L.CS palais
Il ne faut pas se demander quel fut le siège
de la cour de Gharlemagne. Comme elle le suivit dans toutes les résidences où il prit ses quartiers d'hiver, elle voyagea beaucoup et n'eut d'établissement fixe que pendant les dernières années du règne. Nous la voyons tantôt au château d'Héristal, sur la Meuse, lieu déjà plein de souvenirs, et que doivent rendre encore plus célèbre les fréquents séjours des rois carlovingiens ; tantôt elle habite le domaine de Kiersi» près de Noyon, où le rude et superbe autocrate de toutes les églises de la Gaule septentrionale, Hincmar, doit bientôt rassembler plusieurs conciles. Chassé par l'hiver des âpres forêts de la Saxe, Gharlemagne veut-il venir célébrer les fêtes de Noël sous un ciel plus tempéré? il donne rendez-vous aux gens de sa cour dans le palais de Ratisbonne, sur le Danube. Se propose-t-il de visiter les régions plus tranquilles de la Gaule centrale? sa oour le suit à Compiègne. Â-t-il affaire aux
farouches Avares, et doit-il traiter avec eux de la paix ou de la guerre? il s'embarque sur le Mein, avec toute sa suite, et se rend au palais de Saltz, dans une Ue formée par le cours capricieux de la Sàle. Au retour, il s'arrête à Worms, cité déjà considérable. 11 venait de s'étabiu* dans cette résidence, en Tannée 790, espérant y célébrer en paix les fêtes de Noël et celles de Pâques, lorsqu'elle fut dévastée par un incendie. Quelle trace est aujourd'hui restée du vaste palais d'Attigni sur Aisne, dans notre Champagne? C'est là qu'en 785 le Saxon Witikind, devoL fois pourchassé par Gharlemagne, vint s'incliner devant l'invincible clief des guerriers francs, et, en recevant l'onde lustrale du baptême, sortit do la grande ghilde ^ des nations barbares pour se faire initier à la société nouvelle. C'est là que Louis le Débonnaire, ayant proscrit tous les lils de ses frères, doit un jour venir s^accuser de cet excès de prudence devant les évéques de son royaume, et leur demander à l'expier par une pénitence publique.
Il y avait encore un palais à Sohelestadt, en Alsace ; il y en avait un autre à Francfort-sur-
• Association, fédération. Voy. sur 1rs pliiUlps germaines Ifs pièces justificatives du tome 1-' dos iiécUa des lem2)i vuroviugiens de M. Augusiia Thierry.
70 CUâULËMAGNë
le-Mein, etCharlemagne convoquait dans cette ville, en Tannée 794, et l'assemblée générale- (le la nation et rassemblée d'évêques qui condamnait la doctrine de Félix d'Urgel. U résidait, en 777, dans le château de Paderborn, quand il y reçut le Maure Soliman4bn-el-Ârabiy arrivant d'Espagne avec sou fils Joseph et un nombreuit cortège d'autres personnages de sa religion, pour oflFrir au roi des Francs de lui livrer les villes confiées à sa garde. Le roman fait jouer ce rôle au traiti e Ganelon. Soliman- Ibn-*el-Arabi ne trahit pas Ghailemagne, mais le roi des Sarrasins. La proposition qu'il venait f^ire devait convenir au vaillant soldat du Christ. Charles conduisit le chef niu^ulnian de Paderborn à Douzi> dans les Gaules, auprès de Sedan, le traitant avec honneur, l'admettant partout à sa table,^ et se dirigeant en sa compa» gnie vers la frontière d'Espagne. A Douzi, le roi des Francs célébra les fêtes de Noël; il cé* lobra celles de Pâques à Cassineuil, dans TAgénais, et aussitôt après il franchit les Pyrénées. On sait quelle fut la fin de cette expédition, commencée sous les plus heureux auspices.
Charles rentrait en France, ayant conquis Saragosse et rasé Pampelune, quand, au retour»
les Gascons assaillirent son arrière-garde, la
mirent en pièces^ et se dispersèrent ensuite dans leurs montagnes, s' étant rendus maîtres de toutes les richesses ravies par les Francs aux Maures espagnols. Ronce vaux I Roncevanxl rochers teints du sang de notre belle jeunesse, la légende vous a consacrés à jamais, et vos tristes échos nous renvoient encore les dernières plaintes de Roland, les derniers sons de sa trompe guerrière, trop tard entendus par le roi I
Charles fit de fréquents séjours au palais
de Thioiiville. Il Thabitait en 773, quand le pape Adrien, ne pouvant supporter plus longtemps les mauvais procédés de Didier, roi des Lombards, envoya des ambassadeurs à Charlemagne, lui demandant sa protection. Le ciiet de cette ambassade était un Romain, nommé Pierre. Comme il ne pouvait traverser ritalie, dont les Lombards gardaient tous les chemins, il vint par mer jusqu'à Marseille, et de là se rendit à Thionviiie. Il fallait que le sei^ gneur pape Mt dans une situation bien désespérée pour envoyer un de ses légats, par mer, de Rome à Marseille! Un tel vova^]:e semblait aux compagnons de Charlemagne la plus considérable des entreprises qu'un homme pût tenter. « Ainsi, dit le poète saxon, racontant
72 CriARLElIAGNE
ce voyage, ainsi TCcéan soulevé par la tempête, offre quelquefois moins de périls que le cœur des hommes agité par les orages de la colère ^» Gliarlomagiie, admirant le courage de Pierre, lui fit un excellent accueil. Àyant ensuite convoqué dans son palais les principaux d'entre les Francs ^, il leur exposa la fâcheuse situation du pape, et leur déclara qu'il lui semblait bon de traverser les Alpes et d'aller donner une grande leçon aux perfides tyrans de cette noble Italie. A cet avis, ils souscrivirent d'une commune voix. Gharies revenait encore au château de Thionville en l'année 782, après avoir ordonné de massacrer des prisonniers saxons, et c'est là que mourait, au printemps de cette année, sa femme tendrement aimée, la pieuse .Hildegarde ^. ïl s'y retrouvait en 805, à cette heure solennelle où, redoutant les approches de la mort, il appela près *de lui ses deux fils, Pépin et Louis, et fit entre eux, dans une assemblée générale des grands de la nation, un égal partage des terres de l'empire
* PooUf saxoiiiei Annales, lib. I, ad ann. 773.
^ Antêolei Franeorum, dans le Ilectteil de dooi Douqaet, t. V»
^ A'irui^es Eginlianli, ail ann. 782.
* Ibûl,, ad ann. 808. — Annal* Fu'dentes, ad ann. 803.
Hais on ne désignerait pas un autre palais où Charlemagne et sa cour aient célébré les fûtes de Noël et de Pâques aussi souvent que dans le palais d'Aix-la-Chapelle. C'est là qu'il voulut finir sa vie, observant avec une attention toujours vigilante les mouvements de ses ennemis et les opérations militaires de ses lieutenants. Ce fut le siège principal de sa puissance impériale. Aussi Tappelaitr-on le palais par excellence, regia^, et mûme quelquefois? la cour d'Aix^ locution qui semble moderne et qui cependant ne Test pas C'est ainsi qu'un vieux poute, avec quelque emphase, a nommé la ville d'Aix la nouvelle Rome ^.
Nous avons dit que le bain et la chasse étaient les divertissements préférés de Charlemagne. Il pouvait là se livrer tour à tour à Tun et à l'autre. Les chanoines d'Aix, dans un
* Eginliard, Vitn CaroU imper., chap. xxx.
< En voici quelques anciens exemples. Le poëte saxon Uil à Tannée m :
.... Ex aula Carolas progresns Aqumiê;
A rannée 8» :
Noti au/am tune more nia complelnt Aqu^mem Lastitis sonos;
Enfin, à Tannée Si4 :
Venalttin lamen ex aula pcrrexit ^qvenH.
" :inma s';ciinla. — Versus de Carolo ifajrto, dans le ikcueil de
dom Uuuquet, t. p. ^'J.
74 ClIARLEMAGNE
diplôme de leur fabrique, font dire àCharlernagne qu'il découvrit les sources chaudes d'oh leur ville a prie son nom, parmi les ronces et les ruines d'un palais autrefois bàti par Granus, firère de Néron C'est de la légende. Ce qui est de rhistoire, c'est que Gharlemagne aima la ville d'Âix surtout à cause de ses bains.
Voici mainte luint l<i description poétique d'une chasse faite par Charlemagne dans un bois voisin de cette ville. Ce bois s'incline vers le Rhin, et sur les rives du lleuve s'étendent de belles prairies, ordinaire séjour d'une foule d'oiseaux au plumage varié, qui viennent chercher en ces lieux humides, parmi les joncs et les roseaux, une facile pàtui^e. Dans la longue vallée, on voit errer le troupeau des oerfs et bondir le daim au pied timide. Les bêtes à la toison fauve se cachent dans la forêt. Mais on saura bien iorcer leur retraite. Laissons parler le poëte :
« Dès que paraissent les premiers rayons de Phébus, dès que l'astre à la flamboyante chevelure projette sa lumière sur les montagnes, éclairant les rochers escarpés et les hautes cimes des forêts, la jeunesse royale s'empresse >
• M. Gaston i'uri-s Jlint. poel., p. 30D.
de quitter le lit, et la^ foule de» nobles, accou-^ rant de toutes parts, vient se placer sur le seuil du palais. Le tumulte Gommenoe : dans toute la ville s'élève une immense clameur ; les toits d'airam^ gémissent ébranlés; les airs sont pleinis de fracas ; le cheval hennit à l'approche du cheval; les gens de pied s interpellent à haute voix ; les maîtres commandent à leim serviteurs, en les nommant, de venir à leur poste, et ceux-ci se rangent à la suite de leurs maîtres.
» Ici un coursier caparaçonné, couvert d'or
et de métaux précieux, s'enorgueillit d'avoir été choisi pour porter le grand roi. Debout, il secoue sa tête fière et veut cooi ir à travers les hautes montagnes, finfin parait, avec un -cortège de courtisans, le roi Charles, le vénérable phare de TEurope. 11 arrive, et son visage souriant étincelle de mille feux, car un cercle d'or précieux entoure sa noble tête ; il domine toute la foule de ses hautes épaules. De jeunes serfs portent de longs épieux armés d'un fer aigu»
et des filets de lin qui se replieiil ijualnj fois sur eux-mêmes; ils conduisent des chiens avides attachés par le cou, molosses à la dent
* AU'tieu de icdu œren, Uouquet propose de lire aurca.
70 GIIAftLEMAGKË
furieuse, dressés à saisir la proie. Mais voici que le roi Charles a quitté le porche sacré de la haute basilique : bientôt les ducs et les premiers d'entre les comtes ont levé leur camp. A la voix du clairon s'ouvrent les portes de la grande ville; les cors résonnent» un grand bruit se fait au seuil du palais, et la jeunesse s'élance vers la rive du fleuve, précipitant sa course. C'est alors que, longtemps attendue, la reine sort de son royal appartement, entoui^ée d'une nombreuse cohorte, la belle Luitgarde, que le roi Charles a nommée son épouse. Son cou brillant semble empAmter à la rose son tendre coloris ; Técarlate a moins d'éclat que sa chevelure qu'il tient enlacée ; des bandelettes de pourpre ceignent ses blanches tempes; des fils d'or retiennent les pans de sa chlamyde ; des pierres précieuses ornent sa tête, que couronne un diadème de clair métal ; le lin de sa robe a deux fois été trempé dans la pourpre ; sur ses épaules descendent des colliers qui brillent des feux les plus variés. Les rangs s'ouvrent, et, menant après elle une suite de belles filles, la reine s'avance entre les grands, sur un cheval au port superbe. Autour d'elle s'agite une foule de brillants cavaliers. Une autre troupe de cette magnifique jeunesse
attend au dehors la royale lignée. S'ouvrant
un difficile passage à travers cette élégante cohue, yoici le jeune Charles, qui, par sa tenue, par son visage, res.semble à son père dont il porte le nom glorieux. Suivant sa coutume, il presse les flancs d'un coursier fougueux. Après lui se montre Pépin, qui, sous le nom de son aïeul, renouvelle les grandes actions de son propre père, guerrier plein de cœur, héros sous les armes : monté sur un cheval de haute taille, il se porte au milieu de ses serviteurs, dont il doit conduire l'épaisse })halange. Uéclat de son visage est relevé par rétincelant métal qui couronne son front...
» Avec un grand fracas retentit la voix rauque des cors, les chiens à la gorge avide remplissent les airs de leurs aboiements ; le bruit monte jusqu'aux cieuz étoilés. Bientôt parait le resplendissant batadlon des jeunes filles. Avant toutes les autres Rotrude arrive sur un coursier au pied rapide, et s'élance à la téte de Taimable cohorte. Dans ses pâles cheveux s'entrelace ua bandeau violet, que décorent plusieurs rangs de perles. Une couronne d'or chargée de pierres précieuses entoure sa tête ; une agrafe attache son riche vêtement. Près d'elle, dans ce troupeau de vierges, voici Ber-
78 CIIABLEMAGNS
the, suivie de ses nombreuses compaernes : su Toix, son cœur yiril, sa manière 4'étre, sou Yisage z^adieux, tout en elle est à Tiinage de son père... Vient ensuite la blandhe Gisèle, parée d'une robe couleux de pourpre, dont la maure sauvage forme le souple tissu. Son visage, sa ohevelure brilleut des plus lumineux reflets ; les teioites de la rose animent son cou de marbre; sesmains antlablcuiclieur deTar-
gent, son front a réclat d'or; le feu de ses regards fait pâlir les rayons de Phébus. Joyeuse, elle monte sur un cheval au pied rapide, qui broie de ses dents impatientes son mors couvert d'écume. A sa droite, de jeunes cavaliers ; & sa gauche, nne foule confuse de jeunes filles; tout à r autour bondissent les coursiers frémissants. La vierge pudique dotée dotant de biens est descendue de son palais, bâti sur la haute colline, pour suiwe dans la plaine les traces du roi son père. Voici Rhothaid, ornée de riches métaux, qui court se placer d'^un air triompliant au-devant de sa troupe. Sur sa poitrine, sur son cou, dans ses cheveux, brillent les pierres les plus diverses; un manteau de soie couvre ses blanches épaules; sur son front radieux repose une couronne ornée de perles; une épingle d'or, surmontée d'une
perle» rapproche les deux côtés de sa chlamyde. Elle ira, la belle vierge, portée par un coursier superbe, ciieraher daus ses o^traites le cerf au poil hérissé. Cependant arriTe Théodrade, non moins brillante que ses aînées. De son front gradeiux descend une èhevelure dont l'or envierait Téclat ; des émexaudes étrangères ornent son beau cou... Autour de cette vierge illustre, qui aime à porter le cothurne de So-
pbocle» s'agite un bataillon pressé de jeunes »
filles, et derrière elle se déroule un long cortège de grands. Assise sur un cheval blanc aux vives allures, la pieuse fille du roi Charles va pénétrer dans la foret, ayant quitté le pajais de son père. Enfin, au dernier rang (mais c'est le soi t qui lux a donné eeUe place) , parait Hiltrude ; et le sénat ferme la marche.
» Sur les bords du fleuve arrive de tous côtés une noble foule, qui, passionnée pour la chasse, vient se presser autour du roi. Bientôt tombent les chaînes de fer qui contenaient l'ardeur des chiens rapaces. Ils vont, conduits par la subtilité de leur odorat, vers les hautes tiunières, cherchent leur proie avec méthode, et parcourent en tous sens les plus épais fourrés. Us se répandent dans la foret touffue, impatients de renconti er la victime dont le sang est promis
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à leur gosier avide. Les cavaliers entourent le bois; on se dispose à cerner la béte pour l'arrêter dans sa fuite. Mais un sanglier fauve vient d'être rencontré dans la vallée; aussitôt les cavaliers s'élancent dans la forêt, et^suivent la voix des chiens. Ceux-ci poursuivent sans relàr che leur proie fugitive, et courent épars à travers les sombres solitudes. L'un (c'est là son rôle) vole en silence sur les traces de la bute ; l'autre remplit de ses aboiements le vide des airs : celui-ci, trompé par son odorat, erre parmi les ombreuses broussailles ; celui-là va et vient sur les pa& de son compagnon : un autre voit la bête, un autre Ta sentie. Un grand bruit se fait, et va retentir à l'extrémité de la forêt ; le cor excite aux rudes combats les vaillants molosses, et les dirige vers les lieux où se porte le terrible sanglier à la dent menaçante ; partout les feuilles tombent des arbres ébranlés. Le sanglier a pris son élan à travers l'espace, et, d'un bond rapide, il monte en grondant vers d'inaccessibles retraites, battant les hautes crêtes de la montagne. Enfin, épuisé de fatigue, il s'arrête haletant sur ses pieds qui refusent de le porter plus loin. Alors il montre aux chiens ses mortelles défenses, renverse la foule acharnée à sa poursuite, et, de