PARTICULIÈREMENT DE LA PEIWTURB
Le soleil dit de bien dures vérités aux peintres, quand un de ses puissants rayons se promène sur leurs ouvrages. Mais, après tout , s'il mortifie souvent leur vanité , il leur indique aussi le remède et devient un bienveillant auxiliaire : tout au rebours de la critique des hommes qui décourage l'artiste sans lui rien apprendre, et cherche moins à corriger qu'à faire briller son propre discernement.
'2m RÉFLEXIONS DÉTACHÉES.
Il est des pages , des vers , des mélodies , des sujets de peinture qu'il faut entreprendre sous l'influence du malheur ou d'un violent chagrin : la douleur est un grand maître , et fait vivre dans l'avenir tout ce qu'elle a inspiré.
Tout ce qui a été bon en peinture n'a passé que pour revenir. Tout ce qui est mauvais peut dominer un moment par caprice, mais passe sans retour. Rien n'est plus juste que le temps.
L'impiété est improductive , elle gale et rapetisse tout. La foi seule est féconde, et nourrit le génie ; elle seule put inspirer à Raphaël les ouvrages qui firent de cet humble mortel le sublime interprète du Tout-Puissant.
11 en est de.< beaux tableaux pour le jeune peintre, comme de quelques livres admirables
RÉFLEXIONS DÉÏACUËES 281
pour rcciivain : il ne faut ni les trop étudier ni trop les lire, de peur de commettre , malgré soi, la fatale gaucherie de les copier, quand on ne veut que s'en ra{)procher par i'inntation.
David, notre maître , disait en parlant à ses élèves : Prenez-y garde , si c'est une faute que de produire un mauvais petit tableau , c'est un crime de signer une grande , lourde et ennuyeuse croûte.
Les peintres doivent laisser aux seuls graveurs le métier de traduire. La gravure est le miroir de la peinture; son burin n'est habile que quand il est exact ; c'est-là toute son originalité.
Combien de livres attendus avec inipaliencr, et dévorés avidement par nos aïeux , dont oji ignore aujourd'hui même le litre ! Quelle quantité de chefs-d'œuvre en musique dont on fut
jadis si enthousiaste, et que notre siècle refuse d'écouter ! Que de tableaux dignes de leur antique célébrité, sont maintenant regardés à peine! l'oubli seul dure toujours.
Le temps, qui efface tout par l'éternel battement de ses ailes, ne peut rien sur le génie habitué à voler plus loin et plus haut que lui.
Nos heures se passent à écrire des livres qu'on ne lit guère , à peindre des tableaux qu'on regarde à peine , à tailler des statues qui rapetissent de grands hommes, à s'enivrer des sons d'une musique moderne qui endort, enfin à s'enflammer d'enthousiasme pour notre époque qui fera bâiller l'avenir. Désormais , je le crains bien, les artistes si nombreux , qui ne peuvent plus rien pour le bonheur et la gloire de l'espèce humaine, chercheront à troubler ses institutions et son repos.
Si l'artiste moderne se borne k copier le moins mal possible, et sans choix autour de lui , c'est qu'il ne sait plus se créer en lui-même une plus belle nature ; c'est qu'il est déshérité des hautes méditations religieuses. La foi seule , je le répète , donne le génie : qu'espérer de nos jeunes élèves , quand à peine sortis de l'école , s'emparant de l'incrédulité comme d'une robe virile, ils pensent se devoir à eux-mêmes de ne pas plus croire en Dieu qu'en Jupiter ou en Pluton?... A Raphaël!!!
Je ne saurais oublier les seules paroles inspirées à un de mes amis par la vue de mon dernier tableau des Ruines de Syracuse, (i Ah ! ah ! « voilà donc Syracue ! et puis l'Etna ! c'est un « volcan, n'est-ce pas? J'en ai entendu parler ; <c mais je ne savais pas qu'il eût la forme d'un ;c pain de sucre.» — «Ce qui me frappe le plus,» me disait un de mes compatriotes trahi par son accent, « dans votre soleil qui (se couche , « c'est le souvenir qu'il me rappelle. C'était à
<( Marseille , à la môme heure ; je crois y être « encore ; » — et, enflant la voix, « l'astre bril- « lant du jour, ajoutait-il, descendait majestueu- « sèment comme ici, entre une bastide et les
« ailes d'un moulin à vent »
0 peintres ! mes confrères et mes amis, faites mieux que moi ; ayez, s'il se peut, encore plus de patience que d'amour-propre.
On vieillit tout entier et sans compensation dans l'étude longue et impérieuse des sciences, des lettres et des arts; et l'on n'a, pour distraction à ces habitudes de l'esprit, que la nécessité d'assister, soi vivant, à la a:ort de ses œuvres effacées par des nouveautés l»izarres destinée* à disparaître bientôt à leur lour.
Que de gens m'accorderaient tout de suite et pour toujours du talent, du génie même, si j'étais moins bon gentilhomme, ou plus grand seigneur.
RÉFLEXIONS DÉTACHÉES. i:85
Il ne faut plus attendre de la culture des ans ni éclat ni fortune , mais seulement de douces habitudes et de plus complètes jouissances au sein de la nature. Le soleil est plus brillant , le lac plus limpide, la forêt plus mystérieuse pour celui qui essaie timidement d'en retracer quelques effets.