‹ Charlemagne et sa cour [microform]Chapitre 7 sur 14 · HO CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

HO CHARLEMAGNE

tout à fait extraordinaire et même surnaturel. Charlemagne n'empêcha pas qu'on rendît hommage à cette éclatante vertu. Cependant il ne s'est trouvé personne pour louer la sienne. Loin de là : tous les historiens modernes s'accordent à dire qu'il aimait trop les femmes * ; et les poëtes anciens ont même, nous aimons à nous le persuader, ajouté quelques méfaits imaginaires au chapitre de ses incontinences. L'abbé Gilles, saint Gilles, étant à l'autel et officiant, l'ange Gabriel apparut et lui remit une lettre. La lettre venait du roi Charles. Il se confessait par écrit, n'ayant osé le faire de vive voix, d'avoir séduit une de ses propres sœurs, qu'il avait rendue mère. Tel est le récit d'un poëte islandais 2. Un moine de Reichenau, du nom de Wetin, qui vivait du temps même de Charlemagne, eut une étrange vision dont on parla beaucoup. Le souverain dominateur des régions occidentales vint se montrer à lui, dans un songe fatidique, enchaîné comme le Prométhée de la fable grecque, et mis aux prises avec un vautour qui dévorait incessamment les organes de sa virilité. Qu'est cela? dit

' . Plusculum mulierosus fuit. » Dom Bouquet, HittorUnt dé France, t. V, p. 399, note.

* M. 0. Paris, Hi$t. poél., p. 378.

ET SA COUR Ht

"Wetin. Quoi! la triste victime de cet affreux vautour, n'est-ce pas le plus grand, et, pour mieux dire encore, le plus juste des princes, celui qui, dans l'âge moderne, se montra le plus énergique défenseur des lois divines, le plus zélé protecteur de la sainte Église? Qu'at-il donc fait pour mériter un tel supplice? Et un ange répondit à Wetin : « Joins donc au récit de ses grandes actions celui de ses honteuses débauches, et tu comprendras alors qu'il devait subir cette pénitence avant d'aller vers Dieu goûter l'éternelle béatitude *. » Un des meilleurs écrivains du ix"* siècle, Walafried Strabon, a mis en vers la vision de Wetin. Et qu'on ne la compte pas au nombre de ces frivoles anecdotes auxquelles les gens d'esprit ne croyaient guère, même en cet âge fort crédule. Hincmar, un des prélats les plus éclairés de la cour de Charles le Chauve, Hincmar avait une entière confiance dans cette légende. Comme un certain Bernold publiait en tous lieux une vision qu'il avait eue, disait-il, sur le compte du dernier roi, Hincmar déclarait qu'on devait accueillir son propos avec une pieuse déférence, de semblables révélations n'étant pas sans

< Dom Bouquet, t. V, p. 399.

Il ^ '

exemple, ainsi que le prouvait l'authentique rapport du moine Wetin * .

• Le religieux de Reichenau n'avait pas sans doute manqué de bonne foi. Que ne voit-on pas dans les rêves? Mais on ne les tient pas tous pour divinement inspirés. Celui de Wetin parut rêtre, parce qu'on y trouvait une sentence rendue contre les mœurs de Charlemagne. En effet, qui pouvait se défendre d'y souscrire? Il n'est pas toujours certain que la voix du peuple soit la voix de Dieu; mais quand il s'élève une voix mystérieuse, exprimant par d'énergiques symboles ce qui se trouve dans la conscience du peuple, le peuple déclare aussitôt, et sans hésitation, que Dieu vient de parler.

* Hincmari Operum t. II, p. 808.

Page 1