Î2 CHARLEMAGNE
Heureux moments! Robert, aux pieds de son amante^ Robert se croit bercé par un songe enchanteur : Il doute, il n'ose encor croire à tout son bonheur. « — Rlanche, est-ce toi?.. Quels mauxa soufferts taconstance! » " — Ah! ce beau jour efface un siècle de souffrance. » Doux ami ! maintenant vois ce cachot désert !... » C'est le palais des dieux, j'y retrouve Robert. » Elle dit : leur bonheur est pur comme leur âme ; Et l'hymen, le jour même, a couronné leur flamme.
Du côté du couchant l'astre du jour baissoit; Déjà depuis long-temps le calme renaissoit, Quand Charle, couronné des mains de la victoire, Pour l'amour, un instant, songe à quitter la gloire. Par ordre du héros, quelques guerriers du camp DTJInare avoient de loin suivi le char brillant. Sur les bords du Veser une sainte chapelle S'élève au fond des bois, sur la tombe d'Osnèle ; Là Charle apprend qu'Ulnare a reposé ses pas. Sitôt que sur la plaine ont cessé les combats, Le monarque, à l'amour comme à l'honneur fidèle, Du côté du Veser vole au tombeau d'Osnèle. L'église s'élevoit sur un roc sourcilleux : Un groupe de cyprès la déroboit aux yeux : -Un escalier rustique, et taillé dans la pierre, Conduisoit en tournant au temple solitaire;
CHANT XXIV. a88
Et du creux de la roche un ruisseau jaillissant,
Formant une cascade, écumoit en tombant.
Déjà rongeant les murs, croissant entre les pierres,
La mousse s'enlaçoit à des forêts de lierres;
Et dans la douce paix de cet auguste lieu,
Une sainte tristesse élevoit l'àme à Dieu.
Seule, sur l'autre rive, une antique colonne, Monument isolé, qu'un désert environne, Au loin s'offre debout... ainsi que d'un grand cœur, Dévasté par le temps, flétri par le malheur, S'élève encor parfois une grande pensée.
D'un conquérant célèbre, ancien roi d'Odinséc, Ce brillant obélisque est l'arrogant cercueil. Des rois du monde, ainsi tout vient nourrir l'orgueil : Des os de leurs pareils séparant leur poussière, La mort couronne encor leur vanité dernière ; Et quand du courtisan meurt avec eux la voix, Les tombeaux même encor veulent flatter les rois.
Sous l'horizon descend l'astre de la lumière : Bientôt Charle parvient au rocher solitaire; L'oiseau funèbre y plane... Un brouillard, nébuleux, S'amassant sur la plaine , obscurcissoit les cieux; Et seule, vers l'Ouest, une ligne rougeâtre Des morts, en feux sanglants, éclairoit le théâtre.
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Soudain un vent sinistre , élevé sur ces champs, Au loin porte les cris des guerriers expirants. Sur les monceaux de morts dont se couvre la plage, Semble planer joyeux le démon du carnage, Prêt, du haut de son trône, à ceindre d'un laurier Les illustres bourreaux de tout ce peuple entier.
Sur les degrés du mont Charle étonné s'arrête : Un cri continuel, et que l'écho répète, A travers les cyprès, semble en sourde clameur, Venir le dénoncer à l'autel du Seigneur.
Alors un voile épais vient obscurcir sa vue : Pu champ d'honneur, que couvre une sanglante nue, Sort une voix plaintive... Et le roi des vaillants De sa patrie en pleurs croit ouïr les accents. « — Charle! entends les sanglots que m'arrache ta gloire! » Dit-elle : que d'enfants m'enlève ta victoire ! » Plus tes exploits sont grands, plus je les trouve affreux; » Ah! la victoire même est un fléau des cietix.
» Au nom de mes enfants! Charle, qu'à ma prière, » La paix, fille des cieux, redescende à la terre! » Gloire des tiens, n'en sois que l'heureux bienfaiteur! » L'Europe retentit du bruit de la valeur; » Oh! fais-la retentir du bonheur de la France! » Le monde à tes genoux adore ta puissance; » C'est assez pour ton nom, pour moi seule c'est peu :
» Vaincre est d'un conquérant, paeifier d'un dieu.
» Tes lauriers éclatants, que l'univers admire, » Te couronnent du sang des preux de ton empire; » Et quand je perds un fils, Charle, tu perds un cœur! « Cruel ! l'ambition , des crimes est la sœur : » Elle semble conduire à la gloire... Et l'abîme , » Au pied du temple même , aspire la victime. »
A ces mots, dans les airs, en sanglots convulsifs, La voix semble se perdre... et quelques sons plaintifs Seuls parviennent à Charle : — « O nation chérie! >» S'est écrié le prince; ô France! ô ma patrie! » La paix fut le seul but de mes vastes travaux : » J'éloignai de ton sol la guerre et ses fléaux : » Va, tes vœux sont les miens; mais, armé du tonnerre, » C'est pour mieux l'affermir que j'ébranlai la terre. »
Un soupir douloureux de Charle cependant Décèle les regrets, atteste le tourment : Vainement il combat le trouble qui l'égaré; Un noir pressentiment de son âme s'empare : Il monte au temple saint... Ses ténébreux degrés, Ses murs mystérieux par le temps délabrés, Les funèbres oiseaux de la rive sauvage, Tout semble de la mort lui présenter l'image.
A la porte du temple arrive le héros :
11 entre... Dieu lui seul pourra calmer ses maux.
Dans l'enceinte une lampe , et pâle et solitaire,
Eclairoit foiblement le fond du sanctuaire;
Son oeil y cherche Ulnare... A droite est un caveau :
Quel objet le premier s'offre à Charle?.. un tombeau!
Troublé, le roi s'avance : au milieu de l'église...
D'un brasier presque éteint une flamme... ô surprise !
Soudain jaillit... et brûle un objet inconnu...
Sur le parvis sacré Charîemagne a couru...
Dieu! quel effroi mortel du monarque s'empare!
Que dévorent ces feux?., les vêtements d'Ulnare ,
Ses guirlandes de chêne et sa faucille d'or,
Des prêtres d'Irmensul le plus rare trésor,
Le gui mystérieux... et, brûlante, rompue,
De la soeur d'Apollon l'élégante statue.
Ulnare en ce brasier a-t-elle aussi péri?.. Levant les yeux, le prince, à l'instant devant lui, Voit sur le grand autel, au fond du sanctuaire, Ces fatals mots inscrits : « La fille du mystère, » La Druide n'est plus ! » Le roi, saisi d'horreur, N'en peut croire ses yeux, pousse un cri de terreur; Et tombant à genoux, désespéré, s'écrie : « — Ulnare! entends ma voix! doux charme de ma vie ! » Pour moi, sans ta présence, est-il des jours heureux !. » Dieu puissant! qu'as-tu fait de la fille des cieux? « Oh! réponds!.. Prends pitié de ma douleur mortelle!
»> Rends-la-moi!.. — La voici! » Dieu! quelle voix!., c'est elle! L'autel cachoit Ulnare aux yeux du roi des preux. Dissipant sa terreur et ses tourments affreux, Ulnare est dans ses bras... O surprise nouvelle! Ce n'est plus la Druide à Diane fidèle; Ce n'est plus la prêtresse amante des faux dieux, Enchaînée aux autels par de funestes vœux; Ce n'est plus l'invisible et sauvage païenne, Que le merveilleux suit, que la démence entraîne : La Druide n'est plus; Ulnare est en ce lieu L'épouse du héros, et l'amante de Dieu. « — Ulnare! chère Ulnare! ô toi que Charle adore! » Dit le roi, qui pourroit nous séparer encore !.. » Au pied des saints autels viens recevoir ma foi! » Ulnare, pour toujours, viens jurer d'être à moi! » Le trône et le bonheur attendent mon amie; » Par le ciel, en ce jour, mon Ulnare est bénie : » Rien ne peut désormais s'opposer à nos vœux! » Ulnare, ange adoré, nous serons donc heureux!.. »
Il dit : dans l'avenir il ne voit qu'allégresse; Et ne s'aperçoit pas, aux pieds de sa maîtresse, Lui promettant la gloire et le sceptre à sa cour, Que c'est sur un tombeau qu'il lui parle d'amour.
Charle contre son cœur presse sa belle amante; Mais Ulnare est en pleurs... Son Ulnare est tremblante...
cè8 CHARLEMAGNE.
« — Gharle! ô mon bien-aimé ! dit-elle avec transport, » Mon bonheur est trop grand, je n'ose y croire encor. » Quand j'eus du champ d'honneur disparu. ..ce soirmême, » Au pied de cet autel, l'eau sainte du baptême » Sur mon front fut versée... Un vieillard inconnu, » Mystérieux esprit, à ces bords apparu, » Portant le nom (ÏEnulphe, et pasteur des fidèles, » Ici m'ouvrit des cieux les portes immortelles.
>> Mais Charle!.. au même instant la vierge des forêts, » De tout pouvoir divin dépouillée à jamais, » A cru voir l'univers disparoître pour elle, » Et le ciel réclamer la chrétienne nouvelle.
» Druïde... Ulnare ici n'eut d'autre dieu que toi : » Chrétienne... un nouvel être agit et règne en moi. » Jadis!., sur toi planant en céleste génie , » Ephémère lueur, j'ai passé sur ta vie; » Aujourd hui !.. quand ma main, au pied de ces autels, » Brûloit d'un culte faux les signes criminels, « J'ai tracé par ces mots> La fille du mystère, » la Druide n'est plus... mes adieux à la terre.
« Cessant d'être païenne, oui, Charle, j'ai senti » Mon existence éteinte, et mon rôle fini. >•• Non, l'instrument des cieux n'est point fait pour la terre.. , » Ulnare n'apparut, étoile passagère, » Que pour servir ta gloire, et n'a plus aujourd'hui » Qu'à remonter au ciel qui la rappelle à lui.
CHANT XXIV. 26y
» A mes veux étonnés tout a chancre de face :
» D'amour quoique brûlante, un froid mortel me glace... » Mes regards sont voilés, mes pas sont chancelants; » Je me sens affoiblir de moments en moments; » L'existence m'échappe... Et pourtant ton Ulnare, » Malgré le trouble affreux qui la suit, qui l'égaré, » Jamais n'a mieux connu l'ivresse du bonheur; » Jamais autant d'amour n'a fait battre son cœur. »
Elle dit : vers l'autel Charlemagne l'entraîne ; Par de nouveaux serments il va serrer sa chaîne, Lorsqu'un bruit sourd l'arrête... O prodige nouveau! L'autel, à ses regards, se transforme en tombeau : La voûte, le parvis, les murs, le sanctuaire, Se tapissent soudain d'un long drap mortuaire : Le fond de l'autel tombe... Et Charle, avec horreur, De ces enchantements voit paroître l'auteur : C'est Léonore! ô ciel!.. Telle parut Médée, Quand de retour du St\x, des démons possédée, La cruelle, entassant des crimes inouïs, ïncendioit Corinthe, et massacroit ses fils.
Au prince s'adressanl : — « Charle! dit la perfide, » Tu ne seras jamais l'époux de ta Dru'ïde : » J'ai prévu ton hymen, et mes dons étoient prêts : » Cet autel est sa tombe... Ecoute mes forfaits! » Toi seul en dois porter le poids épouvantable; » Tu les a tous causés; oui , toi seul es coupable. —
n7o CHARLEMAGNE.
» Ma rage est assouvie, et tu vas, en ce jour, » Par ma vengeance enfin juger de mon amour.
» Sous l'armure d'un preux, sur la rive homicide, » Du fort de Clodhérant j'enlevai ta Druide : » Sous la forme d'Ildhère, oracle révéré, » Je lui portai moi-même un poison préparé, » Pour finir à la fois et sa vie et ses peines : » Le breuvage fatal a coulé dans ses veines; » Et moi-même au tombeau je descends sur ses pas, » Par le même poison et le même trépas. » A cet affreux discours : — « Grand Dieu! s'écrie Ulnare, » Eh quoi! c'est maintenant que la mort nous sépare!.. » Charle! qu'ai je entendu! quel horrible trépas! » Voici l'autel d'hymen!.. El je meurs dans tes bras!.. >»
Elle dit : et sa voix sur ses lèvres expire... D'épouvante glacé, le héros de l'empire Saisit, entraine Ulnare : — « Ah! de ce lieu cruel » Fuyons! un prompt secours peut d'un poison mortel » Prévenir les effets, fuyons... — Vaine espérance! » Dit l'élève d'Orsmin; quelque soit sa puissance, » De ce portail fermé nul ne sauroit sortir; » Monstre ! tout est prévu... Tu dois nous voir mourir. »
A ces mots effrayants Léonorc chancelle : Par des convulsions la mort s'empare d'elle : Elle tombe... Elle meurt. Ses traits, jadis si beaux, Déjà décomposés, font horreur aux tombeaux.
CHANT XXIV. a7*
Non loin du corps glacé de ce monstre barbare, Le monarque éperdu tombe aux genoux d'Ulnare... « — Charle! adieu! lui dit elle, adieu donc pour jamais!.. » Rappelle-toi ces mots du barde des forêts : » Et toi, vierge gauloise ! hélas! sur cette terre, » Aurore boréale, et comme elle éphémère: » Ton anneau nuptial est tombé de V autel.
» Charle! soumettons-nous aux volontés du ciel! » Sur ce globe étranger, où j'ai passé si vite, » Je n'ai vu que toi seul, c'est toi seul que je quitte. » Vivre étoit le néant, quand je vivois sans toi; » Il n'est donc qu'un regret, qu'un souvenir pour moi... » Digne de toi du moins, quand le ciel nous sépare, » Je meurs chrétienne... Adieu!.. Ne pleure point Ulnare. >»
Elle dit : dans les bras du héros des Français, Ulnare s'est penchée... et s'endort pour jamais.
Accablé de douleur, et glacé d'épouvante, Charle au pied de l'autel dépose son amante; Quand la voûte s'entr'ouvre... Et sur un char de feux, Apparoit au monarque un archange des deux. Du milieu des éclairs la foudre à l'instant tonne : De la pompe de Dieu l'archange s'environne : Son regard lance au loin des feux étincelants, Semblables, dans les airs, à ces rayons brûlants, Qui, dardés du soleil élevé sur les ondes,
a^a CHARLEMAGNE.
Traversent tout à coup l'immensité des mondes.
L'ange avec majesté descend d'un ciel serein : Une auréole ardente orne son front divin : D'un nuage pourpré, cet astre de lumière Couvre les saints parvis, voûte le sanctuaire; Et les zéphyrs joyeux, dirigeant son essor, Font sur lui doucement flotter ses ailes d'or.
Ainsi, dans Nazareth, ce céleste génie, Far ordre du Seigneur, apparut à Marie ; Lorsqu'il vint lui promettre, au nom de l'Eternel , Un fils... divin sauveur de tous les fils du ciel.
L'envoyé du Très-Haut au monarque s'adresse : « — Charle! oublie à jamais Ulnare et sa tendresse! » Egide protectrice, instrument merveilleux, » Ulnare, comme un songe, apparut à tes yeux, « Et disparoît de même... O vainqueur de la terre! » Ecoute maintenant!.. Tout prince sanguinaire » Est en horreur au ciel : si ton glaive en ces lieux » N'eût servi le vrai culte, et brisé les faux dieux, » Ce sol eût dévoré les enfants de la gloire.
» Le Dieu des souverains t'assura la victoire : » Borne ici tes exploits, ou tremble !.. Un conquérant » S'entr'ouvre, à chaque pas, l'abîme qui l'attend ; » Et, lassé tôt ou tard des triomphes du crime , » Du bourreau des humains le ciel fait leur victime.
» Mais ton Dieu te protège, ô monarque puissant!
CHANT XXIV. à73
» Je vois Rome l'offrir le sceptre d'Occident :
» Déjà de l'univers t'attend la métropole :
» Monte , nouvel Auguste, au nouveau Capitole !
» Là, chef des nations, maître de tes égaux,
» Parmi des flots d'encens, sous des arcs triomphaux,
» Va recevoir des mains du pontife suprême
» Des Césars éclipsés l'antique diadème !
>> Puis, vainqueur de la terre, au monde rends la paix ! » Et l'heureux Charlemagne, empereur des Français, » Tel qu'un phare élevé, planant sur les orages, » Eclairant l'avenir, perçant la nuit des âges, » Sera par ses vertus, comme par ses exploits, » La gloire de la France, et l'exemple des rois. »
L'archange, à ce discours, remonte vers la nue. Mais quel moment pour Charle!.. Aussitôt à sa vue Un nuage argenté vient, descendant du ciel, D'Ulnare inanimée , au pied du saint autel , Lui déroher l'aspect... Une douce harmonie A charmé tout à coup son oreille ravie : Il croit entendre au loin, portés par les zéphyrs, Les sons aériens, mélodieux soupirs D'une harpe céleste... Ah! la cour immortelle Chante sans doute Ulnare et sa gloire éternelle. Le nuage divin, remontant vers les cieux, Se colore, s'entr'ouvre, et présente à ses yeux , Sous les voiles légers d'une vapeur magique ,