G CHARLEMAGNE
Près d'elle un léger bruit, que soudain elle entend, Arrache la Druïde à son recueillement:
Elle se lève; et seul, sous sa grotte inconnue, Armé de pied en cap, Charle s'offre à sa vue. Le monarque français, quoique pâle et souffrant, D'attraits, de majesté lui paroît éclatant. La beauté du héros trouble le cœur d'Ulnare; Elle croit voir un dieu... Son jeune esprit s'égare; Elle sèche ses pleurs, le regarde, sourit, S'en approche à pas lents, se rassure, et lui dit: « — Parle, auguste étranger! Sous ce roc solitaire, » En toi vois-je Apollon, ou le dieu de la guerre? » Prêtresse de Diane, ei vierge de sa cour, » J'adore tous les dieux, tous... excepté l'Amour. » A ces mots étonnants, dictés par l'innocence. Le prince, embarrassé, garde un profond silence: Ravi de sa beauté, flatté de son erreur, Il ne sait que répondre, et sent battre son coeur. « — Tu gardes le silence; ah! parle! reprend-elle; » Viendrois tu protéger une jeune mortelle? » Tes traits, tes nobles traits, ton aspect enchanteur, » Ne peuvent qu'annoncer la gloire et le bonheur. » Oui, divin habitant de la céleste voûte ! » C'est Diane vers moi qui t'envoya sans doute: » Je lui dois ton secours, daigne me l'assurer; » Déjà le cœur d'Ulnarc est prêt à t'adorer. »
CHAÎ^T ÎV.
Elle dit; Charlemagne, en cet étrange asile,
Dans l'admiration demeuroit immobile :
Ces discours exaltés, ces feux qui Tont conduit,
La Druide , sa voix, ses grâces, son habit.
Tout lui sembloit un songe; et son âme en délire
Redoutoit un réveil qui pouvoit tout détruire.
Cependant son armure étoit teinte de sang:
Ses cuisantes douleurs croissoient à chaque instant:
Des ombres sur ses yeux coramençoient à s'étendre:
Bientôt d'Ulnare à peine entend-il la voix tendre:
Sa main contre le mur en vain cherche un appui:
Ses genoux chancelants se dérobent sous lui;
Il tombe... Et ses regards, qu'un secret charme guide,
Restent encor fixés sur la belle Druïde.
Vers le noble guerrier, sous sa grotte expirant, La vierge des forêts s'élance en frémissant: A la foible clarté qui frappe sur l'armure. Elle aperçoit du sang, dislingue une blessure. Se courbe sur son corps d'un air triste et craintif, S'assure s'il respire, et pousse un cri plaintif. Ses mains de Charlemagne ont détaché- l'armure; Un voile est déchiré, pour bander sa blessure. Attentive , soignant le héros des Français , A genoux près de lui, la vierge des forêts, Seule, implorant les dieux, sent descendre en son âme
78 CinRLEJMAGlNE.
D'un amour inconnu la dévorante flamme:
En vain veut-elle, hélas! faire ses sentiments;
Un charme plus fort qu'elle a dicté ces accents.
« — Infortuné guerrier! toi sur qui la mort plane!
» Tu n'es donc pas un dieu député par Diane !
» Qu'es-tu donc? un mortel... non, je m'alarme eu vain!
i> Tout en l'homme est terrestre, en toi tout est divin:
j» Ton regard est clément, le sien est inflexible;
w Les hommes sont cruels, tu m'as paru sensible :
w Non, j'en croirai mon cœur, tu n'es pas un mortel ;
>» Comme Apollon, chassé par le maître du ciel,
» Peut-être quelque temps viens-tu vivre sur terre!
» Mais qui t'a pu blesser?.. Sans doute un diou sévère:
w Car l'homme oseroit-il lever son fer sur toi !
» Que je bénis le sort qui t'amena vers moi!
» J'aurai soin de tes jours... Ah! déjà dans mon âme
» Je sens un feu divin qui m'agite et m'enflamme.
» Que dis-je!.. descendu de la céleste cour,
» Me tends-tu quelque piège, et serois-tu l'Amour?
» Ce monstre ingrat?.. Mais, non, dissipons mes alarmes,
» Seul Alcide a ta force, et seul Mars a les armes;
» L'.^mour n'a qu'un carquois; moins mâle en ses travaux,
» L'Amour n'est qu'un enfant, et je vois un héros.
j> Oh! ne me quitte plus!.. Si près de moi in restes,
») Je préfère mon antre à tes palais célestes :
» Ici, déjà pour moi, quoique pâle, affoibli,
» Tu n'as fait que paroître, et tout s'est embelli. »
C'est ainsi qu'avec feu, mais de crainte oppressée, La vierge, hors d'elle-même, exprimoit sa pensée: Accablé par ses maux, et presque anéanti , Charle alors ne voyoit, n'entendoit qu'à demi; Néanmoins de son sein sortit un soupir tendre, Quand d'UInare la voix ne se fit plus entendre: Aux portes de son cœur elle frappe en ce jour, La recoiinoissance ouvre, et fait entrer l'amour.
Invisibles, an fond de la grotte d'UInare, Irmensul et Fréya, déilés du Ténare, Observoient le héros : de parfums amoureux Fréya vient d'embaumer l'anlre mystérieux: De sa propre ceinture elle a ceint la Druide ; « — Je triomphe, Irmensul , dit le m.onstre perfide, » Charle aime la prêtresse ; au pied de cet autel » Je ne le quitte plus, qu'il ne soit criminel: » Déjà l'amour d'UInare est fureur et délire : » Ecoute ses discours, c'est moi qui les inspire. >» Elle dit : autour d'elle erre la volupté ; Des amours sa caverne est le temple enchanté.
Par des sucs merveilleux, seule, en sa grotte obscure 3 Ulnare a du héros refermé la blessure:
Déjà renaît sa force, il sent calmer ses maux;
8o CHARLEMAGNE.
Et sa voix lentement laisse échapper ces mots:
« — 0 vierge des forêts, à qui je dois la vie!
»> Combien de tous vos soins mon âme est attendrie !
» Ah! malgré mes douleurs, soigné, sauvé par vous.
M Jamais aucun instant ne me parut plus doux. »
Il dit : à ce langage aussi flatteur que tendre,
De lui-même il s'étonne, et cherche à se comprendre:
Ce guerrier, qui jadis au sein même des cours,
Redoutant la beauté, scmbloit fuir les amours,
Charle a dit... O prodige! O changement bizarre!
« — L'état le plus cruel est doux auprès d'Ulnare. »
Mais alors la prêtresse, au comble du bonheur, Par ces mots sans détour laissoit parler son cœur : « — Inconnu! qui du ciel pour moi semblés descendre! n A mon oreille enfin ta voix s'est fait entendre: » Hélas! qui que tu sois! jMars! Hercule! Apollon! » Je ne demande plus à connoître ton nom: » Que m'importe ton rang! Ah ! ta seule présence i> A changé tout mon être, et prouvé ta puissance : M Mon aveu, mes transports l'étonnenl , je le voi ; }> Ils m'éionnent moi-même, éclatant malgré moi: » Peut-être je me perHs, en te parlant sans feindre; » De loi seul j'attends tout, de toi je puis tout craindre : » Sous terre enferme-moi, traîne-moi sous tes pas, » A tout je souscrirai... mais ne me quitte pas: » Tout est douleur pour moi, si le ciel nous sépare;
» Mais tout, si je te vois, est bonheur pour Uinare. » La Druide trembloit en prononçant ces mots ; Mais, pour cacher son trouble aux regards du héros, S'éloignant de l'autel, d'une course rapide Elle sort et revient-, puis, d'un air moins timide, Déposant à ses pieds plusieurs paniers fleuris, Elle présente au roi du lait et quelques fruits.
Plus troublé que jamais, le prince, avec ivresse, Accepte les présents de la belle prêtresse: Mais, redoutant l'amour, il songe à fuir ces lieux. Déjà des yeux d'Ulnare il détourne ses yeux; D'un air sombre il se lève... Il s'est éloigné d'elle: La raison Tentraînoit... mais l'amour le rappelle; Il s'arrête... peu maître encor de ses esprits. Plus il s'est combattu, plus il semble indécis. Tel on voit le Méandre, arrêté dans sa course, Descendre vers la mer, ou monter vers sa source; Son cours embarrassé varie à chaque instant ; Et le flot qui remonte en trouve un qui descend.
La vierge des forêts, du héros de la France, Remarque avec effroi le trouble et le silence: " — Il souffre, pense-t-elle, endormons ses douleurs. » Alors, prenant un luth, qu'une chaîne de fleurs A l'autel suspendoit, l'enchanteresse en tire
8a CHARLEMAGNE.
Des sons d'abord plaintifô; puis la magique lire, Des plus brillaiîts accords soudain charmant les airs, Semble transporter Charle aux célestes concerts.
« Accent du cœur ! touchante mélodie (4) ! » Enchantement des beaux jours de la vie ! » Soupirs des dieux! éveil des souvenirs ! » Descends du ciel sur l'aile des plaisirs.
» Divin appui de l'innocence !
» Des malheureux douce espérance ! •
» Belle Diane ! astre des nuits !
» La flottante Délos, sous un palmier, jadis, » A la clarté du jour, vit s'ouvrir ta paupière: » Des cygnes, pour charmer les douleurs de ta mère, » Là, de rilc, en chantant, sept fois firent le tour. » Ce fut pour consacrer leurs chants et ce beau jour
» Qu'Apollon, au céleste empire,
» Plaça sept cordes à sa lire *.
» Accent du cœur ! éveil des souvenirs ! » Enchantement des beaux jours de la vie ! » Soupirs des dieux ! touchante mélodie! » Descends du ciel sur l'aile des plaisirs.
* Ce chant est imité de l'hymne d'Horace « Phcebe , sj/farumfuepotens Diana , etc. » ( lioR. Carm. ssec.)
» Sous une grotte solitaire, » Thétis revoit un jour, un guerrier téméraire " Apparoit à ses yeux : la déesse fuyant, » De formes mille fois change en un même instant: " Vains efforts !.. Le héros devoit triompher d'elle: » Ah! par l'art de Thétis, que ne puis-je, immortelle,
>> Sous mille formes m'embellir!
» Noble guerrier ! loin de te fuir,
» Ulnare, en ce bois solitaire,
» Les prendroit toutes pour te plaire.
» Accent du cœur! éveil des souvenirs !
» Enchantement des beaux jours de la vie ! '
» Soupirs des dieux! touchante mélodie!
» Descends du ciel sur l'aile des plaisirs. »
Là cessent les accords de la lyre inspirée : L'air semble alors, portant vers la voûte sacrée Les chants aériens du magique séjour, La voix des voluptés, et Técho de l'amour.
Immobile, hors de lui, Charle contemple Ulnare: Rester est dangereux, s'éloigner est barbare: A ses yeux tout est charme, en lui tout est douleur: Le zéphir de l'amour est l'ouragan du coenr.
La vierge des forêts, inquiète, interdite, Observe le guerrier, d'effroi son cœur palpite: Elle voit Charlemagne à pas lents s'éloigner; Son espoir est détruit, il va l'abandonner: L'ingrat sort sans parler, sans regarder Ulnare... C'en est trop ! Tout entière au trouble qui l'égaré, L'infortunée, en pleurs, tombe aux pieds du héros; Fréya dispose d'elle, et lui dicte ces mots:
« — Tu me fuis!., ah! cruel! c'est trop de barbarie ! » Tu veux donc que je meure... et j'ai sauvé ta vie ! » Pourquoi vins-tu l'offrir, ingrat! devant mes yeux! » Paisibles, loin de toi, mes jours couloient heureux: » Je t'ai vu... désormais sans toi je ne puis vivre; » Attachée à tes pas laisse Ulnare le suivre, » Fais d'elle ton esclave... Est-il un rang pour moi, » Est-il quelque bonheur, si j'existe sans toi ! » Ah ! déjà pour mon àme, en ses désirs extrême, » Un seul mot de ta bouche est le bonheur suprême: » Mon cœur cherche ton cœur, mes yeux cherchent les yeux: » Mais je ne vois que glace oij. j'ai puisé mes feux. »> Je n'y survivrai pas... je succombe... ah! barbare! » Pourras-tu, seule ici, laisser périr Ulnare. » Elle dit, se relève, et vers l'autel sacré Penche languissamment son front décoloré; De ses yeux enchanteurs coule un torrent de larmes; Et ses douleurs encor ajoutent à ses charmes.
A sa tendre attitude, à son discours touchant , Le héros des Français, pâle, oppressé, tremblant. Mais à fuir décidé, répond ces mots : — « Ulnare ! » Objet trop séduisant, dont le ciel me sépare î » Ah ! de grâce , à mon tour je tombe à vos genoux ; » Laissez moi vous quitter... je reviendrai vers vous ; « Vainement à l'amour long-temps je fus rebelle, » Hélas ! je suis trop foible , et vous êtes trop belle... » Adieu. » Charle, à ces mots, prononcés vivement. S'échappe de la grotte, et fuit rapidement: Rien n'arrête sa course; hors du roc solitaire Il croit être suivi, le redoute, l'espère, IS'ose tourner la tête, erre au milieu des bois. Et d' Ulnare toujours croit entendre la voix.
Bientôt Charle, accablé de fatigue et de peine, S'arrête, et lentement vers la ville se traîne: Il rentre dans le fort à la chute du jour ; Et là, tombe sans force, en maudissant l'amour.
Dans ce cruel état oii l'âme tourmentée, Sans veiller ni dormir, se débat agitée, Le monarque français étoit enseveli; Lorsque soudain il voit, ou croit voir devant lui, D'un père qu il aimoit, l'ombre pâle et glacée, Lui tenir ce discours : — « Mon fils ! âme insensée! a Quoi î déjà, par l'amour honteusement vaincu.