‹ Charlemagne, ou, La CaroléideChapitre 10 sur 26 · XX PREFACE · texte numérisé non relu

XX PREFACE

Ce que M. de Chateaubriand cherche avec tant de regret dans la Henriade, se trouve tout naturellement placé dans ma Caroléide. Malheur aux poëmes écrits sur des sujets trop modernes! les temps antiques sont les âges de la poésie. Il est un charme indéfinissable attaché à ces mots de bardes, de scaldes, de sibylles, de druides, etc. Leurs noms, leurs souvenirs, leur culte, tout en eux est harmonie. — « Oh! quels » charmes , s'écrie l'éloquent auteur de la » Gaule Poétique^ n'ont pas les noms antiques w placés en des récits attendrissants, puisqu'en » ne les prononçant qu'au hasard, et détachés » de toute idée , on ne peut les entendre sans j> une émotion secrète I C'est ainsi qu'on se » plaisoit à écouter les sons que le vent tiroit de » la lyre d'Homère , suspendue à la grotte de j) Smyrne. »

On sait que, parmi les Gaulois, les Germains, et en général tous les peuples du Nord, les femmes jouissoient d'une considération extraordinaire. Elles suivoient leurs époux à la guerre, combattoient à leurs côtés, opinoient

PRÉFACE. ixj

avec eux au conseil , et souvent ; comme l'e'pouse du Malabar, se pre'cipitoient sur le bûcher funéraire de l'objet adoré. Selon Tacite; Pomponius Mêla , et autres, une jeune fille passoit pour avoir quelque chose de divin, et étoit considérée comme une lumière prophétique ; aussi ses discours étoient-ils avidement écoutés :; et ses conseils constamment suivis : la vierge prophétesse étoit l'oracle de la patrie.

Le gui sacré et la verveine couronnoient le front virginal de ces Yelléda, aux pieds desquelles se prosternoient les belliqueux enfants du Nord. M. de Marchangy, dans sa Gaule Foé-i tique , ouvrage à la fois gracieux et savant , auquel je dois d'heureuses inspirations , les représente ainsi : — « Elles étoient armées de la ba- » guette des Nécromans , de l'anneau merveil- »leux, de la coupe aux philtres magiques, et » transportées sur un char aérien , telles qu'ap- » parurent à nos crédules aïeux les Obéron , les » Morgane , et les Mélusine. »

Prophétesses du Nord! muses des rois sauvages ! c'est parmi vous que j'ai trouvé ma vierge

xxîj préface;

des temps antiques , mon Ulnare , amante encore sans exemple , âme et merveilleux de mon poe'me : oui , filles divinisées ! c'est vous qui m'inspiriez sans doute , lorsqu'au fond de l'antre des forets , aux regards étonnés de Charlemagne, je faisois apparoîlre l'être inconcevable, l'aurore boréale, qui devoit dans le Nord éclairer ses triomphes.

J'ai constamment suivi dans ce poëme la vérité historique , je n'ai brodé que quelques accessoires. La vierge des forets, i7//2ar<î elle-même, n'est point entièrement une héroïne imaginaire. J'aurois pu cependant ne point m'astreindre à cette règle , à laquelle nul poète épique ne s'est soumis. On sait que Didon naquit et mourut trois cents ans après Enée; qu'Enée lui-même, loin de fonder l'empire romain , mourut noyé dans le Numique; que la chaste Pénélope fut répudiée et chassée par Ulysse, pour cause de débauche pendant son absence ; que jamais Hélène n'entra dans les murs de Troie; et que Henri IV et Elisabeth ne se virent , ni ne se parlèrent jamais.

PREFACE. XXUJ

On disoit un jour à Thomson , auteur du poëme des Saisons , qu'un de ses amis s'occupoit à composer une épopée. — « Une épopée! » s'écria l'auteur anglais, impossible! il n'a ja- » mais vu une montagne. » On ne m'adressera point un semblable reproche : c'est au milieu des camps, sur des terres étrangères, que ce poëme a été en partie composé. C'est tantôt sur la cime des monts les plus escarpés, tantôt sur le bord des torrents les plus sauvages , souvent sous la tente , et sur le sanglant théâtre des combats, quelquefois dans la tranchée, et toujours parmi des héros français , que j'ai tracé les scènes variées de ma Garoléide. Cet ouvrage, toutpatriotique,etque j'aime à croire national, a recueilli toutes les impressions de ma vie, toutes les sensations d'une jeunesse ardente, et toutes les pensées d'une cœur enthousiaste. Notre siècle a sduvenl placé l'homme dans des situations dramatiques ; et c'est en ces moments OVL mon âme étoitfcn^tement agitée, que j'aimois à peindre ses violentes émotions. Echappant par miracle à des périls toujours nouveaux , j'ai peint ce que j'ai vu, ce que j'ai senti , et les hor-

Xxiv PRÉFACE.

reurs des combats , le carnage ; l'incendie , les sièges , le sac des villes ; et l'ivresse de la victoire , les prodiges de l'héroïsme ; et les regrets vers le sol natal, vers le tant beau pays de France; et les douces illusions de la jeunesse et de la vie ; et surtout l'enthousiasme de la gloire et de la patrie.

Compagnon de ma vie , dépositaire de mes pensées, consolateur de mes peines, charme de mes plaisirs , mon poëme ne me quitta jamais dans mes courses lointaines ; et , semblable au Camoëns, qui, faisant naufrage sur les côtes de la Chine, échappoit à la mort, nageant d'une main , et tenant de l'autre sa Lusiade , de même de mille dangers je ne sauvai souvent que ma personne et mon ouvrage.

Je n'ai point prétendu faire un poème de circonstance ; ces sortes d'ouvrages meurent avec l'époque qui les fit naître. Sans doute , il se trouvera beaucoup d'allusions de tous genres dans mon Charlemagne; je ne les ai point recherchées ; de même je n'ai point songé à les éviter. Les Muses , au sommet du Parnasse , n'ont point de chaînes , point d'esclavage ; et la pem-

Page 1