‹ Charlemagne et sa cour 742814Chapitre 4 sur 12 · ET SA CO0A SI · texte numérisé non relu

ET SA CO0A SI

sa dent ensanglantée, enlève et fait tournoyer duns les airs les chiens agiles.

^ Le roi Charles accourt aussitôt : plus prompt que Toiseau dans son vol, il se précipite à travers la mêlée, frappe de son glaive la poitrine Sm monstre, et y plonge soa fer glacé. Le sanglier tombe, vomit avec le sang son dernier souffle, et se roule expirant sur la jaune arène. Du haut de la montagne, la famille du roi contemple ce spectacle ^. »

On ne connaît pas l'auteur du poëme dont nous venons de traduire ce fragment, mais on sait, du inoiiis, qu'il vivait à la cour de Charlemagne. Il a donc vu ce qu'il raconte, et, bien qu'il emploie, pour mettre en scène de rustiques Germains , des termes empruntés au vocabulaire de Virgiie et d'Ovide, c'est toutefois un narrateur plus sincère que ne ront été les poëtes contettiporatns des inva^ sions et des tumultes barbares, Fortunat et Sidoine Apollinaire. Ce qui manque surtout ici, c'est moins le naturel que la variété* Cependant, malgré la fréqu^te répétition des mêmes détails, il est permis de distinguer chacon des enfants de Charlemagne à

* 7«rm à» Caroh Magno^ dans le Beeueit de dom Bouquet» k V,p.390ct soi?.

«3 CilARLËMAGNfi

quelques traits particuliers, et cela prête au récit du poëte un intérêt que n'a pas la sèche nomenulature des annalistes. On y trouve aussi de curieux renseignements sur lès usages, et, si Ton peut employer ces mots, la discipline et rétiquette de la cour. £nân quelle idée ce fragment ne donne-t-il pas de ces chasses royales de Gharlemagne, qui se faisaient avec un tel concours de monde et un si magnifique appareil?

Le domaine.

On se représente sans doute la plupart de ces résidences royales, qu'Ëginhard nomme toutes des palais, à Timage des châteaux forts du xiii*' siècle, élevés sur des crêtes aux flancs escarpés, garnis de tours et de tourelles, hé* rissés de créneaux, défendus par des fossés profonds ; hautes et larges murailles dont la masse arrogante semble défier tous les assauts. C'est là le château féodal. Mais au viii* siècle la féodalité n'existe pas encore, et Tarchitecture qu'elle doit créer à son usage est inconnue.

Ces palais, tour à tour visités par Charlema-

gne, ne ressemblent pas plus au manoir retranché des grands vassaux de Philippe-Àu* guste que la cathédrale gothique n'est la copie fidèle de la basilique byzantine. Fortunat, dé^^ crivant un palais mérovingien du vi^ siècle, nous montre un édifice carré, dont les quatre côtés sont décorés par des portiques en bois, sur lesquels s'est exercée la main habile du sculpteur gallo-romain*. Tels étaient vraisemblablement, pour le style et pour la matière, avec de très-légères différences, les palais d'Héristal, de Saltz, de Worms, d'Attigny.

Autour de l'habitation royale s'élevaient des bâtiments de moindre apparence, où logeaient les officiers de la maison du roi, les principaux chefs de la milice, toutes les personnes formant ou suivant la cour« Dans quelques lieux, l'étage inférieur de ces bâtiments, ouvert la nuit et le jour à peu près à tout venant, ofirait un asile contre l'injure des saisons aux gens de guerre, aux pauvres serfs : là des troncs énormes, dépouille des forêts voisines , brûlaient dans dévastes cheminées, devant lesquelles se pressaient une foule de misérables \ Germains ou

^ Caminvm lib. IX, cap. xv.

' Le moine do Saint-Gatl, Des faiii 9t ge$U$, Mm U

8i CllAULEMAONK

Guulois, de condition ou de race servile, attendant les ordres de leurs maîtres. Il était bien difficile de meintenir entre eux le bon oi'dre, malgré le nombre et l'autorité des officiers* spécialement chargés^ de cette police. Us sequerellaient souvent, et, quand ils en venaient aux mains, le sang coulait. Un déci*et de Char*lemagme rend les officiers palatins responsables' de tous les délits, de tous les crimes commis dans les bâtiments du palais, s'ils n'en peuvent nommer les auteurs. Aussitôt qu'un, débat s'engage, ils doivent aou^ui ir et faire cesser le tumulte. Le même décret noue apprend encope, par les exclusions qui s'y trouvent énoncées, avec quelle facilité toute la cohue des lites était conftisément admise dans l'intérieur du palais. Chacun des officiers palatins^ dit le diplôme» observera ses gens, et s'il rencontre au milieu d'eux quelques hommes^ inconnus^ quelques femmes^ de mauvaise vie, &isatt1} métier dte leurs charmes, il en avertira le roi. !Ne seront pas non plus reçus sous les yoûtes sombres dtt> palaiSy comme dans un asile, les voleurs, les homicides, les adultères- fuyant) là main de la justice. Si quelque officier subalterne a furtîyement introduit sous le toit royal un de ces malfaiteurs, il le portera sur son dos jusqu'au '

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marché, et là, si cet.officier n'est pas de condi- # tiou libre» il aera lui-même «battu de verges ^. Le roi surveillât lui-^méme, de ses fenêtres, les gens qui trd;vei:saient les cours et ne raéna^ geait guère les préposés qui ne remplissaient pas leur devoir avec une rigueur suffîsaoxtcu Tous ces détails, toutes ces pirécautîoas nous appreuueat assez qu'il n'y avait guère de lieu plus mal hanté» plu£» tumultueux que le palais.

A quelque distance des bâtiments occupés

par le roi, les reines et leurs .priucipaujL serviteurs, on voyait paraître, au-dessus des baies d'aubépine, sous l'ombrage d'un pin Scandinave ou d'un chêne gaulois, quelques toits plus modestes, séparés les uns des autres par des intervalles inégamc. L'ensemble de ces xsojkS"

tructioas composait le domaine du roi, et les serfs qui les habitaient étaient ncoaimés sa

maison., sa famille ^.

4c Que personne, dit Gharlemagne «dans un

de ses capituluires., n'envoie notre famille en

^ Cnpitulnre de Mmisterialibug palaiinis, ô uns Iw Ilecueil dû 4]oin Bourpipt, t. A', p. 0!)?.

' Le moine de S iint-'Jall, Des fait:< ri (jcstc^, livre 1.

3 Cnpitulare de VUlis, dans le MecusU de dom Bouquet» t. V»

m CHARLËUAGNE

pauvreté; qu'aucun de nos intendants ne se permette d'envoyer notre famille en servitude, de lui imposer à son profit quelque corvée, quelque pénible travail; qu'aucun de nos intendants ne reçoive des gens dé notre famille un oke val, un bœuf, une vache, un agneau, etc. , ni quelque autre chose, si ce n'est de petites bouteilles (de vin), des fruits, des poulets et des œufs ^ » Ce sont les articles des immunités octroyées par Charlemagne aux serfs de son domaine ; mais, comme on le soupçonne, après ces articles il y en a d'autres qui concernent les obligations étroites de ces pauvres gens» C'étaient, pouria plupart, des Gaulois nés sur le territoire que le roi s'était attribué, et réduits en servage par la conquête. On y voyait aussi des Francs % qui conservaient, même dans les services subalternes, les privilèges de leur race, et ne pouvaient être taxés et jugés que suivant la loi germaine. Enfin, au nombre des gens distribués, sous des appellations diverses, dans les domaines du roi, nous ne devons pas oublier le s otages, o^^^ides, commis spécialement à la garde des intendants

. « Ibid.

' CafÀtulare de VilUs, art. 4,

* « 11 s'agit trùs-vraiseuibiabiement d'oUges politiques, pris par

Ces membres de la famille n'étaient pas tous, il s'en faut bien, employés aux travaux agricoles. Outre les serfs attachés à la glèbe, qui parta^aient leur temps et leurs bras entre le labour, la moisson, la fenaison et la vendange, il 7 avait, dans les domaines du roi, des liuriunes et des femmes de tous les inctiers, parmi lesquels il suffira de désigner, avec le capitxilaire de Villis, des serruriers, des orfèvres, des cordonniers, des tourneurs, des charpentiers, des fourbisseurs, des oiseleurs, des fabricants de savon, de cidre, de bière, des pâtissiers, des boulangers, etc., etc.

Voici, en effet, comment étaient administrés lés domaines du roi. Ces domaines étaient de véritables phalanstères, gouvernés par des intendantsnommés jtuftc^», en qui se confondaient les attributions de l'économe, du j uge, du régisseur et de l'entrepreneur général. Ceux-ci mettaientde côté,pourlatable durci, lesplusbeaux fruits des vergers et des treilles, les meilleurs légumes des potagers, les plus grasses vaches des étables; ils décoraient les appartements de rhabitation royale avec les plus élégants

Fempereur dans un des royanmes francs, et emmenés dans un autre, soit pour gage de Texéculion de certaines convrntions, soit par mesure de sAreté publque. » M. Guérard, ExpUcalioii du €apUutaire de VUlis«

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ouvrages des tourneurs et des orfèvres; ils enn^oyaient au roi les plus riohes étoffes, les cuirs les plus brillants, les armes du fer le plus fin et le mieux poli. Mais on ne s'imagise pas «ans doute qu'après avoir ainsi fait la part roi dans les produits variés de leur entreprise, les intendants laissaient aux trayaiUeurs la faculté d'appliquer le reste à leur usage ou d'en trafiquer. Ces travailleurs •^étaient des serfs, et non pas des hommes li*> bres; ce qui veut dire que tous les fruits de leur labeur, tous les ouvrages de leur industrie, appartenaient, sans aucune réserve, au fisc du roi. Le fi^sc du roi n'était pas seuletment le plus actif producteur de la vieiUe et de la nouvelle France; c'était encore le plus gros marchand de ce yaste empire, et la yente des -objets fabriqués dans les domaines fiscaux formait, ayec le produit des affî^nchissements, des cens, des compositions, des permis de diasse, des droits de pacage et de péage., la meilleure part de ce que nous appelons aujourd'hui le revenu public. Dans la distribution faite après la conquête, le roi des Francs avait eu des hommes et des terres, et tout ce que produisaient et ces terres et ces liommos était au même titre sa propriété. Il vendait ou faisait

vendre par les mêmes intendants le b(Buf et le porc salés, le fromage, la bière, la liqueur de mûres, rhydromel fabriqués dans ses ateliers» les poulets et les œufs de ses basses-cours, les poissons de ses étangs, le bois de ses forets, les foins de ses prairies, le blé, le millet, le lin de ses terres arables, le vin de ses celliers, le miel de ses abeilles, les brodequins façonnés par ses cordonDiers, les étoffes brodées dans ses gynécées ^, et les ustensiles de fer, d'argent et d'or travaillés par ses ciseleurs, par ses orfèvres. Les intendants versaient tous les ans entre les mains de la reine ou du roi le produit de ces négoces. Le jour marqué pour ce règlement de leurs comptes était le dimanche des Rameaux. Le capitulaire de Villis nous fournit à cet égard les renseignements les plus curieux et les plus complets K

Voilà doue, en peu de mots, la cour, le palais, le domaine de Charlemagne. Il faut main-* tenant parler des hôtes principaux de ces.

lieux. Après le roi marcliaient, au premier rang, les reines.

* CeniHa nottra, ditle cafiiUiUîre do Villîs.

' On peat consulter i'excetlenlc ^xplii'atlon qn<> M. Guôr&rJ a donnée de ce capitulaire» après les travaux de Trocnreuler, de Rc5s. de Kinderling, d'Anton, de Bouquet, de Aioreau. {Ûibliolh, d& i* École des Cliarle», janvier ISSJ.)

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