PREMIERE PARTIE
Je suis Anglais, j'habite depuis trois ans lès Indes orientales, et j'ai fixé ma résidence à Calcutta au milieu d'une société qui convient à mes goûts, sans partager toutes mes opinions. La plupart des individus qui en font partie connaissent plus ou moins l'Europe ; quelques-uns la regrettent ; d'autres viennent de la quitter, dégoûtés de ses agréments par les troubles qui l'agitent.
Ma maison est bien située; nous allons sou-
i CHARLES BARIMORE.
vent tous ensemble jouir de la fraîcheur de la brise du soir sur ma terrasse ; elle est construite avec des bambous entrelacés, et des palmiers forment une voûte qui la couvre dans toute sa longueur.
C'est là que nous causons, sans que l'un ait plus d'envie d'être écouté que l'autre, ou soit distrait de ce qu'on raconte, parle désir de dire mieux. A la suite de plusieurs conversations sur la fatalité et la bizarrerie des destinées humaines, on me pressa vivement un jour de faire connaître l'histoire d'un de mes compatriotes que l'on avait vu pendant quelque temps chez moi à Madras ; on n'en savait que peu de particularités.
Tous les souvenirs que je conserve de M. Barimore lui étant avantageux, j'ai cru pouvoir les réunir ici sans indiscrétion. Dans l'extrême inquiétude que mecause aujourd'hui sa destinée, je trouve une espèce de soulagement à me rappeler les événements de sa vie.
Quand on a eu un tel ami, quand on a été distingué dans la foule par un homme d'un mérite aussi éminent, cet homme change la direc-
tion de vos idées : votre propre intérêt finit par devenir tout à fait secondaire dans une pareille liaison, on n'a plus le temps de s'occuper de soi ; c'est une domination bien douce , mais bien puissante, que celle qui se compose d'admiration et d'amitié.
J'avais vingt-quatre ans; établi à Londres, où je suis né, j'y dirigeais une maison de banque considérable, lorsque M. Charles Barimore me fut particulièrement recommandé par l'un de mes correspondants d'Italie. Il m'était annoncé comme possédant une grande fortune, on le disait doué des plus nobles qualités et de l'imagination la plus brillante, mais aimant peu le monde et disposé naturellement à la tristesse.
Une seconde lettre, contenant un crédit illimité, me fut remise par M. Barimore lui-même. Sa figure me frappa et m'intéressa aussitôt ; il avait à peine vingt-sept ans ; ses traits étaient d'une régularité parfaite et d'une expression animée, ses cheveux bruns, sa taille très-élevée et d'une proportion tout à la fois élégante et forte ; ses manières formaient un mélange de
6 CHARLES BARIMGRE.
la gravité anglaise et de l'aiance naturelle aux Français; mais le malheur avait éteint son regard et marqué d'une trace profonde tout l'ensemble de son visage et de sa personne.
Il revenait alors du Levant par l'Italie, où il avait passé d'abord toute sa jeunesse, et il se trouvait ainsi presque étranger dans sa patrie qu'il avait quitttée à seize ans; son retour avait pour but l'accomplissement d'un devoir de famille. M. Wisburne, oncle paternel de M. Charles Barimore, avait pris un soin extrême de l'éducation de son neveu, resté orphelin dès sa naissance ; et cet oncle qui n'avait qu'une fille, Miss Emma, n'existait plus. Il avait désiré que son testament ne fût connu que deux ans après sa mort, et que son neveu assistât à l'ouverture qui en serait faite alors. Le moment étant arrivé, cette triste formalité devait se remplir chez M. Denham, oncle maternel de M. Charles Barimore, et de plus tuteur de miss \yisburne. Je connaissais déjà icus ces détails, parce qu'on parlait de Miss Emma comme d'une riche héritière, le père ayant fait une fortune immense dans la compagnie du Malabar.
M. Barimore se rendait à Batli, où il devait trouver sa cousine ; elle y avait suivi son tuteur. Il comptait ensuite vi^ter avec eux une terre qu'il possédait dans l'un des comtés du nord.
Ma santé m'obligeait d'aller à Bath; j'y étais entraîné d'ailleurs par un sentiment de sympathie qui m'avait été inconnu jusqu'à ce jour, et je proposai à M. Barimore de l'accompagner. Absorbé dans une rêverie presque habituelle, il garda pendant le voyage un profond silence. Je suis d'un caractère timide ; cependant, quoique à notre arrivée nous fussions en apparence encore étrangers l'un à l'autre, il nous parut pénible de nous séparer. Il m'offrit avec tant de cordialité de loger dans sa maison, que j'acceptai cette proposition sans hésiter et avec un véritable plaisir; je fus présenté à sa cousine et à M. Denham. Le visage pâle et sérieux de Miss Wisburne me parut agité et embelli par le retour de M. Barimore ; le sentiment de la joie fut moins équivoque chez le vieux tuteur; elle était vive, bruyante, et son accès de goutte en fut presque oublié. M. Denham avait été militaire toute sa vie; son patrimoine fut dissipé
8 CHARLES BARIMOKE.
de très-bonne heure. Le mauvais étal de ses affaires lui avait laissé peu de crédit dans sa famille; mais il se trouva tctut à coup à soixantehuit ans, par la mort de tous ses proches, riche, chargé de la tutelle de sa nièce et obligé de veiller sur de grands intérêts. Ce n'était pas un logicien subtil, mais c'était le meilleur des hommes : franc, loyal, sensible, il n'avait jamais su achever une phrase, tant il s'empressait d'en commencer d'autres. Son attachement pour sa pupille et pour son neveu était porté à l'excès; tout l'y ramenait, politique, finances, parlement; la moindre attention de leur part excitait sa reconnaissance. Il était toujours tenté, quoiqu'infirme, de s'élancer de son fauteuil pour aller au-devant de leurs moindres désirs. Ayant fort aimé sa sœur , toute sa tendresse s'était reportée sur M. Barimore. Il ne pouvait se lasser de le contempler, de l'admirer; c'était comme la folie d'un bon cœur. Miss Emma Wisburne avait vingt ans, une figure agréable et douce, de grands yeux bleus, souvent baissés, et qui ne se levaient que pour révéler une belle àme. Son excessive timidité la
privait quelquefois des avantages qu'un esprit cultivé et des talents remarquables auraient dû lui assurer. Sa santé était délicate, le son de sa voix avait un charme attachant; mais il eût été difficile de lui prédire un avenir heureux.
J'observai qu'après avoir paru touché de l'accueil qu'il avait reçu, M. Barimore était retombé dans un état d'abattement plus apparent encore qu'à l'ordinaire. J'appris en même temps, que les dernières volontés de M. Wisburne étaient enfin connues des siens, qu'il priait son neveu de s'unir à Miss Emma, et privait cette dernière de la moitié de sa succession, qui serait réversible sur la tête de M. Barimore, si elle disposait autrement de sa main. Le tuteur était très-pressé de conclure ce mariage, et répondait du consentement de sa pupille. L'embarras de Charles devint alors très -visible pour tout autre que M. Denham qui n'avait jamais attendu la réponse de personne ; il ne commença à trouver quelque chose d'étrangedans la conduite de son neveu, que lorsque ce dernier lui demanda un délaide six mois.
Je prévis que le sort de cette famille serait
bientôt moins heureux qu'on ne le supposait. Il suffisait à M. Denham et à sa nièce de me savoir Tami de ce parent si désiré , pour qu'il me fût aisé d'obtenir leur confiance ; celle que me témoignait Charles augmentait aussi journellement. Nos conversations occupaient une grande partie de son temps ; il en consacrait le reste, et souvent des nuits entières à écrire. Au reste, si les soins de M. Barimore pour miss Emma n'étaient pas empressés, ils ne pouvaient être plus délicats, plus constants ; mais de longues distractions, et un besoin continuel de mouvement, annonçaient le trouble de son âme.
Lorsque M. Denham s'apperçut enfin de la tristesse de son neveu : « M. Egerton. me dit-il « avec mystère, rien ne m'échappe ; je ne le « vois que trop, Charles est dévoré d'inquié- « tude; je gagerais que cet enfant a des dettes « sur le continent. J'ai été exactement comme « cela à son âge. Vous le verrez bien changer, « le jour où il saura que tout l'héritage de mes « deux frères, de John et de ce pauvre Wil- « liam, est à lui, et qu'il en peut disposer. Il « le saura, M. Egerton, il le saura, et son cha-
« grin partira comme le mien quand mon accès « de goutte est calmé. Peut-être y a-t-il aussi « un peu d'amour dans tout cela. Belle et note ble créature ! ce ne sera pas ma faute s'il « n'est pas plus heureux que tous les pairs de a la Grande-Bretagne ensemble. » Sans partager complètement l'opinion de M. Denham sur les causes delà tristesse de son neveu, je pensais qu'il fallait attendre et ne point exiger une explication.
Nous tâchions vainement de distraire M. Barimore; son imagination n'était réveillée que par le souvenir de l'Italie ; et son existence semblait-elle s'y être consumée tout entière. L'air épais de l'Angleterre, son ciel nébuleux, ne faisaient plus pour lui de sa terre natale qu'une sorte de tombeau. Il nous parlait de Naples surtout, comme une ombre parlerait du retour à la vie. Quatre mois se passèrent ainsi. Nous ne voyions personne, et la saison des eaux était terminée depuis longtemps, quand mes affaires me rappelèrent à Londres. La situation morale de mes amis avait fort empiré ; ils paraissaient tout aussi à plaindre qu'après un malheur réel.
M. Denham était d'autant plus touché de l'étal de son neveu, qu'il l'avait remarqué plus tard. Ainsi mille idées contrariantes l'accablèrent à la fois : et sa gaîté n'ayant plus d'aliment, son cœur fut en proie à des chagrins d'autant plus vifs qu'ils étaient à peu près les premiers de sa vie. Miss Wisburne de son côté éprouvait ce découragement de ne pouvoir plaire^ qui donne un si grand désavantage auprès de celui qu'on aime. Elle portait en elle un principe de souffrance et de langueur qui menaçait de se développer. Son cousin, s'il avait déployé dans le monde des qualités brillantes , eût été bien moins dangereux pour elle, qu'il ne le devint dans un intérieur solitaire.
Sous une apparence calme , miss Emma cachait une âme vive , aimante ; mais une sorte de fierté intime la rassurait sur le sentiment que pouvait lui inspirer un homme qui lui témoignait seulement de tendres égards, et rien au delà.
Malgré ce malaise général tous ils comptaient avec une certaine confiance sur l'avenir. Chacun d'eux entrevoyait encore le bonheur,
CHAULES BARIMORE. 13
comme un malade éprouve parfois avant ses dernières angoisses, un instant de repos qui lui montre la vie parée de tous ses charmes.
Mon intérêt pour eux devint si vif que je partageais tous leurs maux. J'aimais Barimore avec la chaleur d'une première amitié. Je ne pouvais me résoudre à fixer le jour de mon départ, parce que je n'étais rien moins que certain de l'époque d'une seconde réunion.
Le mois de novembre commençait ; de sombres pressentiments me poursuivaient toujours. C'était avec une répugnance inexprimable que je laissais mes amis livrés à eux-mêmes. Mais j'allais être forcé de reprendre la route de Londres dès qu'ils partiraient pour Sumpton- Abbey ; c'est une terre de la branche aînée des Barimores, située dans le Westmoreland qu'ils n'habitaient plus depuis de longues années.
Je faillis pourtant renoncer à tous mes engagements, quand M. Denham me dit avec émotion au moment de nous séparer: c Eh bien; « M. Egcrton , vous abandonnez donc mon « pauvre Charles?... (Il pouvait à peine ache- « ver). Mais si nous devenions plus malheu-
« reux, promettez-moi de venir.... — Oui, tout « de suite. —Nous vous en supplions, ajouta a Miss Wisburne en soupirant. » M. Barimore entrait alors: « Mon ami, nous dit-il, après « nous avoir tous considérés un instant, vous le « voyez , telle est ma funeste destinée. Ce « n'est que depuis mon retour qu'ils ont connu « le chagrin , il est entré avec moi dans ma « famille ; n'était-ce donc pas assez d'une vic- « time? — Parle, cruel enfant, lui dit alors « M. Denham en lui tendant les bras, parle, a c'est ton silence qui nous tue. — De grâce , « reprit Barimore en cachant son visage dans « ses mains, attendez encore quelques mois,
« vous me l'avez promis. Permettez Il
« faut absolument que je parte avant vous. >> Il sortit , s'élança sur son cheval , et nous l'entendîmes s'éloigner au galop. Nous nous quittâmes sans avoir pu proférer une parole. Quand un départ sépare des amis, il semble qu'une sorte de révélation intérieure devrait leur apprendre s'ils doivent se revoir ou si l'éternité va les séparer. Je m'acheminais vers Londres , ne pouvant deviner la cause ni
prévoir l'issue de ce que je venais d'entendre.
On juge combien j'étais impatient de recevoir des nouvelles de Sumpton - Abbey. Charles m'avait promis de m'écrire en arrivant, et môme dans nos derniers entretiens , tout prêt quelquefois à me confier le sujet de ses peines , il avait remis toujours au temps de notre séparation, le soin de me le faire connaître. J'attendais avec anxiété le journal de ses voyages qu'il avait promis de me communiquer ; je devais y trouver le secret qui l'oppressait et qu'il n'avait pu se résoudre à m'avouer de vive voix. J'avais du pour ma part respecter son hésitation, et lui montrer moins une indiscrète curiosité que le besoin d'adoucir ses chagrins.
Dès quej'eus perdu de \'ue mon ami,toutes mes anciennes habitudes me parurent ternes et froides. J'avais passé d'une sorte d'école industrielle aux travaux assidus d'une maison de banque. Je connaissais peu le monde, et m'identifîant avec Barimore , j 'éprouvais de l'éloignement pour tout ce qu'il fuyait. Si cet homme ne se trouve pas heureux au milieu de ses semblables , malgré tant de divers avantages, me disais-je sans cesse
1() CHARLES BAUIMORE.
que doit en attendre ma triste médiocrité? Cette réflexion ralentissait mes efforts et remplissait mon âme de doute et de méfiance. Je lui avais déjà écrit deux fois , lorsque je reçus enfin cette lettre de M. Barimore.
SumptoD-Abbey, 19 novembre 1805.
Mon cher Egerton ,
«c Ce serait me faire tort que d'élever le « moindre doute sur mon empressement à vous « écrire, et ce serait mal juger votre ami. Oui « votre ami ; mon cœur vous a bien connu , et « vous ne le démentirez pas. Mon oncle et Miss « Wisburne partagent tous les regrets que « j'éprouve en ne vous voyant plus auprès de « nous : vous nous manquez chaque jour davan- « tage. Mes parents ont été aussi reconnaissants « que moi des preuves d'affection que vous « nous avez prodiguées. Je suis arrivé à Sump- «c ton-Abbey quelques heures avant M. Den- « ham ; il m'eut été impossible de voyager avec
« eux. Je dois exécuter le plan que ma position
c( mtî prescrit. Hélas ! ma présence ne sert qu'à
« les affliger davantage: mon oncle est plus
« mal et cherche à nous le dissimuler. Ma
« cousine a des instants de fièvre. Cette mai-
« son ne leur convient pas : ils ont voulu m'y
« suivre, et je ne puis obtenir qu'ils m'y lais-
(( sent seul. En outre , notre but commun sera
« manqué ; car aucun de nous n'est en état de
« régler des comptes et de s'occuper d'afl'aires
« négligées depuis un demi siècle.
« Les environs de l'abbaye sont sauvages ; ce
« vieil édifice est bâti au pied d'une montagne,
« dans l'endroit le plus étroit d'une vallée où
« s'écoule un torrent. On a devant soi une col-
« line couverte de sapins. Les appartements
« sont vastes ; le jardin est au milieu d'un cloî-
« tre ; une source abandonnée s'est emparée
« peu à peu de l'église, de ses souterrains, et en
« a formé une espèce de lac. Les toits de cette
« ruine ont presque disparu sous le lierre ; tout
« est humide, funèbre, malsain. Voilà, mon
« cher Egerlon, une peinture exacte de notre
« retraite. C'est de laque je vous tiens parole.
« Francis vous remettra ce manuscrit, je n'ai « voulu en charger que lui. Je finis par ce té- « moignage de mon entière confiance, et j'étais « honteux de ne vous en avoir pas encore donné « des preuves. Adieu, plaignez votre ami.
A peine m'eut-on remis ce paquet que je le décachetai à la hâte, et je lus ce qui suit.
J©¥lïîAîL,
J'ai été sujet à des misères trop communes à tousles hommes, pour prétendre à êtredistingué dans la foule des mallieureux ; et j'ai écrit ce journal, qui fut commencé à Florence, il y a sept ans, uniquement pour fixer mes souvenirs et retrouver dans l'âge mûr (si je dois y atteindre) les sensations de ma jeunesse telles qu'elles furent, afin de les juger alors sans indulgence comme sans sévérité.
Je souffre, mais je ne ressens point de misanthropie, et ne connais pas la haine. Le bien
et le mal se sont pressés de remplir mes plus belles années. Mon imagination a eu de la peine à suffire à l'exaltation de ce moment de ma vie ; aussi suis-je demeuré une sorte de ruine incomplète de moi-même , comme ces monuments antiques dévorés par la flamme, et détruits avant leur perfection. Depuis que l'adversité a émoussé toutes mes facultés, et que je suis devenu presque insensible aux beautés des arts et de la nature, j'en détourne les yeux, comme un homme les ferme pour se dissimuler que sa vue est afTaiblie.
Je suis arrivé sur la terre sous les plus tristes auspices. Le deuil a couvert mon berceau : mes parents n'ont survécu que de quelques mois à ma naissance, qui comblait tous leurs vœux. M. Wisburne Barimore, mon oncle paternel, fut chargé de ma tutelle. Il devint veuf à l'époque où Emma, sa fille unique, avait deux ans; alors j'en avais neuf, et l'on me plaçait au collège d'Eaton.
Je ne m'y liai qu'avec un Français de mon âge ; je le défendais contre tous les autres écoliers, et bientôt, travaux, récompenses et puni-
lions, tout devint commun entre nous. Paul de Moléar ignorait si son père et sa mère existaient encore; un banquier payait sa pension. Il ne recevait que rarement des lettres de Paris, et seulement d'un homme qui se disait l'ami de ses parents, dont il ne lui parlait jamais.
Le temps rendit notre liaison plus intime. J'étudiais avec ardeur, et Paul et moi nous entrâmes ensemble à Oxford. J'avais alors quinze ans. Nous n'avions quitté le collège que deux fois pour passer quelques jours à Londres, et à la campagne chez mon oncle ; il nous recevait bien quand il n'était pas absorbé par ses grandes affaires. Emma me traitait comme un frère chéri ; je n'en sentais pas moins le malheur d'être orphelin. Nous étions depuis un an à Oxford, quand Moléar reçut l'injonction de revenir en France. Je ne balançai pas un instant sur ce que j'avais à faire; j'obtins de mon oncle la permission d'entreprendre mon premier voyage, et je ne quittai pas mon ami; j'étais transporté de joie. Je me reprochais cependant d'être si satisfait de ce qui semblait affliger M. Wisburne et désoler la petite Emma.
ââ CHARLES BARIMORE.
Nous arrivâmes à Paris, en 1790, chez M. Fefrand, le même personnage qui écrivait de temps en temps à Paul. Il me parut trop bien instruit de tous les détails de notre éducation, pour qu'il ne fut pas aisé de voir l'intérêt qu'il y avait pris. Et il reçut mon ami avec tant de trouble et de sensibilité que j'en fus aussi surpris que satisfait.
Devantnous présenter, dès le lendemain, chez madame la duchesse de B..., il dit simplement à Paul avant de l'y conduire. « Je suis l'inten- « dant de madame la duchesse ; elle aimait vos « parents, vous les avez perdus, et elle cher- « chera à vous en tenir lieu. » Il ne répondit ensuite que vaguement à toutes les questions que nous lui fîmes pour avoir des notions plus assurées sur l'existence et la position de Moléar.
Nous partîmes tous les trois pour l'hôtel de B. . . La duchesse était seule, elle nous attendait. Elle chercha d'abord à se contraindre; mais cédant tout à coup à son émotion, elle prit Paul dàiis ses bras, en l'appelant plusieurs fois son cher enfant. Moléar paraissait embarrassé, et M. Ferrand ne l'était pas moins. Il prétendit
que la ressemblance extrême de Paul avec sa mère était une cause bien naturelle du trouble excessif de la duchesse, qui avait tendrement aimé madame de Moléar. Malgré son explication, cette scène ne m'en parut pas moins étrange et mystérieuse.
Madame de B. . . avait près de cinquante ans et quelques restes de beauté ; mais la maigreur détruisait l'agrément de sa figure et de sa taille. Elle avait dans les traits une fierté que son sourire ne tempérait que difficilement. Son imagination était vive; ses expressions étaient hardies, ses manières absolues : aussi fûmes-nous bientôt frappés de leur contraste avec l'impression que la première vue de Paul avait produite sur elle. Bien loin d'en être intimidé, Moléar se sentait porté vers cette femme impérieuse par un attrait irrésistible.
Elle était veuve, jouissait d'une fortune immense et habitait un hôtel somptueux, avec sa fille, âgée de dix-sept ans, mariée au comte Adrien de Saverande, qui était alors à son régiment. La duchesse présenta Paul à madame de Saverande comme le fils de sa meilleure amie,
morte depuis dix ans : « Il n'a plus que moi au « monde, ajouta-t-elle, il me sera doux de lui « rappeler sa mère : j'espère que Mélanie ne « désapprouvera pas cette adoption. » La comtesse répondit quelques mots tout bas. Elle était aussi ingénue, aussi naturelle que la duchesse paraissait l'être peu. J'ai rarement rencontré une femme plus intéressante : grande, élancée, ses cheveux bouclés étaient d'un blond charmant; elle avait de l'indolence dans le maintien, de la lenteur dans le langage, et certaine grâce idéale que le Corrége donnait aux figures qu'il plaçait dans les plus hautes régions célestes.
Madame de B me traitait avec égards, et
sa fille avec bonté. On voyait beaucoup de monde chez elle ; et surtout des gens de lettres, qui régnaient alors sur la haute société, et recevaient des pensions et des compliments de ceux-là même à qui ils disaient des injures en face et qu'ils faisaient rire à leurs propres dépens. L'hôtel de B avait été le centre des
hommes connus sous le nom d* économistes, mais on commençait à les y recevoir plus froidement. Désabusée trop tard sur le compte de ceux dont
elle avait appuyé les premiers efforts, la duchesse, alarmée parla fureur des factions, résolut de quitter la France.
Il fut décidé que nous la précéderions à Lausanne. Celui de nous tous qui me sembla le moins satisfait de ce projet fut M. Ferrand. Il avait une belle figure et beaucoup de ressources dans l'esprit. De simple secrétaire de M. le duc
de B , il était devenu l'intendant et l'ami de
sa femme. Il possédait une âme ardente et jalouse d'indépendance , qui lui avait fait placer son bonheur dans la destruction des abus, et ses espérances dans cette révolution que nous allions fuir. Mais il devait sa fortune à madame
de B , et il avait pour Moléar cette sorte
d'attachement qui prépareles succès d'un jeune homme et cherche à les assurer. Je ne sais trop pourquoi je lui inspirai très-promptement une confiance qui ne s'est jam.ais démentie. Logé chez lui, j'y rencontrais journellement ceux qui travaillaient avec le plus d'ardeur à la destruction de cette monarchie, dont la chute devait les écraser: Champfort, Vergniaud, Guadet, Valazé, apôtres éloquents de la liberté, la servant
26 CHARLES BARIIÏOiSè.
tous avec talent, quelques-uns avec bonne foi et courage : et pourtant le génie brillant de la Gironde n'apparut que comme l'éclair au milieu des ténèbres, pour éblouir et égarer.
Je n'eus pas la pensée de rester à Paris plus longtemps que Paul; je l'avais suivi dans la société, où j'ai toujours été mal à mon aise, surtout chez les Français. Leur genre d'esprit me fatiguait : un persiflage continuel , ces petits àpropos , cet art de dire gaiement des choses sérieuses, et sérieusement des choses gaies, ne faisaient que m'attrister.
Je m'aperçus bientôt que Moléar n'avait pu vivre impunément sous le même toit que madame de Saverande , et que les sentiments qu'elle lui inspirait n'étaient pas partagés ; j'en témoignai à mon ami une sorte d'effroi, il sourit de mes craintes, et méprisa mes pressentiments. Noiis allions en Suisse ; la route fut agréable, nous nous rendîmes à pied de Genève à Lausanne ; c'était une suite d'enchantements. J'a- ^aîis un goût décidé pour la peinture, j'aurais voulu dessiner à chaque pas en traversant Nyon^ Morges , RoUe. Quelles douces jouf liées!... Je
ne souhaitais rien au monde, et je ne voyais pourtant pas une maison dont la terrasse fût baignée par les eaux du lac, sans imaginer qu'une aventure nous y attendait. Mon cœur battait avec violence ; le spectacle d'une nature toute nouvelle pour moi , la pureté de l'atmosplière , la richesse et la variété des aspects élevaient mon esprit et donnaient un nouveau cours à mes idées.
Nous ne nous occupâmes d'abord que de ce qui nous environnait et nous frappait si vivement ; mais, dès que madame la duchesse de
B , sa fille et M. Ferrand furent arrivés,
Moléar redevint homme du monde. Je restais seul , me sentant peu de penchant à grossir le cercle nombreux qui se réunissait chez madame
de B et se composait d'émigrés. Là, parmi
des gens de la cour et les arbitres du bon goût et de l'élégance, se glissaient quelques gentilshommes de province , livrés au ridicule par ceux qui auraient dû applaudir les premiers à leurs principes et à leur conduite. Je trouvais plus de bonhomie dans les réunions suisses , mais une singerie de nos usages et de nos manières , qui
me poursuivait jusque chez moi. Mon hôte avait l'air d'un puritain ; sa femme, bonne petite Savoyarde, n'osait dire un mot, parce qu'on ne lui vantait que la retenue des dames anglaises ; leur fille, que l'on appelait toujours miss, souffrait aussi beaucoup de l'exactitude de cette imitation, et ne laissait pas d'annoncer, de son côté, de grandes dispositions pour le genre sentimental.
C'est à Lausanne que mes premières observations ont éveillé mes premières peines ; c'est là que je me suis aperçu tout à la fois de l'orgueil et de la bassesse des hommes , comme de celte morgue des gens puissants, dont ils deviennent si embarrassés quand on a le bon esprit d'en rire. Presque tous les grands de la terre que j'ai connus pourraient être comparés à ces montagnes dont on admire de loin la forme imposante, la couleur azurée, et qui n'offrent plus, quand on s'en approche, qu'un escarpement inculte et des sommités stériles, avec cette différence que la montagne paraît plus élevée lorsqu'on en est plus près , tandis que ces hommes conservent à peine alors une dimension ordinaire. C'est à
Lausanne que j'ai commencé à me sentir blessé de l'indifférence de Paul, et que j'ai eu tant de motifs de remarquer son changement envers moi: la confiance sans réserve est le seul aliment qui soutienne l'amitié, et lui devient aussi indispensable qu'à l'amour,
Moléar voyait madame de Saverande à toute heure; il s'enivrait d'un poison plus violent sous un beau ciel que partout ailleurs. La duchesse était bien loin de se douter de cette passion. Distraite de tout par sa haine pour la révolution , entourée de gazettes , ayant passé subitement des abstractions philosophiques aux rêves de la chevalerie, elle ne remarquait pas même la répugnance de sa fille pour toutes les occasions qui amenaient avec Paul des tête-àtéte.
Madame de B..., se rappelant peu sa jeunesse, affectait de ne pas croire à l'amour. La nature ne lui avait donné que quelques vertus fortes qu'elle exagérait ; aussi sa fermeté n'était-elle que de la dureté, sa franchise de la brusquerie, et sa dignité de la hauteur. Elle faisait des lieues entières à pied, gravissait les
montagnes, et plaçait son héroïsme à braver l'intempérie des saisons.
Lausanne aurait pu paraître très-gai; beaucoup de gens, longtemps gâtés par la fortune , s'y trouvaient réunis. Arrivés en sommeillant, sur le bord d'un abîme, la frivolité et le plaisir leur en cachaient encore la profondeur. 11 y avait ce que les Français nomment du mouvement (et c'est ce qu'ils aiment à la folie), des bals, des thés, des promenades nocturnes, de grandes espérances, de faux bruits, des prétentions de toute espèce, un passage continuel de gens animés du même esprit et répétant les mêmes choses.
C'était pourtant à cette époque mémorable qu'il eut été plus intéressant que jamais d'étudier le caractère de cette nation, tour à tour légère ou magnanime, dont la plus faible partie entreprenait une nouvelle croisade avec tout l'esprit d'aventure et de chevalerie de ses aïeux, tandis que le reste de ce grand peuple rappelait à la fois, au milieu de ces convulsions, les crimes des siècles barbares, et les faits d'armes les plus héroïques de l'antiquité.
CHARLES BARIMORE. 3i
Nous n'étions occupés, M. Ferrand et moi, qu'à fuir ce tourbillon qui nous poursuivait. Le caractère de M. Ferrand était devenu susceptible, par le doute de sa position ; d'ailleurs le beau roman de la liberté remplissait sa tête, mais ses vues étaient droites, pures, honnêtes comme son âme.
Il devait tout à madame de B... ; il lui restait pour elle un mélange de reconnaissance, d'habitude et de tendre souvenir. La différence d'opinions avait néanmoins amené entre eux une tiédeur graduelle , et l'on avait fini par garder devant lui le silence le plus mortifiant. Ne trouvant pas ainsi autour de lui, ni même chez Moléar, l'affection qu'il avait lieu d'en attendre, il cherchait des consolations dans notre intimité solitaire. Les aveux de cet homme sensible m'apprirent jusqu'à quel point il était malheureux. Nous avions passé quelques jours à Vévay ; ce jfutle soir, sur la colline de Moutru, qu'il m'apprit enfin que ce Moléar qui s'éloignait de lui chaque jour davantage, était son fils. Nous déplorâmes ensemble la légèreté de Paul; c'était cependant le seul trait de son caractère qui dut
nous rassurer sur les suites de son attachement pour madame de Saverande. Je devinai dès lors ce qui me restait à connaître de la naissance de mon ami. C'était à mon honneur que l'on se confiait, et l'on m'associait au supplice de voir Moléar préparer sa perte; en effet, si j'étais affligé du présent, l'avenir m'effrayait bien davantage, et je jugeais que M. Ferrand, lié par des serments et des engagements sacrés, ne pouvait éclairer Paul sur le danger qui le menaçait. « Je pars, me dit-il enfin, je n'y sau- « rais tenir ; je ne vivais» que pour eux, et ils « me méprisent. Je vois l'égarement de mon fils « sans pouvoir l'empêcher; il ne me reste plus « qu'à mériter leurs regrets. » Je l'écoutais en silence , des larmes furent le seul baume que je pus appliquer sur ses profondes blessures. Il partit pour la France, et madame de Saverande essaya seule de le retenir, mais elle craignait trop sa mère pour oser insister.
Moléar semblait être dans une ignorance ab solue sur son état et ses parents ; il ne m'en parlait jamais que dans ce sens, et je ne cherchais point à éveiller sa curiosité sur un sujet si dé-
licat. Il ne fut pas plus touché que madame de B... du départ de M. Ferrand.
Madame de Saverande devint veuve alors à dix-neuf ans, son mari fut tué à l'armée. Le deuil si gracieux pour une jeune femme vint encore embellir Mélanie, augmenter ses succès et enflammer l'imagination de Paul. Six mois s'écoulèrent ainsi. Détrompé sur l'amitié, je songeais à m'éloigner quand nous reçûmes la nouvelle de la captivité et de la mort de l'infortuné Ferrand ; il avait prévenu lui-môme son arrêt, et il périt misérablen^ent, avec plusieurs députés de la Gironde ; cet homme était digne d'un meilleur sort , et n'avait commis la grande et dernière faute sous laquel le il succomba que pour n'avoir pu soutenir le poids de la première.
Je ne parlerai pas de l'effet que produisit sur moi ce fatal événement ; je fus encore plus affecté peut-être de la dureté de ceux qui m'entouraient.
Celui qui nous transmit les tristes détails de sa fin, était parvenu à s'échapper de France , d'une manière miraculeuse ; c'était un prêtre CalholiqueRomain,âgéd'environ trente-six ans.
U CHARLES BARIMORE.
L'humilité chrétienne avait ajouté aux traits de la figure de l'abbé de Forment, une empreinte calme, et un certain mélange de la douceur et du courage d'un missionnaire ; on citait de lui des faits aussi honorables qu'attachants. Il nous parla des erreurs et de la fin de M. Ferrand avec une tolérance qui me prévint fortement en sa faveur. Il partait pour l'Italie, je me décidai à l'y accompagner, et notre voyage fut arrêté malgré les instances de madame de B... et les prières de sa fille. Moléar voulut me prouver aussi, ^ans une longue explication, que mon humeur seule avait subi des changements, et qu'il était encore le même qu'à Oxford ou à Eaton. Il essaya vainement de me convaincre; nous né pouvions plus nous comprendre. Vous concevrez le videqu'il laissa dans mon cœur, vous seuls qui fûtes trompés par l'ami, objet de tous vos sacrifices, et vous hésiterez ainsi que moi à vous interroger sur une telle douleur, dans la crainte de ne plus trouver éti vous- que le désespoir. C'était mon premier ami; la séparation fut pénible, mais j'eus la force de l'accomplir.
Nous partîmes pour Milan, M. Tabbé de Formont et moi, dans la nuit du 20 août 1793. La duchesse se préparait dès lors à quitter la Suisse pour l'Allemagne. La révolution française avait pris tout à la fois le caractère le plus terrible dans l'intérieur et le plus redoutable pour ses voisins. La famille royale n'était plus. Paris ne présentait que le spectacle du crime et de la faiblesse, quand les armées offraient celui du dévouement et de la gloire.
Nous traversâmes le Simplon, je saluai cette terre dont les délices m'ont ensuite coûté si cher. Nous vîmes les îles Borromées. Le dôme de Milan me parut le plus solennel et le plus religieux des temples de l'univers. J'allai chercher les dernières traces du chef-d'deuvre dé Léonard de Vinci ; rival d'Apelle et de Parrhasius, il sera plus heureux ; le burin de Morghen fait revivre cette Cène des apôtres, ouvrage digne de l'immortalité, et qui aurait subi dans trente ans le sort des peititures grecques. Mon portefeuille et ma mémoire s'enrichissaient partout. C'était tantôt iine fabrique pittoresque, tantôt Un temple renversé, une fontaine cou-
ronnée par des pins, et sa cuve de marbre ornée de bas-reliefs, chargée de Tépitaphe d'un préteur ou d'un consul. Je connus Appiani, le seul artiste qui possède aujourd'hui le secret etla magie de la peinture à fresque. Comme l'Albane, c'est dans sa famille qu'il choisit ses modèles les plus gracieux.
Nous passâmes rapidement à Bologne ; je désirais avec ardeur arriver à Florence. Je ne fus point trompé dans l'idée pompeuse que je m'étais formée de cette ville embellie par le noble orgueil des Médicis, de cette fleur de l'Italie, où la seule façade du palais Slrozzi explique toute l'histoire des Guelfes et des Gibelins.
L'aisance et la bonté des habitants, l'aspect riant du site, la fraîcheur des promenades, les arbres couronnés de pampres qui donnent toujours un air de fête à ses campagnes ; les grands édifices, les belles églises, tout nous retenait à Florence.
M. de Forment se reposait des scènes sanglantes dont il avait été témoin, devant les peintures touchantes d'Andréa del Sarto. Libres dans nos goù Is , si nous nous rencontrions dans nos
recherches curieuses, c'était par hasard. Nous nous trouvâmes ainsi plusieurs fois dans celte église de Santa-Croce où reposent les restes de l'Arioste, du Dante, de Michel-Ange, de Galilée et de Machiavel. C'est dans ce Panthéon des arts et des lettres, que, du haut des régions les plus élevées du domaine des sciences, sont descendus ces princes du génie, qui semblent s'y être donné rendez-vous, pour jouir ensemble de leur immortalité, et dormir dans la même poussière ^.
J'allai seul à la Vallombreuse ; c'est un couvent caché dans une belle solitude, au milieu d'une forêt de sapins ; les moines sont hospitaliers, et la règle permet qu'on s'y arrête trois jours.
On me donna pour me conduire dans les bois, un religieux dont l'unique occupation était de guider les voyageurs. Ce pauvre jeune homme avait perdu la raison, mais il était tranquille et habituellement silencieux ; il suivait et ramenait
1 Chaque siècle brigue l'honneur d'y déposer un cercueil ; le nôtre vient d'y présenter les restes d'Alferi.
l'étranger sans jamais s'égarer dans ce labyrinthe immense. Le dernier jour, pendant que je dessinais, il regardait alternativement le |Daysage et mon dessin. « Je t'admire , me dit-il « enfin ; il me semble qu'après avoir étudié à « côté de toi je ferais bien mieux la vue de Fo- « ligne et du palais de... (il me le nomma), car « c'est toujours là... là... devant mes yeux.... « J'ai essayé, regarde. . . n'en parle à personne.» fit il tira de son sein un papier plié en quatre, sur lequel était tracé à l'encre, d'une manière toute minutieuse, une ville et ses alentours. Un endroit seul n'était pas fini, je lui en fis l'observation et je louai tout le reste. « C'est que j'at- « tends, me dit-il... Je voudrais la peindre dans « son jardin, je n'ai jamais pu... j'ai recom- « mencé encore hier ; il est si beau ce jardin ! . . . fi Hélas! je n'y réussirai jamais. » Ces mots furent suivis d'un sourire égaré ; il reprit son tré- «pr, le cacha de nouveau, et retomba dans une morne stupidité. Je n'en obtins pas mêmie un adieu. On m'assura qu'il n'avait pas proféré une parole depuis dix-huit mois ; qu'il était d'une famille noble de la Toscane, et que ses parents.
pour adoucir sa vie, avaient préféré ce couvent à un hospice.
Je continuai ma route par Buon-SoUazzo et Camaldoli. Ces âpres déserts semblent plus propres à cacher des remords qu'à servir de refuge à des solitaires et de sanctuaire à la méditation religieuse.
De retour à Florence, j'y errais à l'aventure des journées entières, n'ayant d'heure fixe pour rien, indifférent à l'univers , cherchant la solitude pour me livrer à mes illusions, comme on appelle le sommeil pour retrouver un songe qui caressait nos espérances. C'est ainsi que souvent assis aux Cacdne sur les bords de TArno, je m'amusais tout à coup à me croire aimé de la jeune femme qui passait plusieurs fois en calèche dans une allée déserte. Je me persuadais que ses yeux s'étaient fixés sur les miens. Mon cœur ne connaissait pas encore l'amour, et pourtant mes rêveries lui en offraient le prestige. Je faisais de ma nouvelle conquête une héritière du nom des Capulet ou des Fieschi; je la plaçais dans un de ces palais imposants, bâtis par le Bramante. La nuit me surprenait créant des
W CHARLES BVRIMORE.
événements qui me comblaient de gloire; je courais ensuite chercher mon inconnue au théâtre. Si, dans cette vive anxiété, je parvenais à la trouver, à me placer auprès de sa loge , bientôt un geste trivial, un sourire déplacé démon héroïne, faisaient évanouir mon sentiment, mes brillantes chimères, et je m'en consolais en écoutant la voix de la Banti ou de Crescentini.
Je visitais souvent les ateliers des artistes, celui de Fabre dont le talent honore l'école de David ; je m'arrêtais chez l'aimable et bienfaisant Desmarets , chez Morghen et Santarelli , mais plus souvent dans le palais des Médicis. La beauté de la Vénus y régnait encore à côté de la sublime douleur des filles de Niobé.
Je trouvais partout dans les cloîtres monastiques que j'aimais à parcourir, une politesse naturelle et une grande simplicité. J'ai senti, quoique prostestant, qu'on y rencontrait de hautes vertus, et souvent de véritables consolations.
Cependant l'abbé de Forment me pressait de partir pour Rome ; j'appris par mon domestique de placCj Vénitien assez bavard, que, peu de jours auparavant, un homme s'était jeté aux
pieds de l'abbé, dans l'église souterraine de Saint- Laurent, auprès des tombeaux de Côme et de Laurent de Médicis. Cet homme, après l'avoir appelé son libérateur, l'avait tenu longtemps embrassé : mon compagnon de voyage était sorti de l'église vivement ému. M. de Forment n'avait pas du toujours consacrer sa vie au service des autels; des élans de fierté qu'il cherchait à réprimer, et une profonde connaissance du monde me le persuadaient. Il avait vu de près les gens les plus marquants de son siècle ; il parlait des événements en homme qui en avait étudié les causes et suivi les effets. Sans prévoir que son caractère influerait un jour sur ma destinée, je trouvais plus que du hasard dans notre rencontre. Nous partîmes. Je désirais connaître les événements de sa vie ; trop pénétrant pour ne pas s'apercevoir de ma curiosité, il n'attendit pas que je lui en fisse l'aveu, et comprit lui-même qu'une réserve mutuelle ne devait plus nous rien dérober l'un à l'autre.
Nous avions dépassé Spoletto ; leVélino roulait avec fracas à nos pieds ; il tombait en cascade, à cent pas de nous, et son eau transparente glis-
4â CHARLES BARXMORE.
sait ensuite sur des rochers dont elle laissait apercevoir la surface polie. Denis, ce rival de Claude Lorrain, étudiait les effets du soleil levant sur la vallée fraîche et majestueuse de Terni. C'est dans ce désert, près de ces belles eaux, sous ces riches ombrages, que mon nouvel ami me raconte sa vie.
Né en Franche-Comté, d'une famille ancienne, nombreuse et pauvre, M. de Forment ét^it. entré fort jeune au service; il y contracta des dettes que sa famille ne pouvait acquitter. Sa raison ne tenant pas contre l'approche du déshonneur, dans l'excès de l'égarement le plus coupable, il crut pouvoir se délivrer par le suicide du fardeau de ses peines. L'infortuné fut si}^ mois aux portes de la mort ; il ne trouva de secours que chez les sœurs grises, dans 1^ maison desquelles on l'avait transporté, et de consolation que dans les avis charitables d'un pr^trje, vieillarid expérimenté. La religion lui tendait les bras; les hommes l'avaient abandonné, la vocation la plus décidée le conduisit à l'abbaye de Sept Fonds. Il en avait été nommé al^bé depuis p,ew 4a temp§, lprçq,u^ l^ pçç^jef
cri de liberté vint ébranler les voûtes silencieuses de ce monastère ; ses religieux se réfugièrent en Suisse avec lui. Une mission secrète, d'un grand intérêt pour le repos de quelques personnes du plus haut rang, le contraignit de se rendre à Paris, de s'y déguiser et de jouer un rôle dangereux autant que pénible pour son cœur. Il ne quittait les assemblées les plus séditieuses que. pour le palais des rois de France, alors triste et désert; c'était là qu'il puisait des exemples du dévouement le plus sublime. Aidé de quelques autres Ecclésiastiques, il portait des paroles de paix au milieu des sanglantes convulsions de l'anarchie; c'était l'ordre du chef de l'Église ; mais il envia souvent le sort des infortunés auxquels on présentait la palme du martyre. Le délabrement de sa séante l'obligea bientôt de laisser à de plus jeunes prêtres ce poste d'honneur ; il reçut de ses supérieurs l'ordre de se rendre en Allemagne , en quitta bientôt la route , et se jeta dans les' montagnes du Jura; puis il revint à Fribourg chez ses frères dans un état d'épuisement et de douleur qui fit craindre longtemps pour sa vie.
U CHARLES BARIMORE.
« Je ne me relevai de cet abattement^ me disait il, que pour rougir de la soumission que me témoignaient mes confrères, heureux dans la retraite de tout le calme de leur âme. Hélas! la mienne était devenue orageuse, incapable d'apprécier un saint repos ; je ne savais plus prier. Le spectacle des malheurs de ma patrie avait énervé tous les ressorts de mon être et affaibli ma raison : mes yeux avaient versé trop de larmes; j'avais vu trop souvent la puissance, la jeunesse, la beauté, parées de la robe mortuaire ; cette image me poursuivait sous la cendre de la pénitence. Je reçus le conseil d'aller à Rome, et c'est à ce voyage dont j'espère un grand soulagement que j'ai dû le plaisir de vous rencontrer à Lausanne. »
Nous étions très-près de Rome, quand M. de Forment cessa de parler. Cependant rien ne nous rappelait encore l'ancienne maîtresse de l'univers. Un seul tombeau, placé sur la route, annonce l'approche de la seconde Rabylone. Le sable qui roule sous les pas semble être la cendre des nombreuses générations englouties; le peu d'habitants que l'on rencontre est pâle
et livide. La coupole de Saint-Pierre s'élève sur cet horizon stérile. On traverse le Tibre sur le pont où Maxence et les dieux de l'Olympe furent vaincus par le Christ et Constantin. Le cœur s'attriste devant des monuments que l'on supposait magnifiques et dont il ne reste pas un marbre, et devant des temples qui ne sont plus que des masses de briques, la plupart informes. Parmi tant de vestiges ornés d'un nom respectable, le Colysée seul parle dignement de la splendeur de Rome ; c'est le plus grand témoin de la vérité de l'histoire.
Pressé par une curiosité avide, j'aurais voulu jouir de tout à la fois. Quand j'étais fatigué de parcourir des ruines, des galeries, des églises, je venais me reposer le soir à la Villa-Médicis, sur la hauteur de la Trinita de Monti. De là, je voyais le soleil descendre derrière les lignes prolongées des édifices ; la vapeur dorée dessinait leur silhouette élégante; lointain immense, pompeusement orné de dômes, de colonnes, de pyramides , et ne s'arrêtant qu'aux rivages d'Ostie.
Je reçus à Rome des lettres de madame de
B...; elle arrivait à Vienne, et madame de Saverande était parvenue à faire partir Moléar pour Hambourg. Il devait y veiller sur leurs intérêts. C'était là qu'avaient été placés les fonds que la duchesse et sa fille avaient emportés de France, et dont le capital était déjà fort réduit par l'imprévoyance de l'une et la générosité de l'autre. Je reconnus encore dans ce parti décisif^ la prudence de madame de Saverande ; toute sa conduite à Lausanne m'avait prouvé que, soupçonnant fortement la vérité, elle voulait et avait su conserver tout à la fois le secret et la tranquillité de sa mère, sans laisser la moindre espérance à Moléar.
Madame de B... m'écrivait qu'elle comptait toujours nous réunir à Paris, l'été prochain : la lettre de Paul peignait son mécontentement ; et celle de madame de Saverande, la satisfaction d'être échappée aUx embarras de la situation la plus pénible.
Cependant chaque jour me faisait apprécier de nouvelles beautés dans cette ville, pour la quelle mon premier coupd'œil fut peut-être injuste. Enfant barbare du nord, je n'en admirais
pas moins avec enthousiasme les chefs-d'œuvre deCariova, ce Corrége de la sculpture ; chez lui, je me comparais à un Scythe dans Tatelier de Praxitèle. Pour que le charme fût complet, en sortant d'Athènes, j'allais entendre madame Caradori, ou bien un oratorio de Guglielmi, dans une église à demi éclairée. On nous présenta au poète Monti; s'il récitait ses odes devant nous, elles me semblaient une noble restitution des temps anciens que nous faisait la mort ; ce sont d'aussi beaux vers que ceux dont elle a privé l'Italie par le trépas prématuré du Dante. Le^ chevalier d'Agincour m'apprenait combien la science peut être aimable, tandis que Verri et de Rossi cherchaient à m'initier à la grâce originale de leur langue.
Camuccini, Dupaty, Granet, artistes distingués, qui paraissez ignorer vos succès, je vous ai du de vrais plaisirs, et votre souvenir s'allie chez moi à celui de vos ouvrages, que personne n'a pu oublier.
Ala profusion comme à labeautédes peintures à fresque qui ornent les palais et les églises, on pourrait croire que les Raphaël, les Buonaroti et
les Dominicain prévoyaient que le sceptre des arts tomberait un jour des mains affaiblies de Rome; qu'un jour cette reine, veuve désolée, pourrait dire au voyageur : « Ici furent l'Apollon, le groupe du Laocoon, le Gladiateur; ici, l'un des plus illustres de mes fils peint la Transfiguration, un autre la Communion de saint Jérôme. Ah ! pourquoi ces trophées des arts n'ont-ils pas toujours orné mes murailles et animé les voûtes de mes temples ! » En parlant ainsi, Rome ouvrira les portes de la chapelle sixtine, et la majesté de Dieu apparaîtra dans la fresque immense du jugement dernier.
La ville éternelle était alors dépeuplée par une fièvre épidémique ; les convois funèbres se promenaient lentement sous le portique du Cotisée; des pas fréquents retentissaient dans les catacombes ; et la psalmodie du miserere était redite par le même écho qui répétait jadis les cris impies du peuple-roi.
J'ai vu, dans les funérailles, la croix portée par les pénitents s'engager dans les festons d'aubépine qui traversent les arcades ruinées ; la rose sauvage résistait un instant, mais cédait
enfin; elle s'effeuillait sur le front du jeune homme ^ découvert dans son cercueil et quittant à regret la vie dont il n'avait connu que les fausses joies.
Malheur à celui qui ne rapportera pas une ample moisson de souvenirs de cette ville privilégiée, ou chaque jouissance emprunte à l'idée de la mort un charme mélancolique. Le Poussin n'aurait peut-être jamais composé ailleurs son tableau de l'Arcadie; à Rome, la pensée sublime d'une autre vie se reproduit à chaque pas ; l'enfance joue sur les tombeaux , l'amour et le plaisir s'y reposent.
Pour fuir la contagion, on se réfugiait en foule à Tivoli , à la Riccia et sur les bords du lac Albano; c'était là que les belles Romaines oubliaient, dans de nouvelles voluptés, cet amant que la mort venait d'arracher de leurs bras , et à qui elles pensaient naguère ne pouvoir jamais survivre. Les femmes de Rome rappellent encore ces an tiques Romaines qui troublèrent plus d'une fois l'empire et gouvernèrent les Césars:
' On a coutume eu Italie d'enterrer à visage décou\ert.
si elles ne se piquent pas aujourd'hui de constance, elles ignorent, dit-on, le manège de la coquetterie, de cet art cruel qui se joue des affections les plus sacrées, et se voile si souvent sous les apparencesdelamodestielapluspure; poison dangereux qui ne se compose qu'avec des fleurs.
Mon compagnon de voyage me parut avoir recouvré un peu de calme à Rome. Nous passions notre vie ensemble ; ensemble nous admirions l'église de Saint-Pierre, mais nous retournions plus souvent à Saint-Paul et à la Rotonde. Nous préférions, pour nos promenades, les allées solitaires de la Yilla-Panphili aux bosquets trop fréquentés de la Villa-Borghèse.
Je tentai vainement d'entraîner M. de Formont à Naples; on annonçait une prochaine éruption du Vésuve. Je quittai Rome à regret; hélas ! j'étais loin de prévoir qu'elle deviendrait le théâtre de mes plus cruelles infortunes. Si M. de Forment ne vivait plus que pour la pénitence , il n'avait pas fermé son cœur à l'amitié : il me vit partir avec peine , et j'en éprouvai beaucoup à m'éloigner de lui.
Absorbé dans une profonde rêverie, je me
CHAKLES BARIMORE. SI
trouvai transporté à Naples sans avoir jeté un regard sur la route, depuis Saint- Jean de Latran jusqu'au quai de Chiaia, où je descendis à l'hôtel d'Angleterre. Ce fut de là que je vis, pour la première fois, tout le golfe de Naples , Pausilippe, Caprée, et Castella-Mare. J'éprouvais un doux enivrement, je respirais une nouvelle vie. Comment peindre l'effet de ce spectacle et de ce climat sur un homme jeune, sensible, qui en espère mille sensations inconnues, et trouve d'avance une joie intérieure, une sorte de tressaillement qui le mettent hors de lui ?
A peine est-on à Naples que déjà on y est naturalisé; une langueur paresseuse s'insinue dans les veines. Arrêté où l'on se trouve, on ne pense pas que le mieux puisse être plus loin. Mollement couché au pied d'un pin, ou d'un citronnier en fleur , la pensée et les yeux errent doucement sur cette plage fortunée.
Le soir, la scène s'animait : une gerbe enflammée vomie par le Vésuve , s'élevait dans les airs et retombait en pluie ardente sur Portici et Torre del Greco. Le peuple de Naples répondait par des cris de plaisirs aux détonations redou-
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blées du volcan. Des fusées, le son de la guitare et la danse de la tarentelle égayaient le rivage ; des barques chargées de musiciens voguaient légèrement sur cette mer sillonnée de feu, et la lumière de la lune disparaissait devant le reflet rougeâtre de ce vaste incendie.
J'ai cherché quelquefois à m' approcher de cette lave qui dévorait les jardins en terrasses, et les berceaux d'orangers de Résina: plus souvent encore je parcourais Baïa, Pouzzolles, et, quand la mer était tranquille, je me plaisais à contempler, sous les eaux, les ruines des palais enchantés qu'elle a conquis sur ce rivage.
Mais hélas ! il n'existe plus, le laurier du tombeau de Virgile ! on cherche en vain à Patria l'épitaphe de Scipion. Cette Pompeïa qui dormait sous la cendre, depuis seize siècles, n'offre que de petits monuments. Herculanum ne satisfait guère davantage ; peu de gens ont parlé avec bonne foi de leurs visites dans ces deux villes. L'architecture dePestum me parut grossière et lourde; la délicieuse Neptunia n'a plus de roses, et les gracieux Sybarites qu'elles couronnaient toute Tannée, sont remplacés par des
habitants à peine civilisés. Près de là, à côté du cap Minerva , on voit ces écueils , ces grèves abandonnées, imitées tant de fois par le pinceau fier et sauvage de Salvator Rosa.
J'étais recommandé à des gens considérables que je ne vis que deux fois ; ils étaient fort occupés de jeu et de galanterie.
Ces deux visites me valurent le plaisir de connaître Cimarosa ; il avait un esprit aussi gai, un cœur aussi bienveillant que son talent fut brillant et varié. On parlait avecde grands éloges de la signora Anna Baldi, sa plus célèbre écolière; on vantait l'étendue de sa voix, la pureté de sa méthode; il me pressa de l'entendre et me présenta chez elle. C'était une jeune fille charmante, peintre, poëte et musicienne : l'accord de son chant avec sa harpe prenait tantôt le caractère de la plus enivrante volupté, tantôt une teinte religieuse d'où elle passait parfois d'une façon ravissante au mode sombre et rêveur de notre Calédonie ; c'était alors Malvina sur les rochers de Morven.
Malgré la grâce de la danse du schall et la verve de ses improvisations, je ne pus jamais
voir dans Anna qu'une jolie bayadère, et je l'admirai sans danger, quoiqu'elle réunît tous les genres de séduction.
J'avais ainsi passé près d'une année dans cet état d'oisiveté qui précède les impressions fortes et les fait désirer; j'éprouvais un besoin de changement, une inquiétude vague; je cherchais le bonheur, parce qu'un pressentiment puissant m'annonçait que j'étais au moment de le saisir. Toujours trompé dans mon attente, je m'en serais peut-être fatigué si mes recherches n'eussent pas été elles-mêmes une source de jouissances pour moi.
Molear m'écrivait d'Hambourg assez régulièrement; il se doutait que l'on ne prolongeait son absence que pour le tenir éloigné de madame de Saverande. Il menaçait de tout quitter pour voler à ses pieds ; son exaltation paraissait être portée à son comble. Je redoutais le dénouement de ce drame bizarre, comme j'en craignais la publicité ; mes efforts tendaient à en prévenir les suites. Toutes les lettres que je recevais de Vienne me prouvaient que madame de Saverande n'appréciait que trop justement
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sa cruelle position. 3Iadame de B,.., trompée tous les ans dans ses plus chères espérances , négligée par tous ceux que la diminution de sa fortune devait refroidir pour elle, était tombée, me disait-on, dans une sorte de découragement si éloigné de son humeur habituelle qu'il était la preuve de l'altération de sa santé.
Ce fut à cette époque que je rencontrai par hasard, dans l'île de Procita *, une jeune fille, dont la beauté naïve eut un attrait bien plus puissant sur mon cœur que les talents d'Anna Baldi. J'étais allé seul à Procita; je m'étais oublié dans cette île, peuplée jadis par une colonie grecque, et qui conserve des titres certains de son origine dans son langage, son costume et sa physionomie. Surpris par le mauvais temps, assez loin du bourg, je me réfugiai chez un pêcheur dont la maison isolée située au fond d'une anse, entre les pointes de Pezzalo et de Chiavonella, recouverte en entier par une treille, est adossée à un rocher qui la défend contre l'ouragan ; un bois d'oliviers la protège contre
^ A trois lieues de Naples.
l'ardeur du soleil, et une pelouse assez fraîche lui sert de péristyle.
C'était là que se jouaient de jeunes filles qui m'étonnèrentpar leur beauté quand elles se levèrent pour me recevoir. L'une d'elles entre autres, c'était l'aînée, qui avait alors dix-septans me sembla plutôt la Psyché de Phidias, animée depuis peu par un souffle de vie, que l'enfant d'un pêcheur. J'essaierais inutilement de peindre ma surprise, et le charme subit qui s'empara de mon âme ; ce premier instant ne s'effacera jamais de ma mémoire ; ces moindres détails y furent empreints en traits de feu ; je vois toujours Nisieda telle qu'elle me parut alors. Ses cheveux noirs, séparés sur son front et simplement tressés autour de sa tête, ses traits si nobles, si délicats, si réguliers, cette taille souple et élevée dont la grâce était relevée par les plis onduleux d'une simple tunique , ses bras nus jusqu'à l'épaule qui semblaient destinés à répandre le lait et les fleurs sur l'autel des sacrifices, ses discours, sa démarche sa politesse facile et naturelle annonçaient une éducation plus soignée que celle de toutes ses compagnes.
Cependant l'orage avançait rapidement. Il était précédé d'un silence profond. La forme élégante de Nisieda et le groupe des jeunes filles se dessinaient sur un nuage sombre, tandis que les branches des oliviers et des grenadiers, se détachant sur le ciel, auraient pu être prises pour la bordure de ce délicieux tableau. Le tonnerre grondait sur le cap Misène, et la pluie dérobait déjà la vue du Monte Epomeo, du Promontoire du Bivara d'un côté, et de l'autre celle de Cames, des champs Éliséens et des coteaux de Falerne. La mer agitée se brisait sur le rivage avec un mugissement sourd, et les flots roulant longtemps sur eux-mêmes , venaient couvrir d'une écume blanchâtre la plage sablonneuse qui n'était qu'à cinquante pas de nous.
Cette famille de pêcheurs se nommait Adora ; le grand-père, le père et sa femme s'empressèrent de m'offrir tout ce qu'ils avaient dans leur maison. Ensuite le vieillard me raconta longuement comment ils étaient devenus pauvres, après avoir possédé tous les champs voisins. Ils avaient eu plusieurs bateaux et conservaient même le pavillon d'un petit bâtiment barbares-
m CHARLES BARIMORE.
que, à la prise duquel ils avaient contribué ; mais des naufrages, de mauvaises récoltes, des maladies, venaient de les réduire aune extrême misère; et ce n'était encore, selon eux, que leur moindre chagrin.
La pluie cessa; les jeunes filles dansèrent le soir sous la treille au son du tambour de basque. Nisieda n'avait qu'une sœur bien moins âgée qu'elle. On se sépara après un souper très-frugal, et je passai la nuit sur un lit formé tout de suite avec les voiles du bateau. Je le quittai au point du jour, je montai sur le rocher couvert de mousse et de rosée. On nomme ce lieu la Couronne d'Àloës, parce qu'en effet la sommité est entourée partout d'aloës naissants, vigoureux, et de quelques liges en fleurs. L'air était froid, la mer s'était calmée ; j'entendais de loin les chants du chevrier saluer la nouvelle aurore, tandis que les chèvres, errantes sur la montagne, broutaient ses plantes embaumées. Je voulais dessiner, mais les traits de mon crayon rendaient d'une manière si froide ce beau spectacle, que je m'arrêtai. Un sentiment religieux, recpnnaissant , remplissait tout mon être; un
cri étouffé, plus ardent que la prière, s'échappait de ma poitrine et montait vers le ciel. Je sentais que j'avais enfin trouvé ce que je cherchais avec tant d'ardeur ; mon sort était fixé, le moment d'aimer était arrivé pour moi.
Ce fut alors que la fille de Procita, pure et fraîche comme la vapeur matinale, vint timidement m'apporter du lait, des coquillages, du pain noir. Son embarras était extrême. Elle s'assit près de moi; dans l'excès de son émotion, elle feignait de regarder ailleurs ; et, pendant qu'elle détournait la tète, j'esquissai promptement son profil , qui semblait être le modèle d'une médaille antique d'Ephèse ou de Ténédos. Peu à peu elle se rassura, se reconnut même dans mon dessin. Quand elle sourit, quand son regard perça ses longues paupières noires et s'arrêta sur moi, son visage prit une expression céleste. Elle parla ; et le son de sa voix, si bien en harmonie avec ce qui m'agitait, avec tous les objets qui m'entouraient et m'avaient frappé, cette voix acheva de me ravir. Je jure que, depuis ce moment, aucune autre n'a pénétré jusqu'à mon cœur. J'appris son nom ; je sus qu'elle sortait du couvent
<tO CHAULES BARIMORE.
de Santa-Maria, à Naples, dont l'abbesse l'avait élevée, et qu'elle n'était plus que pour quelques mois au milieu de sa famille. En me parlant de ceux qu'elle aimait, sa figure s'embellit encore, et devint d'une perfection idéale. Je vis qu'il se passait aussi dans son cœur quelque chose de nouveau dont elle ne pouvait se rendre compte; il me semblait qu'elle aurait voulu m'en demander la cause. Je me serais facilement oublié sur la montagne une journée entière, mais Nisieda était nécessaire à ses parents; nous descendîmes. Je fis une plus ample connaissance avec ces bonnes gens, dont les aïeux avaient peutêtre habité Athènes ou Corinthe. J'y retournai dès le lendemain; j'en trouvai facilement le prétexte dans mon goût pour la peinture, dans la variété des paysages de Procita. Mes hôtes étaient simples, bienveillants, fort peu curieux, habitués à voir des artistes fréquenter cette portion de leur île; d'ailleurs, les hommes par talent pour la pêche dès l'aube du jour et n'en revenaient que fort tard ; les femmes travaillaient à des ouvrages en laine, sous une treille épaisse. C'est de là, entre les piliers qui la sou-
tiennent, c'est, à travers les pampres de vigne balancés par le vent du sud, que l'on découvre à la fois les coteaux de la riante Mégaris, les rochers volcaniques d'Enarimé, et ses fabriques blanches dont les toits sont chargés de vases de fleurs. Les terrasses ainsi couvertes d'orangers semblent être suspendues entre le bleu éclatant du ciel le plus pur, et l'azur foncé des flots de la mer. Tandis que je dessinais cet horizon magnifique, le pêcheur de Meniscolo animait de ses chants sonores les écueils de la Caricella ^. Souvent encore je causais avec la mère deNisieda, qui parlait un italien assez pur. Son histoire me parut singulière ; elle était petite-fille d'un gentilhomme, cadet de la maison de Monteleone, qui fut déshérité pour une mésalliance contractée à Procita, où il se trouvait avec son
1 Qui ne reconnaît, à cette description si poétique et si animée, une de ces vues délicieuses que le crayon de M. de Forbin retraçait dans son portefeuille de peintre , en même temps que sa plume en enrichissait son journal de voyageur? N'est-ce pas ce magique amphithéâtre et cette pittoresque cabane au rustique péristyle qu'il a si admirablement représentés dans une vue de Cumea ?
{ Noie de l'Éditeur. )
et CHARLES BARIMORE.
régiment. Les Monteleone ne faisaient une modique pension à la famille d' Adora qu'à la condition expresse que leurs enfants entreraient dans des couvents où ils prononceraient des vœux. La crainte et la pauvreté avaient obligés ceux-ci de subir cette loi imposée par des gens puissants. Je fus frappé de la cruauté de cet orgueil, qui punissait encore la prétendue faute d'un homme jusque dans ses descendants. Celle que je supposais devoir en être la première victime m'en parut mille fois plus intéressante ; je croyais ne plaindre qu'elle , et j'étais déjà dominé par un sentiment irrésistible. C'est ainsi que chaque circonstance me la rendit plus chère, et me la montra sous un jour plus avantageux. Dès lors je crus vivre dans un autre univers : toutes mes habitudes changèrent; les rapports que j'avais avec la société furent entièrement détruits. J'avais résisté sans effort à ce qui séduit le plus chez les femmes, la beauté, l'esprit, les talents environnés de tout le prestige du luxe ; je me plaignais d'être étranger au pouvoir de l'amour : c'était à Procila qu'il devait m'assujettir ; c'était sans le savoir, sans le vou-
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loir, qu'un être ignoré devait s'emparer de toutes mes facultés et de mon existence entière.
Si la figure de Nisieda m'avait d'abord ébloui, je ne tardai pas à me convaincre que son âme était digne d'animer le corps le plus parfait ; elle possédait le germe de toutes les choses distinguées. Le désir de plaire développa son imagination avec une rapidité et un éclat inexprimables. Son éducation n'avait pas été plus soignée que ne l'est ordinairement celle des jeunes filles dans les monastères de l'Italie ; mais son goût pour l'étude avait suppléé à ce défaut de culture; elle s'y livrait avec un zèle inouï. Rectifier ses idées, répondre à ses nombreuses questions, devint mon occupation la plus douce. Elle me satisfaisait en justifiant mon idolâtrie ; nous lisions ensemble les poésies du Tasse, qui la transportaient d'enthousiasme. On l'avait élevée dans une multitude de croyances superstitieuses, que je respectais parce qu'elles tenaient de trop près à la plus fervente piété ; mais les perceptions de son esprit, et ses réflexions étaient d'une finesse comme d'une sagacité qui redoublaient mon enchantement. Je sus inspirer
tant de confiance à cette famille vertueuse, que je suivais Nisieda dans les lieux les plus écartés de l'île, où je goûtais mille délices à partager et adoucir ses travaux. Dieu sait s'il me vint jamais dans la pensée d'abuser de son abandon, ou de la solitude dans laquelle nous aimions à vivre! J'éprouvais un saint respect auprès de celle qui n'était protégée que par son innocence.
Les parents de Nisieda la traitaient avec une sorte de considération ; on la consultait. Carina, sa sœur, recevait des caresses moins vives et moins fréquentes; les regards de la mère suivaient la fille aînée partout avec une tendre inquiétude ; elle me parut chercher à lui dérober n chagrin dont je voulus connaître la cause. Hélas ! me dit la bonne femme, vous la voyez cette enfant qui ne nous a jamais donné que des consolations, qui prévient nos moindres désirs: par ses soins, et souvent par un seul mot, elle fait oublier à son aïeul et à son père les fatigues des journées les plus infructueuses ; et nous allons la perdre pour toujours ! Qui donc soutiendra notre vieillesse quand Nisieda ne sera plus auprès de nous ? Ah !
« j'en mourrai, j'ensuis sûre, etson pèremesui- « vra de près. Quand vous la connaîtrez mieux , « vous ne pourrez aussi vous empêcher del'ai- « mer, cette douce enfant! malheureuse que je « suis, c'est moi qui l'ai sacrifiée. Lorsque je la « portais dans mon sein, le Vésuve menaçait c< d'engloutir Naples : la solfatare brûlait ; les ce prédictions les plus effrayantes assuraient que « le courroux du ciel ne serait désarmé que par a des vœux. Tous nos amis et nos voisins s'emc( pressèrent d'en faire ; je les imitai, j'offris à « Dieu l'enfant de mon amour. La supérieure « de l'abbaye de la Madoaa délie Fiore avait de « l'amitié pour nous ; elle adopta ma fille que « je lui confiai à l'âge de six ans ; Nisieda en a « passé dix auprès de cette dame qui la compte « d'avance au nombre de ses religieuses. Je ré- « clamai au moins une année de la vie de ma « pauvre fille; je l'obtins, et la seconde est déjà « près de s'écouler : c'est dans cinq mois que « seront prononcés les serments qui nous l'en- « lèveront pour jamais. Sans ce vœu cruel nous « l'aurions peut-être conservée. J'ai à Smyrne a un parent qui vient de nous écrire ; il est
« assez riche et veut nous aider à rendre aux tt Monteleone ce qu'ils nous ont donné. Il va « nous délivrer de leur oppression ; cela sau- « vera Carina, ma fille cadette ; mais Nisieda, « ma Nisieda est perdue pour moi !.. » Et cette tendre mère se livrait aux regrets les plus amers. Je cherchai vainement à lui rendre un peu d'espérance ; j'étais moi-même troublé, épouvanté ; je n'apprenais que par les difficultés que je rencontrais, combien cettejeune fille était déjà nécessaire à mon bonheur. Pour Nisieda, la certitude de son sort avait imprimé à son caractère une teinte de tristesse résignée, une sorte de tranquillité que la violence de mon amour devait bientôt altérer. Une pâleur graduelle vint alors voiler l'éclat de son visage et en bannir les couleurs brillantes de l'enfance. L'embarras succéda à la plus franche naïveté ; le tambour de basque fut oublié ; la tarentelle n'amusait plus ; et les plantes que l'on avait cultivées avec tant de soin furent abandonnées. Un chevreau favori suivait partout Nisieda; elle l'appelait jadis vingt fois par heure; non-seulement le pauvre animal ne fat plus caressé, mais il s'égarait
des journées entières sans qu'on s'en aperçût. Combien je voyais souffrir mon amie, quand l'une de ses plus jolies compagnes arrivait le dimanche , unissant dans son costume grec , la richesse et l'élégance ! Nisieda rougissait et fuyait souvent lorsque la jeune fille, s'accompagnant de la voix, défiait à la danse son amie timide et inquiète. Qu'elle me semblait belle quand tous les sentiments d'une âme ardente se réfléchissaient sur ce visage modeste, comme on voit un ciel orageux se peindre dans les eaux d'une source solitaire, et effacer pour un instant l'image d'un lis qui régnait sur ses bords ! Cependant les travaux de la chaumière n'étaient point négligés. — Je parvins à faire accepter , à titre de prêt , à ces bons pêcheurs , une somme d'argent, qui ramena l'aisance dans leur intérieur; tout l'ensemble de la maison acquit un degré de propreté plus recherchée , mais déjà naturelle à ces insulaires. Quand j'améliorais ainsi le sort de sa famille, les yeux de Nisieda se portaient sur moi; ils étaient mouillés de larmes, mais un sourire qui laissait entrevoir dos dents comparables à la perle de
Ceylan, me disait que ces larmes étaient celles de la reconnaissance. Je ne tardai pas à acquérir la certitude que l'amour y avait part aussi. « Qui êtes-vous donc? me disait-elle ; d'où ve- « nez-vous? Depuis votre arrivée ici, les jour- « nées me semblent bien plus courtes, et la vie « me paraît un doux rêve : devenez mon frère « chéfi : ne quittez plus ma mère , elle vous « traite déjà comme un fils; où vous aimerait -on « d'aussi bon cœur? — Mon Dieu, lui répondis- « je, c'est vous-même qui allez nous quitter; la « visite de ce religieux me parut hier l'annonce « de ce jour sinistre. De quel intérêt sera pour « vous alors le lieu de mon séjour? que vous « feront mes peines, puisque celles de vos pa- « rents ne peuvent rien changer à votre cruelle « résolution?» — Elle gardait le silence, sa tête se penchait sur sa poitrine, et un long soupir se faisait jour à travers ses lèvres virginales. Je me trouvais malheureux, mais je l'aurais été bien davantage si elle eût ignoré mon amour ou si elle ne l'eût point partagé.
La pauvre famille n'osait appuyer mes efforts, et ne pouvait néanmoins les désapprouver, lis
regardaient leur fille comme une offrande consacrée à Dieu, mais ils me bénissaient, ils m'appelaient leur protecteur ; si je m'éloignais, tout le monde était triste; et des cris de joie annonçaientmon retour. Pour me rapprocher d'eux j'avais loué une maison à Pouzzoles, au-dessus des ruines du temple de Jupiter Sérapis. Francis , cedomestiquefidèlequinem'ajamais quitté, eut ordre de la faire arranger ; la situation en était pittoresque, l'intérieur en devint commode et agréable. Quand je retournais à Procita, le vent n'était jamais assez fort, les rameurs assez nombreux, je n'allais jamais assez vite; si la brise devenait tout à fait contraire au trajet, cette barrière insurmontable me mettait au désespoir ; quelquefois alors, les rescifs nous empêchant d'approcher de la côte, je me jetais hors de la barque à la nage , et n'arrivais dans l'île qu'épuisé de fatigue. Nisieda m'apercevait du haut du rocher: pâle et tremblante, elle me faisait ensuite promettre de ne plus tenter cette dangereuse épreuve: mais que sont les ténèbres et les orages quand on les brave pour l'objet aimé qui attend ! que leurs périls sont légers au-
près de rinsoninie, du regret et de l'abandon !
Le cœur de cette jeune fille était d'une sensibilité exquise. Une douce fan:iiliarité nous unit chaque jour davantage, et me mit à portée d'étudier celle qui était devenue le seul intérêt de ma vie. Je m'aperçus que la révolution qui s'opérait dans ces idées et lui prêtait à mes yeux une grâce toujours nouvelle , éprouvait trop fortement son imagination.
Je lui reconnus aussi ce penchant à la méfiance qui devait troubler le peu de jours que je devais passer auprès d'elle. Chaque soir, par exemple, elle exigeait que je lui promisse au soleil couchant que le lendemain me retrouverait encore à Procita. Les scrupules religieux combattaient ensuite l'amour si pur et si vif qu'elle m'offrait mille fois le jour sous le nom de la simple amitié.
Je passai ainsi quatre mois qui s'écoulèrent avec une rapidité effrayante. Journées remplies tout à la fois par la crainte et la confiance, par mes projets de félicité et de délire d'une passion invincible, qu'êtes-vous devenues? Fleurs des champs cueillies par elle, couvertes (Je se^
baisers, que vous seules pouviez me transmettre, hélas, mes plaisirs n'ont eu que votre durée !
Cet état d'amour et de contemplation me causa plusieurs fois une effervescence qui tenait delà folie. Poursuivi par une affliction vague, je fuyais même ISisieda; dans la saison des tempêtes, je courais les braver; je m'embarquais pour chercher et affronter les écueils ; sa voix seule pouvait alors pénétrer jusqu'à mon âme, et en calmer les agitations.
Mon amie souffrait beaucoup elle-même : ses doutes m'accablaient ; elle aimait de toute la puissance de son être. Prévoyant quel serait l'excès de ma douleur, ne s'étant prémunie que contre celle de ses parents, elle me reprochait souvent de ne l'avoir pas évitée dès que j'avais connu son fatal engagement. Pensant ensuite que je ne lui avais été envoyé que pour ajouter plus de prix à son sacrifice , elle se rappelait le calme du cloître, les assurances de bonheur qu'on lui avait données, et elle semblait irrévocablement décidée à me fuir; je l'écoutais en frémissant. Souvent mes forces furent prêtes à
m'abandonnor qnand je la vis sur le point de renouveler une promesse qui me semblait devenue un sacrilège; cependant je n'avais réfléchi à aucun moyen de la conserver, et je sentais que la mort la plus cruelle le serait moins que le départ de Nisieda pour son couvent. La différence de nos religions vint encore augmenter son trouble; enfin, les heures, les journées, les mois entiers s'écoulaient dans les regrets ainsi que dans les plaintes inutiles et sans cesse répétées. Quand une passion naît au milieu des obstacles, son ardeur s'en nourrit et s'en augmente ; comme ce feu artificiel et destructeur que l'eau rend plus actif, la violence de l'amour redouble aussi par les larmes. Un jour entre autres étant assis tous deuxsurlapointe du promontoire : « Mon ami, me dit-elle, le dernier « moment approche ; songez que je n'ai plus « qd'un mois à passer à Procita, ne me parlez « plus que de vous pour que j'emporte un sou- « venir agréable de la vie. — Si vous tenez à la « mienne, lui dis-je alors, fuyons plutôt que « d'être éternellement séparés... Vois cette bar- (f que abandonnée au milieu de la mer, elle est
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« sans gouvernail, et cependant les vagues la « balancent plus mollement que si elle était « conduite par un pilote habile; elles lui choi- « siront une plage où elle abordera sans sert cousse. Abandonnons-nous à cette provi- « dence qui veille plus spécialement sur le « malheur; livrons-nous ainsi à notre destinée, « à ce sentiment puissant, infini, que Dieu n'a « pas placé dans nos coeurs pour en faire le ff tourment. Dis un mot, sois assez forte pour a rompre une chaîne douloureuse, deviens mon « bien légitime ; songe que tu en seras payée « toute ta vie par mon amour et par le bonheur « de ta mère. — Tu te trompes, répondit-elle, « Dieu se vengerait; le remords empoisonne- « rait nos plaisirs, flétrirait mon visage et dé- « chirerait ce cœur que tu lui disputes. Tu es « riche , et je suis pauvre et inconnue : tu te « réveillerais de ce délire; le moment de la « pitié viendrait, et je ne suis pas assez certaine « que ce fut celui de mon trépas. Laisse-moi, « Charles, laisse-moi mourir au monde, en em- (c portant ton amour et tes regrets. » Après de semblables discours, je la quittais éperdue, ne
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pouvant rencontrer de soulagement nulle part , en proie aux terreurs et à tous les prestiges d'une passion toujours croissante. Moi-môme, privé des douceurs du sommeil, j'errais pendant des nuits, abandonné aux agitations tumultueuses de mille résolutions détruites aussitôt que formées ; les projets les plus sages comme les propositions les plus violentes venaient toutes échouer contre la décision courageuse d'une jeune fille qui puisait sa seule force dans la prière. Peut-être en me lisant me croira-t-on le plus insensé des hommes, quand j'avouerai que je souffrais, mais que je chérissais mes maux ; j'avais jusqu'alors vécu dans celte sorte d'engourdissement d'un malade que l'on ne tire d'une profonde léthargie que par une opération douloureuse; ce furent les peines les plus vives qui me firent apprécier l'existence, La mère de Nisieda ne servait point mes projets , quelque baillants qu'ils lui p^ri^sse^t.Tout entière à ses idées superstitieuses, elle restait persuadée que rien ne devait soustraire la victime au cloître dont les barrières allaient pour toujours se fermer sur elle. Le père n'avait d'autre avis que celui de sa femme, et le vieil-
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lard résigne à ce chagrin, se contentait d'en trouver la vie moins regrettable.
A mesure que le terme fatal approchait, la santé de Nisieda devenait plus languissante. A la pensée continuelle de notre malheur se joignait une inquiétude, une jalousie sans objet positif, qui la consumait. Quelque contradiction qui s'établît entre son avenir et sa conduite, elle n'en était pas moins maîtrisée par sa passion ; le principe en était dans son sang, et c'est de l'ardeur de ce climat qu'elle tenait peut-être sa seule imperfection. Sa sœur, ses compagnes devenaient les causes innocentes de cette jalousie : loin que je fusse éclairé sur les inconvénients de cette triste maladie de l'âme, ses accès les plus déraisonnables m'auraient comblé de joie. Bonheur d'être aimé, jouissance céleste, tu fais tout pardonner ; tu tiens lieu de tout, et rien ne console de ta perte.
Je négligeais mes amis ; je n'écrivais j>lus à personne : je n'avais pas fait retirer de la poste où elles s'entassaient, une seule de mes lettres ; j'ignorais même que des factions troublaient déjà la tranquillité de Naples. Une parole, un geste
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de Nisieda m'intéressait bien plus que le sort de l'Europe entière ; je m'en affligeais et m'en réjouissais bien plus que des succès ou des revers de ma patrie. Contraint de me rendre à Naples pour des affaires pressantes, ce voyage, qui ne devait être que de quatre jours, fut remis vingt fois et n'eut lieu qu'après les instances les plus réitérées de mon correspondant. On m'accompagna jusqu'au rivage ; les regards me suivirent jusqu'à ce que l'espace ne permît plus de rien distinguer. Je souffrais aussi violemment de cette absence. A chaque coup de rame, cette course me paraissait moins indispensable, et je me sentais prêt à y renoncer. Enfin j'étais à Naples depuis deux jours, quand un pêcheur de Procita me remit une lettre de Nisieda. Sa main mal assurée avait eu à peine la force de tracer ce qui suit :
'i Mon ami, c'en est fait, voici la dernière « fois que je vous appellerai de ce nom ; encore « quelques jours, et votre souvenir serait un « crime. Madame l'abbesse a tout appris. Pro- « fitant de votre absence et voulant m'arracher « de Procita, elle dit que vous êtes excommunié;
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« que si je vous revois, je serai damnée et mes « parents aussi. Elle exige de la manière la plus « impérieuse que je retourne auprès d'elle, et « nous reproche ses bienfaits. Je serais déjà à « Santa-Maria sans une fièvre violente qui me « retient dans mon lit. Je crois que je désire la a mort; mais, mon ami, ne vous verrai-je pas « encore une fois? Ah! venez, de grâce ; je ne « puis plus supporter votre absence. »
Francis, que j'avais laissé à Pouzzolles pour avoir des nouvelles plus promptement, m'apprit que Nisieda s'était évanouie plusieurs fois en traçant cette lettre, et que son mal augmentait d'heure en heure. Retrouvant des forces dans l'excès de mes craintes, j'emmenai un médecin en qui j'avais grande confiance. Nous volâmes. Je parus au milieu de cette famille désolée comme une divinité tutélaire ; ils m'entouraient^ me pressaient les mains, cherchaient à nous expliquer les symptômes de la maladie et ne pouvaient que pleurer. Nisieda, déjà très-affaiblie, put à peine prononcer ce peu de mots : « Charles, vous voilà ! rassurez-vous, votre vue pourra seule me faire du bien. » Et elle retomba
dans un accablement profond. Le docteur déclara qu'elle était atteinte d'une fièvre maligne ; il ne nous dissimula point que le danger était extrême et le deviendrait pour tous ceux qui approcheraient de la malade. Il insistait pour que je m'éloignasse; je m'y refusai d'une manière si absolue qu'on renonça à toute tentative pour me détourner de mon dessein ; il était invariable. Etabli sur une natte, à côté de la bienaimée de mon cœur, mes yeux se fixèrent sur elle et ne connurent plus de distractions. Profondément triste et inquiet, je ne versais pas une larme, tandis que tout ce qui nous entourait poussait des sanglots de détresse et de désespoir.
Elle ne recevait de breuvage que de ma main; souvent mes lèvres cherchèrent avidement l'empreinte des siennes sur la coupe qu'elle me rendait; quand mes bras soutenaient sa tête, les longues tresses de ses cheveux noirs nous couvraient tous deux. Enfin dès que je ne pus plus douter que son mal circulait aussi dans mes veines, j'en éprouvai une véritable joie. Je partageais ses accès, j'enviais son délire, nous
étions du moins unis par la douleur, et aucune puissance sur la terre n'aurait pu m'arracher de ce lieu que les indifférents fuyaient avec épouvante. Ce fut vainement qu'on en fît l'essai à plusieurs reprises ; je m'indignais contre le docteur, je maltraitais Francis; et je m'enivrai pendant six jours et six nuits de cette horrible volupté. Le médecin m'apprit, dans un moment oii il me trouva plus calme, qu'il ne conservait plus d'espérance pour Nisieda; il ajouta que, ma maladie étant de même nature et fort aggravée par l'incommodité de ma position que je m'obstinais à ne pas quitter, je devais aussi me préparer à la mort. J'ignore ce que je lui répondis ; je ne me rappelle cet instant que comme un songe : je crois pourtant lui avoir dit que je remerciais le ciel de mourir avecNisieda, que je le prenais à témoin de l'union la plus désirée, que je préférais le trépas à la vie si elle avait dû nous séparer. Rassemblant alors toutes les forces qui me restaient, je me levai, et, malgré tous les obstacles, je saisis ce corps presque inanimé, je l'enlaçai de mes bras, et retombai privé de sentiment. Je ne sais
plus ce qui arriva, je ne me souviens que de la sensation convulsive que me causa la voix de M. de Forment ; il me semble même qu'il posa sa main sur ma poitrine en m'appelant plusieurs fois : mais l'effort que je venais de faire m'avait tellement anéanti, que je ne pus proférer un seul mot.
La première lueur d'une idée ne vint que longtemps après réveiller ma tête embarrassée. Nisieda poussa un cri de plaisir quand mes paupières appesanties s'entr'ouvrirent pour la revoir; et M. de Forment, sans me parler, mit la main de la jeune vierge dans la mienne : c'était me dire que je pouvais revenir à la vie sans méfiance. Une crise inespérée nous avait sauvés tous deux : ce miracle précéda de beaucoup pour mon amie le moment où l'on put répondre de ma guérison. Nous la dûmes en grande partie à la force de notre âge ; mais je sentais en moimême que je n'aurais jamais pu me résoudre à vivre, si je n'avais été rassuré sur l'état de Nisieda, et certain qu'elle m'appartiendrait, puisque je l'avais conquise sur la mort. Voici ce que nous dit alors M. de Forment de ce qui s'était
passé pendant le complet anéantissomenl de mes forces. Inquiet de mon long silence, il était venu me chercher jusqu'à Procita; là, il avait appris notre malheureux amour, et nous avait trouvés près de rendre le dernier soupir. Se confiant à l'habileté du médecin, il ne s'occupa que des moyens de guérir mon àme ; il courut à Naples, obtint, après des difficultés inouïes, la révocation des vœux de Nisieda, apaisa l'abbesse de la Madona del Fiore, décida les parents, et finit par nous annoncer notre bonheur. « Le ciel s'est prononcé, ajouta-t-il, le Dieu de bonté sera satisfait de cette terrible épreuve, w Ne trouvant pas de termes assez forts pour remercier le missionnaire, dès que je pus articuler quelques paroles, je le nommai notre ange de consolation, et je saluai mon amie du doux nom d'épouse. La pudeur vint colorer de ses roses ce visage que la beauté aurait suivi jusqu'au tombeau.
Le peu de convenance de cette union, la misère et la grossièreté de ses parents, ce mariage si étrange, si bizarre à ne considérer que les préjugés du monde, tout disparut à mes yeux devant le plaisir ineffable de la posséder. Mon on-
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cle et ma patrie furent oubliés ; un torrent de félicité remplit mon âme quand elle m'engagea sa, foi, et que, selon l'usage du pays, l'aïeul vint m'embrasser en me promettant sa petite-fille. J'aurais été moins fier de la plus haute alliance.