‹ Charlemagne et sa cour: (742-814)Chapitre 29 sur 89 · G2 CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

G2 CHARLEMAGNE

poëte, dans ses emphases, a nommé la viUe d'Aix la nouvelle Rome\

Nous avons dit que le bain et la chasse étaient les divertissements préférés de Charlemagne. Voici la description poétique d'une chasse faite par Charlemagne dans un bois voisin d'Aix-la-Chapelle. Ce bois s'incline vers le Rhin, et sur les rives dn fleuve s'étendent de belles prairies, ordinaire séjour d'une foule d'oiseaux au plumage varié , qui viennent chercher en ces lieux humides, parmi les joncs et les roseaux, une facile pâture. Dans la longue vallée , on voit errer le troupeau des cerfs et bondir le daim au pied timide. Les bêtes à ki toison fauve se cachent dans la forêt. Mais on saura bien forcer leur retraite Laissons parler le podte :

« Dès que paraissent les premiers rayons de Phébus , dès que l'astre à la flamboyante chevelure projette sa lumière sur les montagnes , écliiranl les rochers escarpés et les hautes cimes des forêts, la jeunesse royale s'empresse de quitter le lit, et la foule des nobles, accourant de toutes parts , vient s'arrêter sur le seuil du palais. Le tumulte commence : dans toute la ville s'élève une immense clameur ; les toits d'airain gémissent ébranlés; les airs sont pleins de fracas; le cheval hennit à l'approche du cheval; les gens de pied

1. Roma secundo. — Versus de Caroto Magne, daos le Kecuf t7 de dom Bouquet, tome V, page 389.

sUuterpellent à haute voix ; les innitivs coinniandent à leurs senileurs, en les nommant, de venir à leur -poste , et ceux-ci se rangent à la suite de leurs maîtres.

« Ici un coursier caparaçonné, couvert d'or et dt» n)étaux précieux , s'enorgueillit d'avoir été choisf pour porter le grand roi. Debout, il secoue sa tète fière et veut courir à travers les hautes montagnes. Enfin paraît , avec un cortège de courtisans , le roi Charles , le vénérable phare de l'Europe. Il arrive, et son visage souriant étincelle de mille feux, car un cercle d'or précieux entoure sa noble tôle ; il domine toute la foule de ses hautes épaules. De jeunes serfs portent de longs épieuv armés d'un fer aigu, et des filets de lin qui se replient quatre fois sur eux-mêmes; ils conduisent des chiens avides attachés par le cou, molosses à la dent furieuse, dressés à saisir la proie. Mais voici que le roi Charles a quitté le porche sacré de la haute basilique : bientôt les ducs et les premiers d'enlre les comtes ont levé leur camp. A la voix du claii'on s'ouvrent les portes de la grande ville ; les cors résonnent, un grand bruit se fait au seuil du palais, et la jeunesse s'élance vers la rive du (leuve, précipitant sa course. C'est alors que, longtemps attendue , la reine sort de son royal appartement . entourée d'une nombreuse cohorte , la belle Luitgarde , que le roi Charles a nommée son

fii CHARLEHAGXE

^»|M)usi*. Son COU brillant semUe ein|Nninter à h rose son tendre coloris ; l'écariate a moins d*édat (|iic sa clievclurc qu*il tient enlacée ; des bandelettes i]c. pourpre ceignent ses blanches tempes; des fils d*or retiennent les pans de sa dilamyde; des pierres précieuses ornent sa tète^qu^ooaronoç un iliadènie de clair môlil; le lin de sa robe a deux fois ^'té trempé dans la pourpre ; sur ses épaules <1esceiident des colliers qui brillent des feux les plus variés. Les rangs s'ouvrent , et, menant après (*lle une suite de belles fdles, la reine s*avance entre les grands , siu* un cheval au port superbe ; autour (relie s*agite une foule de brillants cavaliers. Une autre troupe de cette magnifique jeunesse attend au dehors la royale lignée. S'ouvmnt un difficile passage à travi^i's cette élégante cohue , voici le jeune (^liarles, «pii , par sa tenue, par son visage ,^ ressemble à son père dont il porte le nom glorieux. Suivant sa coutume, il presse les flancs d*un coursier fougueux. Après lui se montre Pépin, qui, sous le nom de son aïeul , renouvelle les grandes actions de son propre père, guerrier plein de cœur, héros sous les armes : monté sur un cheval de haute taille, il se porte au milieu de ses serviteurs, dont il doit conduire l'épaisse phalange. L'éclat de son visage est relevé par l'étincelant métal qui couronne son front....

« Avec un grand fr^icas retentit la voix rauque

des cors, les chiens à la gorge avide remplissent les airs de leurs aboiements ; le bruit monte jus- <|u'aux cieux étoiles. Bientôt paraît le resplendissant bataillon des jeimes iiUes. Avant toutes les autres Rotrude arrive sur un coursier au pied rapide, et s*élanc« à la tète de Taimable cohoile. Dans ses pâles cheveux «"entrelace un bandeau violet, que décorent plusieurs rangs de perles. Une couronne d'or chargée de pierres précieuses entoure sa tète; une agrafe attache son riche vêtement. Près d'elle, dans ce troupeau de vierges, voici Bertli.e , suivie de ses nombreuses compagnes : sa voix , son cœur viril , sa manière d'être , son visage radieux , tout en elle est à l'image de son père.... Vient ensuite la blanche Gisèle , parée d'une robe couleur de pourpre, dont la mauve sauvage forme le souple tissu. Son visage , sa chevelure brillent des plus lumineux reflets; les teintes de la rose animent son cou de marbre ; ses mains ont la blancheur de l'argent, son front a l'éclat de l'or; le feu de ses regards fait pâlir les rayons de Phébus. Joyeuse, elle monte sur un cheval au pied rapide, qui broie de ses dents impatientes son mors [couvert d'écume. A sa droite , de jeunes cavaliers ; à sa gauche, une foule confuse de jeunes filles ; tout à l'entour bondissent les coursiers frémissants. La vierge pudique dotée de tant de biens est descendue de son palais, MU sur la haute colline, pour suivre dans la 108 e

plaine les traces du roi son père. Voici RhoUiaid , «îouvei-te de métaux précieux , qui court se placer d*un air triomphant au-devant de sa troupe. Sur sa poitrine, sur sou cou, dans ses cheveux, brillent les pierres les plus diverses ; un manteau de soie couvre ses blanches épaules ; sur son front radieux repose une couronne ornée de perles ; une épingle d*or , surmontée d'une perle, rapproche les deux côtés de sa chlamyde. Elle ira, la belle vierge, portée par un coursier superbe , chercher dans ses retraites le cerf au poil hérissé. Cependant arrive Théodrade, non moins brillante que ses aînées. De son front gracieux descend une chevelure dont l'or envierait l'éclat ; des émeraudes étrangères omenl son beau cou.... Autour de cette vierge illustre, qui aime à porter. le cothurne de Sophocle , .s'agile im bataillon pressé de jeunes filles, et derrière elle se déroule un long cortège de grands. Assise sur un cheval blanc aux vives allures, la pieuse fille du roi Charles va pénétrer dans la forêt , ayant qiulté le palais de son père. Enfin au dernier rang (mais c'est le sort qui lui a donné cette place), parait Ililtrude ; et le sénat ferme la marche.

« Sur les bords du fleuve arrive de tous côtés une noble foule, qui, passionnée pour la chasse, vient se presser autour du roi. Bientôt tombent les chaînes de fer qui contenaient l'ardeur dos chiens rapaces. Us vont, conduits par 1p snl^tilité de leur odo-

rat , vers les hautes tanières, cherdiont leur proie avec méthode, et parcourent enlous sens les plus épais fourrés. Ils se répandent dans la forùt touffue, impatients de rencontrer la viclimc dont le sang est promis à leur gosier avide. Les cavaliers entourent le bois , on se dispose à cerner la bète pour l'arrêter dans sa fuite. Mais un sanglier fauve vient d'être rencontré dans la vallée; aussitôt les cavaliers s'élancent dans la forêt, et suivent la voix des chiens. Ceux-ci poursuivent sans relâche leur proie fugitive , et courent épars à travers les sombres solitudes. L'un (c'est là son rôle), vole en silence sur les traces de la bêle ; l'autre remplit de ses aboiements le vide des airs : celui-ci, trompé par son odorat, erre parmi les ombreuses broussailles; celui-là va et vient sur les pas de son compagnon : un autre voit la bête , un autre l'a senlic. Un grand bruit se fait, et va retentir à l'extrémité de la forêt : le cor excite aux rudes combats les vaillants molosses, et les dirige vers les lieux oii se porte le terrible sanglier à la dent uienaçante; partout les feuilles tombent des arbres ébranlés. Le sanglier a pris son élan à travers l'espace, et, d'un bond rapide, il monte en grondant vers d'inaccessibles retraites, battant les hautes crêtes de la montagne. Enfin, épuisé de fatigue, il s'arrête haletant sur ses pieds qui refusent de le porter plus loin. Alors il montre aux chiens ses mortelles dé-

fenses , renverse la foule acharnée à sa poursuite ; et, de sa dent ensanglantée, il fait tournoyer dans les airs les chiens agiles.

« Le roi Charles accourt aussitôt : plus prompt que l'oiseau dans son vol, il se précipite à travers la mêlée, frappe de son glaive la poitrine du monstre, et y plonge son fer glacé. Le sanglier tombe, vomit avec le sang son dernier souffle, et se roule expirant sur la jaune arène. Du haut de la montagne, la famille du roi contemple ce spectacle ^ »

On ne connaît pas l'auteur du poème dont nous venons de traduire ce fragment, mais on sait, du moins, qu'il vivait à la cour de Gharlemagne. Il a donc vu ce qu'il raconte, et, bien qu'il emploie pour mettre en scène de rustiques Germains des termes fleuris ou solennels , empruntés au vocabulaire de Virgile et d'Ovide, c'est toutefois un narrateur plus sincère que ne l'ont été les poètes contemporains des invasions et des tumultes barbares , Fortunat et Sidoine Apollinaire. Ce qui manque surtout ici, c'est la variété. Cependant, malgré la fréquente répétition des mômes détails , il est permis de distinguer chacun des enfants de Charlemagne à quelques traits particuliers , et cela prête au récit du poète un intérêt que n'a pas la sèche nomenclature

1 . Versus de Carolo Magno , dans le Recueil de dom Bouquet, tome V , page 390 et suiv.

des annalistes. On y trouve aussi de curieux renseignements sur les usages, et, si Ton peut employer ces termes , la discipline et l'étiquette de la cour. Enfin quelle idée ce fragment ne donne-t-il pas de ces chasses royales de Charlemagne, qui se faisaient avec un tel concours de monde et un si magnifique appareil ?

Le domaine.

On se représente sans doute la plupart de ces résidences royales, qu'Éginhard nomme toutes des palaisy à l'image iies châteaux forts du xm* siècle, élevés sur des crêtes aux flancs escarpés, garnis de tours et de tourelles, hérissés de créneaux, défendus par des fossés profonds, hautes et larges murailles dont la masse arrogante semble défier tous les assauts. C'est là le château féodal. Mais au VIII* siècle la féodalité n'existe pas encore, et l'architecture qu'elle doit créer à son usage est inconnue. Ces palais, tour à tour visités par Charlemagne, ne ressemblent pas plus au manoir retranché des grands vassaux de Philippe Auguste que*la cathédrale gothique n'est la copie fidèle de la basilique byzantine. Fortunat, décrivant un palais mérovingien du VI» siècle, nous montre un édifice

carré , dont les quatre côtés sont décorés par des portiques en bois, sur lesquels s'est exercée la main habile du sculpteur gallo-romain \ Tels étaient vraisemblable î ent, pour le style et pour la matière , avec* de très-légères différences , les palais d'Héristal, de Saltz, de Worms, d'Attigny.

Autour de l'habitation royale s'élevaient des bâtiments de moindre apparence, où logeaient les officiers de la maison du roi , les principaux chefs de la milice , toutes les personnes formant ou suivant la cour. Dans quelques lieux, l'étage inférieur de ces bâtiments , ouvert la nuit et le jour à peu près à tout venant , offrait un asile contre l'injure des saisons aux gens de guerre , aux pauvres serfs : là des troncs énormes, dépouille des forêts prochaines, brûlaient dans de vastes cheminées, devant lesquelles se pressaient une foule de misérables ' Germains ou Gaulois, de condition on de race servile , attendant les ordres de leurs maîtres. Il était bien difficile de maintenir entre eux le bon ordre , malgré le nombre et l'autorité des officiers spécialement chargés de cette poUce. Ils se querellaient souvent, et, quand ils en venaient aux mains, le sang coulait. Un décret de Gharlemagne rend les officiers palatins responsables de tous les délits, de tous les crimes commis dans les bâtiments du

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