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Charlemagne et sa cour [microform]

On ne trouvera pas dans ce volume, qu'on en soit prévenu i le Cliarlemagne des légendes épiques. Nous ne méprisons pas les légendes. Dans le fatras des poëmes qu'elles ont inspirés, il y en a que nous admirons. Cependant il ne s'agit pas de reproduire ici des fictions chevaleresques. Le ton qu'il nous convient de prendre est celui de l'histoire. Ce qui ne veut pas dire que sur le compte du grand Charles les historiens n'aient jamais menti. Parmi les traditions historiques, il faut discer-

s CHARLEMAGNE

ner celles qui nous ont été fidèlement transmises, de celles qui nous sont parvenues embellies par l'imagination naïve ou perfide des chroniqueurs. Ainsi Ton accuse de perfidie le faux Turpin, parce que tous ses mensonges sont intéressés. Nous devons encore être en défiance à l'égard de certains récits composés et rédigés, comme celui d'Éginhard, à l'imitation des modèles antiques. Leur défaut n'est pas de trop parler à cette faculté de l'esprit qu'on appelle à bon droit la folle du logis parce qu'elle préfère la fable à la vérité : cependant c'est encore la vérité qu'ils sacrifient aux scrupules de la méthode, aux artifices de la mise en scène, à la recherche du haut style, à toutes les bienséances dont l'observation est recommandée par les anciens rhéteurs. Le Charle- ' magne d'Éginhard ressemble beaucoup trop à l'Auguste de Suétone. Que cela soit dit, en forme d'avertissement, au lecteur désœuvré dont les regards distraits s'arrêteront un instant sur ce volume. Nous prétendons, qu'il nous le pardonne, lui raconter simplement ce que nous ont appris sur la vie de Charlemagne et de ses proches, de ses familiers, de ses rudes compagnons d'armes, quelques études commencées avec un peu de passion et poursuivies

avec beaucoup de patience dans de vieux auteurs qui ne s'inquiétaient pas assez d'être sincères .

Fils légitime du roi Pépin et de la reine Berthe, ou Bertrade, Charles naquit en 742, d'après Éginhard * ; le 2 avril, d'après un calendrier de l'abbaye de Lorsch ^. L'anonyme de Saint-Gall désigne la ville d'Aix-la-Chapelle comme le lieu de sa naissance ^ ; Godefroid de Viterbe accorde cet honneur au bourg d'Ingelheim, situé sur le Rhin, entre Mayence et Bingen *; d'autres, enfin, se prononcent pour Carlstadt, en Franconie, ou pour Saltzbourg, dans la Haute-Bavière. Toutes ces assertions, également dénuées de preuves, sont également dignes ou indignes de créance. Il est à peu près certain que Charlemagne naquit sur les bords du fleuve qui semble devoir être un jour la frontière des deux plus grandes nations formées avec les débris de son vaste empire ; mais on ignore, ou du moins on ne peut indiquer avec certitude l'endroit où Berthe, sa jeune mère, suivant Pépin qui courait en Aquitaine

* Vita Caruli imperaloriSy cliap. xxxi.

2 Mabillon, De re diplomatica, suppL, chap. ix.

• Des faits et gestes de Charles le Grand, livre II.

< CEuvreS d'Éginhard publiées par M. Teulet, tome I, page 15*

châtier le duc rebelle de cette province, s'arrêta pour y déposer le premier-né de ses entrailles.

Voici le portrait de Charlemagne tel que nous l'a transmis Éginhard. « 11 était gros et robuste de corps. Sa taille était élevée, quoiqu'elle n'excédât pas une juste proportion, car il est certain qu'elle n'avait pas plus de sept fois la longueur de ses pieds. Il avait le sommet de la tête arrondi, les yeux grands et vifs, le nez un peu long, de beaux cheveux blancs et la physionomie riante et agréable. Aussi régnaitil dans toute sa personne, soit qu'il fût debout, soit qu'il fût assis, un air de grandeur et de dignité ; et, quoiqu'il eût le cou gros et court et le ventre proéminent, il était d'ailleurs si bien proportionné que ces défauts ne s'apercevaient pas. Sa démarche était ferme et tout son extérieur présentait quelque chose de mâle; mais sa voix claire ne convenait pas parfaitement à sa taille*. » C'estl'historien qui vient de parler; mais son témoignage n'a pas fait autorité pour l'imposteur à qui nous devons laChronique de Turpin. Celui-ci ne pouvait manquer d'exagérer les proportions du dessin tracé par

» Egiiihardi vita Caroli imperatorit, chap. xxii, traduct. de M. Teuiet.

Éginhard : il aurait cru parler avec irrévérence de cet autre David (car il plaisait à Charlemagne d'être appelé de ce nom), s'il ne lui avait pas au moins donné la taille de Goliath : « Il avait, dit-il, huit de ses pieds, et ses pieds étaient fort longs, scilicet qui erant longissimi. » Devait-on hésiter un instant entre le témoignage précis d'Éginhard, scribe domestique de Charlemagne, et le propos d'un charlatan pseudonyme? Non, sans doute : cependant les auteurs des légendes de la Table ronde ont reproduit le portrait plus largement dessiné par le faux Turpin. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, la critique ne les a pas ménagés. Pythagore avait, au rapport de Plutarque, disserté sur la taille d'Hercule; le docte Marquard Freher a fait, à son exemple, une dissertation sur la taille de Charlemagne*, et, par des preuves jugées authentiques, il a confirmé le témoignage d'Éginhard. Le faux Turpin prête encore à Charlemagne une barbe épaisse et longue d'une palme. Ce qu'exprime, il nous semble, mais avec moins de précision, ce vers pittoresque :

Charlemagne, empereur à la barbe fleurie! « Voy. dans le Recueil dedom Bouquet, tome V, page 779.

Cependant Éginhard, qui parle de la tête, des yeux, du nez, du cou, du ventre, de la voix et des cheveux de Charlemagne, se tait sur la dimension aussi bien que sur la floraison de sa barbe; et des médailles, d'anciennes mosaïques le représentent avec un menton glabre, ou si peu velu qu'il paraît simplement mal rasé. Reconnaissons toutefois que notre Turpin n'a pas si grossièrement altéré le trait naïf d'Éginhard, qu'on ne puisse retrouver l'original dans la copie. Charlemagne avait régné si longtemps, il avait parcouru tant de terres, il s'était montré tant de fois sur les champs de bataille, aux grandes chasses, aux fêtes religieuses et civiles, aux assemblées solennelles de la nation, qu'il devait exister encore dans la mémoire des peuples quelque souvenir de son noble visage, au commencement de ce xii« siècle où vécut le faussaire connu sous le nom de Turpin. Attentif d'ailleurs à dissimuler son imposture, celui-ci n'aura pas voulu trop ouvertement contredire, sur ce point, le témoignage de la tradition. Il s'agit maintenant de décrire le costume ordinaire et le costume solennel de Charlemagne. Les documents abondent, mais ils ne sont guère d'accord. Dans les récits historiques et dans les anciennes images, peintes sur le

vélin ou taillées dans la pierre, il manque toujours quelque chose; et cependant nous ne saurions placer à la fois sur les épaules de Charlemagne, si larges et si valides qu'on les suppose, tous les vêtements d'étoffe ou de forme différente avec lesquels il est diversement représenté. C'est encore Éginhard que nous suivrons ici de plus près. A sa description nous ajouterons certains détails, qu'il doit avoiromis à dessein, pour mieux accommoder son héros à la simplicité des figures antiques : nous n'en retrancherons rien ; car on ne pourrait admettre que dans un livre édité quatre ou cinq ans au plus après la mort de Charlemagne, il ait osé, ne consultant que son caprice, enrichir de pièces étrangères et supposées le costume bien connu de l'illustre empereur.

Le vêtement ordinaire de Charlemagne était celui des anciens Francs, un peu modifié par rimitation des habitudes gauloises. De ses épaules à ses pieds descendait le pallium barbare, le manteau blanc ou bleu, qui, découpé sur les côtés, ou plutôt composé dans son ensemble de deux pans unis à la partie supérieure *, laissait à nu ses jambes ornées de

• Aussi nommaiNon ces deux pièces les deux manteaux :

Pallia dupla celer, manuum seu tegmina blanda Suscipiat Carolus et gladium Ludoich

8 GHÂRLEMA6NE

chaussettes de lin, que retenaient des bande-^ lettes enlacées en croix. Ce manteau couvrait une tunique bordée de franges de soie, des hauts-de-chausses de lin et une chemise de même étoffe. A la ceinture brillait un baudrier d'or ou d'argent, auquel était suspendue dans son fourreau d'or l'épée célèbre que les romans appellent Joyeuse ! Des brodequins dorés complétaient ce costume, dépourvu peut-être d'élégance, mais non pas de majesté. Pendant l'hiver, Charles ajoutait à ce vêtement un justaucorps en peau de martre ou de loutre, dépouilles ravies aux hôtes sauvages des forêts de la vieille France. C'était, quant à la forme, sinon quant à la matière, l'habit des gens du peuple*.

Dans les fêtes solennelles, le jour de Noël et le jour de Pâques, dans les assemblées générales des Francs, ou bien encore quand arrivaient

Ainsi s'exprime Théodulfe (Carminum, lib.HI), dans un poëme en l'honneur de Charles. Il faut lire les détails que le moine de Saint-Gail donne sur le pallium de Charlcmagne, à la fin de son premier livre.

* « Habitus ejus parum a communi et plebeio abhorrehat. » Ëginhard, Vita Car, imper., chap. xxiii. — Les fourrures étaient elles-mêmes d'un usage commun : mais les grands pouvaient seuls se procurer des peaux de loutre ou de martre ; les moindres gens portaient des peaux de fouines. Celles-ci coûtaient dix sous, et celles-là trente, suivant le maximum établi par un capitulaire de l'année 808. {Capit, Reg, franc, Baluzii, 1. 1.)

à la cour, des plus lointaines régions, quelques ambassadeurs étrangers, venant demander la paix ou renouveler le serment de Thommage, Charles s'avançait d'un pas lent et la tête haute, éblouissant tous les regards par l'éclat des broderies et des pierres précieuses qui décoraient toutes les parties de son costume. Des rameaux de fleurs d'or s'épanouissaient en gerbes sur son manteau, dont les deux côtés étaient rapprochés par une agrafe d'or; ses brodequins étincelaient de pierreries; sa tête portait un diadème, où les agates, les saphirs, les émerau^ des, les blanches perles de l'Orient confondaient leurs feux variés ; dans sa main droite était un bâton de pommier, aux nœuds symétriques, que terminait une pomme d'or enrichie d'ornements ciselés.

«Il n'aimait pas, dit'Éginhard, les costumes des autres peuples, si beaux qu'ils fussent, et il ne voulait jamais en porter aucun, si ce n'est, une première fois, à Rome, à la demande du pape Adrien, et une seconde fois, à la prière de Léon, son successeur, quand il se laissa revêtir de la longue tunique, de la chlamyde et de la chaussure romaine * . » Quand les grands

. « Vita Car, imp., chap. xxui.

de sa cour, jaloux, comme des barbares ou comme des enfants, de revêtir des costumes aux vives couleurs, paraissaient devant lui chargés d'ornements inusités, il les raillait, ou leur adressait, lorsqu'il n'était pas en humeur de rire, de sévères réprimandes. L'anonyme de Saint-Gall raconte à ce propos une assez plaisante aventure.

Vainqueur des Lombards, Charles avait établi ses quartiers dans la ville d'Aquilée, et se reposait en ce plaisant séjour, en attendant une occasion nouvelle d'exercer la vigueur de son bras. Un dimanche, après la célébration de la messe, il dit à ses fidèles : « Ne nous laissons pas engourdir dans l'oisiveté, et, sans rentrer au logis, vêtus comme nous le sommes, partons pour la chasse. » Gela dit, il monte à cheval et court vers la plaine. Chacun s'empresse de le suivre ; une invitation faite sur ce ton, c'était un ordre. Le ciel était voilé par un épais brouillard ; une pluie fine et froide descendait vers la terre, ajoutant encore à la tristesse des bois dépouillés de leur feuillage. Charles avait, le matin, jeté sur ses épaules une peau de brebis, qui, déjà soumise à bien d'autres épreuves, ne valait plus même, suivant le moine de Saint-Gall, le misérable rochet de

ET SA COUR il

saint Martin. Quant aux gens de sa cour, ils étaient parés de riches vêtements , que des marchands vénitiens leur avaient récemment apportés et vendus dans la ville de Pavie. Les uns étalaient somptueusement sur leur poitrine des étoffes de soie, que rehaussaient, en manière de broderies, des plumes aux mille couleurs, enlevées à la queue des paons et à la gorge des oiseaux de Phénicie. Les autres avaient des habits teints dans la pourpre de Tyr et bordés avec des franges d'écorce de cèdre. D'autres enfin portaient des étoffes piquées et des fourrures en peau de loir. On courut tout le jour à travers les plaines et les bois, et tout le jour la pluie tomba, pénétrant ces riches parures; elles furent, en outre, fort maltraitées par les ronces, les épines, les branches des arbres , et souillées par le sang des bêtes fauves : si bien que nos chasseurs, rentrant dans la ville au retour de la nuit, n'étaient plus couverts que des honteux débris de leurs brillants costumes. Heureux d'avoir ainsi puni leur frivole ostentation, Charles voulut encore se divertir à leurs dépens. Il ordonna que, le lendemain, chacun parût au palais avec son habit de la veille. Nul n'aurait osé manquer à ce rendez-vous.

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Ils se présentèrent, confus de leur triste équipage. Charles, les voyant tous réunis autour de lui, dit en riant au serviteur de sa chambre : « Va-t'en frotter dans tes mains notre habit de chasse, et hâte-toi de nous le rapporter. » Ce fut une besogne bientôt faite, et Charles put, en montrant sa peau de brebis toujours propre au service, plaisanter à son aise le luxe en guenilles de ses comtes et de ses marquis * .

Si nous avons raconté tout au long cette anecdote un peu vulgaire, c'est qu'elle nous paraît mettre bien en scène la figure historique de Gharlemagne. Personne ne pouvait se vanter, dans le troupeau de ses fidèles, d'avoir un cœur plus haut et plus fier, de commander avec plus de noblesse , de menacer d'un regard plus froudroyant. Cependant, avec un goût parfait, avec un instinct profond de la véritable grandeur, il recherchait toujours la simplicité.

* Des faits et gestes de Œtarles le Grand, livre II.

ET SA COUft

Repas de Gharlemagne.

11 était cependant très-difiScile de concilier en toutes choses ce train de vie modeste et les exigences du cérémonial. Gharlemagne avait autour de lui quelques philosophes habitués à dédaigner comme lui de vains dehors; mais, pour contenir dans le respect et la soumission la plupart de ses compagnons d'armes, qui commandaient eux-mêmes à de vastes provinces, il devait toujours conserver à leurs yeux, en quelque manière, les marques extérieures de la souveraine puissance. Quand il se mettait à table, nous dit l'anonyme de Saint-Gall, il avait des rois pour serviteurs. Si ce n'étaient des rois, car le langage du bon moine est ordinairement emphatique, c'étaient, du moins, les principaux chefs du peu pie franc ou des nations que Charles avait sou mises. Ils versaient le vin dans sa coupe ciselée . ils lui présentaient la broche où fumaient le daim, le sanglier atteint par leurs flèches dans les forêts du domaine impérial. Telle était la

discipline constamment observée. Mais le repas servi par ces rois était un repas frugal.

Charlemagne buvait peu, ayant horreur de rivroofnerie , vice national des Germains, comme la gloutonnerie était le vice national des Gaulois *. S'il faisait attentivement surveiller et soigner le vin de ses caves, c'était pour en user avec discrétion.

Avec une santé robuste, un ample estomac, un appétit toujours en éveil, il ne pouvait supporter le jeûne. L'Église était, en ce tempslà, plus sévère sur l'article du jeûne qu'elle ne l'est de nos jours : elle réclamait la stricte observation des règles prescrites par les conciles ; et Charlemagne lui-même ne se faisait pas faute d'imposer, de son chef, des jeûnes extracanoniques à ses fidèles sujets. Ainsi nous le voyons, en l'année 791 , ayant remporté d'éclatantes victoires sur les Huns et les Saxons, interdire pendant trois jours, en manière d'actions de grâce, à toute l'armée des Francs, l'usage de la chair et l'usage du vin^. Mais il

* Gallus, dans un des Dialogues de Septime Sévère sur la vie de saint Martin, répond à un de ses interlocuteurs qui lui reproche sa passion pour les festins : « La voracité est gourmandise chez les Grecs, nature chez les Gaulois. »

^ Epistola ad Fasiradam^ dans le Recueil de dom Bouquet, t. V^ page 623.

ET SA COUR i5

était moins dur pour lui-même *. Si, pendant le carême, il ne mangeait, suivant la règle, qu'une fois le jour, il prenait ce repas à l'heure où. son estomac se montrait le plus impatient, c'est-à-dire vers le matin, la messe et les vêpres célébrées ; et, comme il ne reparaissait à la table que le lendemain vers la même heure, il prétendait satisfaire, par cette abstinence d'un jour entier, à toutes les exigences de l'Église^. C'était, ainsi qu'on le voit bien, une tricherie.

Ce qui ne veut pas dire, pourtant, qu'il aimât les festins homériques, comme le prétendent les romanciers qui nous le représentent mangeant seul, dans un seul repas, comme le fils de Gargantua, le quart d'un mouton, ou deux gelinottes, une oie grasse, une épaule de porc, un paon, une grue ou un lièvre entier ^, Loin de là, il ne réunissait de nombreux convives et ne faisait dresser des

* C'est ce que rapporte, après Ëginhard, le poëte saxon qui a mis en méchants vers la chronique de Charlemagne :

.... Cibis paulo aîgrius abstinuit :

Nam vix ferre suum poterat jejunia corpus, Qux sibi nonnunquam noxia questus erat.

* Le moine de Saînt-Gall, Des faits et gestes, livre I.

3 Le faux Turpin, cité par M. Gaston Pâris^ Hist. poétique dt Charlemagne, d. 345;

tabl es abondantes qu'aux principales fêtes de Tannée. Quant à son repas ordinaire, il se composait de quatre mets et d'un rôti ; et souvent il ne touchait qu'au rôti, son mets préféré*. Si, d'ailleurs, il arrivait volontiers à la table aux heures marquées, il occupait dignement, avec une gravité vraiment royale , le siège préparé pour le recevoir. La bénédiction étant prononcée par le chapelain du palais, Angilramne, évêque de Metz, et, plus tard, par Hildebold, évêque de Cologne 2, il commençait à manger avec modestie, et, s'il engageait un entretien avec sa mère ou ses enfants, c'était presque à voix basse. Dans un coin de la salle, un clerc lisait toujours quelque histoire des héros du temps passé, ou quelque fragment des Pères ^ Son repas achevé , les chefs des nations, ses serviteurs, mangeaient à leur tour; et les comtes, les préfets des marches, les principaux dignitaires de la cour impé-

* Éginhard, Vita Caroli imperatoris, chap. xxiv.

* Theodulfus, Carminum liber III, ad Garolum regem.

« Éginhard, chap. xxiv. Voici sur le même fait le témoignage du poêle saxon, auteur de la chronique en vers publiée par dora pouquel {Hist. de France, tome V) :

Cœnanti lector recitans non defuit unquam,

Perque vices aliquod audiit acroama.

Res antiquorum gestas regumque priorum

Ipse legi sibimet fecerat assidue.

riale remplissaient auprès d'eux l'office qu'ils venaient de remplir auprès du roi. On dressait ensuite la table des comtes, que servaient les officiers militaires et civils du palais. Ceuxci succédaient aux comtes et recevaient les soins de leurs subalternes. Et ces repas successifs se prolongeaient jusqu'au milieu de la nuit*.

Ses plaisirs.

Parlons maintenant des plaisirs de Charlemagne. Doué par la nature d'une organisation privilégiée, il aimait à la fois, et peut-être avec une égale passion, les plaisirs des sens et ceux de l'esprit. Nous parlerons tout à l'heure des vierges franques ou germaines qui furent admises à partager sa couche. C'est une question qu'il faut traiter à part, avec tous les ménagements qu'elle réclame. Il avait d'ailleurs, en fait de plaisirs sensuels, d'autres passe-temps que l'amour.

L'été, quand les plus vives ardeurs du

« Le moine de Saint-Gall, Des faits et gestes, livre I.

soleil avaient attiédi les vertes ondes du Rhin, il allait se plonger dans le fleuve, et défier les plus habiles nageurs de le devancer et même de l'atteindre. Il n'avait pas de maître dans cet exercice: Éginhard a pris soin de le faire savoir à la postérité. Et il n'y recherchait pas seulement un divertissement salubre : avide de toutes les gloires, il voulait être et paraître, aux yeux de sa cour, le prince des phoques et des tritons du Rhin. n invitait à venir jouter avec lui dans le fleuve ses fils, ses amis, les gens de sa maison, quelquefois même les soldats de sa garde, ses gardes du corps, custodes corporis, jaloux de montrer à tout le monde et sa vigueur et son adresse *.

Quand l'hiver venait interrompre ces exercices, Charlemagne cherchait du moins à tromper sa passion pour les bains froids en prenant des bains chauds. Accoutumés à rechercher dans l'histoire des grands rois les grandes raisons de toute leur conduite, de savants docteurs ont amplement disserté sur les causes qui devaient avoir déterminé Charlemagne à choisir Aix-la-Chapelle pour le prin-

* ÉginharJ, Vita Caroli imperatoris, chap. xxii.

cipal siège de son empire. Placée aux confins de la Gaule et de la Germanie, au centre même des possessions impériales, cette vieille cité fut, disent-ils, désignée au premier César de l'Occident par les conseils d'une profonde politique; et ils le démontrent sans embarras. Cependant, au rapport d'Éginhard, quand Charlemagne vint s'établir dans la ville d'Aix, il ne songeait pas trop à la position géographique de quelques ruines faites par la main barbare d'Attila. En effet, il pouvait aussi bien, pour exécuter l'habile dessein qu'on lui prête, placer le siège de son gouvernement à Trêves, àMayence, à Cologne, villes métropolitaines, à Worms, à Thionville, cités de renom, résidences royales où s'élevaient déjà de splendides palais. Mais à travers les décombres de la ville d'Aix coulaient des sources d'eaux minérales, et voilà ce qui décida Charlemagne à faire construire dans ces lieux un palais nouveau. « Ob hoc Aquisgrani regiam exstruxit »; ce sont les termes d'Éginhard*. Dans les dernières années de sa vie, affecté de la goutte, et presque toujours souffrant, il eut de fréquentes querelles avec ses médecins ^,

* Éginhard, Vita Caroli imperatoris, chap. xxii.

• Nous connaissons le nom d'un des médecins de Charlema-

qui lui faisaient une loi de manger des viandes bouillies. Enfin ils lui devinrent odieux, et, se traitant à sa mode, sans écouter leurs conseils, il revint à ses rôtis, et prit des bains fréquents. Il sortait du bain, quand il fut pris par la fièvre qui l'emporta*.

Après le bain, la chasse était une des plus fortes passions de Cbarlemagne. Les Francs avaient la renommée d'être les plus adroits, les plus intrépides chasseurs entre les peuples barbares descendus sur le sol de l'ancien monde. Curieux de maintenir les vieilles traditions de sa race, Gharlemagne employait à chasser une grande partie des loisirs que lui laissaient les affaires de son gouvernement. Aux environs de la ville d'Aix se trouvaient de grands bois, où, durant l'hiver, il allait chercher ce divertissement ^. Pendant l'été, lorsque, suivant sa coutume, il faisait une course militaire dans quelque région de ses immenses domaines, il s'arrêtait volontiers, même la veille d'une bataille, au milieu d'une forêt, et chassait le daim ouïe sanglier pour se préparer

gne ; il s'appelait Wintar. Vita S. Sturndi, dans les Aeia de Ma-

tillon, part. II, sœcul. m.

* Thegan, De la vie et de» actions de Louis le Débonnaire.

* Éginhard, Vita Caroli imperatoris, chap. xxx.

aux fatigues du lendemain. Aussitôt que la voix des chiens annonçait que la bête venait d'abandonner sa retraite et de s'élancer à travers les bois, Charles courait sur ses traces, impatient de l'atteindre ; et les dards lancés par son bras allaient rarement se perdre sous l'épaisse feuillée. Les années ne refroidirent pas son ardeur pour cet exercice. On le voyait encore, à l'âge de soixante-douze ans, quelques semaines avant sa mort, rejetant sur ses épaules les anneaux de sa blanche chevelure, défier les plus alertes veneurs, et, se précipitant à travers les hauts bois sur un coursier à la bouche écumante, transmettre à ses jeunes compagnons les conseils de sa vieille expérience.

Gharlemagne restaurateur des lettres et des arts.

Mais nous avons hâte de montrer Gharlemagne occupé de plus nobles soins : travaillant à restaurer l'étude des lettres; appelant de tous côtés des savants, des artistes; ordonnant aux uns d'enseigner en tous lieux les nobles sciences ; chargeant les autres de bâtir

de majestueuses basiliques, ou de suspendre sur les fleuves des ponts aux larges voûtes, pour rapprocher, pour unir des peuples que la nature avait séparés; fondant partout des monastères afin d'ouvrir des écoles, et réussissant enfin à porter le goût des lettres et des arts en des régions qui jusqu'alors avaient été complètement fermées aux conquêtes de la civilisation.

C'est, il paraît, dans un de ses voyages en Italie que Charlemagne se trouva pour la première fois en présence de quelques lettrés. Il prit plaisir à les entendre, et, par toutes sortes de promesses, il en décida plusieurs à traverser les Alpes. L'Italie n'était pas alors abondamment pourvue d'hommes vraiment capables d'instruire les autres. Cependant, comparés aux Francs du nord ou du midi, aux Allemands, aux Bavarois, aux Saxons de la Hesse ou du Holstein, et même aux Gaulois de l'Aquitaine ou de la Neustrie , les citadins de Rome, de Bologne, de Pise, pouvaient passer pour des savants. Avec son penchant naturel pour les grandes entreprises, Charlemagne forma sur-le-champ le projet d'aller combattre l'ignorance, vers le nord et l'occident, jusqu'aux dernières limites de l'empire. C'était

beaucoup se promettre, et les obstacles qu'il rencontra l'arrêtèrent loin du but : cependant il eut la gloire de commencer ce qui fut continué par ses descendants.

Et d'abord il apprit lui-même ce qu'avait ignoré son père, il apprit à lire, et, dans les écrits de Martianus Capella, de Cassiodore, des anciens abréviateurs, comme les appelle le moine Dungal*, il étudia la grammaire, la dialectique, l'astronomie, la médecine, et en général toutes les branches des sept arts appelés libéraux, invitant les gens de sa cour à suivre son exemple ^.

C'est une question souvent agitée que celleci : Charlemagne savait-il écrire? Voici la phrase d'Éginhard qui a donné matière à cette controverse : « Il essayait aussi d'écrire, et il avait toujours sous le chevet de son lit des tablettes et des codicilles, pour accoutumer sa main, lorsqu'il en avait le temps, à tracer des caractères ; mais il réussit peu dans ce travail, qu'il avait commencé trop tard^. » Sur cette

* Spicilegium Acherii, tome HI, page 32o de Fédition in-folio.

* Ce sont les termes d'un de ses diplômes ; « Quia curae nobis » est ut nostrarum ecclesiarum ad meliora semper proficiat sta- » tus, oblitteratam paene majorum nostrorum desidio satagimus » officinam, et ad pernoscenda artium liberalium studia noslro » etiam invitamus exemplo. »

' Vita Caroli imperaloris, chap. xxv.

simple phrase on peut lire trois petits traités d'Heumann, de Gentilotti, de Gaillard, et des observations moins étendues de dom Bouquet, de Tabbé Lebeuf et de M. Ampère. Cependant rien n'est plus clair, à notre avis, que le dire d'Rginhard. Charlemagne écrivait, mais il écrivait assez mal, et il s'exerçait, dans ses loisirs, à former des lettres dignes d'être comparées aux beaux ouvrages de ces mains habiles et patientes, à qui nous devons les splendides manuscrits duix^ siècle. On nommait alors les scribes habiles: avec tout le respect que nous avons aujourd'hui pour les grands peintres, les anciens biographes de saint Fulgence, de saint Eustase, de saint Dunstan ont pris soin de nous apprendre que c'étaient des maîtres dans l'art d'écrire; le ciel lui-même, au rapport de Césaire d'Heisterbach, fit plus d'un miracle en faveur des adroits copistes, afin de leur susciter des imitateurs *. Eh bien ! Charlemagne tenta vainement de façonner à cet art excellent et glorieux ses doigts qui n'avaient plus de souplesse. Il y songea trop tard. Mais comment supposer qu'il ne savait pas du tout écrire ? Assurément Éginhard ne le dit pas , Thégan affirme le contraire , et

* Cœsarii HeUlerbach Illuslr. Mirac., lib. Xll, cap. xLvii.

voici l'illustre dictateur de l'église des Gaules au ix^ siècle, Hincmar, qui, rédigeant les actes du concile de Fismes, y introduit le passage suivant : « Un d'entre nous (on a lieu de croire qu'il se désigne lui-même) a entendu dire par les habitués de la cour de Charlemagne, que ce prince, qui surpassa tous les rois de France dans la connaissance des Saintes Écritures, des lois ecclésiastiques et des lois civiles, avait toujours, à la tête de son lit, des tablettes et des plumes, pour noter ce qu'il avait pensé, le jour ou la nuit, pouvoir être utile à l'Église, à la police de l'État, ou devoir contribuer à l'affermissement de l'empire. » Ainsi Charlemagne écrivait, bien ou mal. Ceux qui n'ouvrent les fastes de l'histoire que pour y rechercher des bizarreries renonceront avec peine, nous le savons, à l'idée singulière qu'ils s'étaient faite de ce grand prince, travaillant à rétablir les études dans toute l'étendue de son empire, devenant soit en latin, soit en grec, un des meilleurs élèves de l'école du palais, et, toutefois, ne sachant pas écrire. Aucun texte ne dit cela.

Il est certain qu'il fit d'assez grands progrès dans la connaissance des lettres latines et même des lettres grecques, et rien n'empêche d'ad-

mettre, comme le rapporte Thégan, qu'il ait, un an avant sa mort, avec le concours de plusieurs savants grecs et syriens, corrigé sur un manuscrit défectueux le texte des quatre Evangiles. Le témoignage d'Éginhard est d'ailleurs conforme à celui de Thégan : « Doué d'une éloquence abondante et même exubérante, Charles exprimait, dit-il, avec la plus grande clarté tout ce qu'il voulait dire. Et non content de connaître l'idiome de ses aïeux, il voulut encore savoir ceux des nations étrangères : il apprit assez le latin pour le parler comme sa propre langue ; quant au grec, il le comprenait mieux qu'il ne le prononçait*. » Plusieurs fois visité par des ambassadeurs de la cour de Constantinople, entretenant d'activés relations avec les chrétiens de la Syrie et de l'Afrique, de Jérusalem et d'Alexandrie \ Gharlemagne avait donc étudié le grec, et le comprenait un peu, s'il ne le parlait. Il n'en faut pas douter, puisque cela nous est attesté par des témoins dignes de foi. Lr connaissance de la langue grecque se perdit en Occident peu d'années après la mort de Gharlemagne : les écrivains les plus nota-

• Vila Caroli imperatorit, chap. xxv.

*Ibid., chap. xxvii.

bles des Gaules et de la Germanie ignoraient, au x« siècle, les premiers éléments de cette langue; mais, auvni% l'abbé Hermann, élève de l'école d'Osnabruck, lisait le Nouveau Testament dans la version des Septante, et, au commencement du ix% Glément l'Hibernien, un des régents de l'école palatine, montrait, dans un écrit que nous avons eu la bonne fortune de retrouver, que la grammaire grecque n'avait aucun secret pour sa profonde expérience; enfin, vers le milieu du môme siècle, un compatriote de Glément, Jean Scot Érigène, traduisait encore, par les ordres de Gharles le Ghauve, toutes les œuvres grecques dupseudo-

Denys.

On a plusieurs preuves des connaissances de Gharlemagne en astronomie. Éginhard nous dit qu'il employa beaucoup de temps à se rendre habile dans les mystères des deux. Ce qui nous paraît dès l'abord vraisemblable. Il n'y a pas de science que l'on cultive avec plus de passion en sortant de la barbarie. Au début de la réflexion, on est tout à coup saisi d'étonnement en la présence de ces astres mouvants, de ces autres mondes qui semblent avoir reçu le mandat d'éclairer et de surveiller le nôtre, et

Î8 GHARLEMAGNE

Ton demande aussitôt à la tradition la loi de leurs merveilleuses vicissitudes. Un jour Charlemagne écrivait à maître Alcuin, le priant de vouloir bien aller à la recherche d'une planète qu'il ne voyait plus au firmament* : « Que penses-tu de Mars qui, Tannée dernière, caché dans le signe du Cancer, a été intercepté aux regards des hommes par la lumière du soleil ? Est-ce le cours régulier de sa révolution? est-ce l'influence du soleil? est-ce un prodige? Aurait-il fait en deux années le cours d'une seule 2? » Une autre fois, ayant aperçu dans l'espace d'une année deux éclipses de soleil, il interrogeait Dungal sur cette étrange coïncidence, etDungal, lui répondant, le traitait en homme expérimenté. On sait encore que Charlemagne prit soin de désigner lui-même, par des noms germaniques, les mois et les vents. Éginhard nous a conservé cette nomenclature^, qui ne paraît pas, en ce qui regarde les mois, avoir été longtemps en usage; les noms latins, les noms païens ont prévalu.

« Il commença , nous dit Éginhard , une grammaire de la langue nationale. » Le texte

< Alcuini Opéra, Ep. lxx, page 171.

^ Trad. de M. F. Monnier, Alcuin et son influence, p. 85.

* Vita Caroli imperaloris, chap. xxix.

ET SA COUR 2d

latin est formel : Inchoavit et grammatîcam patrii sermonis^. Cela peut assurément signifier, comme l'interprètent Rivet et M. Ampère 2, qu'il composa lui-même, de sa main, une grammaire tudesque; cependant M. Teulet préfère supposer qu'il ordonna d'entreprendre ce travail, et le surveilla sans doute, le dirigea peut-être, mais n'en fit pas, comme on dit, sa province, ayant pour cela trop peu de loisirs. Nous le voulons bien. N'est-ce pas assez pour la gloire de Charlemagne que d'avoir formé ce grand projet, dont l'exécution fut si longtemps ajournée? Il faut, en effet, descendre jusqu'au xvi^ siècle, pour trouver la plus ancienne de nos grammaires germaniques.

Éginhard nous rapporte encore qu'il fit recueillir les anciens poèmes, les poèmes barbares, barbara et antiqtiissima carmina, dans lesquels étaient célébrées les grandes actions, les prodigieuses aventures des vieux chefs germains. Ce recueil est perdu. M. Jacob Grimm a rencontré sur la garde maculée d'un manuscrit de Fulde un fragment de ces légendes héroïques : il est écrit dans l'idiome fran-

4 Vita Caroli imperatoris, chap. xxix.

* Histoire littéraire avant le xii» siècle, tome ÎH, p. 40.

30 GHARLEMA6NE

cique, et nous offre le texte primitif des récits des Niebelimgen et de VEdda. C'est un morceau digne d'Homère, suivant un de nos plus ingénieux critiques*. Nous ne sommes pas tout à fait de cet avis. Ce qui ne nous empêche pas de beaucoup regretter la perte du recueil composé par les ordres de Charle-

magne.

Parlerons-nous des poëmes latins qu'il a composés lui-même? On a rejeté dans les œuvres d'Alcuin, de Théodalfe et de quelques autres, plusieurs de ces poëmes attribués témérairement à leur illustre Mécène. Il parait, toutefois , incontestable que certains vers conservés sous son nom sont vraiment de sa façon ; et nous ne les trouvons pas certainement inférieurs à ceux d'Alcuin^.

Charlemagne était, en outre, un théologien exercé. Il lisait, dans ses loisirs, les livres saints, et. quand il y remarquait un passage équivoque, il le notait, se réservant d'appeler sur ce point l'attention des docteurs. Que si, les ayant consultés, il ne se trouvait pas assez éclairé, sur-le-champ il s'adressait au pape. C'est ainsi qu'ayant rencontré plusieurs phra-

* Hist. litt. avant le xii« siècle, tome I, page 147.

• Histoire littéraire de la France, t. IV, p. 406.

ses d'une grande obscurité dans les évangiles de saint Matthieu et de saint Marc, et dans l'épître de saint Paul aux Corinthiens, ir écrivit à Léon III . La Lande a publié la réponse du pape dans ses Conciles de la Gaule ^. D'autres fois, il envoyait des questions à ses évêques , soit pour éprouver leur doctrine , soit pour éclairer sa propre conscience 2, soit enfin pour terminer par des explications publiques les différends qui menaçaient de troubler l'Église. On estime qu'il se montra dans toutes ces affaires prudent et subtil. On attribue même à la sagacité de son initiative l'heureuse conclusion des plus grandes controverses qui se sont élevées de son temps. Ne passe-t-il pas pour avoir corrigé de sa main et modifié dans quelques parties le traité d'Alcuin contre Félix d'Urgel? et n'est ce pas à lui que revient l'honneur de la décision prise par le concile de Francfort dans l'affaire des images, décision modérée qui s'éloigne autant de la folie des iconolâtres que de la furie des inconoclastes? La doctrine consacrée par ce concile est, en effet, celle des Livres Carolins.

* Ann. 809, p. 100.

• Voy. notamment les préambules des deux traités de Théodalfe De ordinebaptismi et De Spiritu Sancto,

On a, nous le savons, contesté Tauthenticité de ces livres. Non-seulement on n'a pas voulu qu'ils fussent de Charlemagne ; on a même osé prétendre qu'ils avaient été fabriqués au xvi^ siècle par quelque disciple de Calvin. Mais les disciples de Calvin n'étaient pas de si adroits faussaires. Les Livres Carolins ont été certainement composés par les ordres de Charlemagne, avec son concours, sous sa dictée^ : il y a plus; il s'est montré jaloux d'en être nommé l'auteur et les a publiés sous sa responsabilité. C'est ce que nous apprennent une lettre du pape Adrien accusant réception de l'envoi de ces livres, les actes du concile de 825, et le témoignage d'Hincmar ^.

« Mais, comme le fait judicieusement observer M. Ampère, l'œuvre véritable du grand empereur ne se compose pas seulement des livres qu'il a écrits ou ordonné d'écrire ; elle se compose surtout des institutions qu'il a fondées, des écoles qu'il a ouvertes..., de tout ce qu'il a fait pour la civilisation et les lumières, dans un temps de barbarie et de té-

M. Ampère, Hist, littér. de la France avant le xii» siècle t. III, p. 53. '

* Hist. littér, de la France, t. IV, p. 410.

nèbres ^ » Nous n'avons pas à rechercher bien loin les preuves du zèle qu'il mit à populariser les études libérales : ces preuves se rencontrent à chaque page dans le recueil de ses actes publics. Un chanoine de l'église de Paris, Jean de Launoy, a fait, sur les fondations littéraires de Charlemagne, un traité spécial où l'abondance des faits rend toute démonstration superflue"^. Désignerons-nous avec ce docte chanoine, avec les auteurs de V Histoire littéraire de la France^, toutes les écoles ouvertes, par ses conseils ou par ses ordres, auprès des églises cathédrales ou dans les monastères de l'une et de l'autre France? Ce serait un long détail: il nous suffira de mentionner, parmi les plus célèbres, après l'école du palais, les écoles épiscopales de Lyon, d'Orléans, de Saint-Denys, et les écoles claustrales de Saint-Martin de Tours, de Fulde, de Fontenelle, d'Aniane et de Corbie. Partout où ses ordres furent exécutés il y eût une école, où, suivant le témoignage formel d'Ansegise, les fils des serfs aussi bien que les fils des hom-

^ M. Ampère, Hist, litt. avant le xii® siècle, t. III. p. 54. ^ De celebrioribus scholis a Carolo Magno fundaiis, a J. Lan* noio.

' Tome IV, introduction.

34 GHARLEMAGNE

mes libres, ingenuorum et servorum filii, furent invités à venir étudier, sur les mêmes bancs, la grammaire, la musique et l'arithmétique. Nous n'avons fait que restaurer l'école primaire : Charlemagne l'avait inventée.

Ce qui l'affligeait par-dessus tout, c'était l'ignorance des clercs, et il n'eut rien plus à cœur que d'y porter remède . Il écrivait aux chefs spirituels des évêchés et des monastères qu'ils devaient joindre à la pratique des règles canoniques toutes les études qui contribuent au développement de l'intelligence, et il s'efforçait de leur prouver que le travail de l'esprit ouvre les voies du ciel comme les mortifications et la prière. C'est plaire à Dieu, disait-il, que de bien vivre ; mais c'est lui plaire encore que de bien parler. N'estrce pas, en effet, le traiter avec irrévérence, que de réciter ses louanges dans un discours plein de dissonances barbares? Un langage correct et pur doit lui marquer bien plus de respect. Les lettres sacrées sont, d'ailleurs, riches d'ornements littéraires; les tropes, les figures y abondent : et qui pourra se flatter de comprendre tous ces artifices de la belle diction, s'il n'a pas étudié les anciens auteurs qui professent l'art d'é-^

crire * ? C'était ainsi que Charlemagne, par des raisonnements subtils, intéressait la piété des moines au progrès de leurs études. On rivahsait de zèle pour lui plaire ; et cependant il n'était pas satisfait. Qu'il lui tardait de voir paraître de profonds docteurs, d'autres Pères de l'Église I « Ah I disait-il un jour, si j'avais seulement autour de moi douze clercs instruits dans toutes les sciences, comme l'étaient Jérôme et Augustin I » C'étaient ses auteurs préférés. Alcuin, l'entendant tenir cet étrange discours, ne put se défendre de lui répondre : « Quoi! le créateur du ciel et de la terre n'a pas fait d'autres hommes semblables à ceuxlà, et vous voidez en avoir une douzaine 2 1 » En effet, le vœu de Charles n'était pas modeste.

Une des réformes qui l'occupèrent davan^ tage fut celle du plain-chant. « Il avait fort à cœur, dit Mézeray, cette chanterie. » Aujourd'hui même que de débats a provoqués la différence des usages liturgiques, et au prix de quels efi'orts a été obtenue l'abrogation des

* Voy. une lettre circulaire adressée par Charlemaane aux é\ù ques et aux abbés delà Gaule : Historiens de Frince (dom Bou quet), tome V, page 621.

» Le moine de Saint-Gall, Des faits et gestes, livie L

coutumes locales qui s'écartaient de Tordre romain I Au temps de Charlemagne il y avait bien d'autres divergences : toutes ou presque toutes les églises observaient des rits particuliers. Pépin avait déjà fait quelques efforts pour corriger cela *; mais il n'y avait guère réussi. En l'année 787, pendant les fêtes de Pâques, une vive dispute s' éleva devant le roi entre les chantres romains et les chantres gaulois de sa chapelle. Les Gaulois vantaient l'excellence de leur méthode : les Romains s'emportaient contre eux, déclarant qu'ils avaient altéré toutesles anciennes pratiques, tandis qu'on suivait fidèlement à Rome les règles dictées par saint Grégoire. Comme leur querelle ne finissait pas, le roi dit à ses chantres : « Où faut-il, à votre jugement, aller chercher l'eau la plus pure, à la source ou dans les ruisseaux? — A la source I dirent-ils d'une seule voix. — Retournez donc, répliqua Charlemagne, à la source de saint Grégoire ; car il est manifeste que, les uns ou les autres, vous avez corrompu le chant ecclésiastique. » Et il envoya demander au pape des clercs disciplinés à la bonne école et capables de lormer des élèves. Ainsi fut

* Fleury, Histoire ecclésiastique, livre XLIII, chap. xiv.

opérée, suivant le moine d'Angouleme , la grande réforme du plain-chant dans toutes les églises de l'empire. Mais tel n'est pas le récit du moine de Saint-Gall. Celui-ci raconte que les clercs envoyés par le pape étaient, comme tous les Latins, envieux de la gloire des Francs, et qu'au lieu de venir loyalement remplir la mission qu'on leur avait confiée, ils se concertèrent, à peine sortis de Rome, pour augmenter la confusion qu'ils devaient faire disparaître. Distribués par Charlemagne dans ses villes principales, ils enseignèrent les uns et les autres les pratiques les plus diverses, jurant tous que c'était le vrai chant grégorien. Et cette fraude ne fut pas sur-le-champ connue. Alors on ne voyageait guère, si ce n'est quand on servait sous les enseignes du roi. Les évoques résidaient dans leurs évêchés, et les abbés ne quittaient guère leurs abbayes. C'est Charlemagne qui le premier, suivant le moine de Saint-Gall, découvrit la coupable manœuvre des clercs latins. Les ayant entendus à Metz et à Trêves, à la fête de Pâques, il fut surpris, l'année suivante, de voir célébrer la môme fête, à Paris ou à Tours, sur un mode tout à fait différent. Ayant donc averti le pape, il reçut de lui cette réponse : « Si je vous

envoie d'autres clercs, ils feront comme les premiers, aveuglés par la même envie. Envoyez-moi plutôt deux hommes de race gauloise, capables, honnêtes et discrets, et, s'ils se comportent ici de manière à ne pas faire soupçonner qu'ils vous appartiennent, on les rendra bientôt d'une habileté consommée dans tous les secrets du plain-chant. » C'est le conseil que suivit Charlemagne. Revenus de Rome , les deux clercs gaulois furent placés l'un à Metz pour l'Austrasie, l'autre à Soissons pour la Neustrie : tous les anciens antiphoniers leur furent soumis, et ils les corrigèrent. Ainsi l'on apprit en France la note romaine. Cependant il paraît qu'après avoir reçu les principes, on fut longtemps encore sans en faire bon usage, la voix rude des Francs ne se prêtant guère aux cadences fleuries de la modulation latine ^

Les historiens nous parlent d'une bibliothèque formée par Charlemagne. Il avait rassemblé dans son palais, sur le rapport d'Éginhard, une grande quantité de ]iyTes ^ . Ce sont des termes

* Voy. Lebeuf, Dissertât, sur Vétat des sêiemes du temps de Charl, Paris, 1737; et M. F. Monnier, Alcuin et son influence,

p. 159 et suiv.

« « Similiter et de libris, quorum magnam in bibliotheca sua copiam congregavit, » Vita Caroli imperaloris, chap. xxxiii.

ET SA COUR a9

qu'il faut interpréter dans le sens le moins large. Déjà Pépin avait réuni plusieurs volumes, présents du pape Paul P*' : un antiphonier etun responsal, quelques traités d'Aristote, les livres attribués à Denys l'Aréopagite, et d'autres ouvrages que nous ne saurions convenablement désigner en reproduisant les titres vagues que Leur donne la lettre du souverain pontife. Charlemagne augmenta ce premier fonds:

mais telle était alors la rareté des livres, qu'il ne put certainement, malgré tout son zèle, former une vaste bibliothèque. Pourquoi ne nous a-t-on pas conservé l'inventaire de ce trésor? Combien de recherches nous épargnerait la possession d'un si précieux document? Charlemagne ordonne, dans son testament, que ses livres soient vendus, et que le prix en soit distribué aux pauvres. Ce fut une libéralité bien mal entendue.

Le très-glorieux empereur était donc luimême, pour son temps, un lettré. Tout ce que nous venons de rapporter le témoigne. D'autres faits vont nous apprendre qu'il n'avait pas moins de goût pour les arts.

Il faut bien reconnaître, au risque d'offenser l'ombrageuse humeur de quelques antiquaires, que les arts n'étaient pas, en ce

temps-là, pratiqués par des mains très exercées; il est pareillement incontestable que les produits de ces arts novices, pour ne pas dire barbares, étaient peu variés. Charles avait fait orner ses palais, et surtout le palais d'Aix-la- Chapelle, de meubles ciselés ou sculptés ; on y voyait aussi des ustensiles domestiques en or et en argent, rehaussés de pierres alors précieuses, devenues, pour la plupart, d'un vil prix. Divisés par son testament en vingt et une parts, ces objets furent, à sa mort, envoyés aux vingt et une métropoles de l'empire *. La plus riche décoration de sa royale demeure paraît avoir été une table d'or, formée de trois cercles et présentant l'assemblage de trois boucliers réunis, sur laquelle étaient figurés en relief, en des espaces distincts, les contours de la terre et l'image des diverses planètes 2. Louis le Débonnaire conserva cette précieuse relique ; mais Lothaire la fit rompre en morceaux, à l'approche de ses frères, pour en distribuer le métal a ses partisans. Deux autres tables d'argent, toutes deux d'un grand prix, représentant la ; ville de Constantinople et la ville de Rome,

Éginhard, Vita Caroli imperatorîs, chap. xxxiii. « Vita Caroli imperatoris, chap. xxxiii. — Annales de saint Berlin, dans les Histor. de France, tome VII, page 61.

furent attribuées par le testament de Charlemagne àlabasiliquede Saint-Pierre et à l'église cathédrale de Ravenne *. Ces renseignements nous font déjà connaître que Charlemagne, malgré la noble simplicité de ses habitudes, avait pris soin d'introduire à la cour d'Occident quelques élégances de la vie orientale.

On va le voir maintenant employant toutes les ressources de sa puissance à décorer de splendides monuments sa ville d'Aix-la-Chapelle.

Il se proposait d'élever en ces lieux une basilique plus vaste et plus magnifique que tous « les ouvrages des anciens Romains. » C'est ainsi que s'exprime le moine de Samt- Gall , confondant , comme il nous semble, les Romains et les Grecs. L'entreprise était ambitieuse. Pour la conduire aux meilleures fins, Charles appela de l'une à l'autre frontière de ses domaines des maîtres et des ouvriers en tout genre , et mit à leur tête un abbé qui passait pour habile architecte.

Mais c'était aussi, comme on va l'apprendre, an habile fripon. Les travaux de grosse maçonnerie étaient alors exécutés à lamanière antique.

* Eginhard, Vita Caroli imperatoris^ chap. xxxiii.

Les comtes ou leurs vicaires enlevaient au sol natal les ouvriers des champs, et les transportaient par brigades aux lieux désignés par le roi. Ainsi, le trésor royal n'avait pas à payer le travail de ces pauvres gens; ils étaient serfs, et devaient par conséquent employerleurs bras à toute besogne qui leur était commandée. Toute la charge de ces travaux était donc, en réalité, supportée par les propriétaires du sol, obligés de négliger la culture de leurs domaines lorsqu'ils envoyaient leurs serfs travailler au service du roi. Or, voici le marché que faisait avec eux Tabbé chargé de construire la basilique d'Aix-la-Chapelle. En l'absence de l'empereur, il les affranchissait de la corvée, à prix d'argent, et leur restituait leurs hommes, accablant ensuite d'un surcroît de labeur les malheureux qui n'avaient pu faire payer leur rançon. « Il avait amassé par cette fraude, suivant le moine de Saint-Gall, une incalculable quantité d'or, d'argent, de vêtements de soie. Les objets de peu de valeur étaient suspendus dans sa chambre ; il avait caché les plus ' précieux dans des coffres et des écrins. » Mais ce crime devait être puni parle ciel. Un incendie s' étant déclaré dans sa maison, notre abbé courut à travers les flammes au dépôt de ses ri-

chesses, et fiit écrasé par une poutre, tandis qu'il chargeait à la hâte ses épaules des coffres les mieux garnis * .

Les chroniqueurs ajoutent d'autres légendes au récit de cette fondation; mais toutes n'ont pas un égal intérêt, et il nous importe moins de les reproduire, que de représenter Charlemagne considérant comme une des grandes affaires de son règne la construction et la décoration de la célèbre basilique. Sur tous les autels, sur tous les murs intérieurs, brillaient l'or et l'argent: ici de somptueux candélabres; là des portes d'airain massif; plus loin, des colonnes de marbre et des pavés de mosaïque, opulentes dépouilles du palais des rois lombards, envoyées deRavennepar lepape Adrien; partout un luxe encore inconnu de vases d'or, et ime si grande quantité de vêtements sacerdotaux, « que les portiers eux-mêmes (curieuse remarque d'Éginhard), les portiers, qui sont les derniers dans l'ordre ecclésiastique, n'avaient pas besoin de se vêtir de leurs habits particuliers pour exercer leur ministère *. » Tous les artistes de l'une et de l'autre France,

» Be« /ijite eJ gesiM «te Ch,ar\et le Grand, par le moine de Saint- Gall, livre I.

' Vita Caroli imperatoris, chap. xxvi.

** CHARLEMA6NE

tous les illustres étrangers avaient été chargés de composer quelque pièce de ce vaste ensemble. Tels sont les détails qu'on nous a transmis sur cette fondation. Ils sont incomplets, et nous le regrettons. Ce serait assurément un des chapitres les plus curieux pour Thistoire de notre architecture, qu'une description delà basilique d'Aix-la-Chapelle, faite au viii^ siècle par un observateur compétent.

La fondation du palais d'Aix-la-Chapelle fut encore un des grands travaux de Charlemagne. Il en fit bâtir deux autres également célèbres au moyen âge, le palais d'Ingelheim et celui de Nimègue, sur le Vahal. S'il faut en croire le poëte saxon S les marbres transportés de Rome et de Ravenne auraient aussi trouvé leur place dans les constructions d'Ingelheim. On parle encore du pont qu'il fit élever sur le Rhin, près de Mayence. Cependant il ne dura guère. C'était un pont de bois, de cinq cents pas de longueur^, dont les arches avaient pour assises, au milieu du fleuve, de vastes amas de pierres, que le poëte saxon appelle avec emphase de

Poetae Saxonici Annales, dans le Recueil de dom Bouquet, torae V, page 180.

* Éginhard, Vita Caroli imperatoris, chap. xvii.

grandes collines, co//65 ingentes^. Ce pont fut construit, nous dit le moine de Saint-Gall, avec le concours général et régulièrement ordonné detoute l'Europe. Ducs, comtes, évoques, abbés avaient été sommés par lettres expresses d'envoyer successivement tous les hommes valides de leurs domaines à l'atelier, au chantier du roi 2. Ils fournirent même , outre la maind'œuvre, les bois, les pierres, tous les matériaux. C'était une contribution prélevée sur leurs bénéfices ecclésiastiques ou civils. Mais Charlemagne eut la douleur de voir disparaître le pont de Mayence dans un incendie. On rapporte que d'audacieux larrons s' étant précipités sur un navire chargé de marchandises, ce navire prit feu durant le pillage , et que les flammes, ayant gagné le pont, l'embrasèrent tout entier 3,

Charlemagne législateur.

Un roi d'un aussi grand esprit, qui savait si bie:i distinguer, en toute occasion, les choses

* PoetaB Saxonici Annales, dans le Recueil cité, tome V, p. 180,

* Des faits et gestes, livre I.

» Ibidem.

qu'il fallait conserver et celles qui réclamaient de promptes réformes, ne pouvait manquer d'être un législateur éclairé. Le recueil de ses Capitulaires, formé par le docte Baluze, n'est pas seulement un monument historique ; c'est encore un code digne d'être mis en parallèle avec ceux des empereurs romains. Il faut assurément tenir compte de la différence destemps. Nous n'hésitons pas à reconnaître que le code de Justinien est une œuvre mieux entendue, mieux composée : mais on remarque que Justinien ne fit guère que rassembler en un seul corps des lois déjà promulguées, ou consacrer des changements introduits dans la pratique de la vie civile chez un peuple vieilli, chez un peuple éclairé de longue main par les leçons des philosophes et des révolutions . Le code de Charlemagne, dicté pour des nations encore barbares, est, au contraire, plein de nouveautés. L'empereur n'est inspiré que par sa justice, il n'est conseillé que par sa sagesse : en toute chose, il précède les jurisconsultes ; il devance même quelquefois les moeurs et l'opinion, loin de subir aucune contrainte. Tel est le caractère des ordonnances de Charlemagne; et, pour les apprécier convenablement, pour rendre un équitable hommage à la droite raison

de celui qui les a faites, il faut toujours le considérer au centre de son empire, constituant, en quelque sorte, l'existence civile des peuples en nombre infini que la conquête avait rendus ses sujets ou ses tributaires. « On voit dans les lois de ce prince, suivant la judicieuse observation de Montesquieu, un esprit de prévoyance qui comprend tout, et une certaine force qui entraîne tout. »Oui, l'on y voit cela clairement; et cette prévoyance générale, cette force entraînante, sont les marques d'une puissante initiative. Mais, d'autre part, comparant Charlemagne à ses sujets, l'abbé Mably le félicite d'avoir su composer avec leur rudesse, et de n'avoir jamais été « sage qu'autant qu'il le fallait pour être utile. » C'est, en effet, en cela qu'il fit preuve de la plus grande sagesse. On signale des contradictions, ou, du moins, de notables différences entre quelques-unes de ses lois : il eôt été bien téméraire et bien malhabile, s'il eût prétendu soumettre à la même discipline tant de peuples d'origine et de mœurs diverses. On enseigne aujourd'hui que l'art de bien gouverner consiste à tenir une voie movenne entre la conservation et le progrès. Charlemagne avait appris cet art sans études, en ne consultant que sa droite raison. Il est le

type parfait du réformateur modéré et du conservateur éclairé. « Homme double d'esprit, Romain et Germam à la fois, » comme le représente avec tant de vérité M. Augustin Thierry*, il ne fut jamais ni trop germam ni trop romain. Et cependant il réussit, en définitive, à latiniser, c'est-à-dire à civiliser la Germanie. On a fait observer avec raison que c'est là sa plus belle gloire ^. Les conquérants n'ont pas, hélas ! manqué dans l'histoire du monde ; mais combien y a-t-il de ces illustres ravageurs de terres de qui Ton puisse dire, dix siècles après leur mort : « Le mouvement qu'il a imprimé dure encore ; la lumière qu'il a rallumée ne s'est jamais éteinte, et ne s'éteindra qu'avec le soleil 3? »

On remarque qu'il fit beaucoup de rè^lements pour l'administration de la justice. Il ne pouvait être trop occupé de contenir l'esprit turbulent, dominateur et oppressif de ses comtes, de ses intendants; il ne pouvait être trop jaloux de protéger les pauvres gens contre leurs violences et leurs exactions. Il aimait, d'ailleurs, à rendre lui-même la justice, et

* Récits des temps mérovingiens, tome I, page 273. « M. Ampère, Hist. litt, avant /exiie siècle, t. HI, p. 55. 3/6ùi.,p.56.

sollicitait, au lieu de les repousser, les appels que, de toutes les parties du royaume, on faisait à sa juridiction. Les officiers du palais devaient, par ses ordres, aider de leurs conseils les gens qui venaient dénoncer un méfait commis sur leurs personnes ou sur leurs biens • c'était une des obligations de leur charge que d'accueillir tous les suppliants, de les traiter d'une manière convenable, de recevoir ou même de rédiger leurs requêtes.

Une chronique raconte qu'il avait fait suspendre une cloche à la porte de son palais ; que tous ceux qui voulaient former appel à sa justice sonnaient cette cloche, et que le roi, suffisamment averti, les recevait et leur donnait audience*.

Tous les jours Charlemagne jugeait quelques causes. La nuit même, car il avait l'habitude de se lever et de s'habiller plusieurs fois durant la nuit, il faisait introduire dans sa chambre des plaideurs de toute condition, les priait d'exposer leurs griefs mutuels, et se prononçait, comme en plein tribunal, sur la question en litige 2. Mais de là résultèrent â'assez graves inconvénients. Encourager ainsi les

* M. Gaston Paris, ffist. poétique de Charlemagne, p. 354. ' Eginhard, Vita Caroli imperatoris, chap. xxiv.

appels à la justice royale, c'était déconsidérer les juridictions subalternes, et bientôt Charlemagne eut tant de procès à revoir qu'il ne put 'suffire à cette immense besogne. Les officiers du palais, voyant cette affluence de plaideurs, élevèrent autant qu'ils le purent le salaire de leurs services : cependant ils n'éloignèrent ainsi que les misérables, et le nombre des appelants ne cessa pas d'être excessif. C'est pour le diminuer que Gharlemagne, par une ordonnance de l'année 802, institua les cours de justice provinciales, où siégeaient, sous la présidence des délégués royaux, missi dominici, les évoques, les abbés, les ducs, les comtes, les avoués des églises, les vicaires des comtés. Ces assemblées examinaient, décidaient toutes les affaires des provinces : pour être de véritables parlements, il ne leur manquait que la permanence. Leur occupation principale était d'entendre les plaideurs mécontents, de réformer les sentences iniques, de censurer la conduite des magistrats négligents ou coupables. Les comtes remplissaient dans ces assemblées les fodctions du ministère public.

Il est, d'ailleurs, reconnu * que le premier

« M. Augustin Thierry, Récits des temps mérovingiens, tome I, page 294.

établissement d'une justice régulière, uniforme, dans les villes et hors des villes, fut l'ouvrage de Charlemagne. C'est par lui que furent institués en tous lieux ces tribunaux de scabins, choisis par le comte, par le missus dominicus et par le peuple, qui jugeaient les moindres causes, et osaient quelquefois se comporter avec indépendance à l'égard des favoris du prince. Grande réforme, qui semble peut-être, au ix« siècle, une œuvre prématurée! Cependant Charlemagne ne manquait jamais de prudence, et tandis qu'il établissait partout, dans la même forme et sous le même nom, cette multitude de corps judiciaires, il enjoignait aux scabins de juger les personnes qui comparaissaient devant eux en observant les formes de la loi sous laquelle ces personnes étaient nées, la loi romaine, la loi salique et la loi gothique. Ainsi l'unité se conciliait avec la diversité ; ainsi Tordre ne dégénérait pas en tyrannie ; ainsi le progrès s'opérait en ménageant les traditions.

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Gharlemagne conquérant.

n ne nous reste plus à considérer en Gharlemagne que rhomme de guerre, le conquérant.

On ne peut nier qu'il ait eu l'ambition d'agrandir son territoire, et que, pour satisfaire cette convoitise, il ait peu respecté les droits d' autrui. Il n'est guère contestable, d'ailleurs, que, pour affermir ses victoires, il ait versé beaucoup de sang. Quand la plupart des historiens ne nous parleraient pas du massacre des quatre mille Saxons, envoyés au sombre abîme pour consoler les mânes des Francs morts en les combattant, on apprendrait assez combien la politique de Gharlemagne fut impitoyable en lisant les articles du Gapitulaire de Paderborn*. Ce n*est pas ici l'esprit de vengeance qui dicte des arrêts de mort ; c'est le roi chrétien, qui, dans le recueillement du cabinet, en la présence des conseillers de son règne, et sans doute après les avoir consultés, édicté la

* Per z, Monum, Germaniœ, t. Ilf, p. 48.

ET SA COUR sa

peine qui sera subie par les Saxons surpris avec ou sans armes, mais qui, tenant à leurs dieux païens, refuseront le baptême. Ges hétérodoxes obstinés seront tous passés par les armes 1 Telle était la méthode employée par le grand Gharles pour faire des conversions. Qu'on la condamne ; assurément nous souscrivons sans hésiter à cette condamnation. Cependant peut-on exiger que le fils de Pépin n'ait été ni de sa race ni de son temps? 11 y a bien, nous le savons, un Gharlemagne philosophe, un Gharlemagne encyclopédiste , formé par les leçons de d'Alembert et de Frédéric, qu'on nous dépeint abjurant le pouvoir arbitraire toujours funeste aux princes^ et reconnaissant, proclamant, à l'aurore duix^ siècle, les droits imprescriptibles de rhomme qui étaient tombés dans T oubli ^ : mais cet étrange personnage a vécu dans l'imagination des rhéteurs, et non pas dans l'histoire. Gharlemagne fut aussi facile, aussi accommodant que devait l'être l'homme le plus éclairé, et, conséquemment, le moins passionné de son temps; il montra plus d'une fois, en de solennelles circonstances, qu'il savait pardonner et même oublier : mais avec les idées mo-

Éloge historinue de ilfa6/t/,par l'abbé Brizard.

dernes qu'on lui prête, loin d'agraadir son territoire, il eût perdu bien vite Théritage de son père ; loin de porter la terreur salutaire des armes chrétiennes jusqu'aux limites de la Saxe, de la Moravie, de la Poméranie, jusqu'aux frontières humides des farouches Danois, il eût ouvert aux envahissements de la barbarie et la Gaule centrale, et l'Italie, et Rome elle-même. Ces sanglantes hécatombes, qui révoltent à bon droit notre conscience, n'ont pas causé la plus légère émotion aux anciens annalistes ; ils ont parlé tous de ces troupeaux de victimes offertes à la sécurité de l'empire et de la religion, et cela ne les a pas du tout empêchés d'appeler Charlemagne le très-magnanime et très-clément empereur.

Quant aux romanciers, interprètes plus naïfs encore du sentiment populaire, ils ne trouvent jamais que l'histoire offre assez d'hécatombes à la grande piété de Charlemagne. Aussitôt que le terrible chef des Francs rencontre, dans les romans, un des paladins ennemis, il lui crie : « Fais toi chrétienner, ou je t'arrache l'âme. » On compte, dans la chronique du faux Turpin, plusieurs armées de trois cent, quatre cent mille Sarrasins, que Charlemagne ou ses preux massacrent sans délibérer, et, comme il

semble, en toute justice, quand leurs chefs ne montrent pas assez d'empressement à demander le baptême. Enfin, l'Église elle-même a célébré maintes fois en prose, en vers, et dans tous les rhythmes, ces divers massacres, soit réels, soit imaginaires. Voici une des séquences de l'office de saint Charlemagne, tirée d'un rituel de Zurich :

Hic est Christi miles fortis; Hic invictas dux cohortis,

Decem sternit millia; Terram purgat a lolio, Atque metit cum gladio

Ex messe zizania *.

Laissons un instant les griefs de notre tolérance religieuse et de notre mansuétude internationale, pour ne voir dans Charlemagne que le triomphateur des Huns, des Saxons, des Baïvares, des Sorabes, des Moraves, des Esclavons, des Lombards, des Sarrasins, des Corses, etc., etc., promenant de l'une à l'autre frontière de l'Europe des armées cent fois victorieuses, et semant en tous lieux les germes altérés, mais encore vivaces, de l'antique civilisation, transmis aux Francs occidentaux par les peuplades gallo-romaines. Il n'y a pas

* Heljierici Carolus Magnus, edente J. Casp. Oreliio, p. 42.

beaucoup de noms dans l'histoire que la fortune des batailles ait favorisés autant que le sien; il n'y a pas un autre de ces heureux conquérants, si ce n'est Alexandre, qui ait des titres égaux à la reconnaissance et à l'admiration des peuples. Encore peut-on douter qu'Alexandre ait connu sa mission, lui qui avait combattu l'hellénisme dans la Grèce avant de le transporter en Asie, tandis que Charlemagne, constamment pénétré de la grandeur de son rôle, s'est montré dans tous les temps, dans tous les lieux, le ferme vengeur de la civilisation latine, l'apôtre guerrier de la religion chrétienne, identifiant l'une et l'autre avec un remarquable instinct de l'a- x venir.

Voilà l'histoire sommaire de sa vie. Nous n'avons pas, il est vrai, raconté ses miracles ; mais puisque personne n'y croyait déjà plus au XV® siècle (comme nous l'assure Robert Gaguin, général des Mathurins et bibliothécaire de Charles VIII, homme de grand savoir et de grande foi, dont l'autorité pe peut être ' suspecte à l'Église *), ne nous sera-t-il pas permis de partager cette incrédulité tradi-

tionnelle? Bollandus a recueilli avec le plus grand soin toutes les fables qui se rapportent à l'hagiographie de Charlemagne. C'était son affaire. La nôtre est de distinguer l'invention de la vérité, dans les sagas héroïques et dans les pieuses légendes dont Charlemagne est le héros. Cependant ne fut-il pas mis au nombre des saints ? Il le fut, il est vrai. Frédéric Bar-^ berousse l'a fait canoniser par un antipape de son obédience, Pascal III, et Louis XI introduisit ensuite dans le calendrier gallican ce bienheureux de fabrique suspecte. Avec quelque peine, il est vrai. L'empereur Frédéric l'avait honoré de la triple couronne ; il l'avait appelé confesseur, apôtre et martyr: « Bien qu'il n'ait pas péri par le glaive, avait écrit Frédéric dans un diplôme mémorable, ses combats périlleux et sa volonté constante di mourir pour les incrédules^ l'ont fait martyr. » Cependant il déplaisait à beaucoup de gens en France d'adopter ce martyr-là, quand Louis XI ordonna de célébrer partout le jour de sa fête, sous la menace de la peine de mort *. Un tel roi ne menaçant pas en vain, surtout lorsqu'il s'agissait des affaires de la religion, on

Niceron, Hommes illustres, tome XLIII.

M. Gaston Pâris^ Hist. poéL, p. 65.

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