PARIS
/ Le Normant, Imprimeur-Libraire, rue de Seine, n° 8; 1 M1"* V* Renard, rue de Caumartin, n° 12: ^ < DENTU ( Delaunay, Libraires , Palais-Royal , galerie de bois; F Nepyeu, Libraire, passage des Panoramas.
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LA CAROLÉIDE.
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Huit fois l'astre du jour avoit lui sur la terre, Sans voir renouveler les horreurs de la guerre: Tous les travaux du camp venoient d'être finis: La paix sembloit régner entre les ennemis; Mais d'un calme si long, d'une si longue attente, Charle, entouré des siens, s'indigne sous sa tente : Sa blessure est guérie. « — O paladins! dit-il, » Notre repos pénible est un nouveau péril : » Cherchant à nous tromper, Vitikind nous redoute; » Le calme qu'il nous laisse est un piège sans doute : » Préparons une attaque. Olivier! toi, ce soir (i), » Seul, sans que l'ennemi puisse l'apercevoir, » Monte au fort dont Bozon a su se rendre maître :
» De la part de son roi remets-lui cette lettre : » Dis-lui qu'avant trois jours il faut que ses soldats, » Descendus dans la plaine, engagent les combats : » Qu'ils commencent! l'armée achèvera le reste. » Tous deux pressez l'attaque à nos rivaux funeste ; » Et m'instruisant du jour, la veille, pour signal, m Plantez un drapeau blanc sur la tour d'Héristal.
» Vous! sur le camp des preux, veillez, chefs intrépides! » Epiez des Saxons les manœuvres perfides; » Et n'oubliez jamais, fils de la loyauté ! » Que le lot des Français est l'immortalité. »
Fier de sa mission, Olivier, le soir même, Marche vers Héristal. Appui du diadème, Renommé dans les camps par ses exploits hardis , C'est le terrible Hector sous les traits de Paris : Mais souvent trop fougueux, par son imprévoyance, Lui-même il s'enleva le fruit de sa vaillance : Tout entier au présent , dédaignant l'avenir, Jamais son cœur léger n'apprit à réfléchir : Où son esprit l'entraîne, au hasard il s'élance; Et ce n'est qu'en tombant qu'il sent son imprudence,
Olivier, lentement, seul, dans l'ombre des nuits, A déjà côtoyé le camp des ennemis :
Il suit les longs détours d'une route inconnue, Et bientôt Héristal se présente à sa vue.
Poursuivant, plein d'espoir, son périlleux trajet, Il a pressé ses pas; quand, près de la forêt, Sur un tertre sauvage, ô surprise! ô merveille! Des accords enchanteurs ont frappé son oreille... Tout entier à l'objet qui captive ses sens, Il vole vers l'endroit d'où partent ces accents : Que voit il?.. Àlmanzine au tombeau de son père! En gazon, là s'élève un autel solitaire (2) : Elle y jette des fleurs, et sa touchante voix De ces chants douloureux fait retentir les bois.
« Toi, que j'adorois, ô mon père!
» Ta fille maintenant est seule sur la terre! » Hélas! du moins, pour toi, la mort, cher Réamour!
» Ne fut que la fin d'un beau jour.
» De deuil mon âme enveloppée » Renonce au monde entier, vil séjour des pervers.
» Oui, sous le coup qui m'a frappée
» Tombe aussi pour moi l'univers.
» De ton corps, ton âme captive, » Brillante s'élança, tel que l'heureux convive » Qui, paré, sort joyeux du banquet des héros,
» Quand meurent les derniers flambeaux.
» A tes biens , à ton héritage , «Pour toujours je renonce... il ne faut à mon cœur
» Que tes vertus, ta douce image,
» Ton nom, ta cendre, et ma douleur. »
Ainsi chante Almanzine, en sa douleur plaintive. Dans un calme profond, la nature attentive Ecoute la guerrière avec ravissement :
L"onde au fond du vallon coule plus doucement : Le zéphir étonné s'arrête dans la plaine : Et des paisibles nuits la pâle souveraine, "Vers Almanzine en pleurs paroissant s'abaisser, De ses tendres rayons descend la caresser : Du jeune Endymion telle adorant l'image, Diane se glissoit à travers le feuillage.
Au-dessus du tombeau, sur des gazons naissants, Un vieux saule courboit ses rameaux languissants, Qui, brillants de rosée, en ce lieu solitaire, Sembloient pleurer aussi sur l'urne funéraire. « — Oh! s'écrie Almanzine, arbre cher et sacré! » Pleure sur le cercueil d'un vieillard vénéré... » Mais, que dis-je! son ombre en vapeurs invisibles » Erre peut-être ici sur tes branches flexibles : » Ton feuillage léger, qu'agitent les zéphyrs, » Balance ses accents, m'apporte ses soupirs. » O mon père ! à tes pieds vois ta fille éplorée! » Bénis, bénis ta fille!.. » Alors, désespérée, Almanzine du saule embrasse les rameaux :
Telle, chez le Natché, qui suspend ses tombeaux (3)
Aux arbres des forêts, une mère éplorée ,
Seule, appelant encor une fille adorée,
Tour tromper sa douleur, pour se cacher son deuil,
Vient balancer la mort en berçant un cercueil.
Aux attraits d'Almanzine, Olivier trop sensible, A l'entendre, à la voir, goûte un charme pénible : Il s'élance vers elle... Imprudent Olivier! Bozon, Charle, Héristal, tu vas tout oublier! Loin de toi, maudissant un amour qui l'irrite, La gloire, en gémissant, a déjà pris la fuite.
A l'aspect d'Olivier tombant à ses genoux, De ses armes couverte, Almanzine en courroux Se lève. — « Défends-toi, dit-elle , téméraire! » Viens-tu pour insulter aux cendres de mon père? » Ton amour insensé, ton aspect odieux, » Indignent sa grande ombre, et courroucent les cieux. » Si tu sauvas mes jours, ennemi que j'abhorre ! » C'est un malheur de plus que je te dois encore : » Tout m'est horrible en toi... Mais seul et dans la nuit » Où portes-tu tes pas? quel dessein te conduit? » Ah! sans doute, ton roi , monstre que l'enfer guide, » Dispose par tes soins quelque trame perfide; » Mais je la déjouerai : je t'apporte en ces lieux » Le trépas ou la honte, et peut-être tous deux. »
Se rappelant alors son devoir et la France, Olivier, mais trop tard, connoît son imprudence : « — Cruelle! lui dit-il, à tes pieds, en ce jour, m Pour seul crime Olivier se reproche l'amour : » Devrois-tu m'en punir?.. Oh! barbare ennemie! » Tu veux plus que ma mort, tu veux flétrir ma vie : » Le ciel a-t-il donc pu, trop fatale beauté! » Unir à tant d'attraits autant de cruauté? »
Il dit : mais sa douleur en vain se fait entendre : Le malheureux amant, forcé de se défendre, Combat ce qu'il adore... et son cœur agité Frémit de chaque coup que son glaive a porté.
Mais le bruit du combat, le cliquetis des armes, Retentissent au loin... soudain un cri d'alarmes Des postes avancés réveille les soldats; Et bientôt Olivier, trop certain du trépas, Se voit environné d'une horde sauvage.
Contre le nombre , hélas l que peut un vain courage ? Le paladin lui seul combat douze guerriers : Déjà quatre Saxons expirent à ses pieds : Mais, sortant à grands flots d'une large blessure, Son sang de tous côtés inonde son armure : 11 s'épuise , il succombe , et d'un air triste et doux , <f — Almanzine! dit il, je péris par tes conps : » Tel est le prix affreux de la plus tendre flamme;
» Ah! puisse le remords ne point troubler ton âme! » Chère Almanzine , adieu!.. Ton malheureux amant j> Te pardonne ta haine, et meurt en t'adorant. »
II dit, et quelques pleurs humectent sa paupière : Il chancelle... expirant il tombe sur la terre : Charle alors dans son cœur vient doubler ses regrets; Et s'il succombe amant, il va mourir Français.
O du perfide amour étonnante puissance!
Pendant tout le combat, immobile, en silence, La farouche Almanzine admiroit Olivier : La beauté, la valeur, les discours du guerrier, Ses larmes, son pardon ? sa généreuse flamme, Font naître et le remords et l'amour dans son âme : Tandis que les Saxons, sur Olivier mourant, Transportés de fureur, lèvent leur fer sanglant, Au milieu d'eux soudain la guerrière sauvage S'élance, les arrête , et leur tient ce langage : « — Saxons! oubliez- vous qu'en ramenant au camp » Quelque chef ennemi, vaincu, mais existant, » Un énorme salaire est votre récompense ? » Craignez à ce héros de ravir l'existence : » Votre maître jamais ne croira trop payer » Ce noble paladin, par vous fait prisonnier. » Ah! venez, modérant un courroux trop sauvage, » D'une prise importante à vos chefs faire hommage. »
Elle dit, on l'approuve, Olivier, sur-le-champ, Couché sur un brancard, est porté dans le camp; Et la triste Almanzine, à ses remords livrée, Toujours sur lui veillant, inquiète, éplorée, Déguise sa douleur, et maudit le moment Où son fatal orgueil a perdu son amant.
La beauté d'Olivier, ses souffrances extrêmes, Attendrissent le cœur des barbares eux-mêmes: Ainsi Philopœmen, guerrier trop imprudent (4)» Pris par les Messéniens, blessé mortellement, Voyant ses ennemis verser sur lui des larmes, Sembloit sur sa litière, étendu sur ses armes, Non un foible captif mourant, ensanglanté, Mais le sauveur d'un peuple, en triomphe porté.
Le brancard lentement sur la plaine s'avance ; Olivier, pour souffrir, a repris connoissance : Mais malgré sa blessure et l'horreur de son sort, Sa jeunesse robuste en impose à la mort.
Au monarque saxon bientôt on le présente : L'illustre Vitikind étoit seul sous sa tente : « — Parle, dit le héros au jeune prisonnier, » Ton chef quel est il? — Charle. — Ettonnom? — Olivier. » — Sans doute, cette nuit, quelque projet perfide
CHANT XIII. g
» Attiroit en ces lieux ta jeunesse intrépide? » Réponds! près de mon camp où portois-tu tes pas? « Dévoile tout, ou meurs! — Tu m'offres deux trépas: » Qui trahit sa patrie est soudain mort pour elle : » Prince ! de ces deux fins je choisis la plus belle : » Qu'on me mène au supplice! — Olivier, que fais-tu? » — Mon devoir. — Mais ta mort. — Me rend à la vertu: » De fatales erreurs avoient souillé ma vie, » Je redeviens par toi digne de ma patrie : » Plus mes maux seront grands , plus j'expierai mes torts. » — Prétends-tu me braver par ces fougueux transports? » — Oui : nul ne m'a vaincu qui n'a pu me soumettre; » Et captif, te bravant, je suis cncor mon maître : » Va, tu me fais goûter des plaisirs inconnus! » Cesse d'interroger, je ne répondrai plus. » Il dit ; et conservant un silence farouche , Calme et fier, aucun mot ne sort plus de sa bouche. En vain le roi saxon se livre à sa fureur : Du captif imprudent rien n'émeut le grand cœur : A l'arrêt de sa mort, que Vitikind prononce, Un dédaigneux sourire a servi de réponse.
Dans le camp des Saxons, du côté du Levant, Non loin de la forêt, près d'un vieux monument, Etoit une citerne antique et redoutée, Depuis long-temps à sec, mais profonde et voûtée.
io CHARLEMAGNE,
Quand les peuples du Nord fondirent en ces lieux, La citerne, changée en un cachot affreux, Devint l'effroi public, et menaçant abîme Recela les vertus plus souvent que le crime. Ainsi qu'Aristomène, à Sparte redouté (5),
Au fond du Céada* se vit précipité ,
Dans le gouffre, Olivier, jeté presque sans vie,
Va subir les horreurs d'une longue agonie. De la nuit des tombeaux malheureux habitant !
Olivier! c'en est fait! vois la mort qui t'attend!..
Hélas! de tes erreurs c'est là le fruit horrible!
Léger, mais courageux; imprudent, mais sensible;
Du prince qui t'aimoit ton cœur trompant l'espoir,
En faveur de l'amour oublia le devoir.
Pleure, jeune Olivier, l'affront de l'esclavage!
Ton bourreau fut l'amour, ta honte est ton ouvrage.
Mais tandis qu'Olivier, triste jouet du sort, Appelle à son secours l'impitoyable mort, Vitikind , sous sa tente, à ses guerriers s'adresse : « — Amis! je connois Charle, et les pièges qu'il dresse » Quelque dessein secret, je dois m'en défier, » Vers nos retranchements attiroit Olivier. » L'adresse des Français sert trop bien leur furie;
^ Voyez les notes
CHANT XIII. m
» Nous avons leur valeur, mais non leur industrie : » Imitons-les; dressons des pièges sous leurs pas; »> Pour les combattre mieux, évitons les combats : » Feignons de fuir, frappés d'une terreur soudaine : » Les Français aussitôt descendront dans la plaine : » Toujours impétueux, souvent irréfléchis, » Avant d'être vainqueurs, ils nous croiront soumis. » Nous, dans les défilés des montagnes voisines, » Dont seuls nous connoissons les gorges, les ravines, a Nous irons, par la ruse illustrant nos travaux, » Préparer aux Français un autre Roncevaux.
» D'un joug avilissant , ah! sauvons la patrie! » Et bientôt sur ces bords que le Germain s'écrie : » — De tant d'Etats conquis, de tant d'heureux travaux, » Que reste-t-il aux Francs?., pas même leurs tombeaux.
» Croyez-moi, désormais, contre leur chef suprême » Point de coups décisifs! toujours le stratagème! » Pour armes contre lui n'employons que le temps : » Les vivres manqueront à ses fiers combattants. » Oui , sachons fuir pour vaincre, éviter pour surprendre; » Toujours chercher, poursuivre, et ne jamais attendre: »
Déroulant en ces mots le système fatal (6), Dont Fabius jadis usa contre Annibal, Il dit : mais Mondragant, insolent et farouche, L'interrompt : — « Quel discours est sorti de ta bouche: » Devant tes vils chrétiens, moi! je paroîtrois fuir!
i2 CHÀRLEMAGNE.
» Non : je viens pour combattre et non pour m'avilir-
» Il fut un roi d'Argos, qu'une lyre immortelle (7)
» Eternisa, dit-on-, l'as-tu pris pour modèle?
» Ce prince, au Simoïs, parmi ses légions,
» Ne haranguoit les Grecs qu'en leur disant : Fuyons! » Du fond de mes Etats, volant à ta défense,
» J'apporte la victoire, et promets la vengeance.
» Eh quoi! Ion noble cœur céderoit à l'effroi!
» Que peux-tu craindre encor, quand je combats pour toi !
» De ton titre de chef prétends-tu te démettre?
» Fuir c'est périr d'avance, effrayer c'est soumettre.
» Ah! lorsqu'au mont Fintal, des preux tu hiomphois, » Est-ce en fuyant Geilon* que tu le combattois (8) ?
» Le Dieu des Francs, dit Charle , est le seul véritable; » Pour lui s'arme le ciel; eh ! ce chef redoutable » Comment le prouve t-il? Quels moyens, parmi nous, » Prend il pour nous convaincre?.. 11 nous égorge tous! » Voilà ses saints efforts : son culte, ses apôtres, » Son Dieu, me font pitié, plus encor que les nôtres". » Contre leurs ennemis, ses chevaliers pieux » Lancent un nouveau dogme, en ministres des cicux : » Eh! pour eux, en effet ,que sont sur cette terre, » Et ce dogme et leur Dieu?., des machines de guerre î » Loin de nous ces mortels, monstres fanatises,
* Le connétable.
CHANT XIH. i3
» Qui, prêchant sans pudeur leurs cultes insensés, » Dans un ciel effrayant, peint par leur âme altière, » Vont chercher un levier; pour soulever la terre. » Ce pontife romain qui, dit- on, des Français, » Représente le Dieu, que fait-il? ses décrets » Changent l'usurpateur en prince légitime; » Sacrent la tyrannie, et couronnent le crime*. » Va, l'homme, en ce bas inonde, occupe peu les cieux:
» Quelle preuve avons-nous qu'il existe des dieux?
» Qu'ils sachent aux mortels se faire mieux connoitre!
» Moi je ne reconnois que moi seul pour mon maitre :
» Si tu fuis les Français, j'abandonne ton camp;
» Je te laisse en tes monts t'égarer librement;
» Nul ne sait mieux que toi comment on prend la fuite(g).»» Mais le roi des Saxons que ce langage irrite,
Se lève furieux : — « Insolent allié !
» Dit-il, toi, dont mon cœur recherchoit l'amitié !
» C'en est trop! désormais pour moi, sur ce rivage,
» Ta vue est un affront, ton secours un outrage :
» Mendier des bienfaits est indigne de moi :
j) Retourne en tes Etats : on peut vaincre sans toi.
» Qui ne craint point le ciel fait honte à sa patrie :
* En 752 , le pape Etienne III vînt sacrer et couronner en France le père de Charlemagne, Pépin dit le Bref, chef de la deuxième dynastie, héros vaillant, grand prince, mais non héritier légitime du trône.
i4 CHARLEMAGNE.
» L'honneur n'habite point dans le cœur d'un impie :
» La valeur à mes yeux n'est rien sans les vertus :
» Je ne puis t'estimer... tous nos nœuds sont rompus. »
À ce noble langage applaudit l'assemblée; L'âme de Mondragant elle-même est troublée : Il va sortir... Didier, le monarque lombard, L'arrête. — « Vitikind, dit l'auguste vieillard, » Eh quoi ! ton camp perdroit ce héros indomptable , » Son plus illustre appui ! non, ton âme équitable » De quelques mots trop fiers a tort de s'offenser : » L'intérêt général avant tout doit passer. » De l'altier Mondragant nous blâmons tous l'audace; » Mais il n'est point d'erreurs que sa valeur n'efface : » Songe à ses grands exploits, pardonne à sa fierté; » Sa gloire est une excuse à sa témérité.
» Prince ! ta renommée est assez établie : » Toujours la calomnie a glissé sur ta vie : » Rien ne peut de tes jours ternir l'éclat brillant : » Règne sur ton courroux : guerrier noble et vaillant, » Qui te couvris partout d'une gloire immortelle! » Joins à tous tes lauriers cette palme nouvelle. »
Le conseil applaudit; et Harald, en ces mots, S'adresse à Vitikind : — « Redoutable héros! » Sur ces bords indomptés, ta prudente énergie, a Tes exploits, dès long temps ont illustré ta vie; » Cependant, permets-nous de blâmer tes projets :
CHANT XIII. i5
» Jamais tes alliés ne fuiront les Français.
» Quand même reculer conduiroit à la gloire,
» D'avance, aux yeux des tiens, c'est flétrir la victoire.
» Courons repousser Charle, et que ses vaillants preux
» Soient par nous désormais tenus captifs chez eux!
» Au camp des lâches seuls que l'artifice règne!
» Un roi foible l'emploie, un héros la dédaigne.
» Même, parmi nos dieux, seul maudit par le sort,
» Lock*, prince de l'adresse, est père de la mort;
» Et haï, méprisé, de ses ruses victime,
» Il rugit contre un roc suspendu sur l'abîme.
» N'afflige point nos cœurs, en éloignant de nous » Un prince valeureux , que nous estimons tous. » Roi des Saxons! ma voix est l'écho de l'armée.
» Plus unis que jamais, marchons! la renommée » Illustre également le chef des Huns et toi : » Aux légions du Nord conserve un puissant roi; » Rends-lui ton amitié : dans les champs de la gloire, » Le trouble est la ruine, et l'accord la victoire. »
Ainsi parle Harald, sans aigreur, sans détours : Mille applaudissements couronnent son discours. L'orgueilleux chef des Huns triomphe dans son âme; C'est son avis qu'on suit, sa valeur qu'on proclame. Vitikind en gémit... Magnanime héros,
* Voyez sur Lock la note i3 du chant X.
i6 CHARLEMAGNE.
Toujours grand, toujours noble, il prononce ces mots :
« — Amis! vous le voulez, à vos désirs je cède;
» Je renonce à mon plan, que le vôtre y succède !
» Attaquons les Français, et je vole aux combats;
» Le premier au péril je guiderai vos pas :
» Mais n'oubliez jamais, qu'à vos projets contraire,
» Vitikind vous ouvrit un avis salutaire.
» Des rois coalisés tel fut toujours le sort:
» Ah! si quelques instants entre eux règne l'accord,
» Ils croulent tôt ou tard ces colosses suprêmes;
» De leur destruction le germe est en eux mêmes.
» Mondragant ! on l'exige, eh bien! soyons amis! » J'oublie et ton outrage, et tes discours hardis; » De ta seule valeur Vitikind se rappelle.
» Fier de ta renommée, oh! rends-toi digne d'elle! » Si tout homme s'abuse alors qu'il croit aux dieux, » Du moins noble est Terreur qui lui promet les cieux : » Respecte-la!., pour nous, nous plaindrons en silence » Qui ne croit qu'au néant, et meurt sans espérance.
» Je ne t'offrirai point un orgueilleux pardon ; » Quelque noble qu'il soit, offensant est ce nom : » Je t'offre l'amitié... Pour sauver ma patrie, -) S'il le falloit encor, je t'offrirois ma vie. »
11 dit : son héroïsme attendrit tous les cœurs : Ces farouches guerriers sentent couler des pleurs. Tel est de la vertu l'ascendant remarquable,
Sauvage ou policé, vertueux ou coupable,
Tout homme, quel qu'il soit, admire au fond du cœur
Tout ce que Dieu marqua du sceau de la grandeur.
Au milieu des Saxons, en un morne silence, Mondragant contraignoit sa farouche arrogance : Tandis que le Lombard, le Hun et le Saxon, De deux grands souverains bénissent l'union, Le jaloux roi des Huns, à la fureur en proie, Dans les bras d'un rival feint une douce joie : Mais tandis qu'il lui jure une éternelle paix, Une ironie amère est empreinte en ses traits.
Harald! et vous, Didier, dont l'adroite éloquence, A ce conseil de chefs, du Hun prit la défense, Hélas! peut-être un jour maudirez-vous la voix Qui s'éleva pour lui. Guerriers, juges et rois, Point d'égards pour le crime! à l'impie anathème! Plaindre et sauver un monstre est se perdre soi-même.