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vages baignés par la mer d'Afrique, et des rickes plaines qui forment la ceinture de l'antique Barcelone. Les Pyrénées franchies, Narbonne fut prise et pillée» et vit tomber sous le fer musulman tous ses braves défenseurs : le nouveau duc de Toulouse, Guillaume, ayant rencontré les forces ennemies aux environs de Garcassonne, sur les rives de l'Orbieu, espéra leur disputer le passage ; mais il fut culbuté malgré des prodiges de valeur, et la ville de Toulouse, privée de ses meilleures troupes qm guerroyaient en Italie, se trouva sous la menace d'une invasion sarrasine. Louis, quittant ritalie à la nouvelle de ces désastres, s'était rendu près de son père, pour lui demander conseil. Reparaissant ensuite dans l'Aquitaine, il rentra dans Narbonne, et puis, traversant à son tour les Pyrénées, il rendit aux Arabes tous les coups qu'ils avaient portés aux Aquitains. Charlemagne craignit un instant que Louis ne succombât dans cette lutte où Ta* vantage du nombre n'était pas de son côté, et, ne pouvant courir à son aide, il s'empressa d'envoyer vers lui le vaillant Charles, la terreur des Avares : mais la mieux défendue de toutes les places espagnoles, Barcelone, s'était rendue avant que Charles eût passé le Rhône,
et déjà les chefs rebelles arrivent de toutes parts, offrant leur soumission.
Ainsi Louis ne fut pas moins habile que ses frères dans les travaux de la guerre. Ajoutons qu'il les surpassa beaucoup dans les trayaux de la paix. Quand il était arrivé dans T Aquitaine, il rayait trouyée en proie à tous les dé« sordres. Les chefs entre lesquels était partagéa la défense du territoire, régnaient en maîtres dans les terres fiscales, y disposant des choses comme des personnes, et depuis longtemps habitués à ne rendre aucun compte ni des unes ni des autres. « Une partie de ces terres, dit M. Fauriel, avait dû être distribuée en bénéfices, d'abord par Pépin, immédiatement après la conquête du pays, puis par Charlemagne, lors de la fondation du royaume d'Aquitaine.
Une partie était restée disponible pour les he^ soins du nouveau royaume et de son roi. Mais cette dernière fut bientôt, comme le reste, distribuée et abandonnée à des officiers, à des leudes francs ou aquitains. Nul doute que sinon la totahté, du moins la grande masse de ces terres n'eût été, selon le principe germa^ nique, concédée temporairement à des conditions de service militaire ou politique : mais ces conditions avaient été on ne peut plus mal
138 CHAKLEiMAGiNi^
obseryées. Danslecourt espace de temps écoulé
de la conquête de l'Aquitaine à Tan 795, toutes ces terres, distrU>uée8 comme bénéfices, étaient restées la propriété pure et î^imple de ceux qui les avaient obtenues; c'était à peine si les quatre grandes résidences, ou métairies royales, de Gassiim.eil, de Théoduad, d' Audiac et d'Ébrueil étaient exceptées de cette espèce d'usurpation ^. » Après ayoir pendant quelque temps toléré cet état de choses, Louis iavoi^ua le nom de son père, et, secondé par deux commissaires impériaux, Willebert et Richard, il réprima dans toute rétendue de son royaume cet abus des libertés seigneuriales, qui causait un si grave dommage à l'autorité du roi.
Ce fut pour le peuple des campagnes un grand soulagement. Les comtes, touJouiB prêts à marcher au combat, avaieut constamment autour d'eux im.nombre considérable de gens de guerre, qu'ils entretenaient avec l'épargne de leurs paysans. Ces malheureux, incapables de se défendre, livraient volontiers tout ce qu'il était iaciie de leur ravir; maâs cette soumission ne les préservât pas même des outrages sans nombre que le soldat oisif se plaisait à leur
^ fluf. é* h Gmlê màtUionak, tome lUi page iOL
£T SA coua m
prodiguer. Leur oonditiou fut bien changée, quand ils furent replacés sous la Inenyeîllante tutelle du roi Louis. Il les affranchit des plus durs impôts, et leur dit, pour le reste, de se confier en sa justice, promettant de n'épargner aucun de leurs tyrans.
• En effet, il consacrait trois jours chaque semaine à reoevoir les pauvres gens qui ré* damaient sa protection contre des maîtres iniques, et, ne repoussant aucune plainte, il faisait droit à celles qu'il estimait fondées. Lorsqu'il était absent, les opprimés s'exhortaient à la patience en attendant son retour, et les oppresseurs, redoutant l'éclat prochain de son courroux , offraient eux-mêmes des compensations préaJ*bles.
Mais Taffaire principale du jeune roi d'Aquitaine fut de rétablir dans son église la discipline, les moours et le bien-être. Nous ayons parlé de sa piété. Elle était assez ardente pour parMtre excessiye, en ce temps même où Ton ne savait guère apprécier que los devoirs de rhomme sont multiples, et qu'il n'est pas sage de s'appliquer tout entier à remplir un de ces de- Toirs, en négligeant les autres. Louis eut quelque temps le dessein de fuir le monde, et de rechercher daos les ^ jouissanoes de là yie spé*
140 CHARLE&IAGNE
culative un avant-goût de la béatitude promise aux élus de Dieu. Mais la volonté de son père vint mettre obstacle à cette résolution. Ciiarlemagne ne souffrit pas qu'un fils d'Hildegarde, appelé par sa naissance à gouverner des peuples, déposât le fardeau des afifaires publiques pour ne songer qu'aux siennes. Ne pouvant donc suivre son penchant qui l'appelait dans un cloître, Louis voulut du moins travailler de tous ses efiforts à rendre meilleure la condition de son clergé.
Sous le gouvernement tyraunique des comtes gascons, le clergé d'Aquitaine ne jouissait, suivant le rapport de VAstronomej d'aucune sécurité, et, constamment obligé de défendre ses possessions territoriales contre l'avide convoitise de ces hommes de guerre, chrétiens par les vœux de leur baptême, mais païens par leurs mœurs, il négligeait complètement, ou à peu près, le soin des églises, des pauvres et des infirmes, et plus encore la lecture des Pères et Tîïiterprétation des écritures canoniques, pour se façonner aux pratiques militaires, dresser des chevaux, manier Tépée, étudier l'art déjà très-compliqué de la défense des places. Toute église, tout monastère était, sous ce régime, un camp fortifié. Ayant mis
T SA GOUa i4i
im {rem à Taudace des comtes, Louis appela de toutes parts, même des pays étrangers, des maîtres de lecture, de chant, de grammaire et de belles-lettres. On revint aux autels déserts; les cérémonies du culte chrétien, longtemps interrompues, furent observées de nouveau dans les formes prescrites par les anciennes ordonnances, et le peuple des fidèles put croire, en retrouvant ses prêtres, qu'on lui rendait son Dieu. Par les soins du roi, la plupart des anciens monastères furent vér parés, agrandis, enrichis, et il en fonda de nouveaux, en des lieux retirés et paisibles, où la jeunesse accourut de bien loin étudier les lettres sacrées et même les lettres profanes. L'abbaye de Saint-Pierre, autrefois nommée de Bethléem, où, disait-on. Pépin son aïeul avait, aux yeux de toute sa cour, terrassé le lion et le taureau combattant, fut, par égard pour cette tradition, l'objet de ses faveurs particulières; il admit encore au partage de ses libéralités les abbayes de Sainte- Marie, de Saint-Philibert, de Saint-Florent, de Conques, de Saint-Maixent, de Moissac, de Savigny, de Noaillé, de Sainte-Radegonde, de Valade, de Sainte-Marie-sur-rOrbieu, et beaucoup d^autres d'une moindre importance, « qui
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semblèrent, dit le chroniqueur, s'élever à sa yoix comme des flambeaux^ pour éclairer tout le royaume d'Aquilanie » Et son exemple fut suivi par un grand nombre de comtes et d'évêques, qui, pour rentrer dans ses bonnes grâces, ûrent à Te&Ti restaura, bâiir des églises, des monastères, elles' dotèrent libérar lemenL
Ckarlemagne fut instruit . de toutes ces réformes par Archambaud^ son secrétaire, qu'il ayait envoyé remplir une mission près de son fils. Ardiambaud. avait été saisi d'étonnement quazul, arrirant dans les États d'Aqiûtaine, naguère troublés partant de iacUons et couverts de tant de ruines^ il y avait vu la paix florissante, les ministres de la religion vénérés, les lois obéies, le peuple beureux« On rapporte qu'en l'entendant raconter toutes les<îirconstances de son voyage, le vieil empereur versa des larmes de joie, et dit à ceux qui l'entouraient : « Iléjouissons-nous^ mes amis, réjouissons-nous d^ètre vaincus par la sagesse de ce jeune bomma, et comme il s'acquitte fidèlement de la fonction dont le maître Ta chargé, comme il. augmente chaque jour par
^ Vi&dê Louis U Ikitomawê^ par l'A&lroiionie.
ET SA Goua iia
sa vigilance les biens commis à sa tutelle, il possède à bon droit la toute-puissance dans la maison du père de famille »
Aussi quand Charlemagne se seatit près de sa fin , put-il espérer qu'il laisserait l'empire en des mams dignes de le gouverner.
Louis avait envoyé vers son père, pour lui demander plusieurs avis^ son grand £aucoa^ nier, qu'on appelait Herric Celui-ci revint bientôt» annonçant au roi son maître que les années avaient enfin épuisé lea forces de l'empereur, qu'il régpait encore, mais ne gouvernait plus» et que les plms sages d'entre les Francs et les Germains appelaient de leurs vœux au sommet des affaires le dernier des fils de l'aimable Ilildegarde. Peu de jours après, un messager de l'empereur lui apporta Tordre de quitter l'Aquitaine et de venir en toute hâte à la cour d'Austrasie
Tous les évequcs, les abbés, les ducs, les comtes» les vicomtes, de l'empire» avaient été convoqués en même temps dans la ville d' Aixla-Châfpelle. Quand ils furent réunis autour de l'empereur, celui-ci leur présenta son fils, et leur demanda s'ils approuvaient qu'il transmit
* Vie de Loittf U Débonnaire, par rAsîrooome* «/bld.
I4i CUARLEMAGNË
son titre et sa couronne au jeune roi d'Aqoi-*
laine. Le plus humble d'entre eux avait le droit de manifester sa désapprobation. Ils répondis» renttous, d'une seule voix, que Dieu lui-inume avait appelé Louis le Pieux à l'héritage de Cliaiies, et qu'ils ne faisaient , en l'adoptant pourleurxnaitrei qu'obéir aux ordres de Dieu. Le dimanche suivant Charlemagne revêtit le costume impérial^ mit une couronne sur sa tête, et se rendit en grande pompe à régUse qu'il avaitfait construire dans sa ville bien-amiée. Quand il fut arrivé près 4^un autel qui domi-> nait tous les autres autels» et qui portait le nom du Sauveur des hommes, il y fit déposer une couronne d'or et s'agenouilla pour prier, invitant son fils à suivre son exemple. Leur prière achevée, Charlemagne éleva la voix, et, dans un discours solennel, exhorta son fils à craindre le Seigneur, à suivre fidèlement sa loi sainte, à protéger infatigablement son Église contre les eutreprises des hommes pervers.
Ensuite il lui parla de ses jeunes frères, de ses sœurs, de ses neveux, de tous ses proches, lui prescrivant d'être leur guide et leur soutien. Enfin il lui recommanda d'aiaier ses peuples comme ses enfantai, 4^t d'être toujours le consolateur des religieux etdes pauvres. Louis ayant
ET SA COUR Ifô
promis d'observer ces commandements , son père lui dit alors de prendre sur l'autel la ^ couronne d'or et de laposer sur satéte. Ce qu'il fit; et, qt&elques jours après, il retourna dans l'Aquitaine *.
Ce rédt est d'un étèque. Il convient qu'un évêque recommande à notre admiration les vertus d'un roi pacifique. Mais tout autre est le langage de ces poètes qui ont écrit pour les hommes de guerre* Dans une de leurs chansons, Louis ayant reçu la couronne des mains de son père, lalaisse tomber de ses faibles mains» et Charlemagne s'écrie : « Le faire roi, ce serait péché. Qu'on lui coupe les cheveux et qu'il soit moine ^. » Le poète ment; Louis ne fut pas moine. Mais quand il eut quitté l'Aquitaine pour venir régner en Austrasie, les chefiB de la milice franque , qui pensaient comme leurs poètes, traitèrent arec autant de mépris qu'un moine ce roi qui ne lein* avait pas appris à les redouter.
La femme de Louis, qui- partageait son amour pour la justice et la piété, se nommait Hermengarde. Elle était fille d'un noble duc nommé In^orramm, neveu du pontife fiuthgaud. Elle
* Thégao^ Ûelavieetâes aclUna de LouU U ÎUbonwùre, * Le Caruntnmê loffi, von 90 «t mûr.
ii)
14(5 CIIARLEMAGNE
lui donna trois fils, du vivant même de Char-
lemagne. Famille qui ne resta pas longtemps unie, et dont les dissensions furent l'origine de grands désastres! Jlais nous n'avons pas à raconter cette lamentable histoire. Aussi bien , les touchantes vertus et riiabile conduite de Louis le Débonnaire nous ont assez occupé : la suite de notre récit doit appartenir aux autres enfants de Charlemagne.
Nous n'avons qu'à désigner Lothaire, frère jumeau de Louis, mort à Tàge de deux ans. Or, comme Fastrade cl Liutgarde ne donnèrent à Charlemagne que des Mes, devons-nous, avec quelques historiens, terminer ici la nomenclature des fils avoués par ce prince? Bans le discours que Thégan lui fait tenir au roi d'Aquitaine avant de l'inviter à prendre la couronne, nous lisons cette phrase qui nous parait significative : « Il lui recommanda de montrer une clémence inépuisable envers ses frères et ses sœurs plus jeunes que lui. » La mort ayant déjà frappé tous les fils de réponse légitime, Hildegarde, lesquels étaient, d'ailleurs, à l'exception de Lothaire, les atnés de Louis, ses frères puînés et survivants ne peuvent être que les fils des concubines impériales. Si donc, au rapport de Thégan, qui ne peut avoir commis
étourdiment une haute inconvenance, Charlemagne a reconnu lui-même coîoGime ses enfants, en public et dans une circonstance très-solennelle, les fils nés de Reine et d'Âdalinde, nous ne pourrions, sans manquer à l'histoire, taire ce que nous savons d'eux.
Drogon, fils de Reine, prit l'habit ecclésiastique. Il était chanoine, quand, en 823, l'empereur Louis, son frère (c'est Éginhard qui s'exprime ainsi), le donna pour chef à l'église de Metz. Il mourut en 857. Le pape Sergius il l'a- * Tait nommé vicaire du saint-siége dans les régions occidentales. A ce titre il régla de grandes aâaires. On reconnaît que son mérite n'était pas inférieur à sa naissance.
Reine, deux fois mère, eut encore Hugues, abbé de Saint-Quentin et de Saint-Bertin, qui fut tué, le 7 juin 844, dan^ un combat livré par Pépin, roi d'Aquitaine, à l'armée de Charles le Chauve.
Enfin le dernier fils de Charlemagne, né en 810 de la concubine Adalinde, Thierry, disparaît de l'histoire quelques années après sa naissance.
Les tilles de Charlemaimd.
L'évéque d'Orléans^ Théodulfe, a célébré sur un ton assez lyrique et les grâces et les vertus des tilies de Charlemagae. Mais c'est ua des privilèges de la poésie de ponTOÎr tout trans*tbrmer» et rhistoire, qui mérite plus de confiance, ne parle pas aussi faTorafolement de leurs mœxirs que de leurs cluarmes. Ckarlemagne fat pour toutes un pàre tendre, et, pour quelques-unes, un père très-indulgent.
n nous est, en eflet, impossible d'avoir qudques doutes sur les écarts de leur conduite.
Belles pour la plupart» DMureihantde GDSipa^ie avec les fils des grands à la suite de leur père, qui, potzr le» retenir auprès de lui, ne youlait pas les marier, provoquées ciiaque jour par la grande Ucenee qui régnait autour d'elles, eUee eurent de galantes aventures. iSous ne les dissimulerons pas : un récit très-circonspect de leurs amours adoucira la peiiilure de ces mœurs héroïquesi dont la màle rudesse iuspire
£T SA coua i4d
et doit inspirer quelque répugnauce à notre sensibilité plus cultivée.
Nous nommerons d'abord Rothaïdli,ouRuodhaïdt âlle d'Hiuaiitrude, que révéque TJiéo-* dulfe et Tauteur des vers sur les grandes chasses , d'Âix-la-Chapelle associent, dans leurs dénombrements poétiques, aux filles nées des épouses légitimes ; ce qui prouve que ni Tiiiiglise ni la oour ne repoussaient les épouses du rang in-* férieur. Rothaidk vivait encore, nous dit-on, en -806 *• On regrette de n^avoir pas d'autres renseignements sur riiistoire de sa vie. Elle ne' fut sans doute jamais mariée, puisque Tau* teur des vers sur la chasse, qui composait son poëme après Tannée 7991, l'appelle encore à cette date belle vierge, ptdchra virgo.
Adélaïde, Talnée des filles d'Hildegarde, mourut en bas âge.
Sa sc^ur cadette^ Rothrude, née vers l'aimée* 775, fut fiancée, en 781 , à l'empereur des.Grecs, Constantin, fils de Timpératrice Irène; événement considérable, et dont on parla bien longtemps. Les deux cours, rivales de gkiire et d'influence, échangèrent des ambassadeurs, et toutes les conditions du mariage furent réglées.
< M. Teulei, éc/Aireîisanefilt sur les CEQ^resd^ËgînharJ, tome I» page 413»
150 CHARLBIIAGNE
Pierre de Pise s'apprôta même, comme il nous rapprend dans un de ses poèmes, à traverser les mers pour accompagner à Ck)nstantinopie la fille des Francs, appelée parle Christ, Christo jubefUe^ à régner sur les Grecs ^ Cependant la cérémonie des fiançailles n'eut pas d'autres suites. Suivant Zonaras, rimpèratrice Irène forma plus tard d'autres plans, et refusa pour son fils la fille de Charlemagne ; suivant Égin- . hard*, le refus vint de Charlemagne, et, pour venger cet outrage, Constantin leva des armées, et lança le préfet de Sicile, Théodore, sur les frontières de Bénévent. Mais Théodore, atteint dans la Galabre par les forces réunies des ducs de Bénévent et de Spolète, fut rais en pleine déroute. On suppose que, si Charlemagne ne voulut pas donner Rothrude à Tempereur des Grecs, c'est qu'il craignit de l'exposer aux périls que lui préparait l'ambition d'Irène K De quelque part que soit venue cette rupture, la belle Rothrude ne trouva pas à ses côtés, à l'âge où le cœur s'éveille, l'époux qu'on avait promis à son enfance.
Les ambassadeurs venus de Constantinople
* Dans le Hftrupïl )!<• <lom Bou([uet, lome V, page 849.,
* Annales, a<l .mn. 7S8.
S Uaiilard, Huloire de CluirUmagiie, tome II, pa^^e i63«
pour demauder sa main avaient laissé près d'elle, ayant obtenu les gages des fiançailles, rm de ces hôtes muets qui veillent en Orient sur la vertu des femmes. S'il fut maintenu dans son office après la rupture^ il le remplit bien mal. En effet, séduite parTair vaillant de Rorigo, simple comte du Maine, Rothrude ne résista pas à ses vœux, et il la rendit mère d'un fils nommé Louis, qui devint dans la suite abbé de Saint-Denis. Elle mourut, suivant toutes les chroniques, le 8 des ides de janvier de Tannée 810. Sa mort fit verser à Charlemagne des larmes abondantes. Il avait connu sa faute, et l'avait pardonnée.
Une autre fille d'Hildegarde, Berthe, en commit une plus grave encore. Ofia, roi de Northumbrie, l'avait demandée en mariage pour son fils Éthelwold; mais il ne l'avait pas obtenue*. Charlemagne ne voulut pas envoyer saf fille au delà des mers« Ainsi, redoutant la mer, il fut imprudent par excès de prudence.
Plus tard sans doute il regretta d'avoir fermé Toreille aux honorables ouvertures du glorieux Offa.
Angilbert, après avoir été primicier du pa^ lais de Pepm, remplissait auprès de Charie-
* Piatorius, Script, German.f t. il, p. G77.
153 GHARLEMiiGNE
magae les hautes fonctions de principal secrétaire, aurieulnrius. S'il if étut plus à la fleur de ràge, il brillait à la cour par Téléganee de son -esprit et par rautonté de ses conseils. Charlemagne n'avait pas de plus fidèle conlident.
Nous reparlerons de Itd; nous reproduirons tous les renseignements qui nous sont parvenus sur cet éminent personnage, dont Tinfluence lut très-considérable à la cour de Char^ lemagne : disons simplement ici qu^il avait l'esprit enjoué, les moeurs faciles, et s'abandonnait sans aucun scrupule àtous les caprices -de son humeur. Alcuin nous le représente tout •entier d'un seul trait. U parait que Ton avait, h. la cour de Charlemagne, le goût des spectacles. L'empereur, à qui sans doute on.avait fait lire les déclamations des Pères sur ce divertissement profane, les interdit, C'est à ce propos que maître Alcuin écrit à un de ses amis : « Je crains bien qu'Homère (H&mère était le nom peu modeste qu'avait pris Angilbert parmi les docteurs de la cour), je crains bien qu'Homère ne s'emporte contre le décret qui défend les spec-^ tacles et toutes ces inventions diaboliques. Co^ pendant les saintes Écritures les comprennent toutes dans la même prohibition ^ Mais Aor
* O'tera Alcuini, ejùsl. 107.
ET SA COUA m
gilbert avait un médiocre souci des saintes Écritures. C'était un amateur passionné des plaisirs, et alors même qu'ayant reçu les ordres sacrés il attendait et devait attendre de la faveur du roi le don de quelque siège mébropolitain S une passion pdus vive et plus profane encore que celle des speciacies occupait son esprit ; il aimait Berthe, et trar vaiUail , serviteur iiiiidèle , à se faire aimer par la fille du terrible Charles.
Voici le charmant tableau peint par Tévêque Théodulfe. Charlemagne est assis, et les trois filles dUildegarde viennent Tune après l'autre déposer uu tendre baiser sur son front blanchi; et puis elles reviennent, se tenant par la main, couronner de fleurs cette téte si chère : Berthe apporte des roses, Rothrude -des violettes, et Gisèle des lis. C'est une scène d'une grâce ton* • chante. Il yi sans dire que tous les yisages des acteurs respirent la joie, et qu'ils ne sont voilés par aucun nuage. Mais il y a bien dans ce ta^ bleau quelque fantaisie. En eflet, que de soucis causèrent à Charlemagne^ lès égarements de ses filles, et combien de fois il s'éleva de tu-»-
* « Ttectabat oempe tex prwUimt lUvm Aoblimare io arcem alieujQs nii>tropolitana) civitatis. » Anscherus» Vita S. AnffUbertip àaxki l« liecujU de dom Oou(|aet, Um» Y, page 476.
154 CilÂHLEMAGNE
multueux orages dans cet intérieur que le poëte nous dépeint si oalme, si riant I
Berthe, s'étant montrée facile aux vœux d'Ângilbert» fut bientôt avertie qu'elle portait dans son sein un témoin de sa faute. Alors les deux amants ^.lièrent se jeter aux pieds de Gharlema^e, le suppliant de consacrer cette union formée par Tamour. L'auteur de la yie d'Angilberty le moine Anscher, raconte que, touché par la douleur de sa fille, et, d' ailleurs, plein d'estime pour la naissance et le mérite de son primicier, Charlemagne rassembla les grands de la cour, et puis appela devant eux les deux coupables, pour les unir devant les hommes avant qu'ils fussent unis devant le ciel Mais le P, Lecointe et BoUandas n'admettent point ce récit. Ils disent que Char- • lemagne, ayant connu les écarts de sa fille, aima mieux la vouer à la bonté que lui pardonner.
Tel fut, en effet, le premier acte de ce drame. Anscher Ta supprimé pour courir tout de suite au dénoûment. Il ne faut pas chercher bien loin les motifs de cette suppression. Pour le bon Anscher, abbé de Saint-Riquier, Angilbert, restaurateur et presque fondateur de son
* VUa S. Angilherti; ut supra.
KT SA OOUR â£S5
monastère, e^, à la lettre, un saint homme; Vita sancti Angilberti; tel est le titre de son petit livre. Or, comment raconter dans une pieuse légende qu'on personnage de cette qualité, ayant oublié tous ses devoirs jusqu'à rendre mère par m crime la fille d'un roi, implora vainement l'oubli de ce crime?Anscher a donc supposé les épousailles des deux amants.
Mais on ne peut, il parait, tout prévoir. Le bon Anscher oubliait certainement, en fabriquant ce récit, qu'il mariait un prctre ordonné, post susceptum sacmtotium. G'^est ce que n'a pu supporter dom Bouquet. Observateur scrupuleux des lois de l'Église , Gharlemagne pouvait-il, s'écrie le docte bénédictin, autoriser le sacrilège qu'imagine le moine de Saint* Riquier pour moraliser sa légende? Quelle que soit la valeur historique de cet argument^ il n'y eut pas alors de mariage.
Berthe, secrètement unie par les liens de l'amour au brillant Angilbert, eut un fils qui reçut le nom d'Harnid. £t ce ne fut pas le terme de ses galanteries; après Harnid, elle mit au jour un autre fils , qui , doué comme son père d'un esprit vif et passionné pour les nobles études, devint un jour l'historien Mithard.
156 CUARL£UàGN£
Charlemagne vit Berthe pleuret cette nouvelle &ute, et fut ex^ore ime fois insensible à ^ aes larmes. Cependant, quelques années s'était j écoulées, il se laissa vaincre par la persévérance de cet amour. Ângilbert put enfin conduire aux autels cette fiancée deux fois mère, et qui déj à touchait à Vàge oïl la beauté décline. Leur mariage fut-il heureux? ISous avons lieu de croire que de tardifs repentirs vinr^t affliger l'époux et l'épouse, car, en Tannée 791, ils se séparèrent d'un mutuel consentement.
Angilbert entra dans le monastère de Samt- Riquier, et sa femme prit le voile dans la même maison. Plus tard elle reparut à la cour avec toutes les pompes du siècle. Cependant les annalistes ont négligé de nous faire connaître la date de sa mort. Ângilbert mourut abbé de Saint-Rîquier, le 18 janvier 814.
Charlemagne, comme nous le rapporte Éginhard, avait pris soin de l'éducation de ses filles. Non-seulement li leur avait fait ensei<^ gner les arts domestiques et s'était applaudi de les voir habiles à manier, en vraies filles de la Germanie, la quenouille et le fuseau ; mais il avait encore voulu qu'elles eussent, à Texempie des filles romaines, des maîtres de leoture, de grammaire et de chant, espérant
ET SA GOUa J57
qu'elles donneraient un jour, par leur savoir
comme par leurs mœurs, un noble exemple à toutes les fennnes de leur suite. L'éyé* nement ne répondit pas, en ce qui regarde les mœurs, aux paternels desseins de Charlemagne : ses filles reçurent des leçons de pudeur, mais n'en profitèrent pas. On reconnaît du moins que l'emportement de leurs passions ne les empêcha pas de cultiver leur esprit.
Alcuin, Tbéodulfe , presque tous les éoriyains du temps, ont particulièrement attribué ce goût pour les études Ubérales à la quatrième fille d'Hildegarde, la pieuse et chaste Gisèle. C'est à sa prière que maître Alcuin mit en ordre ses gloses sur l'évangile de saint Jean.
Désignons enfin parmi les filles d Hildegarde une enfant au berceau qui porta le nom de sa mère. Elle ne connut pas la cour, et la mort» qui Fenleva si jeune aux caresses maternelles» nous épargne le soin de rechercher si la dignité de ses mœurs répondît à la noblesse de son sang. '
La première des filles de Fastrade fut Thro* dérade, Théodrédane, ou simplement Tétrade, Ce nom prend dans les manuscrits et les imprimés beaucoup d'autres formes; mais on ne
m CHARLEMAGNE
désire pas sans doute connaître toutes ces leçons. Théodttlfe nous la dépeint versant dans la coupe dQ son père les dons de Bacchus, tandis que ses sœurs Hiltrude et Rothaidh lui présentent ceux de Cérès et de Pomone. Est-ce pour la commodité du vers que le poète a mis entre les mains de Tétrade le flacon plein de la généreuse liqueur? Nous ne saurions le supposer. Le respect de la quantité ne gêne pas les poètes latins de ce temps : toute voyelle devient à leur convenance ou longue ou brève, et Von s'étonne à chaque instant de les voir outrager avec tant d'audace les règles de la prosodie latine. Mais si les vers de Théodulfe sont quelquefois incorrects, ils ne manquent pas de traits d'esprit. Or Tétrade étant abbesse d'Argenteuil, monastère fondé parClotaire III en 665, et déjà célèbre par ses vignes, c'est elle que le poète devait charger d'oflrir le vin. Elle ne (][uitta pas la cour avant la mùct de son père. Elle y paraissait, malgré son titre d' abbesse, vêtue comme une nymphe antique» les épaules chargées de perles. L'Astronome semble l'avoir comprise au nombre de ces filles du sang royal, qui furent reléguées dans leurs lomaines à cause de leur inconduite. Cependant, puisqu'il ne la nomme pas, et qu'on ne
peut accuser ses mœurs que pax conjecture^ il vaut mieux croire à sa vertu. Elle vécut jusque vers le milieu du ix* siècle, comme nous Tatteste un diplôme publié dans YHistmre de Fabbayo de Saint Dénie ^
VAntranome est moins discret sur le compte d'Hiltiude, seconde fille de Fastrade; car il déplore le scandale de ses amciurs avec le comte Odilon. On dit qu'elle portait, comme Tétrade, le titre d'abbesse, son père Tayant dotée de Tabbaye de Faremoutier, au diocèse de Meauz. Toutefois cela n'est pas certain. Un diplôme publié par Mabillon ' nous apprend que Tabbaye de Faremoutier était, sous le règne de Lothaire, gouvernée par une fille du sang royal, que le jeune empereur appelait sa tante, amiUiîh suam. Mais il s'agit ici de Rothilde, fille de Maltegarde. Or, c'est le P. Anselme qui nous donne Hiltrude pour abbesse de Fai emoutier, et quand on sait de quelle manière ce généalogiste, d'ailleurs plein de savoir et de bonne foi, lisait les meilleurs textes, on admet sans beaucoup d'hésitation qu'il a pu voir HiUrudis^ Uildrudiif où le copiste du moyen âge avait mis ilo(Ai/Jt5 ou Hrothildis.
« fnr 'lom Doublet, livre Itl, page 736.
* Annal, ord. Jieued.f iomc il, page 745, appeod.
m CiiAai.£MAGNB
Nous regrettons de ne pouvoir rien du e de plus 0ur cette BothiUa, On ne eonnait d'elle que sou nom.
C'est aussi tout ee qu^on apprend sur Adaltrude, fille de Gersuinde
(piques recueiia d'aïusieiuies histoires sont beaucoup moins sobres de détails sur le compte d'une certaine ImmA, prétendue fille de Charlemagne et d'une mère inconnue, qui, dit-on, aima le docte Éginitard, el deyint sa femme après avoir été sa maîtresse. Tout le monde oonni^t cette ayenture. On l'a mise en vers latins, en vers flamands et en vers français : la peinture, la musique, tous les arts ont voulu perpétuer le souvenir du bizarre stratagème employé par les deux amants pour dissimuler un entretien prolongé jusqu'anx premières clartés du jour, et que menaçait de trahir un tapis de neige étendu sur la terre durant la nuit* Mais tout œ récit est fabuleux. Dans la chronique de Guillaume de Malmesbury, qui le premi^ Ta mis en scène, l'héroïne de l'aventure est une sœur de l'empereur Henri III, amante d- un okie qui passait auprès d'elle toutes ses vigiles nocturnes. Il a plu, cinquante ans après^ à quelque compilateur anonyme de
reproduire la même légende, en changeant le^» noms des personnes et des lieux, et c'est ainsi qu'est venue jusqu'à nous cette ûction moins gracieuse que naïve ^.
Supprimons donc Taventure dlmma. Il y a bien assez d'équipées galantes dans la biographie véridique des filles de Charlemagne; nous n'avons pas besoin d'emprunter à la fable des pastorales composées dans le goût puéril du XII* siècle, quand Thistoire nous offre des tragédies bien plus émouvantes.
L'Astronome raconte qu'à la première nouvelle de la mort de son père, Louis envoya d'Aquitaine à la cour d'Aix-la-Chapelle quelques comtes au rude maintien, chargés de purifier la maison impériale. Plusieurs seigneurs qui, la veille encore, tiraient vanité de leur commerce avec les sœurs du roi d'Aquitaine, s'empressèrent de paraître devant ses commissaires et d'implorer un pardon qui leur fut assez facilement accordé. D'autres montrèrent plus d'orgueil et eurent lieu de s'en repentir. Deux des envovés de Louis, le comte Warnaire et son neveu Lambert, ayant sommé un des coupables, qu'on appelait Audoin, de paraître devant eux, celui-ci vint, en effet, au rendez-
* JiJ. Teulci, notice sur Éginhard, en léte de ^ Œuvrei,
m CUABLEMAGNE
voiis, mais avec l'attitude d'un rebelle et non paa oeUe d'un suppliant. Las épées furent tir* rées et Warnaire tomba le premier, atteint d'un coup mortel; aussitôt Lambert vengea
soa oacle par le meurtre d'Audoin; mais
il reçut luii-mâme une blessure profonde dont il ne fut jamais complètement guéri. On parle encore d'autres sévices. Un certain TuLlius, qui s'était montré moins arrogant, fut, toutefois, condamné par un arrêt de Tempe* reur à subir le plus horrible supplice : on lui creva les yeux^
Ce TuUius et cet Audouin étaient, selon ton- . tes les vraisemblances^ favorisés par les plus }eune» soeurs de Louis. Ainsi toutes les filles du rang royal parvenues à l'âge de la puberté, Si œ n'est peut-être Rothaïdh^ la docte Gisèle et l'abbesse Tétrade, auraient mené publiquentent, à la cour da leur père, la vie la plus licencieuse* C'est ce que nous atteste l'histo^ msk de Louis le Débonnaire. Ayant, dit-il, eitécuté fidèlement toutes les clauses du testament paternel, Louis chassa du palais d'AixlarChapeUe une multitude de femmes, qui, sous divers titres ou sans titres 8VOués, *étaient venues s'établir en cet auguste lieu, faisant un
* Vie de Loua le Utbonnaire, pur 1 Aslroaoaie.
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scandaleux trafic de leurs charmes ou de leurs ^mplaisances* « Qaant à ses sœurs (le texte, il faut bien le remarquer, ne fait d'exception pour aucune), Louis leur donna Tordre de se retirer dans les domaines qu'elles tenaient de leur père, et pourvut œlles qpii n'avaient encore rien reçu »
• Vie de Louii le Dëwnnairê, par T Astronome.