‹ Charlemagne, ou, La CaroléideChapitre 14 sur 26 · FIN DES NOTES DU CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

FIN DES NOTES DU CHANT PREMIER

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CHAIXT II.

JJéja tous les guerriers dont s'honore la France , A de nouveaux combats préparent leur vaillance; En leurs nobles discours, en leurs mâles travaux, Les héros sont soldats, les soldats sont héros. Mais, avant leur départ, aiguillonnant leur zèle, Aux plaisirs d'un tournoi leur maître les appelle.

Image des combats, étude des guerriers, Le carrousel au brave ouvre un champ de lauriers. Tel on voit le taureau, plein d'une ardeur guerrière, Des cornes battre l'air, du pied battre la terre; Tel s'élance au combat le Français belliqueux; La peine est son plaisir, les travaux sont ses jeux: Tout repos le fatigue , il ne vit que de gloire : Ses fêtes sont encor des essais de victoire.

Sur les bords de la Seine, aux portes du palais, Est une vaste enceinte où les guerriers français. Exerçant aux tournois leur vaillante jeunesse. Font admirer leur force, et briller leur adresse. Sur un balcon royal , sous un dôme de fleurs. Du prix de la beauté recherchant les honneurs,

Mille objets séduisants, dont l'amour suit les traces, Créés par les plaisirs, modelés par les grâces, Attirent tous les yeux, et sur le champ d'honneur, Des poursuivants d'amour enflamment la valeur.

Au-dessus du balcon des guirlandes de roses En festons retomboicnt : ces fleurs, fraîches écloses, Parmi tant de beautés , étalant leur couleur, Avec elles sembloient disputer de fraîcheur. Sous un dais étoile , contemplant tant de charmes, Le roi paroît vêtu de ses brillantes armes. Pour décerner le prix au vainqueur des tournois, Par ordre du monarque , incertain sur le choix , Des dames c'est à Guise à nommer la plus belle. Guise vole au balcon oii son maître l'appelle; Il admire, il hésite, et tel qu'un doux zéphir Qui glisse sur des fleurs... il erre sans choisir.

Le guerrier doit remettre un sceptre à la plus belle ; Guise aperçoit Imma, Guise a volé vers elle ; Mais un regard d'Alix a changé son désir; Alix l'emporte... Hélas! l'agaçante Alzémir La prive aussi du sceptre, et n'est point reine encore; Guise, enfin, le dépose aux pieds de Léonorc : Lui-même à ses genoux il tombe ; elle rougit : Léonore triomphe, et l'armée applaudit.

La souveraine élue, aussi fière que belle,

-s CHARLEMAGNE.

Voit tous les yeux fixés sur son sceptre et sur elle î Sa victoire est complète; et l'éclat des honneurs Ajoute un nouveau charme à ses traits enchanteurs. Jamais rien de si beau ne parut sur la terre : Cependant à Paris, inconnue, étrangère, D'une richesse immense offrant l'éclat brillant, Elle cache son nom, sa naissance et son rang. Fière de ses attraits, Theureuse Léonore Paroît modestement les ignorer encore :

L'aimable enchanteresse, au printcn)ps de ses jours. Semble s'environner d'un nuage d'amours : Dans ses brillants yeux noirs la volupté respire : Sur ses lèvres de rose erre le doux sourire : A sa blancheur se mêle un céleste incarnat -, Et4es sourcils d'ébène en rehaussent l'éclat. Avec art dirigé, chaque coup d'oeil perfide Arrête l'indiscret, enflamme le timide.

Le zéphir se jouant dans l'or de ses cheveux, En boucles arrondit leurs contours gracieux. Selon ses vœux changeans, son visage varie ; La volupté près d'elle à la pudeur s'allie : Souveraine en son port, génie en ses talents, Sirène en ses discours, nymphe en ses mouvements ^ Elle emploie avec art la vérité, la feinte , Les rigueurs, la pitié, la menace et la plainte. Désespérés ainsi , trompés dans leur amour.

Ses amants enflammés et glaces tour à tour, Passent à chaque instant , sous leur pesante chaîne , De la crainte à Tespoir , du plaisir à la peine. Tout chevalier sensible, admirant tant d'attraits, S'élance imprudemment pour la voir de plus près ; Tel un insecte ailé, vers le feu qui Téclaire , Vole , et trouve la mort , en cherchant la lumière.

Sur la belle inconnue, en secret dans Paris, Déjà depuis long-temps circulent de vains bruits : Le nord de l'Allemagne est, dit-on, sa patrie : On ajoute, qu'instruite en l'art de la magie , La perfide à la fois, par mille enchantements , Dans des pièges affreux attire ses amants. Mais contre la beauté que peut la calomnie ! Sans doute un tel rapport fut dicté par l'envie :

La jeune enchanteresse est l'âme des amours ;

Tout en elle est parfait, grâces, beauté, discours ;

Une foule d'amants entoure Léonore ;

Chacun cherche à la voir, et qui la voit l'adore. Mais au sein des plaisirs, au milieu des honneurs ,

Léonore ressent de secrètes douleurs :

Charle, aux lois de l'amour, inflexible, rebelle ,

Par le seul bruit public a su qu'elle étoit belle :

Quand vers elle il daigna tourner ses yeux distraits,

Aucun étonnement ne parut sur ses traits :

Hélas ! et cependant , des héros de l'empire ,

3o - CHARLEMAGNE.

Charle étoitle premier qu'elle espéroit séduire.

La trompette a sonné : des tournois belliqueux, Le cri s'est fait entendre : — u Honneur aux fils des preux */» Guise s'est élancé sur le sol de la gloire; Sa visière est baissée, et son armure est noire : Quel preux va le combattre ?... Alver : Son bouclier Offre un lion superbe , et sur l'orbe guerrier, Ces mots : — d Sûr de moi-même , aux combats je m'élance.» Alver s'est écrié : — « Quelque soit ta vaillance, M Paladin inconnu , tremble ! Au champ des succès » Prétendre à mes lauriers , c'est chercher un cyprès. » Mais Guise : — « Songe aux lois de la chevalerie ! » Preux ! garde pour devise, honneur et courtoisie ! j> Plus tu sais férir hault^ plus tu dois parler bas. » Il dit ; fond sur Alver... Mais volant en éclats, Sur chaque bouclier se brise chaque lance ; Et, plus terrible , à pied le combat recommence. Même force toujours, même art, même valeur; Et l'assemblée hésite à prévoir le vainqueur.

De mille coups pressés leurs écus retentissent : De leurs casques brûlants mille feux rejaillissent : Alver a chancelé... Guise , amant valeureux , Alors sur Léonore, ose lever les yeux...

* Honneur aux fils des preux ! Amour eux dames \ Mort aux héros ! Tels étoient les cris des combats.

CHANT II. 3i

Ah ! c'en est fait ! d'Alver quand la force s'épuise , Un seul regard d'amour double celle de Guise : L'audacieux Alver tombe à ses pieds vaincu.

L'assemblée applaudit : Alver, morne, abattu Se relève , et s'éloigne... Ami de son enfance , Ferme sur ses arçons, pour le venger s'avance Le comte Theuderic *; ce guerrier colossal Rompt sa lance en éclats , ébranle son rival ; Mais de ce même choc , au bout de la carrière. Non loin de son coursier, va mordre la poussière. Au comte ont succédé six autres paladins : Différents sont leurs coups, pareils sont leurs destins : La victoire est à Guise. Ainsi , sur le rivage , De tous les éléments soulevés par l'orage , Le roc audacieux brave en paix la fureur ; Sur sa base immobile il repose vainqueur.

Nul autre chevalier ne s'offre dans l'arène , Guise sous le balcon lentement se promène : Léonore sourit, lui lance un doux regard; Guise croit voir l'amour où n'existe que l'art. Prêt à tomber aux pieds de celle qu'il adore, Il ne cherche, n'entend, ne voit que Léonore, Quand soudain la trompette, en réveillant l'honneur,

* Theuderic éfoit parent et ami de Charlcmagne. Son Parme-' nion (dit M. Gaillard, Hist. de Charlem. ).

Dissipe son ivresse , et lui rend sa valeur.

A triompher encor le fier Guise s'apprête; Mais les juges du camp en sonnant la trompette, Répétant le signal pour la dernière fois, Déjà vont proclamer le vainqueur des tournois.- Léonore en ses mains élève la couronne : Guise est près du balcon... sa fierté Tabandonne; De l'objet adoré devenu doux servant, Le héros disparoit et fait place à l'amant. Tandis que dans les airs la trompette résonne, Qu'un transport général l'applaudit, l'environne. Insensible aux honneurs, le modeste héros A la belle étrangère ose adresser ces mots: « — Si j'eus quelques succès, je vous en dois la gloire; w Dans vos yeux enchanteurs j'ai puisé la victoire. » Il dit, et craint d'entendre un arrêt rigoureux; Mais un regard céleste a comblé tous ses vœux.

Un inconnu soudain fait ouvrir la barrière: Guerrier mystérieux, caché sous sa visière, Dans la lice il s'élance, et d'un air menaçant, Suspendant du vainqueur le triomphe éclatant, A haute voix s'écrie : « — Arrête! vaillant Guise î » Arrête! Pour gagner la couronne promise, » Il faut eneor me vaincre. » « A ce discours guerrier

» -^ Pourquoi celer tes traits? dit Guise au clievalier; » Qui que tu sois ! ma lance à te combattre est prêle. »

Déjà chacun frémit du combat qui s'apprête : L'inconnu du dieu Mars retrace la beauté; Une haute stature, un air de majesté, Tout en lui d'un héros annonce la vaillance. Sa redoutable main tient en arrêt sa lance: On doute , à son aspect, qu'il puisse être vaincu. Léonore l'observe... et son cœur est ému; Pour la première fois un mortel l'intéresse: Ce trouble précurseur signale la tendresse; Une crainte soudaine altère sa gaîté.

Elle, qui si long-temps, trop fatale beauté, Fut des mortels séduits la perte ou le supplice, Elle aime enfin... l'amour punira l'artifice.

Déjà les deux rivaux, combattants aguerris, Du brillant carrousel se disputent le prix; Mais Guise au premier coup voit tromper son adresse. Remettant en arrêt sa lance vengeresse.

Il frappe, et Uinconnu, que le choc fait plier, Va du front effleurer les crins de son coursier. Mais tel on voit le Scythe aux combats intrépide, Pour mieux tendre son arc courber l'acier perfide, Tel le rival de Guise, adroit et vigoureux,

Ne semble s'afFoiblir que pour triompher mieux. Bientôt les deux coursiers roulent sur la poussière; Mais, sans rien ralentir de leur ardeur guerrière, Chacun des combattants, plein d'un courage égal, Se lève, atteint, poursuit, et frappe son rival. Autant que leur valeur leur adresse est extrême; La gloire en ce moment combat contre elle-même.

Léonore frémit..! Du guerrier inconnu L'armure est morcelée, et le casque est fendu ; Un bouclier immense , élevé sur sa tête. Semble seul du héros retarder la défaite. Guise s'est écrié : — « Rends-toi , héros français î » Ou tous les spectateurs vont voir ici tes traits! »

Mais son vaillant rival a dédaigné l'offense; Ne songeant qu'à combattre il garde le silence. Leur haleine autour d'eux semble enflammer les airs ; De leurs yeux courroucés jaillissent des éclairs; Ils luttent corps à corps, ils se cherchent, se fuient, S'attaquent tour à tour, se redressent, se plient; Et la Cour, observant ce combat périlleux, Admire l'un et l'autre, et tremble pour tous deux (2).

Néanmoins l'inconnu redouble d'assurance : Guise oublie un instant les lois de la prudence; Il croit, sur le héros, fondant impétueux. Terminer le combat par un coup vigoureux; Mais son rival l'évite, et Guise, .sur la terre,

Tombe et roule vaincu dans des flots de poussière.

Au milieu des transports dû peuple et des soldats, Les juges, admirant le vainqueur des combats , Conduisent en triomphe , aux pieds de Léonore , Le guerrier dont le nom est un secret encore. Pour recevoir le prix des mains de la beauté. Le redoutable preux se courbe avec fierté : Le mystère le suit, la gloire l'environne. Lentement Léonore a saisi la couronne... La reine du tonrnoi, par les soins les plus doux, Pour le voir plus long temps le laisse à ses genoux. La grâce du héros, sa valeur, sa noblesse. Charment ses yeux surpris, enflamment sa tendresse; Elle lève son casque... O trouble pour son cœur! Du tournoi Charlemagne est l'auguste vainqueur ^3)î Irritant son orgueil, en dédaignant ses charmes. Hélas! déjà ce prince a fait couler ses larmes.

Mille cris redoublés, à Taspect du héros, Célèbrent sa valeur et ses exploits nouveaux. *

Léonore soupire... O souffrance mortelle! Charle ne daigne point lever les yeux sur elle; Il garde le silence, et ses regards baissés Pour Ihonneur sont brûlants , pour l'amour sont glacés. Charlemagne se lève, il s'élance vers Guise,

Et posant sur son front la couronne conquise,

« — Brave ami, lui dit il, le prix d honneur l'est dû :

» C'est pour te couronner que Charle Ta reçu.

» Je n'ai dû qu'au hasard ta chute et ma victoire;

*) Vaincu, sur ton vainqueur lu l'emportes en gloire. »

Tant d héroïsme émeut et ravit tous les coeurs:

Léonore elle seule est en proie aux fureurs.

En vain son œil supplie, en vain son cœur appelle...

Sans daigner lui parler, Charle s'éloigne d'elle.

Dieu! celle à qui partout on dressoil des autels,

Dont la seule présence enivroit les mortels,

Qui de tant de succès sembloit être lassée,

Léonore aujourd'hui se verroit méprisée !

Celle qui, d'un seul mot, soumetloil tous les cœurs,

Perdroit tout son pouvoir, perdroit tous ses honneurs!

Quel outrage!! ! Soudain Léonore, éperdue,

Ecarte ses amants , odieux à sa vue ;

De leur foule étonnée elle perce les flots;

Et d'un air dédaigneux regardant ces rivaux,

Elle fuit... Vainement, par un public hommage,

Des couronnes, des fleurs, tombent sur son passage;

En vain des chants joyeux célèbrent ses attraits;

Vainement son départ cause d'affreux regrets;

Vainement pour la voir on se heurte, on se mêle ;

Insensible aux honneurs qui pleuvent autour d'elle,

Léonore, agitée, errante, et sans projets,

Ne voit et n'entend rien. Plus belle que jamais, Hélas ! dans ce jour seul, en sa fuite rapide, Pour la première fois l'art ne fut point son guide.

Loin des fêtes, des jeux , qu'elle alloit embellir^ Loin même de Paris Léonore veut fuir : Maudissant à la fois et la France et son maître. Croyant baïr Tingrat, qu'elle n'a pu soumettre, Sur un cbar attelé de deux coursiers fougueux, Cet a&tre éblouissant court charmer d'autres lieux. Mais, bêlas! Léonore , en sa douleur mortelle, Croit avoir fui l'amour, l'amour vole après elle : Ses coursiers fendent l'air... Vains soins ! espoir trompeur ! Est-ce en changeant de lieux (ju'on peut changer de cœur! Diverses passions se choquent dans son âme; L'amour vient l'attendrir, îa vengeance Tenflâmme : Dans son cœur, furieux et tendre tour à tour, L'amour hait; mais sa haine est un excès d'amour.

Son char foule déjà le sol de la patrie : Seule elle a traversé l'inculte Germanie : Tout à coup , à ses yeux, au fond d'un bois sacré, S'offre un temple sauvage... En ce lieu révéré S'arrêtant, à genoux elle tombe, et s'écrie : « — Irmensul ! Tentâtes ! ô dieux de ma patrie ! » Délivrez l'univers d'un monstre ambitieux ! » Menaçant vos autels, Charle ose, furieux ^

» Contre vous el la Saxe armer sa troupe impie; » Yengez-moi , vengez vous, sauvez la Germanie! »

Dans un abîme infect , sous Tcmpire des mers (4), S'enfonce, en mugissant, le chaos des enfers. De ces antres sans jour, pleins de douleurs sans terme, Le crime ouvre la porte, et la mort la referme. Là régnent ces esprits, adorés dans le Nord Sous les noms dlrmensul, d'Alfader, ou de Thord *. Bourreaux de leurs sujets, et victimes d'eux-mêmes, Tous les dards du remords forment leurs diadèmes : L'angoisse des tourments, par son activité, Leur fait sentir l'horreur de l'immortalité. La vengeance, en leur sein distillant sa furie, Tombe goutte par goutte, et n'est jamais tarie : Aux cris du désespoir qui, des gouffres sans fond, Appellent le néant, l'éternité répond.

La voix de Léonore en ces palais funèbres A retenti ; soudain les esprits des ténèbres Vers le nord de l'Europe, et ses vastes déserts, D'un vol impétueux s'élancent dans les airs.

* Irmensul. Voy. la note 5 du Chant. Alfader, pcre universel des dieux de la Scandinavie. Thor , le premier des fils d'Odin. Voy. la noie 6 du Chant.

Sur les bords du Vcser une forêt sacrée Etend au loin son ombre antique et révérée: Le temple d'Irmensul, ténébreux monument, Là sous les rocs s'enfonce, et son parvis fumant, Regorgeant nuit et Jour de sang et de victimes , Prouve la piété des Saxons par leurs crimes.

Non loin, d'anges déchus un conseil ténébreux Se rassemble : Irmensul, éternel factieux, Le même dont jadis l'éloquence funeste Souleva contre Dieu la phalange céleste, Irmensul, souverain des antres infernaux (5), A réuni sa troupe, et lui parle en ces mots : « — 0 vous! qui, disputant au Très-Haut sa couronne, i> Jadis quelques instans ébranlâtes son trône, w Vaincus, mais non soumis; déchus, mais toujours dieux, » Vengeance!.. Que l'abîme engloutisse les cieux! » Brillez, astres divins, sous la voûte azurée! » Que m'importe!.. Je hais votre splendeur sacrée. » Et vous, esclaves vils du Despote immortel! n Nous régnons aux enfers... rampez dans votre ciel.

» Bravant, plus fiers encor, le Maître du tonnerre, 3> De nos gouffres long-temps nous régîmes la terre; w Mais, hélas! maintenant, un perfide héros, » Charle, que l'Eternel seconde en ses travaux, ^ Prétend, vers ces climats portant ses pas funestes.

4o CHARLEMAGNE.

» De notre culte encor briser les foibles restes.

» Enfer, défends tes droits! Abîme, arme tes dieux!

» Vaincre Charle, pour nous c'est triompher des cieux.

» Ah! sur les vils mortels, êtres créés de fange, » Que l'enfer à jamais de TEternel se venge! » Dieu fut leur créateur, moi je suis leur bourreau. » 11 en est le soutien, moi l'éternel fléau, i) Lorsqu'il fait des heureux, entassons des victimes; » S'il verse les vertus, faisons pleuvoir les crimes. » Libres, marchons égaux contre lui soulevés: » Il est dieu des élus, et moi des réprouvés. »

A ce discours, semblable à ces astres funèbres , Dont les rayons, dit-on, répandent des ténèbres *, Tentâtes le premier se lève : — « En mille endroits (6) , » Sur mes autels brisés Charle éleva la croix, » Dit il; exterminons ses phalanges chrétiennes: » Par tes propres fureurs tu peux juger des miennes. » Oui, frappons! Mais, pour mieux triompher, qu'un de nous » Seul, armé par l'enfer, nous représente tous! i> Irmensul, sois le dieu chargé de la vengeance : i> En tes mains le premier je remets ma puissance, » Ces gantelets de fer, dont le charme à l'instant » Renverse l'ennemi frappé d'égarement.

* Bernardin, Etudes de la Nature, t. V, p. 179, édit de 1804, form. in-8°.

» rérissent les chrétiens! guerre à TEtre Suprême! » Que notre volonté soit le destin lui-même! »

Il dit; et les enfers l'applaudissent. .. Odin, Roi féroce d'Asgard, sombre dieu de Locklin (y), S'appi'oche d'Irmensul. — « Vois ces runes magiques! » Dit Tatroce guerrier des palais fantastiques; » Par elles, à ton gré, s'opéreront soudain a Tous les enchantements ; ce sont elles qu'Odin, » Digne époux de Friggis *, dans la Scandinavie, » Traça sur le granit des rocs de la Scanie : » J'ose t'en confier le secret merveilleux : » Seul, cours sauver l'enfer, et seul venge ses dieux î »

Braga ** s'est avancé; d'une voix éloquente,

« — Noble Irmensul, dit-il, de ma harpe brillante

» Daigne accepter le don : ses sons harmonieux

» Enflamment aux combats les guerriers belliqueux ;

» Et sur le champ d'honneur enfantent des prodiges. »

A ces mots, Taranis ***, prince des uoirs prestiges, S'écrie : — « 0 des enfers digne représentant ! M Permets-moi de t'ofFrir un plus rare présent:

* Friggis ou Frîgga, femme d'Odin. Voy. note i5du X« Chant- ** Bragn, dieu de l'harmonie. V oy. note 8 du même Chant. *** Voyez, sur Taranis et son baudrier, Marchakgï, Gauk poe'tique, t. 111.

4ii Cn\RLEMAGNE.

» Prends ce baudrier noir : sa masse mugissante, » Piccélant les éclairs, la foudre et Tépouvante, » Peut, à la volonté, bouleversant les airs, M Du cboc des éléments efiFrayer l'univers. »

Haêder parle. — « Mon œil dans l'avenir encore (8) » Sait lire... Sans le roi dont la Gaule s'honore , » Irmensul! les Français, sans gloire terrassés, » En Saxe lâchement périroient méprisés : » Charle est seul aux combafs l'égide de la France : » Brise ce talisman; Tarme de la vengeance » Est à toi; prends ce gui : lui seul armoit Haeder, )' Quand jadis à Vîngolf il immola Baldcr *. » Lance à nos ennemis cette flèche cruelle; )> L'impitoyable mort Héla ** vole après elle. » Que l'Enfer à son tour dicte à Charle sa loi ! ') Nous qui bravons un Dieu, pourrions-nous craindre un roi!

A ces mots , l'Âstarté de la Scandinavie^ Vénus des Grecs, Fréya, lève son front impie (3). « — Princes! puisque d'un roi, favori des succès, » Dit-elle, dépend seul le destin des Français, » Rassurez-vous : en vain ce guerrier magnanime, » Conquérant de lui-même, ose ignorer le crime;

* Voyez sur la mort de Balder la note 5 du XVe Chant. ** Héla y ou la mort. Voyez la note i'^ du même Chant.

I» En vain ce prince heureux, par de constans efforts,

» De l'acier des vertus semble barder son corps;

» Pour abattre sa force et l'orgueil de ses armes

»» Vos dons seroient de trop, il ne faul que mes charmes.

» Oui, j'apprête au héros des coups inattendus;

» Et sa perte naîtra de ses propres vertus.

» Je connois Charlemagne, étonnant par lui-même, » C'est le merveilleux seul qui l'enflamme et qu'il aime: » Irmensul! contre lui comme arme accepte-moi; » 'Reine des voluptés, Fréya se joint à toi.

>» Ecoute mes projets : sur d'incultes rivages, » Près du fort d'Eresbourg, en des forêts sauvages, » Une jeune druïde, une divinité, » Naquit, surnaturelle à force de beauté. » Sa mère , qu'enleva d'une île de la Grèce » Un Barde, de Diane autrefois fut prêtressa: » Sa fille l'est aussi. Pour corrompre un héros, » Ulnare, objet divin, va servir nos complots. » Tous les enchantements entourent son aurore : » Qui la voit est ravi, qui l'approche l'adore : » Elle embrase les sens, elle éblouit les jeux^ » Près d'elle le destin fixa le merveilleux.

» Mon Ulnare jamais n'osera sur la terre » Passer entre les bras d'un chrétien téméraire: » A moins que, subjugué par un coupable feu, » Pour adorer Diane il n'abjure son Dieu :

» Ainsi jadis des rois j'égarai le plus sage.

» Vierge naïve , au fond de sa grotte sauvage , » Au seul aspect de Charle, Ulnare, au même instant, » Va connoîlre l'amour et son délire ardent. » Philtres des passions coulez sur ma victime ! » L'amour sera pour Charle un prélucfë du crime. » Ah! puisse-t-il, maudit du ciel et des enfers, j) Par sa chute à nos lois soumettre l'univers !

Elle dit : Irraensul, à sa troupe maudite S'adresse encor. — « Des dieux, noble et vaillante élite! u Oui, guerre au roi des preux! qu'il expire en nos fers! » Nous boirons dans son sang le nectar des enfers. » La vertu des démons est dans l'excès du crime : » J'accepte vos présents, et cours sauver l'abîme. » Il dit : Vil réprouvé, s'il sent quelques regrets, C'est de n'avoir commis que trop peu de forfaits. Le conseil infernal applaudit à sa rage : Irmensul rentre au fond de son palais sauvage; Fréya le suit : déjà ces monstres destructeurs , Seuls, préparant leurs coups, confondent leurs fureurs.

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