‹ Charlemagne et sa cour [microform]Chapitre 14 sur 14 · S20 CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

S20 CHARLEMAGNE

vant à Paul Diacre, à cette date, pour lui annoncer le prochain départ de Rothrude vers les plages orientales, il dit : « Tu n'ignores pas que notre fille, accompagnée par Michel, va traverser les espaces des mers pour aller occuper un trône. »

Ce Paul Diacre était aussi venu d'Italie. Charles l'avait fait prisonnier dans sa course triomphale contre les Lombards. On dit qu'il regretta toujours, dans sa nouvelle patrie, celle qu'il avait perdue , et qu'il ne laissa jamais insulter devant lui le roi qu'il avait eu pour premier maître ; ce qui, plus d'une fois, transporta de colère les fidèles de Gharlemagne. Ils proposèrent un jour de lui couper la main et de lui crever les yeux. « Dieu me préserve, dit Gharlemagne, de traiter de cette façon un tel historien et un tel poëte I » Paul Diacre est, en effet, un historien recommandable ; * son Histoire des Lombards, sa Chronique des évéques de Metz^ sa Continuation de l'Abrogé d'Eu* trope, sont des ouvrages d'un intérêt inégal, mais à peu près dignes de la même estime. On peut croire que Paul Diacre connaissait les principes de la langue grecque, et qu'il les en* seignait à l'école du palais. Gela nous est positivement attesté par son collègue, maître

Pierre de Pise *. Il faudrait admettre aussi, sur le même témoignage, qu'il savait au moins quelques mots d'hébreu. Cependant, en ce qui touche le grec, Paul Diacre semble démentir lui-même l'assertion de son ami : à Pierre de Pise, qui le félicite de montrer cette langue aux clercs de l'église de Metz, il répond : « Si, dans ces contrées, les clercs ne parlent pas d'autre grec que celui qu'ils auront appris de moi, pareils à des statues muettes ils se feront moquer d'eux 2. » Mais n'est-ce pas là plutôt un excès de modestie qu'un aveu de complète ignorance? C'est par lui que Gharlemagne fit rechercher, dans les saintes Écritures et dans

les Pères, une série de passages éloquents, qui devinrent, mis en ordre, Thomiliaire de

l'église franque.

Théodulfe, évêque d'Orléans, nommé le Pindare de l'école, fut le meilleur versificateur de son temps. Les auteurs de V Histoire littéraire le font naître en Italie ; mais il est certain qu'il eut pour patrie l'Espagne ou la Septimanie.

I Grîccam doces

Clericos grammaticam Nostros.

Versus Pétri Grammaiici, dans le Recueil de dom Bouquet, tome V, page 8'i9.

* Dans le Recueil de dom Bouquet t. V, p. 849.

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Dans l'intéressante description qu'il a faite de la cour de Charlemagne, il se représente luimême, après le dîner du roi, quand les tables viennent d'être levées, lisant des vers devant une assemblée nombreuse et choisie. La peinture des lieux est fidèle : on peut môme remarquer, parmi les personnages officiels qui entourent le roi, le héros Widbod, Wuibodus héros, aux larges épaules, au ventre protubérant, qui, pour avoir trop souvent vidé son verre, chancelle sur ses genoux et parle à haute voix sans savoir ce qu'il dit. Nous ne pouvons nous défendre de quelque estime pour le talent poétique de Théodulfe. S'il ne soupçonnait guère les cadences si variées du rhythme latin, il avait un don précieux, la verve; et ses descriptions, toujours animées, ont un attrait qui manque à tous les poèmes d'Alcuin et de ses émules. Qu'on lise ses vers au roi Charles, son itinéraire intitulé Parœnesis ad judices, et son cantique pour le dimanche des Rameaux, on y trouvera d'heureuses images, des vers bien tournés, et môme, quelquefois, un ton vraiment original. C'est un poète encore grossier, mais c'est un poète.

On n'apprend pas, à la vérité, que Paulin, patriarche d'Aquilée, ait jamais professé dans

l'école du palais. Cependant on ne peut raconter l'établissement de cette école sans nommer le saint docteur qui, par ses bons conseils, contribua plus que personne à cette fondation. Né, dit-on, en Austrasie.il se rendit, jeune encore, sur le terres des Lombards, cherchant des maîtres habiles dans les lettres sacrées et les lettres profanes ; et quand il eut été formé par leurs leçons, il ouvrit à son tour une école qui devint célèbre. Charlemagne apprit avec une vive satisfaction que les Italiens euxmêmes, si fiers de leur vieille gloire, se pressaient autour d'un jeune Franc, lui demandant à marcher sous sa conduite dans les rudes sentiers de la science. Il lui donna d'abord une terre en Lombardie, et prit bientôt l'habitude de le consulter sur les affaires de son gouvernement. Nous possédons plusieurs lettres de saint Paulin à Charlemagne. Elles ont été dictées par un noble esprit, qui place les droits de la force après ceux de la justice. Charlemagne comprenait ce langage.

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Éginhard, Frédégîse, etc.

Après les maîtres de Técole du palais, ne nommerons-nous pas leurs principaux élèves, Éginhard, Frédégise, Amalaire?

Eginhard est le plus connu des élèves de récole palatine. C'est à de fabuleuses amours qu'il doit cette célébrité : comme historien il Ta certainement méritée. Né vers Tan 770 aux environs de TOdenwald, il passe pour avoir été un des chanceliers de Charlemagne. Dans la dernière notice publiée sur sa vie et ses ouvrages, on le voit simplement exercer, sous le règne de Charles, remploi de chef des travaux publics *. A cause de cela, sans aucun doute, il avait reçu dans l'école le nom de BeséleeP. Beséleel, neveu de Moïse, fut, comme on le sait, l'architecte qui fit mettre en œuvre le bois et les métaux employés à la construction de l'arche et du tabernacle. Wa-

« mike mr Éginhard, par M. Teulet, en tête des Œuvres cornplètes d' Éginhard.

* Epistola Alcuini 85. — Walafridi Strabi, Epigramma de Eînhardo.

lafried Strabon l'appelle Éginhard le Grand, Einhardus Magnus. C'est sous le règne de Louis le Débonnaire qu'Éginhard devint tout à fait un grand personnage. Gouverneur du jeune Lothaire, associé par le roi Louis à l'exercice de la puissance impériale, il supporta pour son élève tout le fardeau des affaires, et fut, sous son nom, le dispensateur de toutes les grâces. Sous le règne de Charlemagne, Éginhard ne paraît avoir rempli qu'une seule mission importante : on le voit chargé d'aller présente-: au pape Léon l'acte de partage de l'année 806. Éginhard nous apprend lui-même qu'il fut élevé par les soins de Charlemagne. Il fit plus qu'acquitter la dette de sa reconnaissance, en écrivant la Vie de ce prince. Cette vie de l'empereur Charles est à la fois un monument historique et un monument littéraire. Qu'il y a loin du style solennel, cultivé, discret, nombreux et correct d'Éginhard à celui des arides annales de la dynastie mérovingienne ! Grégoire de Tours est, parmi les anciens chroniqueurs, le seul qu'on lise encore ; mais, s'il nous attache par la sincérité des narrations, qu'il nous offense par la barbarie systématique de son langage! On doit blâmer Eginhard d'avoir trop rigoureusement accommodé son

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discours aux préceptes de rancienne rhétorique ; mais ne faut-il pas le iéliciter hautement d'avoir été le premier de nos annalistes qui ait écrit pour Tintelligence et pour l'oreille, le premier qui ait pris à tâche de composer une histoire, prétendant associer son nom à ceux de Suétone et de Justin? Non certes, il ne les a pas égalés ; mais, quand nous le voyons comparer à Joinville*, nous ne trouvons pas que cet éloge soit suffisant. L'historien de saint Louis est plein de grâce ; mais ce qui plaît en lui, c'est principalement sa naïve franchise, son bavardage ingénu; or il y a, chez l'historien d^ Charlemagne, des qualités plus sérieuses. Si c'est un Romain de la décadence, il a conservé la noble tenue des écrivains du grand siècle : comme eux, il se propose d'instruire, et la dignité de son discours répond à la noblesse de son entreprise. Nous avons nommé parmi les disciples de l'école du palais, Grimald, futur abbé de Saint-Gall et archi-chapelain de Louis le Germanique. Théodulfe nous désigne encore Nardus, Osulfus, et le lévite Frédégise. On a peu de renseignements sur Nardus. Alcuin nous

* M. Ampère, Hist. littér. de la France avant le xii* siècle, rt)me ni, page 154.

dit qu'il était de petite taille, mais qu'il avait un grand esprit*, et c'est ainsi que le représente Théodulfe. Osulfus nous est encore moins connu. Quant à Frédégise, c'est à lui qu'est adressé le traité d' Alcuin sur la Trinité, et l'on possède un écrit de sa main sur le Néant et les Ténèbres. Il souscrivit le testament de Charlemagne et fut, plus tard, abbé de Saint-Martin de Tours et chancelier de Louis le Débonnaire. Enfin nous ajouterons à cette liste déjà longue le nom de Witzon, qu'on appelait Candide; celui d'Amalaire, plus tard évoque de Trêves ; celui de Gerward, bibliothécaire du palais, et celui de saint Adalhard, fondateur de l'école de Corbie.

Telle était cette illustre compagnie de savants et de lettrés, qui, dans les dernières années duviii® siècle?. ^ entreprirent, sous les auspices et la conduite de Charlemagne, de restaurer les lettres latmes, afin de rattacher à l'ancien monde, par une sorte de commu^ nion intellectuelle, le monde nouveau, encore si profondément engagé dans les ténèbres de la barbarie. Les discordes civiles qui vinrent après le règne glorieux de Charlemagne retar-

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dèrent le développement de ces études. On peut lire, dans les doctes épîtres de Loup de Ferrières, une triste complainte sur le discrédit des lettres durant Tépoque tumultueuse de Louis le Débonnaire. Ce fut une moisson perdue ; mais la pure semence ne fut pas, toutefois, altérée, et, sous Charles le Chauve, on vit reparaître avec le plus grand éclat les disciples d'Alcuin devenus des maîtres. Enfin, après une nouvelle phase de décadence, l'étude orit un nouvel essor et ne s'arrêta plus.

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