I3D CHARLEMAGNE
dent-ils parfaitement avec la légende en ce qni regarde le caractère du roi Louis. Dès son enfance, il montrait, selon Thistorien Thégan, une piété réfléchie, qui ne se bornait pas aux actes extérieurs du culte religieux; il donnait aux pauvres tout ce qu'il recevait de son père, et le peuple, qu'il avait gagné par la mansuétude de ses mœurs et la libéralité de son ca^ ractère, le plaçait dans son estime au-dessus des autres fils de l'empereur *.
Déclaré roi d'Aquitaine dès sa naissance, il fut, à rage de trois ans, après avoir reçu l'onction royale, transporté dans ses États. Il fit une partie de ce voyage dans son berceau, suivi par un nombreux cortège de grands et de serviteurs. Mais quand, après avoir ainsi traversé beaucoup de plaines arides et désertes , de bois touffus , de rivières et de fleuves au cours rapide, il arriva sur la limite de son royaume, dans la ville d'Orléans, on le revêtit d'habits de guerre proportionnés à sa taille, on le mit sur un cheval, et, conduit ainsi jusque dans la ville capitale de l'Aquitaine, l'antique Toulouse, encore et toujours fière de ses ruines et de ses traditions romaines,
* De la vie et des aclions de Louis le Débonnaire, par Thégan.
ET SA COUR |3i
il fut partout accueilli par les acclamations des peuples accourus sur son passage *.
Charlemagne avait l'orgueil de sa race : il était heureux d'élever des trônes pour y placer ses fils. Il n'était pas, toutefois, assez aveuglé sur les vertus de son sang, pour croire que la seule présence de cet enfant couronné dût assurer dans un vaste royaume la paix, le bon ordre,le respect des lois et la sécurité des frontières. Louis arrivait dans ses États sous la tutelle d'un leude franc, le sage Arnold, et de plusieurs autres personnages d'une égale expérience, mais d'unmoindre renom, qui devaient à la fois conduire toutes les aff^aires du gouvernement et veiller sur l'éducation du jeune prince. En même temps, pour la défense du territoire et l'administration des domaines royaux, Charlemagne établit, à l'exemple de Pépin, son père, des comtes de race franque dans toutes les cités importantes : Humbert à Bourges, Albon à Poitiers, Widbod à Périgueux, Siegwin à Bordeaux, Aimon à Albi, Roger ou Rother à Limoges, Corson à Toulouse. Ithier, un des chefs de la faction aquitaine dévouée aux monarques francs, eut l'intendance de l'Auver-"
• Vie de Louù le Débonnaire, par rAstronome^
i32 CHARLEMAGNE
gne*; Bulh, celle du Velay. Quelques abbés d'une vaillance éprouvée furent aussi préposés à la garde de plusieurs lieux, investis, suivant Tusage de ces temps barbares, des attributions les plus diverses , puisqu'ils commandaient à la fois et la milice du prince et celle de Dieu ^. D'une constitution robuste, mais d'un tempérament pacifique, Louis écouta les leçons d'Arnold et en profita. Cependant il le quitta bientôt pour reparaître quelque temps à la cour d'Austrasie. Charlemagne, qui, depuis le désastre de Roncevaux, n'aimait pas trop les Gascons, craignait qu'un séjour prolongé chez ce peuple glorieux et indocile ne fît contracter au jeune Franc de mauvaises habitudes, et ne
» Fauriel, Uist. de la Gaule méridionale, tome HI, page 3So.
« Le texte latin de Thégan les nomme simplement abbés, abbâtes. M. Fauriel propose de voir, dans ces prétendus abbés, des chefs militaires investis de terres ecclésiastiques. Cette interprétation ne nous semble pas recevable. Les abbés jouent un grand rôle dans Tadministration carlovingienne. Ils siègent comme juges ou comme commissaires dans les assises provinciales, présidées par les missi dominici ; ils fournissent des subsides après avoir levé des contributions, et, quand ils ne vont pas eux-mêmes à la guerre, ils envoient des soldats combattre en leur nom sous l'enseigne de leur abbaye. Charlemagne les ayant exemptés, en Tannée 797, de servir en personne, ils se plaignirent, craignant d'être avilis par cette exemption. C'est alors que, par un capitulaire nouveau de Tannée 799, Charlemagne déclara qu'il les avait dispensés du service militaire pour les honorer, non pour les abaisser.
le rendît un jour étranger aux mœurs, aux usages des peuples répandus sur les deux rives du Rhin. Quand Louis eut sept ans accomplis, il fut rappelé d'Aquitaine et vint trouver son père à Paderborn. Il portait l'habit gascon, la toge courte et ronde, la chemise aux manches longues et flottantes, et sa main droite tenait un javelot. Derrière ïui marchait une troupe, d'enfants de son âge, vêtus comme lui. Charlemagne prit un grand plaisir à le contempler sous cet accoutrement, et toute la cour partagea sa surprise et sa joie. Louis accompagna son père dans la Saxe, traversa l'Ems, le Weser, et ne retourna sous le ciel plus clément de l'Aquitaine qu'aux approches de l'hiver. Bien qu'il eût été suivi, dans ce lointain voyage, par la plus grande partie de son armée, il retrouva le pays aussi tranquille à son retour qu'à son départ : la vigilance d'Arnold et des comtes avait suffi pour maintenir la paix *.
Le chroniqueur anonyme que l'on appelle V Astronome nous raconte en des termes pleins d'intérêt les premières années de ce prince. Comme il aimait à s'entourer de gens de bien, sa cour était un tribunal, et non pas, comme
• Fauriel, Hist. de la Gaule méridionale, tome III.
celle de son frère Charles, un camp toujours en alerte. Au lieu d'employer les armes pour châtier les mutins, il les assignait devant son conseil, les invitait à plaider leur cause, et leur permettait même, dans les grandes circonstances, de se pourvoir par voie d'appel devant la justice de l'empereur. C'est ce qu'il fit pour Adalric, rusé Gascon, qui s'était rendu maître de Corson, duc de Toulouse, et lui avait arraché par la violence un serment de fidélité. Il aimait aussi à convoquer en assemblée générale les hommes libres de son royaume et à faire de solennelles réceptions aux ambassadeurs étrangers. Assurément cette excellente conduite était plutôt l'ouvrage d'Arnold que de son jeune écolier : mais loin de le trouver rebelle à sa politique généreuse et conciliante, Arnold s'applaudissait de le voir faire par goût se qu'il lui conseillait par calcul.
Cependant il fallait qu'un fils de Charlemagne connût la guerre et ses périls. A la fin du printemps de l'année 791 , il vint trouver son père, qui préparait une expédition contre les Avares, et l'accompagna d'Ingelheim à Ratisbonne. C'est là qu'il ceignit l'épée. Il avait treize ans. Après cette cérémonie, l'armée se mit en marche et Louis la suivit jusqu'à Chu-
neberg. Il vit alors les bataillons se déployer dans les plaines et se resserrer à l'approche des défilés, envahir et dévaster des boursfades, assaillir et enlever des retranchements, camper sous le ciel durant les nuits, et, dès le lever du jour, ressaisir à la hâte, à la voix des trompettes, les épées, les boucliers, les épieux et les gonfanons aux mille couleurs. Ce fut sa première campagne. L'année suivante il rassemblait ses Gascons, et, traversant à leur tête les gorges sinueuses du Mont-Louis, il les menait à Ravenne au secours de son frère Pépin, inquiété par la révolte du pays de Bénévent.
Quelques années après, il se signalait en Espagne par des exploits dignes de son père, prenait toutes les places qui ne s'ouvraient pas assez vite pour le recevoir, incendiait les moissons, levait, la main haute, des contributions de guerre, et montrait aux Espagnols que, s'ils avaient longtemps défié la mansuétude de son caractère, il savait au besoin frapper avec vigueur.
Toute l'Espagne avait en même temps pris les armes : chrétiens, juifs et Sarrasins, gens de toute race et de toute religion, accourant à la fois des sauvages défilés des Asturies, des ri-
vages baignés par la mer d'Afrique, et des riches plaines qui forment la ceinture de l'antique Barcelone. Les Pyrénées franchies, Narbonne fut prise et pillée, et vit tomber sous le fer musulman tous ses braves défenseurs : le nouveau duc de Toulouse, Guillaume, ayant rencontré les forces ennemies aux environs de Garcassonne, sur les rives de TOrbieu, espéra leur disputer le passage ; mais il fut culbuté malgré des prodiges de valeur, et la ville de Toulouse, privée de ses meilleures troupes qui guerroyaient en Italie, se trouva sous la menace d'une invasion sarrasine. Louis, quittant l'Italie à la nouvelle de ces désastres, s'était rendu près de son père, pour lui demander conseil. Reparaissant ensuite dans l'Aquitaine, il rentra dans Narbonne, et puis, traversant à son tour les Pyrénées, il rendit aux Arabes tous les coups qu'ils avaient portés aux Aquitains. Charlemagne craignit un instant que Louis ne succombât dans cette lutte où l'avantage du nombre n'était pas de son côté, et, ne pouvant courir à son aide, il s'empressa d'envoyer vers lui le vaillant Charles, la terreur des Avares : mais la mieux défendue de toutes les places espagnoles, Barcelone, s'était rendue avant que Charles eût passé le Rhône,
et déjà les chefs rebelles arrivaient de toutes parts, offrant leur soumission.
Ainsi Louis ne fut pas moins habile que ses frères dans les travaux de la guerre. Ajoutons qu'il les surpassa beaucoup dans les travaux de la paix. Quand il était arrivé dans l'Aquitaine, il l'avait trouvée en proie à tous les dé^ sordres. Les chefs entre lesquels était partagée) la défense du territoire, régnaient en maîtres dans les terres fiscales, y disposant des choses comme des personnes, et depuis longtemps habitués à ne rendre aucun compte ni des unes ni des autres. « Une partie de ces terres, dit M. Fauriel, avait dû être distribuée en bénéfices, d'abord par Pépin, immédiatement après la conquête du pays, puis par Charlemagne, lors de la fondation du royaume d'Aquitaine. Une partie était restée disponible pour les besoins du nouveau royaume et de son roi. Mais cette dernière fut bientôt, comme le reste, distribuée et abandonnée à des officiers, à des leudes francs ou aquitains. Nul doute que sinon la totalité, du moins la grande masse de ces terres n'eût été, selon le principe germanique, concédée temporairement à des conditions de service militaire ou politique : mais ces conditions avaient été on ne peut plus mal
observées. Dans le court espace de temps écoulé de la conquête de l'Aquitaine à l'an 795, toutes ces terres, distribuées comme bénéfices, étaient restées la propriété pure et simple de ceux qui les avaient obtenues; c'était à peine si les quatre grandes résidences, ou métairies royales, de Cassinueil, de Théoduad, d'Audiac et d'Ébrueil étaient exceptées de cette espèce d'usurpation *. » Après avoir pendant quelque temps toléré cet état de choses, Louis invoqua le nom de son père, et, secondé par deux commissaires impériaux, Willebert et Richard, il réprima dans toute l'étendue de son royaume cet abus des libertés seigneuriales, qui causait un si grave dommage à l'autorité du roi. Ce fut pour le peuple des campagnes un grand soulagement. Les comtes, toujours prêts à marcher au combat, avaient constamment autour d'eux un nombre considérable de gens de guerre, qu'ils entretenaient avec l'épargne de leurs paysans. Ces malheureux, incapables de se défendre, livraient volontiers tout ce qu'il était facile de leur ravir; mais cette soumission ne les préservait pas même des outrages sans nombre que le soldat oisif se plaisait à leur
« Hist. de la Gaule méridionale, tome III, page 491,
ET SA COUR i39
prodiguer. Leur condition fut bien changée, quand ils furent replacés sous la bienveillante tutelle du roi Louis. Il les affranchit des plus durs impôts, et leur dit, pour le reste, de se confier en sa justice, promettant de n'épargner aucun de leurs tyrans.
En effet, il consacrait trois jours chaque semaine à recevoir les pauvres gens qui réclamaient sa protection contre des maîtres iniques, et, ne repoussant aucune plainte, il faisait droit à celles qu'il estimait fondées. Lorsqu'il était absent, les opprimés s'exhortaient à la patience en attendant son retour, et les oppresseurs, redoutant l'éclat prochain de son courroux , offraient eux-mêmes des compensations préalables.
Mais l'affaire principale du jeune roi d'Aquitaine fut de rétablir dans son église la discipline, les mœurs et le bien-être. Nous avons parlé de sa piété. Elle était assez ardente pour paraître excessive, en ce temps même où l'on ne savait guère apprécier que les devoirs de l'homme sont multiples, et qu'il n'est pas sage de s'appliquer tout entier à remplir un de ces devoirs, en négligeant les autres. Louis eut quelque temps le dessein de fuir le monde, et de rechercher dans les jouissances de la vie spé-
culative un avant-goût de la béatitude promise aux élus de Dieu. Mais la volonté de son père vint mettre obstacle à cette résolution. Charlemagne ne souffrit pas qu'un fils d'Hildegarde, appelé par sa naissance à gouverner des peuples, déposât le fardeau des affaires publiques pour ne songer qu'aux siennes. Ne pouvant donc suivre son penchant qui l'appelait dans un cloître, Louis voulut du moins travailler de tous ses efforts à rendre meilleure la condition de son clergé.
Sous le gouvernement tyrannique des comtes gascons, le clergé d'Aquitaine ne jouissait, suivant le rapport de Y Astronome, d'aucune sécurité, et, constamment obligé de défendre ses possessions territoriales contre l'avide convoitise de ces hommes de guerre, chrétiens par les vœux de leur baptême, mais païens par leurs mœurs, il négligeait complètement, ou à peu près, le soin des églises, des pauvres et des infirmes, et plus encore la lecture des Pères et l'interprétation des écritures canoniques, pour se façonner aux pratiques militaires, dresser des chevaux, manier l'épée, étudier l'art déjà très-compliqué de la défense des places. Toute église, tout monastère était, sous ce régime, un camp fortifié. Ayant mis
T SA COUR 14i
un frein à l'audace des comtes, Louis appela de toutes parts, même des pays étrangers, des maîtres de lecture, de chant, de grammaire et de belles-lettres. On revint aux autels déserts; les cérémonies du culte chrétien, longtemps interrompues, furent observées de nouveau dans les formes prescrites par les anciennes ordonnances, et le peuple des fidèles put croire , en retrouvant ses prêtres, qu'on lui rendait son Dieu. Par les soins du roi, la plupart des anciens monastères furent réparés, agrandis, enrichis, et il en fonda de nouveaux, en des lieux retirés et paisibles, où la jeuQesse accourut de bien loin étudier les lettres sacrées et même les lettres profanes. L'abbaye de Saint-Pierre, autrefois nommée de Bethléem, où, disait-on. Pépin son aïeul avait, aux yeux de toute sa cour, terrassé le lion et le taureau combattant, fut, par égard pour cette tradition, l'objet de ses faveurs particulières; il admit encore au partage de ses libéralités les abbayes de Sainte- Marie, de Saint-Philibert, de Saint-Florent, de Conques, de Saint-Maixent, de Moissac, de Savigny, de Noaillé, de Sainte-Radegonde, de Valade, de Sainte-Marie-sur-rOrbieu, et beaucoup d'autres d'une moindre importance, « qui
ifl
i42 CHARLEMAGNE
semblèrent, dit le chroniqueur, s'élever à sa voix comme des flambeaux, pour éclairer tout le royaume d'Aquitaine ^ » Et son exemple fut suivi par un grand nombre de comtes et d' évoques, qui, pour rentrer dans ses bonnes grâces, firent à Tenvi restaurer, bâtir des églises, des monastères, et les dotèrent libéralement.
Charlemagne fut instruit de toutes ces réformes par Archambaud, son secrétaire, qu'il avait envoyé remplir une mission près de son fils. Archambaud avait été saisi d'étonnement quand, arrivant dans les États d'Aquitaine, naguère troublés par tant de factions et couverts de tant de ruines, il y avait vu la paix florissante, les ministres de la religion vénérés, les lois obéies, le peuple heureux. On rapporte qu'en l'entendant raconter toutes les circonstances de son voyage, le vieil empereur versa des larmes de joie, et dit à ceux qui l'entouraient : « Réjouissons-nous, mes amis, ré* jouissons-nous d'être vaincus par la sagesse de ce jeune homme, et comme il s'acquitte fidèlement de la fonction dont le maître l'a chargé, comme il augmente chaque jour par
sa vigilance les biens commis à sa tutelle, il possède à bon droit la toute-puissance dans la maison du père de famille *■ . »
Aussi quand Charlemagne se sentit près de sa fin , put-il espérer qu'il laisserait l'empire en des mains dignes de le gouverner.
Louis avait envoyé vers son père, pour lui demander plusieurs avis, son grand fauconnier, qu'on appelait Herric. Celui-ci revint bientôt, annonçant au roi son maître que les années avaient enfin épuisé les forces de l'empereur, qu'il régnait encore, mais ne gouvernait plus, et que les plus sages d'entre les Francs et les Germains appelaient de leurs vœux au sommet des afi'aires le dernier des fils de l'aimable Hildegarde. Peu de jours après, un messager de l'emperem* lui apporta l'ordre de quitter l'Aquitaine et de venir en toute hâte à la cour d'Austrasie ^.
Tous les évêques, les abbés, les ducs, les comtes, les vicomtes de l'empire, avaient été convoqués en même temps dans la ville d'Aixla-Chapelle. Quand ils furent réunis autour de l'empereur, celui-ci leur présenta son fils, et leur demanda s'ils approuvaient qu'il transmît
* Vie de Louis le Débonnaire, par l'Astronome.
* Vie de Louis le Débonnaire, par FAstronomè.
144 GHARLEMAGNE
son titre et sa couronne au jeune roi d'Aquitaine. Le plus humble d'entre eux avait le droit de manifester sa désapprobation. Ils répondirent tous, d'une seule voix, que Dieu lui-même avait appelé Louis le Pieux à l'héritage de Charles, et qu'ils ne faisaient , en l'adoptant pour leur maître, qu'obéir aux ordres de Dieu. Le dimanche suivant Charlemagne revêtit le costume impérial, mit une couronne sur sa tête, et se rendit en grande pompe à l'église qu'il avait fait construire dans sa ville bien-aimée. Quand il fut arrivé près d'un autel qui dominait tous les autres autels, et qui portait le nom du Sauveur des hommes, il y fit déposer une couronne d'or et s'agenouilla pour prier, invitant son fils à suivre son exemple. Leur prière achevée, Charlemagne éleva la voix, et, dans un discours solennel, exhorta son fils à craindre le Seigneur, à suivre fidèlement sa loi sainte, à protéger infatigablement son Église contre les entreprises des hommes pervers. Ensuite il lui parla de ses jeunes frères, de ses soeurs, de ses neveux, de tous ses proches, lui prescrivant d'être leur guide et leur soutien. Enfin il lui recommanda d'aimer ses peuples comme ses enfants, «^t d'être toujours le consolateur des religieux et des pauvres. Louis ayant
promis d'observer ces commandements, son père lui dit alors de prendre sur l'autel la couronne d'or et de la poser sur sa tête. Ce qu'il fit; et, quelques jours après, il retourna dans l'Aquitaine * .
Ce récit est d'un évêque. Il convient qu'un évêque recommande à notre admiration les vertus d'un roi pacifique. Mais tout autre est le langage de ces poètes qui ont écrit pour les hommes de guerre. Dans une de leurs chansons, Louis ayant reçu la couronne des mains de son père , lalaisse tomber de ses faibles mains , et Charlemagne s'écrie : « Le faire roi, ce serait péché. Qu'on lui coupe les cheveux et qu'il soit moine ^. » Le poète ment; Louis ne fut pas moine. Mais quand il eut quitté l'Aquitaine pour venir régner en Austrasie, les chefs de la milice franque , qui pensaient comme leurs poètes, traitèrent avec autant de mépris qu'un moine ce roi qui ne leur avait pas appris à les redouter.
La femme de Louis, qui partageait son amour pour la justice et la piété, se nommait Hermengarde. Elle était fille d'un noble duc nommé Ingorramm, neveu du pontife Ruthgaud. Elle
* Thégan, f)e la vie et des actions de Louis le Débonnaire.
* Le Coronement LœySy vers 96 et suir,
iO
i46 CHARLEMAGNE
lui donna trois fils, du vivant même de Charlemagne. Famille qui ne resta pas longtemps unie, et dont les dissensions furent l'origine de grands désastres I Mais nous n'avons pas à raconter cette lamentable histoire. Aussi bien , les touchantes vertus et l'habile conduite de Louis le Débonnaire nous ont assez occupé : la suite de notre récit doit appartenir aux autres enfants de Charlemagne.
Nous n'avons qu'à désigner Lothaire, frère jumeau de Louis, mort à Tàge de deux ans. Or, comme Fastrade et Liutgarde ne donnèrent à Charlemagne que des filles, devons-nous, avec quelques historiens, terminer ici la nomenclature des fils avoués par ce prince? Dans le discours que Thégan lui fait tenir au roi d'Aquitaine avant de l'inviter à prendre la couronne, nous lisons cette phrase qui nous paraît significative : « Il lui recommanda de montrer une clémence inépuisable envers ses frères et ses sœurs plus jeunes que lui. » La mort ayant déjà frappé tous les fils de l'épouse légitime, Hildegarde, lesquels étaient, d'ailleurs, à l'exception de Lothaire, les aînés de Louis, ses frères puînés et survivants ne peuvent être que les fils des concubines impériales. Si donc, au rapport de Thégan, qui ne peut avoir commis
étourdiment une haute inconvenance, Charlemagne a reconnu lui-même comme ses enfants, en public et dans une circonstance très-solennelle, les fils nés de Reine et d'Adalinde, nous ne pourrions, sans manquer à l'histoire, taire ce que nous savons d'eux.
Drogon, fils de Reine, prit l'habit ecclésiastique. Il était chanoine, quand, en 823, l'empereur Louis, son frère (c'est Éginhard qui s'exprime ainsi), le donna pour chef à l'église de Metz. Il mourut en 857. Le pape Sergius II l'avait nommé vicaire du saint-siége dans les régions occidentales. A ce titre il régla de • grandes affaires. On reconnaît que son mérite n'était pas inférieur à sa naissance.
Reine, deux fois mère, eut encore Hugues, abbé de Saint-Quentin et de Saint-Bertin, qui fut tué, le 7 juin 844, dans un combat livré par Pépin, roi d'Aquitaine, à l'armée de Charles le Chauve.
Enfin le dernier fils de Charlemagne, né on 81 0 de la concubine Adalinde, Thierry, disparaît de l'histoire quelques années après sa naissance.
Les filles de Charlemagrne.
L'évêque d'Orléans, Théodulfe, a célébré sur un ton assez lyrique et les grâces et les vertus des filles de Charlemagne. Mais c'est un des privilèges de la poésie de pouvoir tout transformer, et l'histoire, qui mérite plus de confiance, ne parle pas aussi favorablement de leurs mœurs que de leurs charmes. Charlemagne fut pour toutes un père tendre, et, pour quelques-unes, un père très-indulgent. <
Il nous est, en effet, impossible d'avoir quelques doutes sur les écarts de leur conduite. Belles pour la plupart, marchant de compagnie avec les fils des grands à la suite de leur père, qui, pour les retenir auprès de lui, ne voulait pas les marier, provoquées chaque jour parla grande licence qui régnait autour d'elles, elles eurent de galantes aventures. Nous ne les dissimulerons pas : un récit très-circonspect de leurs amours adoucira la peinture de ces moeurs héroïques, dont la mâle rudesse inspire
et doit inspirer quelque répugnance à notre sensibilité plus cultivée .
Nous nommerons d'abord Rothaïdh,ouRuodhaïd , fille d'Himiltrude, que l'évêque Théodulfe et l'auteur des vers sur les grandes chasses d'Aix-la-Chapelle associent, dans leurs dénombrements poétiques, aux filles nées des épouses légitimes ; ce qui prouve que ni l'Église ni la cour ne repoussaient les épouses du rang inférieur. Rothaïdh vivait encore, nous dit-on, en 806*. On regrette de n'avoir pas d'autres renseignements sur l'histoire de sa vie. Elle ne fut sans doute jamais mariée, puisque l'auteur des vers sur la chasse, qui composait son poëme après l'année 799, l'appelle encore à cette date belle vierge, pulchra virgo.
Adélaïde, l'aînée des filles d'Hildegarde, mourut en bas âge.
Sa sœur cadette, Rothrude, née vers Tannée 775, fut fiancée, en 781 , à l'empereur des Grecs, Constantin, fils de l'impératrice Irène; événement considérable, et dont on parla bien longtemps. Les deux cours, rivales de gloire et d'influence, échangèrent des ambassadeurs, et toutes les conditions du mariage furent réglées,
' M. Teulet, ÉclaircissemenUsm les Œuvres d'Éginhard, tome I, page 4i3.
150 CHARLKMAGNE
Pierre de Pise s'apprêta même, comme il nous rapprend dans un de ses poëmes, à traverser les mers pour accompagner à Constantinople la fille des Francs, appelée parle Christ, Christo jubente, à régner sur les Grecs*. Cependant la cérémonie des fiançailles n'eut pas d'autres suites. Suivant Zonaras, l'impératrice Irène forma plus tard d'autres plans, et refusa pour son fils la fille de Charlemagne ; suivant Éginhard^, le refus vint de Charlemagne, et, pour venger cet outrage, Constantin leva des armées, et lança le préfet de Sicile, Théodore, sur les frontières de Bénévent. Mais Théodore, atteint dans la Calabre par les forces réunies des ducs de Bénévent et de Spolète, fut mis en pleine déroute. On suppose que, si Charlemagne ne voulut pas donner Rothrude à l'empereur des Grecs, c'est qu'il craignit de l'exposer aux périls que lui préparait l'ambition d'Irène^. De quelque part que soit venue cette rupture, la belle Rothrude ne trouva pas à ses côtés, àl'âge où le cœur s'éveille, l'époux qu'on avait promis à son enfance.
Les ambassadeurs venus de Constantinople
* Dans le Recueil de dom Bouquet, tome V, page 849.
> Annales, ad ann. 788.
> Gaillard, Histoire de Charlemagne, tome 11, page 163.
ET SA COUR !5i
pour demander sa main avaient laissé près d'elle, ayant obtenu les gages des fiançailles, un de ces hôtes muets qui veillent en Orient sur la vertu des femmes. S'il fut maintenu dans son office après la rupture, il le remplit bien mal. En effet, séduite par l'air vaillant de Rorigo, simple comte du Maine, Rothrude ne résista pas à ses vœux, et il la rendit mère d'un fils nommé Louis, qui devint dans la suite abbé de Saint-Denis. Elle mourut, suivanttoutes les chroniques, le 8 des ides de janvier de l'année 810. Sa mort fit verser à Charlemagne des larmes abondantes. Il avait connu sa faute, et l'avait pardonnée.
Une autre fille d'Hildegarde, Berthe, en commit une plus grave encore. Oflfa, roi de Northumbrie, l'avait demandée en mariage pour son fils Éthelwold; mais il ne l'avait pas obtenue*. Charlemagne ne voulut pas envoyer sa fille au delà des mers. Ainsi, redoutant la mer, il fut imprudent par excès de prudence. Plus tard sans doute il regretta d'avoir fermé l'oreille aux honorables ouvertures du glorieux Ofia.
Angilbert, après avoir été primicier du palais de Pépin, remplissait auprès de Charle-
• Pistorius, Script, German,, t. II, p. 677.
magne les hautes fonctions de principal secrétaire, auricularius. S'il n'était plus à la fleur de l'âge, il brillait à la cour par Télégance de son esprit et par l'autorité de ses conseils. Charlemagne n'avait pas de plus fidèle confident. Nous reparlerons de lui; nous reproduirons tous les renseignements qui nous sont parvenus sur cet éminent personnage, dont l'influence fut très-considérable à la cour de Charlemagne : disons simplement ici qu'il avait l'esprit enjoué, les mœurs faciles, et s'abandonnait sans aucun scrupule à tous les caprices de son humeur. Alcuin nous le représente tout entier d'un seul trait. Il paraît que l'on avait, à la cour de Charlemagne, le goût des spectacles. L'empereur, à qui sans doute on avait fait lire les déclamations des Pères sur ce divertissement profane, les interdit. C'est à ce propos que maître Alcuin écrit à un de ses amis : « Je crains bien qu'Homère [Homère était le nom peu modeste qu'avait pris Angilbert parmi les docteurs de la cour), je crains bien qu'Homère ne s'emporte contre le décret qui défend les spectacles et toutes ces inventions diaboliques. Cependant les saintes Écritures les comprennent toutes dans la même prohibition*. » Mais An-
* O^era Alcuini, epist. 107.
gilbert avait un médiocre souci des saintes Écritures. C'était *un amateur passionné des plaisirs, et alors même qu'ayant reçu les ordres sacrés il attendait et devait attendre de la faveur du roi le don de quelque siège métropolitain *, une passion plus vive et plus profane encore que celle des spectacles occupait son esprit ; il aimait Berthe, et travaillait , serviteur infidèle , à se faire aimer par la fille du terrible Charles.
Voici le charmant tableau peint par l'évêque Théodulfe. Charlemagne est assis, et les trois filles d'Hildegarde viennent l'une après l'autre déposer un tendre baiser sur son front blanchi; et puis elles reviennent, se tenant par la main, couronner de fleurs cette tête si chère : Berthe apporte des roses, Rothrude des violettes, et Gisèle des lis. C'est une scène d'une grâce touchante. Il va sans dire que tous les visages des acteurs respirent la joie, et qu'ils ne sont voilés par aucun nuage. Mais il y a bien dans ce tableau quelque fantaisie. En effet, que de soucis causèrent à Charlemagne les égarements de ses filles, et combien de fois il s'éleva de tu-
^ « Tractabat nempe rex praefatus illum sublimare in arcem alicujus metropolitanae civitatis. » Anscherus, Vita S. Angilberlù dans le RecœU de dom Bouquet, tome V, page 476.
Al
tu GHARLEMAGNE
multiieux orages dans cet intérieur que le poète nous dépeint si calme, si riant!
Berthe, s'étant montrée facile aux vœux d'Angilbert, fut bientôt avertie qu'elle portait dans son sein un témoin de sa faute. Alors les deux amants allèrent se jeter aux pieds de Charlemagne, le suppliant de consacrer cette union formée par Tamour. L'auteur de la vie d'Angilbert, le moine Anscher, raconte que, touché par la douleur de sa fille, et, d'ailleurs, plein d'estime pour la naissance et le mérite de son primicier, Charlemagne rassembla les grands de la cour, et puis appela devant eux les deux coupables, pour les unir devant les hommes avant qu'ils fussent unis devant le ciel *. Mais le P. Lecointe et BoUandus n'admettent point ce récit. Ils disent que Charlemagne, ayant connu les écarts de sa fille, aima mieux la vouer à la honte que lui pardonner.
Tel fut, en effet, le premier acte de ce drame. Anscher l'a supprimé pour courir tout de suite au dénoûment. Il ne faut pas chercher bien loin les motifs de cette suppression. Pour le bon Anscher, abbé de Saint-Riquier, Angilbert, restaurateur et presque fondateur de son
» VUa S, AngUberti; ut supra.
monastère, est, à la lettre, un saint homme : Vit a sancti Angilberti ; tel est le titre de son petit livre. Or, comment raconter dans une pieuse légende qu'un personnage de cette qualité , ayant oublié tous ses devoirs jusqu'à rendre mère par un crime la fille d'un roi, implora vainement l'oubli de ce crime?Anscher a donc^ supposé les épousailles des deux amants.
Mais on ne peut, il paraît, tout prévoir. Le bon Anscher oubliait certainement, en fabriquant ce récit, qu'il mariait un prêtre ordonné, post susceptum sacerdotium. C'est ce que n'a pu supporter dom Bouquet. Observateur scrupuleux des lois de l'Église , Charlemagne pouvait-il, s'écrie le docte bénédictin, autoriser le sacrilège qu'imagine le moine de Saint- Riquier pour moraliser sa légende? Quelle que soit la valeur historique de cet argument, il n'y eut pas alors de mariage.
Berthe, secrètement unie par les liens de l'amour au brillant Angilbert, eut un fils qui reçut le nom d'Harnid. Et ce ne fut pas le terme de ses galanteries; après Harnid, elle mit au jour un autre fils , qui , doué comme son père d'un esprit vif et passionné pour les nobles études, devint un jour l'historien Nithard.
Charlemagne vit Berthe pleurer cette nouvelle faute, et fut encore une fois insensible à ses larmes. Cependant, quelques années s'étant écoulées, il se laissa vaincre par la persévérance de cet amour. Angilbert put enfin conduire aux autels cette fiancée deux fois mère, et qui déjà touchait à l'âge où la beauté décline! Leur mariage fut-il heureux? Nous avons lieu de croire que de tardifs repentirs vinrent affliger l'époux et l'épouse, car, en l'année 791, ils se séparèrent d'un mutuel consentement! Angilbert entra dans le monastère de Saint- Riquier, et sa femme prit le voile dans la même maison. Plus tard elle reparut à la cour avec toutes les pompes du siècle. Cependant les annalistes ont négligé de nous faire connaître la date de sa mort. Angilbert mourut abbé de Saint-Riquier, le 18 janvier 814.
Charlemagne, comme nous le rapporte Éginhard, avait pris soin de l'éducation de°ses filles. Non-seulement il leur avait fait enseigner les arts domestiques et s'était applaudi de les voir habiles à manier, en vraies filles de la Germanie, la quenouille et le fuseau ; mais il avait encore voulu qu'elles eussent, à l'exemple des filles romaines, des maîtres de lecture, de grammaire et de chant, espérant
qu'elles donneraient un jour, par leur savoir comme par burs mœurs, un noble exemple à toutes les femmes de leur suite. L'événement ne répondit pas, en ce qui regarde les mœurs, aux paternels desseins de Charlemagne : ses filles reçurent des leçons de pudeur, mais n'en profitèrent pas. On reconnaît du moins que l'emportement de leurs passions ne les empêcha pas de cultiver leur
esprit.
Alcuin , Théodulfe , presque tous les écrivains du temps, ont particulièrement attribué ce goût pour les études libérales à la quatrième fille d'Hildegarde, la pieuse et chaste Gisèle. C'est à sa prière que maître Alcuin mit en ordre ses gloses sur l'évangile de saint Jean.
Désignons enfin parmi les filles d'Hildegarde une enfant au berceau qui porta le nom de sa mère. Elle ne connut pas la cour, et la mort, qui l'enleva si jeune aux caresses maternelles, nous épargne le soin de rechercher si la dignité de ses mœurs répondit à la noblesse de son
sang.
La première des filles de Fastrade fut Throdérade, Théodrédane, ou simplement Tétrade. Ce nom prend dans les manuscrits et les imprimés beaucoup d'autres formes; mais on ne
i58 CHARLEMAGNE
désire pas sans doute connaître toutes ces leçons. Théodulfe nous la dépeint versant dans la coupe de son père les dons de Bacchus, tandis que ses sœurs Hiltrude et Rothaïdh lui présentent ceux de Cérès et de Pomone. Est-ce pour la commodité du vers que le poëte a mis entre les mains de Tétrade le flacon plein de la généreuse liqueur? Nous ne saurions le supposer. Le respect de la quantité ne gêne pas les poètes latins de ce temps : toute voyelle devient à leur convenance ou longue ou brève, et l'on s'étonne à chaque instant de les voir outrager avec tant d'audace les règles de la prosodie latine. Mais si les vers de Théodulfe sont quelquefois incorrects, ils ne manquent pas de traits d'esprit. Or Tétrade étant abbesse d'Argenteuil, monastère fondé par Clotaire III en 665, et déjà célèbre par ses vignes, c'est elle que le poëte devait charger d'offrir le vin. Elle ne quitta pas la cour avant la mort de son père. Elle y paraissait, malgré son titre d'abbesse, vêtue comme une nymphe antique, les épaules chargées de perles. V Astronome semble l'avoir comprise au nombre de ces filles du sang royal, qui furent reléguées dans leurs domaines à cause de leur inconduite. Cependant, puisqu'il ne la nomme pas, et qu'on ne
peut accuser ses mœurs que par conjecture, il vaut mieux croire à sa vertu. Elle vécut jusque vers le milieu du ix® siècle, comme nous l'atteste un diplôme publié dans V Histoire de r abbaye de Saint Denis ^
L'Astronome est moins discret sur le compte d'Hiltrude, seconde fille de Fastrade; car il déploi'e le scandale de ses amours avec le comte Odilon. On dit qu'elle portait, comme Tétrade, le titre d' abbesse, son père l'ayant dotée de l'abbaye de Faremoutier, au diocèse de Meaux. Toutefois cela n'est pas certain. Un diplôme publié par Mabillon ^ nous apprend que l'abbaye de Faremoutier était, sous le règne de Lothaire, gouvernée par une fille du sang royal, que le jeune empereur appelait ia tante, amitam suam. Mais il s'agit ici de Rothilde, fille de Maltegarde. Or, c'est le P. Anselme qui nous donne Hiltrude pour abbesse de Faremoutier, et quand on sait de quelle manièi'e ce généalogiste, d'ailleurs plein de savoir et de bonne foi, lisait les meilleurs textes, on admet sans beaucoup d'hésitation qu'il a pu voir Hiltrudis, Hildriidis, où le copiste du moyen âge avait mis Rothildis ou Hrothildis,
• Par dom Doublet, livre III, page 736.
* Annal, ord, Bened,, tome IL page 745, append.
Nous regrettons de ne pouvoir rien dire de plus sur cette Rothilde. On ne connaît d'elle que son nom.
C'est aussi tout ce qu'on apprend sur Adaltrude, fille de Gersuinde *.
Quelques recueils d'anciennes histoires sont beaucoup moins sobres de détails sur le compte d'une certaine Imma, prétendue fille de Charlemagne et d'une mère inconnue, qui, dit-on, aima le docte Éginhard, et devint sa femme après avoir été sa maîtresse. Tout le monde connaît cette aventure. On l'a mise en vers latins, en vers flamands et en vers français : la peinture, la musique, tous les arts ont voulu perpétuer le souvenir du bizarre stratagème employé par les deux amants pour dissimuler un entretien prolongé jusqu'aux premières clartés du jour, et que menaçait de trahir un tapis de neige étendu sur la terre durant la nuit. Mais tout ce récit est fabuleux. Dans la chronique de Guillaume de Malmesbury, qui le premier l'a mis en scène, l'héroïne de l'aventure est une sœur de l'empereur Henri III, amante d'un clerc qui passait auprès d'elle toutes ses vigiles nocturnes. Il a plu, cinquante ans après, à quelque compilateur anonyme de
* Éginhard, Vita Caroli Magnî, chap. xviii.
ET SA COUR IGl
reproduire la même légende, en changeant les noms des personnes et des lieux, et c'est ainsi qu'est venue jusqu'à nous cette fiction moins gracieuse que naïve *.
Supprimons donc l'aventure d'Imma. Il y a bien assez d'équipées galantes dans la biographie véridique des filles de Charlemagne ; nous n'avons pas besoin d'emprunter à la fable des pastorales composées dans le goût puéril du XII® siècle, quand l'histoire nous offre des tragédies bien plus émouvantes.
V Astronome raconte qu'à la première nouvelle de la mort de son père, Louis envoya d'Aquitaine à la cour d'Aix-la-Chapelle quelques comtes au rude maintien, chargés de purifier la maison impériale. Plusieurs seigneurs qui, la veille encore, tiraient vanité de leur commerce avec les sœurs du roi d'Aquitaine, s'empressèrent de paraître devant ses commissaires et d'implorer un pardon qui leur fut assez facilement accordé. D'autres montrèrent plus d'orgueil et eurent lieu de s'en repentir. Deux des envoyés de Louis, le comte Warnaire et son neveu Lambert, ayant sommé un des coupables, qu'on appelait Audoin, de paraître devant eux, celui-ci vint, en effet, au rendez-
* M. Teulel, notice sur Éginhard, en tôte de ses Œuvres.
VOUS, mais avec Tattitude d'un rebelle et non pas celle d'un suppliant. Les épées furent tirées et Warnaire tomba le premier, atteint d'un coup mortel; aussitôt Lambert vengea son oncle par le meurtre d'Audoin; mais il reçut lui-même une blessure profonde dont il ne fut jamais complètement guéri. On parle encore d'autres sévices. Un certain Tullius, qui s'était montré moins arrogant, fut, toutefois, condamné par un arrêt de l'empereur à subir le plus horrible supplice : on lui creva les yeux*.
Ce TuUius et cet Audouin étaient, selon toutes les vraisemblances, favorisés par les plus jeunes sœurs de Louis. Ainsi toutes les filles du rang royal parvenues à l'âge de la puberté, si ce n'est peut-être Rothaïdh, la docte Gisèle et l'abbesse Tétrade , auraient mené publiquement, à la cour de leur père, la vie la plus licencieuse. C'est ce que nous atteste l'historien de Louis le Débonnaire. Ayant, dit-il, exécuté fidèlement toutes les clauses du testament paternel, Louis chassa du palais d'Aixla-Chapelle une multitude de femmes, qui, soUs divers titres ou sans titres avoués, étaient venues s'établir en cet auguste lieu, faisant un
^ Vie de Louis le Débonnaire, par rAstronome.
scandaleux trafic de leurs charmes ou de leurs complaisances. « Quant à ses sœurs (le texte, il faut bien le remarquer, ne fait d'exception pourancune), Louis leur donna Tordre de se retirer dans les domaines qu'elles tenaient de leur père, et pourvut celles qui n'avaient encore rien reçu * . »
* Vie de Loim le Débonnaire, par rAstroDome»