Ad Carolum regem. Cann. lib. ni
r)2 CH.\RLEMA6NE
vahir loul entier par les soins de la guerre; et comme il avait l'inslinet de toutes les gloires, îl voulut avoir constamment autour de lui, pendant les combats et pendant les trêves accordées aux peuples insoumis, un noble cortège de guerriers francs et de docteurs aquitains, lombards, bretons, syriens, i)our s'entretenir tour à tour avec les uns cl avec les autres des affaires les plus diverses. Ils furent à la fois et ses conseillers d*État et les domestiques de sa maison. Leurs attributions furent, comme nous le dirons bientôt, scrupuleusement définies. Toute cette suite marchait en bon ordre, observant avec précision les règles d'une sévère discipline. C'était; donc une véritable cour. On remarque,, d'ailleurs, que la mère de Charieniagne, ses femmes et ses filles, y tenaient, après lui, le premier rang. C'est un fait d'une grande importance. Les femmes des rois mérovingiens ne nous sont connues que par d'effrontés désordres ou d'abominables crimes : quand leur nom parait chez les historiens, c'est qu'ils ont besoin de remonter à l'origine de quelque forfhit. Parmi les nombreuses femmes de Charlemagne, une seule remplit dans l'histoire un triste rôle : les autres y paraissent jouissant avec une noble modestie de leurs grands privilèges. Cette conduite , cet exemple ne furent pas sans influence sur les habitudes, sur les mœurs de la cour, de la nation.
Lorsque Charlemagne se fit accompagner par ses femmes et par ses filles dans ses lointaines expéditions , il observa simplement la coi.tiîme de tous les peuples barbares. Dans les récits des campagnes d'Alexandre contre les populations médiques, dans toutes les histoires des invasions de la Gaule et de l'Italie par les branches diverses de la famille teutonne, dans les poëmes des bardes Scandinaves, dans les légendes héroïques des Bretons et des Scots, aussi bien que dans les derniers bulletins des combats livrés par la France et par l'Angleterre aux barbares de l'Afrique et de l'Afghanistan, on voit les femmes des rois ou des grands chefs traînées à la suite de leurs maris, de leurs maîtres, jusqu'au sein de l'épaisse mêlée, animant de la Voix les combattants, et quelquefois môme, au moment suprême de la bataille , lançant d*une main mal assurée un trait qui ne va pas jusqu'au but. Mais où Charlemagne se montra véritablement novateur, c'est lorsqu'il régla les attributions de ses femmes dans les affaires de la paix, les appelant à partager avec lui le gouvernement de sa maison et l'administration de ses domaines. Il faut interroger à cet égard le Capitulaire de Villis fisci^ publié par Baluze, à l'année 800*. Suivant les termes
] Capitul, reg. Franc,, tome I, col. 331. — M.Pertz recule la date de ce capitulaire jusqu'à Tannée 812.
de ce diplôme , les intendants des domaines royaux doivenl obéir aux ordres de la reine, sans attendre ceux du roi , dès que la reine commande, et Ton voit au même lieu que la compétence des intendants allait fort loin, puisqu'ils rendaient la justice. Ainsi fut instituée par Charlemagne la participation des femmes au gouvernement de l'État. C'est une institution qui dura peu; mais d'autres établissements de Charlemagne n'eurent-ils pas , après sa mort , la même fortune ? Comme s'il avait un peu trop précipité le cours de la civilisation, le flot recula.
Quel que fût, d'ailleurs, le respect de Charlemagne pour les vieilles coutumes du peuple franc, il ne se croyait pas obhgé de les observer toutes avec la plus scrupuleuse rigueur. Ainsi , comme nous l'apprennent les Annales d'Eginhard ,.il ne lui convenait pas toujours d'avoir auprès de lui, dans ses courses aventureuses, ses femmes et ses filles : quand, par exemple, il se rendait en des pajs inconnus et suspects, il laissait la plus grande parlie de sa cour dans quelque domaine situé sur la frontière, et il allait chercher l'ennemi, n'ayant d'autre escorte que les chefs de ses milices et quelques officiers civils de sa maison, secrétaires, chapelains ou notaires. L'intervention des reines dans les affaires inférieures se montrait alors bien davantage.
La mère de Charlemagne , la reine Berthe, avait sa propre maison, qu'elle gouvernail ellemême, et dont les officiers n'étaient guère inférieurs à ceux du roi. Son chapelain s'appelait Gervold. C'était ce Gervold, évoque d'Êvreux, fils de Walgaire et de Walda, qui, dans la suite, abandonna son évèché pour l'abbaye de Fontenelle^ Mais, en l'absence du roi, Berthe venait présider à l'administration du palais, donner à ses filles, à ses petites - filles , de bons exemples qui n'étaient pas toujours suivis. C'était bien la matrone germaine : elle ne marchait jamais sans traîner après elle quelque servante, poilant sa quenouille et sa laine. Les légendes la nomment Berthe au grand pied ou Berthe la débonnaire. Si la jeune cour riait un peu d'elle, les anciens leudes du roi Pépin la vénéraient comme une sainte femme et se montraient toujours prompts à lui obéir. Quelquefois, mais bien plus rarement, on voyait venir au palais la sœur du roi Charles , Gisèle , qui s'était consacrée dès ses plus jeunes années à la vie monastique , et gouvernait alors l'abbaye de Chelles. En nous attestant qu'elle quitta plus d'une fois sa retraite pour venir embrasser ou sa mère ou son frère, Théodulfe l'appelle la très-sainte sœur du roi : on doit supposer que sa grande piété attirait vers elle, quand
1. Ckronic, FontanelL dans le Recueil de dom Bouquet , tome V, page 315.
56 GHARLEMAGNE
elle paraissait à la cour, tous les respects, tous les hommages. Elle avait pour rivale de ses vertus et de son crédit la sœur d'Adalhard et de Wala, Gontrade, née du sang des rois, qui portait si dignement, comme Alcuin nous l'atteste, le fardeau de sa glorieuse origine K
Quand l'hiver était de retour, Charlemagne rentrait dans ses quartiers , et il appelait auprès de lui ses fil^ ses lieutenants, toute la foule de ses fidèles. Alors commençaient les grands festins , les réceptions solennelles, et les reines y paraissaient pompeusement parées, contenant par leur aimable présence les éclats naturellement immodérés de l'allégresse barbare. Rendues alors aux soins de leur maison , elles n'entretenaient plus une active correspondance avec les intendants , elles ne gouvernaient plus, mais elles régnaient, et Charlemagne, curieux de les associer à sa puissance comme à sa gloire , ne se montrait jamais sans elles soit aux chefs du peuple franc, soit aux ambassadeurs des rois étrangers. On retrouve leur nom avec celui du roi dans un grand nombre d'actes publics.