FIN DÉS NOTES DV CHANT DEUXIEME
5o CHÂRLEMAGNE.
vvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvvv«vv«vvvv'v>ivvvvvvvvvvv\vvvvvvvvvvvvvvvi'vvi<vv\,vvvvvvvvvvvv
jfV Paris cependant, par de brillantes fêtes, De Charle on célébroit la gloire et les conquêtes. Des sciences, des arts, les sublimes travaux. En charmant leurs loisirs, instruisoient les héros, Eclairant leurs progrès, leur prince et leur génie: Ainsi le roi du jour, le père de la vie, Distribuant lui-même aux astres sa clarté, Garde , en se prodiguant, toute sa majesté.
Mais déjà dans le nord la guerre est allumée: Charle ordonne soudain le départ de Tarmée. A cet heureux signal, chaque guerrier français, Héros en espérance, et génie en projets. Hâte rinstant flatteur, oiî cherchant la victoire, Chaque pas qu'il va faire est un pas vers la gloire. Déjà, chefs et soldats, vers les camps ennemis , Volent, impatients, hors des murs de Paris: Du haut d'un ciel serein, Tastre de la nature Dore de ses rayons leur brillante parure: Les casques , les harnois se sillonnent d'éclairs:
CHANT III. 5i
Un concert belliqueux fait retentir les airs: Les tambours, les clairons, les cors et les trompettes, En menant aux combats, semblent conduire aux fcles: Chaque armure vomit des feux étincelants : Semblable en son éclat à ces coursiers ardents. Qui, de flammes bardés , sortant du sein de Tonde, De leurs nazeaux brûlants soufflent le jour au monde.
Au fond d'un vieux manoir, non loin des bords fleuris, Où la Seine à regret s'éloigne de Paris, Lorsque déjà des preux flolte au loin la bannière , Le jeune Cbatillon tombe aux pieds de sa mère : « — O ma mère ! dit-il, je suis honteux de moi; )' Je ne m'appartiens plus, je suis tout à mon roi : » Laissez-moi transformer cette molle parure » En un casque guerrier, en une noble armure : j> Ma patrie est mon Dieu, qu'il soit seul écouté! » J'aime mieux le néant que mon obscurité. }> Devoir! honneur! vertus! votre voix me transporte; « La nature en gémit, mais la gloire l'emporte. » — Cruel! répond la mère, insensé Cbatillon! » 0 toi l'unique fils dont le ciel m'ait fait don! » Tu veux m'abandonner!... tu veux donc sur la terre, » Seule... de désespoir, laisser périr ta mère!... » Elle dit, et les pleurs étouffent son discours. Cbatillon, ton départ trancheroit donc ses jours!
5a CHARLEMAGNE.
Affreuse idée !... II cède , il sent couler ses larmes... Lorsque de ses aïeux , au fond du salon d'armes , Tombe un trophée antique... II tressaille, il rougit, Et des bras maternels le jeune preux s'enfuit. D'un casque il a couvert sa blonde chevelure; Promptement revêtu d'une éclatante armure, D'un coursier il s'empare , et fier de ses projets, Sur les rives du Rhin il rejoint les Français. Mais sa mère en secret, par l'amour animée, Pour voir de loin son fils, suit les pas de l'armée; Et, sans que Chatillon connoisse son dessein, Cet ange bienfaisant veille sur son destin.
Cependant , vers le nord , sur un roc formidable , S'élève d'Eresbourg la place redoutable:
Frontière des Saxons, ce fort audacieux Arrête des Français les pas victorieux:
Ses orgueilleuses tours, ses murs indestructibles, Ses remparts élevés, ses portes invincibles. Semblent braver la foudre , et du héros français Dédaigner les fureurs, et rompre les projets.
Wortighin, que le sort sur le trône fit naître , Combattant en soldat, là commandoit en maître : Fier de l'illustre nom que portoient ses aïeux , L'insensé, se créant mille plans orgueilleux , Ose former l'espoir de vaincre Charlemagne.
Wortighin, jeune encor, déjà dans l'Allemagne A vu la renommée illustrer ses travaux ; Et Charlemagne même, admirant ce héros Que nul effort humain jamais ne sut abattre , En simple chevalier, seul, voudroit le combattre.
Néanmoins, des Français l'auguste souverain. N'aspirant qu'au moment de joindre Vitikind, Rassemble au pied du fort les fils de la victoire. Par l'effroi devancés, escortés par la gloire. Les chefs, sollicitant le signal des assauts, Implorant le péril, s'irritent du repos.
La nuit sur l'horizon plioit ses voiles sombres; L'aurore, pâle encor, luttoit avec les ombres: Tout dormoit... Charlemagne, au milieu des héros Créés par ses regards, formés par ses travaux, Réveille des soldats le courage docile, Leur ordonne l'assaut, et leur montre la ville.
Tel un torrent gonflé par des temps pluvieux, Débordant en fureur de son lit écumeux, S'étend , se précipite, et laisse en son passage L'effroi, le désespoir, la mort et le ravage; Tels les guerriers français, par leur fougue emportés, iVers les murs d'Eresbourg se sont précipités: Us respirent la guerre, ils portent l'épouvante;
Des exploits, à l'envi, le besoin les tourmente. Plus ficile à calmer, s'élance, roi des airs, Eole furienx, dévastant l'univers.
Par un art, que l'enfer fit depuis mieux connoître , Plusieurs globes formés de soufre et de salpêtre , Sur les murs d'Eresbourg, placés par Wortighin, Menaçoient les Français d'un désastre certain. De tous côtés, non loin de ces masses terribles Qui, brûlantes, tombant en mille éclats horribles, Dévoient lancer la mort; des blocs de fer ardents, Des traits empoisonnés, de l'huile à flots bouillants, S'amassoient sur les tours de la place indomptée.
Par les preux cependant, l'escalade est tentée. Déjà, sous les remparts, l'un sur l'autre poussés. Terres, échelles, rocs, s'élèvent entassés; Et de Charle bientôt les cohortes vaillantes, Jusques au pied des forts, traînent des tours roulantes; Tels jadis les géants, dans leur rébellion, Haussoient Athos sur Pinde, Ossa sur Pélion.
Bîais des tours d'Eresbourg, de soldats couronnées, Mille flèches soudain pleuvent empoisonnées: D'un sable au feu rougi, les atomes brûlants, Sur les Francs et leurs chefs tombent en flots ardents, Pénètrent dans leurs yeux, sous leurs armes se glissent: Des rocs précipités , là , les éclats jaillissent ; Là, l'huile ardente coule; ici, des blocs pesants,
Et de fer et d'airain , fondent parmi les rangs ; Et du haut des remparts, où la forge s'allume. Roulent d'épais torrents de flamme et de bitume ; La fumée obscurcit ce théâtre dhorreur, Et le jour, en fuyant, se voile de terreur.
Dans les fossés, des preux les cohortes pressées, S'enfoncent sous leurs tours, par la flamme embrasées: Leurs béliers ont en vain ébranlé les remparts; Sur ces brûlants terrains , des Francs de toutes parts, Les corps ensanglantés, mutilés et difformes , S'entassent palpitants, en noirs monceaux informes.
La nuit termine enfin ces massacres affreux : Vers son camp, Charle en ordre, a replié ses preux. Seul il veille; et du jour, attendant la lumière , Sur ses armes couché , passe la nuit entière. Mais du fatal combat, les feux l'ont altéré; D'une brûlante soif il se sent dévoré.
O désespoir! Teau manque; et dans ces lieux perfides, On cherche vainement quelques sources limpides (i): Ce n'est qu'au point du jour, qu'un soldat empressé Porte au prince français , dans son casque brisé, Une eau teinte de sang, noire, épaisse et bourbeuse. Tous détournent les yeux à cette vue affreuse : Charlemagne sourit... L'intrépide héros, D'un trait vide le casque , et prononce ces mots : « — Magnanimes guerriers ! tout doit vous en convaincre ,
» Qui ne sait point souffrir, ne saura jamais vaincre.
» Sous les coups redoublés du marteau qui les bat,
» L'argent devient plus pur, l'acier prend plus d'éclat;
» Et ce n'est qu'à la forge, où Tenclume résonne,
n Que l'or s'alonge en sceptre, et se tourne en couronne.
» Mais le jour luit, marchons, » Ses discours, son maintien,
Font passer dans les cœurs Théroïsme do sien;
Des succès trop tardifs lui semblent des défaites:
Charlc dictant la gloire, ordonnant les conquêtes.
S'élève colossal aux yeux de ses guerriers;
Semblable aux Apennins, levant leurs fronts altiers ,
Quand les feux de l'aurore à leurs sommets s'allument,
Et que les feux d'enfer sous leurs fondements fument.
De vaincre impatients, le prince et ses soldats, Vers les murs d'Eresbourg ont reporté leurs pas. De nouveau dans les tours les forges retentissent; Le combat se reprend, les rangs se dégarnissent; De volantes forêts en sifflant fendent l'air; Un arsenal entier tombe en masse de fer. O honte! les Français, livrés à l'épouvante. Ont fui... Mais Charle accourt, ot d'une voix tonnante: « — Qu'aperçois- je! arrêtez! des Français prêts à fuir! î> Malheureux! à l'opprobre oseriez-vous courir! " Qu'êtes-vous devenus, héros de ma patrie! •> Au-dessus de l'honneur placez-vous donc la vie?
j» Voulez-vous efiacer^ aux yeux de l'univers , » Des siècles de succès par un jour de revers? » Ah! suivez-moi; la mort, de l'enfer vile esclave, » Ne frappe que le lâche, et respecte le brave. » De l'armée , à ces mots , ralliant les fuyards , L'invulnérable Charle est au pied des remparts; Et tous les boucliers, élevés sur les têtes, Forment un toit de fer qui brave les tempêtes.
C'est alors qu'impassible au sein de mille feux, Tel qu'un mont dont l'orgueil semble braver les cieux, Charle, en simple soldat, saisissant une échelle, S'élève le premier où la gloire l'appelle; Des javelots , des dards , fondent en vain sur lui , Un bras pare les coups, l'autre lui sert d'appui. Bientôt de tous côtés on le suit, on l'imite; En foule vers les murs chacun se précipite; L'un tombe renversé, l'autre monte en vainqueur; Différent est leur sort, égale est leur valeur. Les bataillons français, dont les murs se hérissent, Se suivent pleins d'ardeur, s'aident , se raffermissent ; Ils montent sans effroi sous les traits ennemis ; Et l'air semble peuplé de ces guerriers hardis.
Gravissant des remparts les murailles terribles. Le prince atteint déjà les créneaux invincibles ; La mort l'entoure en vain... Charle, aigle radieux. Suspendu dans les airs, combat victorieux,
Quand de noires vapeurs des murs couvrent ie faîte, Lui seul , fanal de gloire, éclaire la tempête: Une flamme céleste éclate en ses regards: Il s'élance... Tout fuit... Il est sur les remparts.
La valeur des soldats alors se change en rage : Le roi, suivi des siens, vole, détruit, ravage, Foule aux pieds les vaincus; et là, de toutes parts, L'épouvante et la mort lèvent leurs étendards. Charle seul commença le triomphe... Il Tachève : L'éclair c'est son regard, la foudre c'est son glaive : Armes, guerriers, drapeaux, sous ses pas renversés, S'élèvent en barrière, ou roulent dispersés: Il frappe, anéantit, et seul, infatigable, Teint du sang ennemi, triomphe invulnérable. Le trépas est partout; des airs les vastes champs Semblent ne plus suffire aux cris des combattants.
Comme l'éclair pourpré d'un foudroyant orage, Une lueur sanglante éclaire le carnage : Charle, du haut des tours, paroît en immortel Guider un bataillon des milices du ciel. C'en est fait des Saxons... Tout périt , tout succombe ; Eresbourg avec eux s'enfonce dans la tombe.
Tout à coup l'oriflamme, étincelante d'or (2), Astre de la victoire , apparoit sur le fort : En tous lieux à la fois la confusion roule;
Mille exploits ignorés se perdent dans la foule :
Partout fuit Tennemi : sur ces murs désastreux (3)
Wortighin court vers Charle. — «Approche, audacieux!
» Qu enfin ici des Francs tombe le chef barbare ! »
Charle a fondu sur lui... La foule les sépare ■
Mais \Yortighin s'écrie: — « Hors des murs d'Eresbourg.
» Pour me vaincre ou périr, demain, avant le jour,
» Si la voix de l'honneur en toi se fait entendre,
» Charle! dans la forêt jure moi de te rendre.
» J'y serai seul. » — 11 dit ; Charlemagne l'entend ;
Noblement téméraire, et vainqueur imprudent^
Au farouche Saxon il répond: — « Je le jure. »
C'est un nouvel exploit que, sans doute, il s'assure.
Wortighin néanmoins se défendoit toujours: Du côté du midi, maître de plusieurs tours, II se retranche; et là, par sa mâle énergie, Semble promettre encor de vendre cher sa vie. Mais la nuit, sur son char, s'approchant à pas lents, Interrompt les succès des Français triomphants: La ville s'est rendue, et ses vainqueurs terribles Se reposent enfin de leurs travaux pénibles.
Déjà la renommée, aux cent voix, aux cent yeux, De Charle publioit les succès glorieux.
Au récit des combats d'une illustre journée, Du jeune Chalillon la mère consternée
6o CHARLEMAGNE.
Vole dans Eresbourg : de noirs pressentiments Epouvantent son âme et glacent tous ses sens; Elle cherche son fils, le demande, l'appelle. Remplit l'air de ses cris : l'infortunée, hors d'elle, Dans chaque objet le voit, dans chaque son l'entend: En vain elle parcourt et la ville et le camp ; Aux genoux des soldats qui s'offrent à sa vue, Vainement elle tombe égarée, éperdue; Les conjure, en pleurant, de lui rendre son fils; Nul ne connoît son sort, mais tous sont attendris. Soudain elle se lève... Une horrible pensée' S'empare avec transport de son âme oppressée : La peur d'un mal futur surpasse un mal présent; D'un œil farouche et sec, d'un pas moins chancelant, A la pâle lueur d'une sombre soirée, Sous les murs d'Eresbourg elle vole égarée; Et seule, en frémissant, par de derniers efforts, Elle cherche son fils dans des monceaux de morts.
Le flambeau de la nuit éclairoit seul la terre. Lorsqu'au pied des remparts la malheureuse mère, Des cadavres nombreux fixant les traits flétris, Trembloit de découvrir l'image de son fils. Tel jadis, maudissant des succès trop célèbres, Paul-Emile *, éclairé par des torches funèbres,
'- Pnul-Einile , père de Scipion l'Africaîo. { Voy. les notes. )
CHANT III. 6i
Cherchoit , parmi des morts, et dans l'horreur des nuits, Pour prix de ses hauts faits... le cadavre d'un fils (4) !
Epouvantables soins! souffrance sans pareille! Un souffle empoisonné portoit à son oreille Le lourd gémissement, le lugubre soupir, Des blessés, sans secours, achevant de mourir. Couverte d'un sang noir, en ce champ de carnage, Sur des morts entassés se frayant un passage, Soudain elle aperçoit... 0 spectacle effrayant! Du jeune Chatillon le bouclier sanglant... Non loin est un guerrier couché sur la poussière; Elle s'élance à lui... se courbe vers la terre..., Le voit... le reconnoît... pousse un cri déchirant, Et tombe à ses côtés dans un ruisseau de sang. Tel qu'un lis éclatant, brisé pendant l'orage. Le noble Chatillon, au printemps de son âge. Qui, plus beau que l'Amour, croissoit tendre et vaillant, N'est plus qu'une ombre pâle, un cadavre sanglant.
Sa mère, au désespoir, sur son corps étendue. Repaissant ses regards de cette horrible vue. En ces mots déchirants exhaloit sa douleur: — « 0 toi ! qui, dix-huit-ans, assuras mon bonheur! » Toi qui faisois ma gloire, et que mon cœur adore! » Chatillon, tu n'es plus... et moi j'existe encore!
» Je n'entendrai donc plus le doux son de ta voix, " Je t'ai donc embrassé pour la dernière fois.
62 CHARLKMAGNE.
i> Réponds, ô mon cher fils! Mais en vain je t'implore... » Chatillon, tu n'es plus... et moi j'existe encore!
» Barbares assassins! guerriers dévastateurs! » Du beau titre de gloire on orne vos fureurs: « Puissiez-vous tous périr, ô monstres que jabîiorrc! j) Hélas! la mort m'entoure... et moi j'existe encore!
» Non, ta mère ici-bas ne peut vivre sans toi: » Va, je liais la nature où tout est mort pour moi. » Je trouvois en toi seul mon univers, ma vie... » Voilà donc où conduit l'amour de la patrie! w A la mort!!!... Roi cruel! viens aussi m'immoler! » Ma vie avec son sang auroit dû s'écouler: j> Pour lui seul je vivois... Ciel! ouvre-moi sa tombe! » Dans tes bras... ô mon fils... c'en est fait... je succombe. » Elle dit ; tant d'efforts, d'angoisses , de douleur. Viennent d'éteindre en elle un reste de chaleur: Quelques sons étouffés sortent de sa poitrine... Vers son cher Chatillon , mourante , elle s'incline, L'attire avec effort jusques auprès de son cœur. L'entoure de ses bras... l'y presse encor... et meurt.