centre et du Midi, qui les haïssaient comme des conquérants étrangers. Quant à l'empire, elle respectait sa souveraineté traditionnelle. Quels que fussent les actes politiques des princes de Gonstantinople et les griefs de leurs sujets italiens, le saint -siège ne leur avait jamais contesté, en principe, l'autorité civile, mais seule-

1 Gosselin, du Pouvoir du pape au moyen âge, Introd., p. 126.

Page 1