‹ Charlemagne, ou, La CaroléideChapitre 17 sur 26 · FIN DES NOTES DU CHANT TROISIEME · texte numérisé non relu

FIN DES NOTES DU CHANT TROISIEME

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Au centre lumineux de ces mondes brillants, De ces globes de feu, qui, dans l'espace errants, S'étendent, rois des airs, sous la voûte immortelle. Flotte du Tout-Puissant la demeure éternelle. Là, dans limmensilé, lui seul, être parfait, Ne fut, ni ne sera, mais seulement il est. Là, sur tous ses élus, sa justice suprême Imprime le bonheur dont il jouit lui même. O favoris des cieux! le tombeau redouté Fut pour vous le berceau de l'immortalité.

Par ordre du Seigneur, l'heureux chef des archanges , Qui jadis, des enfers, foudroya les phalanges, Rassemblant ses guerriers, s'écrie : — « O rois divins! j) Dieu l'ordonne... Veillons sur Charle et ses destins: » En vain s'arme l'enfer, bientôt la Gerinanie » D'Irmensul et d'Odin verra le culle impie , » Le temple et les autels foudroyés à j,imais.

« Pour corrompre le cœur du héros des Français, » Qui l'auroit pu penser ! Une jeune païenne,

» Parfaite, si le citl Tout fait naiire chrétienne, » Par l'enfer est choisie : étrange aveuglement ! »> Au plan le plus absurde Irmensul s'arrêtaut, » Pour égarer l'honneur a choisi Tinnocence. » De ses charmes divins ignorant la puissance, j» Ulnare, sur la terre astre encor inconnu, » Joint les traits d'un archange à Tâme d'un élu ; w Orgueil de la nature elle en est la merveille.

» Irmensul, monstre impur, quel'œilde Dieu surveille! » Tes armes en tes mains tourneront contre loi : » La vierge des forêts, n'obéissant qu'à moi (i), » Rendra Charle plus grand. Pour seul prix de tes crimes, » Le désespoir, t'ouvrant la porte des abîmes, n Engloutira ta honte. Archanges! séraphins! » Que des lauriers nouveaux ornent nos fronts divins! >» Dieu, qui nous daigne ici dicter ses lois suprêmes, » Nous fit à son image, et s'admire en nous-mêmes. » Il dit, et tout à coup des éclairs lumineux Partent du santuaire, et jaillissent sur eux. Comme on voit rélincelle alimenter la flamme, Aux volontés de Dieu leur volonté s'enflamme : Ce ne sont plus alors les archanges des cieux , C'est Dieu qui se divise en légions de dieux.

Mais, bravant l'Etemel et sa troupe céleste, Irmensul, qui, du fond de son palais funeste,

Vieil! d'ouïr du Très-Haut les ordres souverains, Fier de combattre eiicor les archanges divins, Vers le fort d'Eresbourg s'élance : le barbare S'est armé des présens qu'il reçut du ïénare, Des gants de Teutatès et des runes d'Odin. L'arme la plus utile à son fatal dessein Est le baudrier noir, ou mugit la tempête. Non loin d'une forêt , sur un mont il s'arrête : C'est là que Wortighin doit, au lever du jour, Combattre Charlemagne hors des murs d'Eresbourg.

Déjà, prête à charmer les regards de la terre. L'aurore alloit quitter son palais de lumière. Mêlant, aux yeux de Thommc ébloui de ses dons, L'incarnat de la rose à l'or de ses rayons. L'oiseau charmoit les airs de son tendre ramage: Le zéphir soupiroit à travers le feuillage : Et du jour au berceau déjà les premiers feux Dissipoient les vapeurs, et nuançoient les cieux.

La veille , Charlemagne , au milieu de sa gloire , Sur les remparts conquis, ivre de la victoire. Emporté par le feu d'un courage imprudent, Peu maître en ses transports d'un premier mouvement^ Et peut-être égaré par quelque dieu contraire, Accepta d'un rival le défi téméraire.

Mais Eresbourg conquis, Chaile suî à ses preux Caclicr soigneusement ses projets: trois d'enlrc eux Devant le suivre, seuls en ont eu connoissance. Vainement ces guerriers ont blâmé limprudencc D'un tel engagement. — « Amis! leur a-t-il dit, y> Quand même imprudemment Charle se fût conduit, » Son danger fiit-il sûr, sa mort même visible! j> II a fait un serment, le rompre est impossible. » Charle, à l'aube du jour, escorté de ses preux, Vole au bois où l'attend un rival furieux. Mille pensers divers, en son âme troublée Descendent les soucis... Chantre de la vallée, Alors un jeune pâtre, au son du chalumeau, Paisible, vers les prés conduisoit son troupeau: Charle un instant s'arrête, et se plaît à l'entendre j Cette douce harmonie a paru le surprendre. M — Heureux pâtre ! pensoit ce héros vertueux , » Comme loi sur la terre, ah! ne vaut-il pas mieux « Charmer en paix les bois des airs de la musette, » Qu'effrayer l'univers du son de la trompette ! Worlighin cependant se présente à ses yeux: Près d'un large ravin le combat périlleux S'engage au même instant : le fier Saxon s'écrie: „ — Charle, approche; un de nous doit perdre ici la vie : » Nulle trêve au combat ! Entre nous nul accord! n ïe voilà prévenu... La vengeance ou la mort !

De leurs armes le choc, au loin dans les campagnes Répété par récho, fait mugir les montagnes : Leurs coups tombent plus lourds que les marteaux d'airain, Qui forgeoient dans l'Etna les foudres de Jupin. Sous leurs casques brisés tonnent leurs cris de guerre : Leurs coursiers vainement roulent sur la poussière; A pied ces rois encor combattent furieux : Leurs pas sont mesurés, leurs yeux cherchent leurs yeux: Chacun tourne, recule, ou pare quelque atteinte ; L'art est trompé par l'art, la feinte par la feinte.

Invisible témoin de ce combat sanglant, Le perfide Irmensul, par quelqu'enchantement, Tente de séparer, du héros de la France, Les preux qui l'ont suivi : la magique puissance Des runes dont Odin lui transmit les secrets (2), Contre Charle déjà va servir ses projets : Le monstre a rassemblé leurs fatals caractères, Prononce quelques mots, et des vapeurs-légères, S'élevant tout à coup du sol mystérieux. Non loin de Charlemagne enveloppent ses preux. Les trois guerriers alors cessent de voir leur maître : A leurs yeux aveuglés il vient de disparoîtie; Des gants de ïeutatès Irmensul les frappant, En leurs esprits confus jette l'égarement. Du côté d'Eresbourg, ô surprise nouvelle! Ils entendent au loin leur roi qui les appelle ;

Et marchant au hasard vers la trompeuse voix,

Abandonnant leur maître, ils s'élancent tous trois.

Déjà depuis long-temps avoit brillé Taurore, Les deux rois ennemis se combattoient encore: Charlc, à chaque moment , par un nouvel effort, OfFroit à son rival et le fer et la mort; Quand soudain sa valeur par l'adresse est trompée; Wortighin dans le flanc lui plongeant son épée, L'en retire sanglante, et dun air triomphant S'écrie : — « Expire enfin, célèbre conquérant! » Fléau du monde! ici termine ta carrière. » 0 Wortighin! ton glaive aura sauvé la terre! » Semblable en sa fureur au lion rugissant, Cbarle sur 'W'^orlighin fond, Tceil étincclant: Le triomphe, il l'obtient; le combat, il l'achève ; Dans le sein du Saxon il enfonce son glaive, Et s'écrie : — « Insensé! reconnois ton erreur! » Voilà comme vaincu je réponds au vainqueur. » Wortighin pousse un cri, déjà s'ouvre sa tombe: Son œil voilé se ferme, il chancelle... il succombe. Tel un rocher, miné parle temps destructeur. Des Alpes à grand bruit s'écroule avec fureur; De sa chute étonnés les vallons retentissent; L'écho répond, Tair tonne, et les monts en frémissent : Tandis que les troupeaux, fuyant ces bords affreux , Pensent ouïr la mort tombant du (ici sur eux.

Tel périt Wortighin : tout en lui fut audace; Même étendu mourant, son silence menace.

A l'aspect d'un héros expirant sous ses coups, Charle sent la pifié succéder au courroux: Tandis que Wortighin, à son heure dernière, Se déchiroit les flancs et mordoit la poussière, Charle bande sa plaie, et songe à le sauver; Mais le chef expirant semble encor le braver: Il l'attend, il l'observe, et sa main sanguinaire Soudain le frappe encor... La blessure est légère ; Mais Charle, furieux: — " Féroce Wortighin! » Tu n'es plus un guerrier, tu n'es qu'un assassin : >• C'est purifier l'air qu'immoler Tinfamio. » 11 dit, frappe, se venge, et le monstre est sans vie.

Blessé, Charle inquiet veut appeler les siens; Mais tous ont disparu. L'ennemi des chrétiens, Achevant son ouvrage, élève sur sa tête Le baudrier fatal : une noire tempête Soudain vers le midi s'amasse dans les airs : Des nuages épais, d'effroyables éclairs.

Déjà couvrent les cieux, et la terre inquièfe, Semble en ur\ calme horrible attendre la tempête. Les pasteurs, les troupeaux, tremblants ont fiii les prés; Les chantres des forêts voltigent égarés : L'air frémit , le vent siffle, un déluge de grêle

Tombe, et détruit l'espoir du laboureur fidèle : L'orage tonne, éclate, embrase les hameaux, Entraîne les moissons dans le torrent des eaux; L'air est empoisonné par une odeur impure , Et l'orage devient l'enfer de la nature.

Ainsi se déchaîna Borée impétueux (3), La terre ainsi trembla, tels grondèrent les cieux. Quand, sur les bords sanglants du lac de Trasimène, L'invincible Annibal dompta l'aigle romaine,

Charlemagne, affoibli par le sang qu'il perdoit, Vers l'abri des forêts à pas lents se guidoit; Accablé sous le poids de sa pesante armure, L'intrépide héros erroit à l'aventure:

Nul toit hospitalier ne s'offroit à ses yeux. Luttant contre la grêle, en des bois ténébreux, Epuisé de fatigue, adossé contre un chêne, Les yeux déjà voilés, se soutenant à peine. Sans respiration, presque sans mouvement, Le prince alloit tomber, privé de sentiment : Au loin l'orage encore étend une nuit sombre: Son sang couloit encor... lorsque, soudain, dans l'ombre, S'élève un feu brillant, mystérieux appui, Qui lui trace une route, et marche devant lui. Charlemagne aussitôt sent ses forces renaître ; Il suit ce conducteur, qui l'égaré, peut-être.

Jusqu'en un antre obscur qu'ombragent des cyprès:

Là, son guide s'éteint... Le héros des Français

S'enfonce lentement sous le roc solitaire:

Du jour a par degrés reparu la lumière...

Juste ciel! quel tableau se présente à ses yeux!

Est-ce une illusion ! un songe merveilleux!

Ses sens l'abusent-ils!.. Il s'arrête, et contemple.

Au fond d'un souterrain, décoré comme un temple, Un autel arrondi, paré de mille fleurs, Parfume au loin les airs des plus douces odeurs: Les Zéphirs, se jouant sous la grotte sauvage, Semblent se rire entre eux des fureurs de l'orage; Et tandis qu'au dehors le ciel tonne irrité, Là régnent le printemps et la sérénité.

Sous une arche de fleurs, là, sur l'autel rustique, Avec grâce s'élève une statue antique.

Représentant Diane; et le luxe païen, Elégamment admis, orne ce temple ancien. Mais, ni ses doux parfums, ni son autel profane, N'avoient frappé le roi dans l'antre de Diane; Un être inconcevable, un objet enchanteur. Seul, fixe ses regards, et vient troubler son cœur. A Tautel prosternée, une jeune prêtresse, D'un son de voix plaintif, imploroit la déesse : Charle prête l'oreille à ses accents divins:

74 CIÎARLEMAGNE.

" — Toi, qui lis dans mon âme, et règles mes deslins!

» 0 Diane immorielle! écoute ta prêtresse!

» Quand des voeux solennels enchaînent ma jeunesse,

» Quand pour toi seule ici je veux vivre et mourir,

j) Ne laisse nul mortel jusqu'à moi parvenir...

» Ah! puisse- je bientôt terminer ma carrière!

« Que ferois-jc en ce monde, isolée, étranj^èrc!

» Mon cœur n'aima jamais que ma famille et toi;

» Ma famille n'est plus... Toi seule es tout pour moi.

» Sur ma mère jamais, mes yeux ne s'arrêtèrent;

» Mon œil s'ouvrit au jour quand les siens se fermèrent;

» Oh! ne rejette point mon encens ni mes vœux!

»» Le don de l'innocence est toujours cher aux dieux.

» De mon cœur attendri daigne accepter rhomniage!

» Tu Tas conservé pur... Je t'offre ton ouvrage. »

Elle dit, et tandis que le feu des éclairs

Dardoit étincelant sur les rocs entr'ouverts;

On l'eiît prise, à genoux, au fond de sa retraite,

Pour l'ange de la paix dissipant la tempête.

O Charle! qqels dangers t'environnent!.. Hélas! Yers l'antre un dieu perfide a dirigé tes pas. Quelle épreuve! quels maux le destin te préparc! Chef-d'œuvre de beauté, cette vierge est Ulnare. Crains ses accents divins, son aspect enchanteur! Par sa bouche Froya va parler à ton cœur.

Les traits, la voix d'Ulnare, et sa pose modeste

Sembloient aériens : messagère céleste,

Iris a moins d'éclat dans tout son appareil,

Quand son front est doré des rayons du soleil.

Quelques pleurs s'écliappoient des beaux yeux bleus d' U Inare :

Chaque soupir séduit, chaque larme la pare:

Ainsi s'offre un bouton, que l'aube voit fleurir:

Mollement caressé du souffle du zéphir.

Il s'entr'ouvre... et bientôt, pour charmer plus encore.

S'épanouit brillant des larmes de Taurore. Le prince, extasié, contemplant tant d'appas,

Oublioit sa blessure, et n'osoit faire un pas;

Jamais rien d'aussi beau n'avoit frappé sa vue:

Un voile blanc ornoit le front de l'inconnue ;

Et sur ses cheveux noirs, bouclés et réunis,

Des guirlandes de chêne en rattachoient les plis.

Une ceinture d'or, légère, mais brillante,

Dessinoit le contour de sa taille élégante:

Plus doux que les parfums et los concerts des dieux.

Ses accents dans les airs s'exhaloieut vers les deux.

Au gré des vents flottoit sa tunique ondoyante.

Du lis de la vallée image éblouissante.

Colombe d'innocence, aurore de fraîcheur.

En prêtresse inspirée Ulnare ouvroit son cœui:

Le feu des voluptés s'allumoit sur ses traces;

Sa voix étoit l'amour, ses mouvements les grâces.

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