‹ Charles BarimoreChapitre 6 sur 23 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Noire convalescence fut longue ; nous fîmes ensemble nos premiers pas hors de la maison. Nous fûmes éblouis en même temps par l'éclat du soleil, et la même prière offrit à l'Eternel l'hommage de deux êtres qui le remerciaient de leurs maux terminés par un si doux remède. Nous aidant l'un l'autre, nous allions lentement chercher la place où nous avions prononcé les premiers mots d'amour. Je chérissais jusqu'à la pâleur et la faiblesse de ma bien-aimée ; je craignais que la santé ne me ravît encore ma Nisieda. « Rassurons-nous, me disait- elle, je u t'appartiens; tu es un bienfait que je tiens de

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a Dieu, commo la vie à laquelle je ne renais que « pour loi. »

M. de Formoni détruisit ses scrupules et ceux de la bonne famille; l'abbesse de Sanla-Maria n'écrivit plus ; et c'était à qui nous soignerait et hâterait le moment qui devait nous unir.

Ce jour si désiré arriva. L'abbé de Sepl- Fonds et un ministre anglais bénirent notre mariage; je résolus de le tenir caché, jusqu'à ce que je pusse en prévenir mon oncle avec ménagement. Il désirait me revoir, et depuis six mois ses instances devenaient plus vives. Je redoutais que cette nouvelle ne lui parvînt indirectement et ne lui fût annoncée par le bruit ]mbiic.

•T'emmenai ma femme chérie dans ma maison (le Pouzzoles. Le tumulte politique de ISaples el de l'Italie si agitée à cette époque couvrit notre voyage et notre établissement ; nos parents noussuivirent et se livrèrent à une joie bruyante. Ils passèrent deux mois avec nous, ainsi que M. de Forment , partageant notre ravissement. Nous aurions voulu garder Carina, mais elle élait trop utile à sa mère. On promit de se

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voir tous les huit jours, et l'on tint parole. Notre ami nous quitta aussi vers le même temps; il retournait à Rome, où l'appelaient ses devoirs, et, malgré nos plus tendres prières, il fut impos sible de le fixer auprès de nous.

Les charmes de Nisieda acquirent un nouveau degré de perfection , sous l'influence d'une vie douce et sereine. Son costume demeura le même pour la forme , mais les tissus du Levant remplacèrent ceux de la Sicile; je me plaisais à essayer de l'embellir ; je l'entourais de toutes les recherches du goût et de l'élégance ; j'aurais voulu que ses pieds délicats n'eussent foulé que des fleurs. LTn slatuaire qui l'avait entrevue me fit supplier de lui permettre de copier ses mains et ses bras; il fit aussi apporter un buste de la Vénus de MédiciS; pour analyser l'espèce de ressemblance qui se rencontrait entre ce type de la grâce et de la beauté et la figure de Nisieda. En effet ses traits étaient à peu près les mêmes, mais les proportions de sa taille étaient plutôt celles de Diane ou d'Atalante.

Nisieda écoutait les louanges , comme si l'on se fût occupé d'un autre. « Je n'aime d'éloges ,

« me disait-elle, que ceux que me prodiguent « tes yeux ; voilà les seuls que je voulusse l'aire « répéter, w Elle avait raison , et j'aurais défié l'univers de lui faire entendre un langage plus brûlant et plus passionné. Quand je fis graver son profil en camée, l'artiste crut revoir en elle une de ces nobles filles du Péloponèse, choisies pour leur beauté parmi leurs compagnes pour couronner les vainqueurs aux jeux d'Olympie. Son teint était habituellement assez pâle, d'une couleur unie , que la timidité et le plaisir animaient tour à tour; elle savait apprécier le charme d'une belle soirée et des merveilleuses nuits de l'été de Naples. Aussi, bien souvent l'enveloppant dans des châles des Indes, je passais une partie de la nuit avec elle sur les hauteurs de la Solfatare, et puis, la plaçant dans mes bras, je revenais chez moi, chargé de mon précieux trésor ; je reprenais des forces en respirant son souffle, émanation si douce et si pure qu'elle semblait être le parfum de son âme.

Je ne voyais jamais d'Anglais : le peu qu'il y en avait alors à Naples m'aurait désapprouvé ou

envié. Cimarosa et deux autres Italiens venaient quelquefois jouir de la paix de mes beaux jours. Nous quittions fort rarement notre retraite. Nisieda redoutait l'agitation de la ville ; étrangère au tumulte, à la pompe du spectacle , elle me pressait toujours de revenir à elle , persuadée que ce mouvement avait pu m'en distraire : sou inquiétude ne s'effaçait que lorsque nous étions rentrés dans notre asile. J'en avais fait un lieu charmant; on y construisit des bains à la manière antique, et les marbres les plus précieux furent prodigués partout. Des eaux abondantes et limpides vivifiaient les jardins, et de grands arbres nous abritaient pendant les ardeurs de l'été.

Notre temps était alors employé à faire des lectures et de la musique; il était plus souvent encore rempli par des conversations sur tout ce qui nous avait intéressé avant de nous être connus, nos moindres pensées à cette époque, et ce que nous avions éprouvé en nous voyant pour la première fois. La journée du lendemain ramenait les mêmes scènes tranquilles du bonheur de la veille, et nous regardions chaque

jour ainsi écoulé comme un bienfait de la providence. Nos souhaits étaient simples : je ne formais d'autre vœu que celui de devenir père. Nisieda désirait avoir un fils ; elle le demandait avec ferveur ; c'était notre seule ambition. Sans humeur contre les hommes, dont nous évitions la société , nous n'en attendions rien ; et, sans redouter l'avenir, nous étions effrayés parfois de l'étendue de notre félicité. Nous aurions voulu être aussi sûrs des événements dont la vie humaine est sans cesse menacée , que nous l'étions de la durée de notre amour.

Je lui avais dépeint mes parents, et le lieu de ma naissance ; elle connaissait mes amis comme si elle eût étudié longtemps leurs divers caractères. Je me proposais de passer ainsi quelques années en Italie, seul avec Nisieda; et quand je l'aurais jugée assez préparée aux usages de ma patrie , et prémunie contre ses préjugés, je devais la présenter à ma famille, qui aurait jusquelà ignoré notre union.

En attendant , je perfectionnais ses connaissances, nous allions relire l'histoire des empereurs romains sur les ruines de la maison d'Agrip-

pine à Baïa; et, comparant l'agitation d'une cour corrompue à la paix de notre ménage, nous bénissions mille fois le ciel de notre obscurité. Nous fîmes plusieurs courses sur le sommet du Vésuve ; nous allions ensuite à Capoue , à Sorrente et dans l'île de Caprée.

Nous assistâmes à la fête de Saint-Janvier ; l'âme tendre et crédule de ma femme se livrait avec un abandon aveugle à tout ce que sa religion présente de merveilleux; les secours qu'elle offre à l'adversité étaient souvent l'objet de nos entretiens. Nisieda voulait me ramener à sa croyance : c'était de si bonne foi, qu'elle craignait que nous ne fussions séparés après notre mort!

Beaucoup d'amour sans entraves, des goûts honnêtes et faciles à satisfaire, une fortune considérable, voilà quel fut notre partage pendant plus d'un an. Jamais interrompus par des fâcheux, ignorant tout ce qui désole l'univers, nous voyions le monde entier dans un horizon dont Procita était pour ainsi dire le centre. Alors nous ne croyions pas plus aux méchants qu'au malheur. Nisieda ne me cachait que des actes

de bienfaisance : du reste, je lisais toujours dans sa pensée ; et l'échange était complet entre nous. C'était même sans nous parler que, sur le bord de la mer, nous contemplions silencieusement cette succession de vagues inégales qui venaient toutes expirer à nos pieds, image si naturelle des diverses destinées des hommes, dont la lin est toujours la même.

Les souvenirs de toutes nos promenades étaient fixés par des dessins que nous faisions ensemble; ma femme avait toujours le choix du site. J'écrivais au-dessous un mot qui m^avait frappé , une remarque , une phrase touchante. Par ce moyen, rien n'était perdu ; et la vue d'une esquisse légère nous rappelait ce que nous avions senti.

« Tout ceci ne serait-il pas une illusion? me « disait -elle quelquefois; es- tu bien mon « époux? suis-je bien à toi? Le sentiment que « tu m'inspires est mêlé d'une telle crainte de « te perdre, que je doute que mes forces puisât sent y suffire longtemps. Quand je te vois au « théâtre Saint-Charles, regardé par ces femmes " fières de leur naissance et de leur beauté.

« j'éprouve autant d'effroi que quand tu arri- « vais à la nage , malgré la tempête , au travers « des rochers dcl Soccorsu. Tu as pour mes pa- « rents des attentions qui, seules, me feraient « t'adorer , mais je crains qu'un jour leurs ma- « nières trop simples ne te deviennent importe tunes ; je me demande ce que tes amJs et ta « famille vont penser de ton mariage. Mon « Charles, restons ici; cache-moi toujours ; s'ils « blâmaient ton choix après m'avoir connue, tu « en serais peut-être humilié, et alors ton amie « n'aurait plus qu'à mourir. » Qu'on imagine ce que je pouvais lui répondre !...

Les maîtres les plus habiles cultivèrent la voix enchanteresse qu'elle avait reçue de la nature, et son effet sur moi devint tel que je la priais souvent de s'arrêter, surtout dans un air de Paêsiello, Passarano quesli giorniy etc. La tristesse, la langueur de ce chant faisaient sur moi une impression qui semblait prophétique. Le soir nous trouvait souvent engagés dans des propos sans suite, dans une lutte d'impressions douces et vives, qui se confondaient et se terminaient par une sorte d'extase et de rêverie déli-

cieuse. Une nuit d'aulomne, à Naples, est le triomphe de la création ; son voile mystérieux nous isolait de tous les êtres : si nous jouissions de ce spectacle imposant sur le penchant du coteau de Pouzzoles, un golfe immense se dessinait devant nous à la lumière douteuse qui précède l'éclat de la lune. Savourant avec émotion les harmonies solennelles de la nuit, et ces bruits incertains qui semblent être les soupirs de ceux qui ne sont plus, nous étions ensuite rappelés à nous par les mouvements de la mer et par ces vagues écumeuses qui s'élancent comme pour prendre possession du rivage.

Cependant, tous deux portés à la méditation, nous sentions germer dans nos coeurs le principe encore vague des maux qui devaient nous assaillir. Nisieda conservait toujours des doutes sur la régularité de notre union, et cherchait aussi vainement à les cacher qu'à les combattre.

Tantôt c'étaient de vieilles femmes qu'elle allait consulter à mon insu et dont les prophéties lui laissaient une vague inquiétude ; tantôt des songes troublaient son sommeil. Quand ses

anxiétés devinrent plus graves, et que j'exigeai un aveu de la cause de sa tristesse, elle me raconta, en tremblant, qu'une ombre lui apparaissait toutes les nuits pour lui leprocher son apostasie et lui prédire que le ciel allait s'en venger. Plus tard, elle entendait, à minuit, disait-elle, une voix lamentable qui semblait crier à plusieurs reprises, en dehors de la maison : « Prenez garde, l'heure approche! l'heure approche ! » Ainsi ce que je m'obstinais à ne regarder que comme les écarts d'une imagination méridionale, fut le signal précurseur de nos peines. Nous étions mariés depuis quinze mois, quand la grossesse de ma femme vint la rendre plus susceptible encore de recevoir des impressions sombres et ineffaçables. iMeseftbrtspourla guérir de ces terreurs nocturnes furent quelquefois mal jugés. Piéveillé par ses sanglots, je la trouvais assise sur son séant, pâle, défaite, me considérant avec tous les signes de l'épouvante; elle conservait le reste du jour un mélange convulsifde tendresse et d'effroi qui altérait ses traits d'une manière effrayante. Des scrupules de religion furent, comme je l'ai déjà

dit, la première cause de ses craintes ; j'ignore même si un confesseur superstitieux ne lui montra pas un hérétique dans celui qu'elle aimait, et ne le peignit pas sous les couleurs les plus noires. Hélas ! dès que sa tête»fut affaiblie par tant d'appréhensions, cette première idée s'envenima de tous les soupçons de la jalousie la plus aveugle.

M. Denham, mon oncle maternel, m'avait envoyé un portrait de miss Emma Wisburne, ma cousine, à laquelle il désirait m'unir. La boîte qui contenait ce médaillon fut, en mon absence, remise à Nisieda ; elle ne put résister à la curiosité d'ouvrir le paquet, et elle n'en fut que trop punie par la perte de son repos que mes explications ne purent jamais parvenir à lui rendre. Elle prétendit toujours, depuis ce temps, que cette image d'Emma Wisburne semblait s'animer pour la poursuivre.

Elle revint un jour de l'église au moment où des dames anglaises sortaient de notre jardin, qui avait acquis quelque célébrité par la richesse de sa végétation. L'entrée n'en était pas permise, mais un valet fut apparemment gagné.

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Je me promenais sur les bords du lac Lucrin, ne me doutant de rien, n'ayant rencontré personne. A mon retour je trouvai Nisieda dans un trouble extrême ; elle gardait un morne silence, et je n'appris que par Francis la visite des dames anglaises. Quoique je leur fusse tout à fait étranger, il me fut impossible de le persuader à ma femme. On attribuait aussi ces inquiétudes exagérées à l'irritabilité de ses nerfs, qu'augmentait encore une grossesse pénible ; elle me conjurait sans cesse de ne point l'abandonner, elle me parlait de mon enfant et me rappelait mes serments. .Te ne connaissais d'autre remède à cette situation désespérante , que de la presser sur mon cœur, de lui répéter qu'il fallait qu'elle y reposât avec confiance, et que ce cœur devînt son refuge contre ses cruelles chimères. Je feignais ensuite de sourire et de paraître certain de sa guérison, lorsque je ne prévoyais plus que des malheurs.

J'appris dans ce moment même le départ de mon oncle Wisburne Barimore pour l'Italie : cette nouvelle m'affligea, quoique je le connusse indulgent et bien que je fusse libre de ma per-

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sonne et de ma fortune. Il quittait Londres, me disait-on, pour des affaires pressantes qui l'appelaient à Florence et à > aptes. Témoin de mon émotion, mon amie voulut en connaître la cause; j'hésitai, elle insista ; je cherchais à la préparer à cet événement inattendu, et j'autorisai dès lors sa méfiance, en me décidant à la tromper maladroitement. Cependant, ce voyage trop redouté éprouva tant de retards, que je finis par croire que M. Wisburne y avait renoncé. Six mois s'écoulèrent encore sans que les soins les plus tendres pussent calmer l'imagination de Nisieda. Toutes mes espérances s'évanouirent , le découragement s'empara de moi; nous n'avions offensé personne, et l'on aurait pu nous croire bourrelés par des remords. Un crêpe funèbre vint voiler la couronne de fleurs du plus saint, du plus innocent amour. J'ai vu le vice prospérer dans des palais, j'ai vu réussir les projets les plus homicides, pourquoi ma pauvre demeure semblait-elle habitée par des gens coupables? Une main invisible s'étaitelle appesantie sur nous? Aucun ennemi ne nous poursuivait, aucune calomnie ne cherchait

à nous atteindre, et le chagrin nous avait flétris comme si nous eussions toujours été sous sa dépendance. Hélas ! il change l'âme comme une cicatrice profonde dénature les traits ; la facilité durable n'habitera jamais chez les hommes , puisqu'elle a fui si promptement ce coin du monde où la bonne foi et l'amour croyaient l'avoir fixée. Je ne l'ai que trop éprouvé depuis, rien n'est stable ici-bas-, la douleur même ne semble l'être, que parce qu'elle est ingénieuse à se reproduire sous toutes les formes.

Je pensais qu'un voyage à Procita nous serait salutaire; c'était le théâtre de nos premières émotions, de nos premiers plaisirs, mais des yeux noyés de larmes ne reconnaissent plus rien; nous surprîmes et nous attristâmes nos vieux parents; ils ne pouvaient nous comprendre. Ma passion pour Nisieda s'accrut par l'empire que ses souffrances lui donnaient sur moi ; je ne la quittais pas un instant : toujours placé auprès d'elle, mon regard s'emparait du sien, et chacune de ses paroles se gravait dans ma mémoire. Je pressentais le besoin de les y conserver.

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Les angoisses el l'ivresse de l'amour se partageaient ainsi tous nos moments.

Ma femme était encore embellie par sa langueur et la grâce touchante de son état ; tout en elle semblait alors appartenir à une créature d'une essence plus parfaite que celle qui avait reçu ma foi ; mais le jour approchait de la grande et fatale épreuve.

Madame la duchesse de B... avait été foudroyée d'apoplexie à Vienne ; surprise par le trépas, elle n'avait fait aucune disposition : il ne restait rien qui put éclairer Paul de Moléar sur le secret de sa naissance. Il était à Hambourg et faisait toujours hautement profession d'adorer madame de Saverande. Celle-ci restait presque entièrement isolée en ce monde, tous les faux amis ayant disparu ; ses ressources étaient médiocres, et la cause des émigrés français paraissait désespérée. Cette mère dont elle avait connu et respecté la faiblesse n'étant plus, madame deSaverande devait enfin instruire Moléar de la barrière sacrée qui le séparait d'elle pour jamais ; mais faible, timide, redoutant de le voir arriver à Vienne, d'où elle avait toujours eu Tart de

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le tenir éloigné, craignanl cette terrible explication, elle partit à la hâte pour Rome, où elle se mit sous la direction de M. de Forment. Elle m'écrivit de cet asile , et m'adjurait , au nom de son infortune et de notre amitié, de partir sur-le-champ pour Rome. M. de Forment me pressait, de son côté, d'arriver, de me joindre à lui ; il me rappelait la violence du caractère de Moléar, et me peignait vivement l'importance des services que je pouvais rendre à mes amis. « Les révoltes de Naples, ajou- « tait-il, exposeraient madame de Saverande a aux plus grands dangers, si elle s'y rendait, « ainsi que j'avais d'abord pensé à l'y en- « gager. » J'avais conçu , dans ce momentlà même, une faible espérance de voir renaître la confiance dans l'âme de ma Nisieda : mais cette tranquillité passagère devait être pareille au calme sinistre et profond qui avertit les peuples de l'Amérique de l'approche d'un ouragan. Ma femme connaissant l'histoire de mes amis, je crus pouvoir hasarder de lui faire part de ce nouvel incident et de leurs prières réitérées, qui me forceraient peut-être à me séparer d'elle

v'.'.tas

pour quelques jours. Malgré les ménagements que je mis à lui en faire sentir la nécessité, bien que je lui laissasse entrevoir que je ne combattrais pas trop vivement sa répugnance et ses refus , j'obtins un consentement froid et contraint. Repoussant toutes mes caresses, elle me répétait sans cesse qu'elle avait prévu ce malheur. Je renonçai dès lors à l'idée d'abandonner Nisieda dans une pareille situation, même pour secourir mes amis ; j'en écrivais à M. de Formont, lorsqu'une lettre de mon correspondant anglais m'annonça tout à la fois l'arrivée de mon oncle Wisburne à Rome et le danger de son état. II y était seul , atteint d'une maladie très-grave, et témoignait le désir le plus pressant de me voir. Je fus atterré ; quand je fis part à ma femme de cet événement, en lui avouant que j'attendais mon oncle depuis longtemps, elle sembla, malgré mon trouble, n'y voir qu'un prétexte de plus pour la quitter. Je n'espérais pas l'engager à me suivre , elle était arrivée au huitième mois de sa grossesse, et nous avions éprouvé une difficulté extrême pour la ramener de Procita à Pouzzoles; devais-je donc

courir le risque de compromettre sa vie et celle de son enfant , en la faisant venir à Rome ? Les gens de l'art en avaient reconnu l'impossibilité. Mortellement combattu entre ce que je devais à l'honneur et ce que j'allais faire souffrir à l'être qui m'était le plus cher au monde, je fus mille fois tenté de ne point entreprendre ce voyage. J'appelai la famille de ma femme auprès d'elle, et je mis inutilement en œuvre pour la rassurer les promesses les plus positives, les engagements de tous genres ; elle n'y répondait que par quelques mots entrecoupés ; un morne désespoir pesait sur son cœur. Cependant le temps s'écoulait, et Je ne savais à quoi me résoudre. Des signes que j'aurais dû comprendre m'avertissaient pour ainsi dire, que j'allais perdre tout ce qui me faisait aimer la vie. L'adversité nous avait désignés, son arrêt devait s'exécuter au milieu de l'agonie la plus déchirante. Dans l'un de ces instants où l'imagination s'affaisse sous le chagrin, craignant de voir Nisieda succomber à ses fréquents évanouissements, je lui promis de ne pas la quitter; alors sa main posa la mienne sur sa bouche, ses yeux à demi éteints

cherchèrent à me remercier. Un peu de repos suivit cette assurance : elle s'endormit, et ce sommeil devait aider à notre séparation. Hélas ! on me remit une troisième lettre : on désespérait de la vie de M. Wisburne^ qui se plaignait de ma négligence, me croyait déjà en route, et souhaitait ardemment de pouvoir me parler avant sa mort. Cet appel à l'honneur, l'opprobre dont je me serais couvert, si, par faiblesse, j'avais trompé la dernière espérance de celui qui m'avait tenu lieu de père, tout vint m'assaillir et m'aveugler sur ma position. Cette dernière lettre me faisait honte de mes incertitudes ; je pris mon parti d'une manière irrévocable, je répondis que je serais à Rome dès le lendemain. Dans ce moment-là même, ma femme poussa un cri qui retentira toujours au fond de mon cœur. Je m'approchai, elle dormait encore ; on voyait même que l'espérance dominait dans son rêve.

Délices de mon être, mon épouse, mon amie ! pourquoi le Dieu de bonté permit-il que je pusse m'éloigner après t' avoir trompée? Par quel esprit de vertige fus-je donc entraîné? et de-

vais-je me résigner à raccomplissement de ce devoir cruel?

Francis avait reçu Tordre le plus précis de de pas la perdre de vue une minute. Un médecin était établi chez moi ; ses femmes et ses parents l'entouraient. Rassuré par tant de précautions, je commis la faute involontaire que je me reproche à présent comme un crime, cette faute qui rendit Nisieda coupable, qui m'a aigri contre la providence même, et devait me faire abhorrer l'existence. Je partis, après avoir exigé de tout le monde et surtout de sa mère, la promesse de la veiller sans cesse et de me dépêcher un courrier si son état empirait; je partis, après lui avoir de nouveau juré dans quelques lignes d'être revenu le dixième jour au plus tard. Dieu sans doute avait voulu que le sommeil dont il l'enveloppa fût une sorte de léthargie. On m'arracha d'auprès de son lit sans qu'elle eût été éveillée par mon désordre, par les baisers dont je couvrais son sein et ses lèvres décolorées. Ah ! que ne se réveilla-t-elle alors ! que n'a-t-elle pu dire un mot, un seul mot, je serais encore le plus heureux des hommes,

loi CHARLES BARIMORE.

Le repentir me ramena de plus de dix lieues de Naples àPouzzoles; je voulus revoir encore une fois le lieu qu'elle habitait, j'en fis le tour lentement. C'était la nuit, le moindre frémissement des feuilles me paraissait être le bruit de ses pas ; j'espérais qu'elle allait m'appe- 1er. Honteux de tant de pusillanimité, je repris enfin cependant la route de Rome, et en y arrivant je rencontrai M. de Forment à quelques pas de la maison où mon oncle venait de mourir peu d'heures auparavant. Des étrangers lui avaient rendu les derniers devoirs ; il avait vainement appelé son Emma, sa fille chérie, et ses regards mourants ne purent pas même s'arrêter sur un neveu dont il avait protégé l'enfance.

« Mon ami , me dit le bon prêtre, je ne de- « vineque trop ce qui a pu vous priver de rece- « voir l'adieu d'un vieillard qui vous aimait si (( tendrement.... Hélas ! ma liaison avec son « Charles était mon seul titre auprès de lui , et « déjà j'avais obtenu sa confiance sans trahir la « vôtre... Mais revenons à vous; n'aurais-je « béni qu'une union malheureuse? Quelle part leur, quel changement!... Ce sentiment si

« pur que Nisieda semblait apporter au pied « des autels s'est-il donc transformé, ainsi « que je le redoutais , en une passion orageuse « et tyrannique?. . . . » Je n'avais pas la force de

lui répondre « Allons, ajouta-t-il, que celui

« qui proportionne le courage aux souffrances, t< vienne à votre secours, car, je le vois, la me- « sure de vos maux sera bientôt à son comble. » Après avoir senti redoubler mes regrets par tous ds détails de la perte que je venais de faire, j'appf is que la dernière volonté de M. Wisburne Barimore m'obligerait à me trouver en Angleterre deux ans après sa mort, pour assister à l'ouverture de son testament. J'écrivis à M. Denham, à miss Emma et à ma femme, pour leur faire part de ce triste événement, je renvoyai les gens de mon oncle à Londres, assez promptement pour qu'ils ne pussent pas être informés de mon mariage. « Quand irons-nous « chez madame de Saverande , dis-je ensuite à « M. de Forment, car je suis pressé, très-pressé « de retourner à Naples?..., M. de Moléar est « à Venise , reprit le missionnaire ; n'y ayant « pas trouvé la comtesse , il la poursuivra sans

« doute. Elle n'a pu se décider à lui écrire une « révélation qu'il lui sera bien plus difficile de « faire ici à ce jeune homme emporté... Elle « compte sur vous... — Ah! qu'elle y compte « toujours ! m'écriai-je , je ne trahirai pas « deux fois l'amitié , mais allons tout de suite « chez elle. — Vous ne pourrez la voir que <( demain; après avoir prodigué ses soins à « M. Wisburne Barimore , elle est partie pour « Lorette, où s'est retirée la marquise de Sen- « necy, sa parente. Celle-ci a supplié madame « de Saverande d'aller l'y voir. La marquise est « émigrée, infirme, ruinée; vous connaissez « notre amie, elle n'a pu résister. Je l'attends, « et nous déciderons ensemble quel est le plan « le plus convenable et le plus sage qu'elle « puisse suivre. »

Partagé entre le chagrin d'avoir quitté ma femme et celui d'être arrivé trop tard auprès de mon oncle, j'attendais madame de Saverande avec une vive impatience. Francis m'écrivit douze heures après mon départ ; il m'assurait que Nisieda était mieux. La lecture de ma lettre ayant paru la tranquilliser, elle avait témoigné

le désir de prendre quelque distraction. Il allait même à Naples chargé de commissions à cet effet , et ma belle-mère se rendait à Procita pour ramener une de ses cousines que ma femme affectionnait particulièrement. J'étais loin de partager leur sécurité , et cette modération me semblait si éloignée de son caractère, que j'en appréhendai d'abord les suites ; mais je la croyais bien surveillée , j'écrivais jusqu'à trois fois par jour, et je reprenais un peu de confiance.

Rome était alors menacée de l'invasion des Français; j'étais le seul à n'en être pas même préoccupé; les peines de Tàme rendent si indifférent pour les maux étrangers à celui qui nous affecte !

Le lendemain, à l'heure indiquée, nous nous rendîmes avec empressement chez madame de Saverande ; nous la trouvâmes dans un hôtel garni de la place d'Espagne. Elle chercha d'abord à me consoler de la mort de mon oncle , en atténuant mes torts, en excusant mon retard, et elle m'entretint ensuite de Nisieda avec l'effusion de la plus touchante sensibilité , avec cette curiosité douce et tendre de^ moindres détails de la vie, qui caractérise l'amitié des femmes et lui

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prèle souvent tout le charme d'un sentinieiil plus vif. Nous fûmes tout à coup distraits d'une conversation très-animée , par un grand bruit qui se faisait sur l'escalier. Nous vîmes descendre et porter une personne qui nous parut être une femme. Le groupe qui l'entourait la dérobait à nos yeux et la plaignait d'une manière si bruyante , que l'on ne répondit même pas aux questions d'un domestique de madame de Saverande , qu'elle avait envoyé aux informations. Cependant, ému par une sensation indéfinissable, mon cœur battait avec violence , ma tête s'embarrassait, mes jambes chancelaient sous moi, je me trouvai mai. Cet accident fut long ; on ne l'attribua qu'à l'altération de ma santé. Il avait tellement agi sur moi, qu'une heure après je ne pouvais ni réunir, ni fixer mes idées; on me traîna dans une voiture. En descendant l'escalier, l'hôtesse apprit à madame de Saverande , qui avait voulu m'accompagner , qu'une jeune femme que l'on venait d'emporter, avait été trouvée étendue à sa porte et privée de sentiment. « Personne ne la connaît dans le « quartier, ajouta l'hôtesse ; je ne sais comment

(( elle se sera glissée jusqu'à votre chambre , « c'est sûrement la faute de mon mari. Je suis « surprise que vous ne l'ayez pas entendue « tomber, cette chère dame; c'était digne de « compassion, car elle paraît riche, elle est « très-bien mise, et sa figure est charmante. « Dieu lui soit en aide ! elle m'a tant priée, « qu'on l'a portée à Transtevere. Mes gens ont « été fort bien payés, mais je crains que sa tâ- « che ne soit finie en ce monde. Je ne m'y con- « nais pas , ou ce sera un amour malheureux « pour quelqu'un qu'elle n'aura plus trouvé « ici. Ah ! sainte Vierge ! je sens qu'il n'en faut « pas davantage pour devenir folle. * »

J'écoutais avidement cette femme ; il me semblait que j'allais recevoir quelque renseignement important. J'attendais , et je faisais mille questions sans suite; lous mes sens étaient bou-

* Voici ce qu'écrivait à M. de Forbin , après la lecture de Charles Barimore, une femme célèbre dont nul ne contestera l'esprit et le jugement :

« Je vous rends grâces, pour ma part, de la simplicité de « votre narration. Car vous connaissez mon antipathie pour « l'emphase et la chaleur glaciale des malheureux imitateurs « de Chaclas. Il y a un grand attrait dans votre récit. Il rap-

IIO CHARLES BARIMORE.

leversés. Je n'avais pas reçu de lettre le matin, déjà j'entrevoyais mille lueurs sinistres. Arrivé chez moi, je ne pouvais tenir dans mon lit, où M. de Forment exigea que je me misse. J'allais abréger ce tourment en demandant des chevaux de poste , lorsqu'on frappa à ma porte à coups redoublés. Il était deux heures après minuit, Francis entre : « Ah ! monsieur, se peut-il c< qu'elle ne soit pas près de vous? s'écria-t-il « tout de suite. — Comment ! près de moi, ma « Nisieda? Je vous l'avais confiée, qu'en aveza vous fait? où est-elle? rendez-la-moi. — Hélas! (( monsieur, elle s'est échappée après nous avoir i( tous éloignés, car nous la savions trop faible c( pour marcher sans appui, même dans la a maison. Elle a pris la route de Rome; on l'a « vue mourante à Velletri il y a quinze heures,

« pelle vos conversations; il vous repète ; et les meilleurs en- « droits sont ceux où l'on croit vous entendre ; ne confondez « pas ceci avec les flatteries du monde , et les petites phrases u de vos odalisques parisiennes ; c'est d'une amie vraie, qui « vous rend justice, et qui ayant passé sa vie à voir et à lire les « premiers auteurs du siècle , a appris ainsi à vous mieux « apprécier. Sophie Gay. »

( Noie de l'Éditeur. )

« et je la croyais chez vous. — Juste ciel ! dis-je n alors , ce n'est donc que trop vrai ; c'est toi , i< femme adorée , qui m'auras suivi chez ma- « dame de Saverande ; mon cœur ne m'avait tt pas trompé, peut-être succombes-tu mainte tenant à l'excès de tes maux. Courons vite ; « sachons où on l'a transportée. » Je sors à demi vêtu. M. de Forment me suivait en soupirant; nous cherchâmes inutilement tout le reste de la nuit et pendant les deux journées suivantes. Nisieda n'était restée que peu d'instants dans la maison où elle s'était fait conduire en sortant de l'auberge ; on avait inutilement tenté de la retenir. On disait aussi qu'elle donnait des preuves de démence, qu'elle luttait contre les douleurs de l'enfantement; et les barbares avaient permis qu'elle se traînât hors de chez eux. Harassé de fatigue , l'âme et le corps épuisés , je la cherchais encore le quatrième jour, offrant un spectacle presque public de l'égarement de ma raison. Je demandais mon amie à tout le monde ; on fut obligé d'employer la force pour me contraindre à m'arrêter quelques instants. Je tombai dans une stupeur ina-

nimée. M. de Formont ne me quitta qu'alors , après avoir essayé, sans succès, de me faire prendre quelque nourriture. Étant lui-même au dernier degré d'inanition et de chagrin, il venait de sortir lorsqu'on m'apporta un billet écrit de la main de ma femme, et ne contenant que ceci :

« Venez près de Santa Rosalia in Cosmedin, « dans la grande maison à côté du monastère (c délia via Crucis. »

Je dévore des yeux, je baise ces caractères chéris... Il était neuf heures du soir, Francis me soutient, me porte, j'arrive enfin. Une sœur de la charité semblait nous attendre. — Vous êtes sûrement le père? me dit-elle. — Oui; et je l'entraîne sans l'écouter; respirant à peine, tout à la fois glacé, brûlant, oppressé, j'entendais le bruit du battement de mes artères. Nous entrons dans une petite chapelle, et là, quel spectacle terrible, déchirant et ineffaçable ! là , par terre, au pied d'un autel, était étendu un pauvre enfant mort , entouré de cierges et couvert de fleurs ; on avait placé sur son petit linceul plusieurs tresses de cheveux et une lettre. Tout mon sang était glacé dans mes veines. 0 grand

Dieu ! pourquoi, dans cet épouvantable momenl , ne m'as-lu pas réuni à cette innocente créature? il fallait donc, pour consommer le sacrifice, que tu me donnasses la force de lire ces mots :

« Charles , tu m'as trahie ; tu n'es venu ici (( que pour retrouver celle que ton cœur a tou- « jours aimée en secret. Ta fuite a empoisonné « mon fils dans mes entrailles ; regarde-le , « contemple ton ouvrage. Je puis te pardonner, « mais je vais me punir de la honteuse faiblesse « de t'adorer encore. Ne me cherche plus; il « te serait moins impossible de rendre à la vie (c l'enfant de mon amour que de me retrouver « et de ramener le bonheur dans l'àme de Ni- « sieda. Adieu à jamais. »

J'étais tombé la face contre terre, je me roulais sur la dépouille inanimée, seul gage qui me restât de l'union la plus malheureuse. J'ignore ce que l'on fit de moi quand un voile épais vint me dérober à ce supplice, mais j'avais senti dès le premier instant que tout mon sang refluait vers mon cœur; et j'y soufl'rais des déchirements qui auraient dû amener la destruction de mon être.

Ainsi le tombeau s'enlr'ouvrit encore une fois pour me recevoir; ce ne fut que bien longtemps après que je reconnus ceux qui m'avaient rendu le service cruel de me conserver la vie. L'homme condamné à périr sur l'échafaud , voit avec moins de saisissement ceux qui sont destinés à l'y conduire.

Voilà comment cette jalousie aveugle alluma une telle soif de vengeance dans le cœur d'un ange, qu'elle fit de celui qui l'adorait l'homme le plus misérable. J'ai été la victime de la frénésie d'un amour que je partageais. Quand je me réveillai , quand je sortis du sépulcre dont j'avais, en quelque sorte , goûté le repos pendant deux mois , le nom de Nisieda fut encore le premier mot que j'essayai de prononcer, même avant d'avoir recouvré ma raison. Sa mère, sa sœur, madame de Saverande et M. de Formont étaient autour de moi, et j'appelais celle qui venait de me traiter si cruellement sans que je m'attendisse à une réponse ; seulement sa pauvre mère me disait en sanglotant : « Mon fils , mon cher fils , prenez courage ; u Dieu nous la rendra ; nous irons la chercher

u ensemble , fût-elle au bout de la terre , je K vous le promets. » A peine fus-je revenu à la vie, que ma première idée fut un odieux souvenir; j'éprouvais parfois des mouvements de haine, mais surtout un éloignement invincible pour tout ce qui n'avait pas rapport à l'objet de mes regrets.

Voici, à force de recherches, le peu de détails que je pus recueillir sur cet inconcevable événement.

Après avoir quitté le lieu où elle m'avait rencontré et celui oii elle se fit transporter, ma femme s'était traînée seule dans un hospice. Ayant exigé le secret de la supérieure de cette maison, elle y mit au jour un enfant mort. Le prêtre qui dirigeait cet établissement avait entendu sa confession ; lui seul pouvait connaître sa retraite, car elle s'était hâtée de fuir dès que son état le lui avait permis. Ce prêtre n'était plus à Rome, et tout ce qui composait l'hospice gardait à ce sujet un silence impénétrable, qui sut résister à toutes les séductions. Le père de Nisieda la cherchait alors à Naples, où le rapport d'un voiturier nous fit imaginer qu'elle

aurait pu se rendre. Quoique ses principes religieux me rassurassent sur la crainte d'un suicide, je n'en tremblais pas moins que, sans attenter à ses jours, elle ne tînt plus à les conserver. Il paraît que, m'ayant suivi pas à pas, elle fut témoin de l'accueil que me fit madame de Saverande, elle vit sa figure, sa beauté; l'ignorance où elle était de la langue que nous parlions, finit par porter l'égarement dans le cœur de ma malheureuse épouse. Quand je songeais aux tourments qu'elle avait endurés, pouvais-je ne pas lui pardonner? D'ailleurs il n'était pas en mon pouvoir de former un autre vœu que celui de la retrouver, de revoir celle que j'idolâtrais, et sans qui l'existence ne sera plus désormais pour moi que la coupe la plus amère. L'inaction à laquelle me condamnait mon affaiblissement augmentait encore mon chagrin ; il me semblait que, si j'avais pu parcourir Rome, j'aurais obtenu des renseignements plus positifs. M. de Forment et madame de Saverande ne pouvaient se pardonner d'avoir été en partie les causes innocentes de mon désastre. J'étais obligé de consoler cette dernière, qui n'avait

cessé de me prodiguer les soins de la pieuse amitié, tandis que Moléar, homme froid et frivole que nous connaissions bien mal quand nous redoutions la constance de son amour , Moléar apprit d'abord avec beaucoup de sangfroid, à Venise et par une simple lettre de M. de Formont, ce que nous avions tremblé de lui annoncer. 11 fit plus, il négligea madame de Saverande, sa sœur, cette femme digne de tous les hommages; et oubliant bientôt un sentiment que sa vivacité seule eût pu faire pardonner, il nous fit part, pendant ma convalescence, de son mariage avec une jeune et riche Allemande. Le mépris qu'il m'inspira dès lors eut bientôt effacé ce faux ami de ma pensée. Hélas ! mes maux ne me laissaient aucun relâche. Quand je ne m'accusais pas d'indiflerence envers mon oncle, je me reprochais ce qui n'était que l'ouvrage de la plus cruelle destinée. Pourquoi, me disais-je , n'avoir pas écouté cette voix intérieure qui me criait de ne pas m'éloigner d'une femme chérie? Il n'était plus temps, et chaque jour on me flattait, on m'abusait encore parfois. Un mot d'espoir prononcé par mes amis m'épargnait

quelques larmes; mais, quand je considérais ce que le monde allait devenir pour moi sans Nisieda, je ne voyais plus qu'un long désert qu'il faudrait traverser sans but et sans abri. Je tombais alors dans un état de doute et de dégoût général ; mon âme, fatiguée par la souffrance , n'éprouvai t même plu s d'amour . Il est une période de cette passion où, ne pouvant plus donner le bonheur , elle ne subsiste encore que par le désespoir. Peut-être celle que j'adorais m' eûtelle paru bien plus blâmable si elle eût été en ma puissance, et c'est une suite de cet empire de l'imagination, qui n'accorde jamais plus d'indulgence et ne prête jamais plus de charme qu'à l'objet de nos désirs ou de nos regrets.

Quelquefois, comme après un rêve fatigant, j'attendais le jour avec impatience, et je ne me croyais pas irrévocablement malheureux.

Dès que je pus me livrer à des poursuites actives pour découvrir l'asile de ma femme, ce fut avec une persévérance qui, sans me distraire , me rendit un peu d'énergie ; j'usai de mille moyens pour retrouver ma bien-aimée. Je semais roir, j'employais de toutes parts des gens

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intelligents, auxquels l'espoir d'une forte récompense prêtait un zèle qui fut toujours en défaut. Secondé par madame de Saverande et par M. de Forment, je fixai à chacun de nous son quartier de Roijiie à explorer, et nous rivalisions d'exactitude et de ruse pour pénétrer jusque dans l'intérieur des maisons religieuses.

Je m'étais logé près du couvent des carmélites. Je m'oubliai un soir dans leur église, on mon fils avait été enterré. Grâces aux soins de M. de Forment, un marbre noir m'indiquait la place qui devait être longtemps arrosée de mes pleurs ; c'était au fond d'une nef, on ne m'aperçut pas, les portes se fermèrent. Les religieuses réunies, à minuit, psalmodiaient lentement des cantiques. Leur procession traversa le chœur; elles remerciaient Dieu de les avoir placées à l'ombre de ses ailes, loin des orages du monde ; et dans le même sanctuaire, un pauvre naufragé delà vie, abattu, consterné, ne lui adressait que des plaintes et de longs gémisse ments. Peu k peu les chants s'éloignèrent, les lumières s'éteignirent, les voûtes sonores ne répétèrent plus que faiblement les accents mé-

lancoliques dont l'impression venait de rouvrir toutes les plaies de mon cœur. Couché sur ce marbre humide, dans l'obscurité funèbre du lieu saint, je contemplais les statues qui couvraient les tombeaux, et qui, prises pour des ombres, ajoutaient encore à la sombre horreur qui régnait dans mon àme. J'avais cru reconnaître la voix de Nisieda dans celle d'une jeune religieuse qui répéta par trois fois ce dernier verset qui terminait la cérémonie : dona eispacem'^. Au même instant toutes les cloches sonnèrent, et, malgré moi, je poussai un cri qui se perdit dans la vaste étendue de cet édifice. Je voulais m'élancer vers le chœur, et je restais immobile, les cheveux hérissés, la bouche sèche et paralysée. J'appelais ensuite mon enfant à haute voix ; penché sur la pierre, j'interrogeais sa cendre innocente ; mon imagination égarée poursuivait cette ombre chérie dans l'immensité des cieux. Je lui créais un visage, je le voyais me sourire en étendant vers moi ses bras caressants. Accusant alors sa mère : « C'est toi, bar- « bare, m'écriai-je, qui nous a tous séparés;

* Acoordez-leur la paix.

CRARLES BAUIMORE. 121

« c'est ton caractère injuste et odieux qui m'a « privé de mon fils, toi seule répondras de sa « mort et de la mienne. Je maudis le moment « où je te vis pour la première fois, et bien « plus encore celui où je te fus uni. J'ai hor- « reur de ta beauté, de ta grâce perfide qui m'a « séduit et entraîné dans un abîme de maux. « Puisse mon souvenir être désormais pour toi c( une source de tortures toujours nouvelles ! « puissé-je te conserver la haine que tu m'in- ;< spires à présent ! «Hélas ! de nombreuses larmes vinrent bientôt interrompre le cours de mes reproches. A peine son image suppliante m'avait-elle apparu, que je la rappelais; je sollicitais mon pardon, je prodiguais à cette infortunée les noms les plus tendres, les excuses les plus passionnées, et, renouvelant la promesse de consacrer mon existence entière à la chercher^ à la ramener à son époux, je prenais à témoin de ma résolution tous les monuments sacrés dont j'étajs environné. Ce fut dans cet état impossible à décrire que me trouvèrent les premiers rayons du jour, quand ils purent traverser et colorer les vitraux.

123 CEIARLES BARIMORË.

Je renouvelai de sérieuses informations ; il me parut certain que Nisieda n'était point dans ce monastère.

Cependant, mon oncle Denliam, sachant que j'avais été longtemps et sérieusement malade, me conjurait de venir respirer l'air natal; il m'assurait que ma cousine Emma le souhaitait vivement aussi ; il me proposait de venir luimême me soigner, malgré ses infirmités, si je m'obstinais à ne pas me rapprocher de mes parents. Je lui répondais avec reconnaissance, maisje le prévenais que, n'espérant mon entière guérisonque d'un voyage en Sicile, qui m'était conseillé par les médecins, j'allais partir pour Palerme, d'où il était possible que j'entreprisse un trajet plus considérable.

A cette époque, l'aïeul et la femme d' Adora moururent; cette dernière succomba aux sollicitudes de la tendresse maternelle; et le vieillard s'éteignit doucement à Procita, ne comprenant plus rien depuis longtemps au déplacement et à l'agitation de sa famille. Carina fui mise dans une maison d'éducation.

Le séjour des Français à Rome n'avait été

fâcheux pour aucun de nous. Lu providence récompensa le courage de mes amis, qui n'avaient pas voulu me quitter ; bien loin de maltraiter leurs compatriotes, les chefs offrirent à madame de Saverande des moyens de rentrer en France que nous la pressâmes d'accepter. Elle suivit ce conseil, et fut accompagnée de nos vœux quand elle se mit en route avec la marquise de Sennecy sa tante.

M. de Formont et moi, nous nous embarquâmes ensuite à Civita-Vecchia pour Palerme. Je soutins mieux les fatigues de la navigation que je n'avais osé l'espérer. Nos perquisitions à Palerme ne furent pas plus heureuses que mes recherches constantes à Rome et celles du père de Nisieda à Naples, où il s'était fixé. Il me fit écrire qu'il avait des parents très-proches à Syracuse, à Céphalonie, et d'autres à Smyrne. On croyait possible que ma femme se fût retirée auprès de l'un d'entre eux; cependant toutes les lettres écrites à ce sujet étaient demeurées sans réponse. Je ne m'en décidai pas moins à visiter d'abord la Sicile ; je parcourus sans curiosité les ruines d'Héraclée et de Se-

124 CHARLES BAUIMORE.

geste, les temples d'Agrigen te, deTaormiiic et de Sélinunte ; nous relâchâmes au cap Pelorc et traversâmes la vallée d'Ispica, ainsi que tout le val di Ao(o. Je trouvai à Syracuse un oncle de ma femme, prieur d'un ordre monasti(iue dont le couvent est bâti au-dessus des fameuses carrières ou Latomies. Il savait à peine qu'il eût une nièce, et fut cependant touché du sort de cette infortunée et du mien.

Nous vîmes les sépulcres de ïimoléon et de Denys, ceux d'Hiéron et d'Archimède, dans Néapolis.

Je suivais docilement M. de Forment, dont tous les efforts pour me distraire se bornaient sagement à faire passer sous mes yeux une grande variété d'objets , à fixer un instant mes regards par l'importance des monuments dont ces rivages sont couverts. Il me ramenait sans . cesse, mais avec peu de succès, à l'admiration de cette terre classique , où les phénomènes de la nature la plus riche se mêlent aux plus nobles souvenirs.

Mon cœur repoussait toutes les jouissances ; peu m'importait, quand nous naviguions, le

matin auprès de la cote, que les vents de terre fussent chargés des parfums de toutes les forêts d'orangers qui bordent cette plage; peu m'importait que ce souffle embaumé caressât légèrement nos voiles, puisque l'espérance ne dirigeait plus le gouvernail. Deux fois des tempêtes du sud menacèrent de nous briser contre les écueils de Catane ; alors , penché sur une vergue de l'avant, je mesurais d'un œil avide la profondeur des eaux, je défiais d'un sourire amer la vague verdâtre qui dépassait la hauteur de nos mâts, et semblait prête à nous engloutir.

Je ne rencontrai à Céphalonie que des pêcheurs grossiers qui ne savaient ce que je leur demandais, et que je laissais bien surpris d'avoir reçu quelques bienfaits pour des questions auxquelles ils n'avaient pu répondre.

Je ne fus guère plus satisfait à Sm} rne ; l'oncle de Nisieda n'était plus. la veuve et ses enfants qui vivaient dans une honnête aisance, a aient appris le mariage de leur cousine ; ils partagèrent mon chagrin et cherchèrent à l'adoucir. Hélas! je n'avais plus à poursuivre au-

cune route certaine, aucun but désigné. Le sage M. de Forment ne me rappelait à une douleur plus raisonnable qu'en me parlant beaucoup de la malheureuse femme qui en était la cause; il justifiait aisément sa faute. Nous n'étions occupés que d'elle au fond des grottes d'Antiparos , et en foulant les marbres d'Athènes et de Mégare. Nous passâmes ensuite à Alexandria Troas, dans l'Asie mineure ; d'oii nous allâmes jusqu'à Héraclée deBithynie, dont le consul français était étroitement lié avec mon ami : ses soins et ses connaissances en médecine me furent fort utiles dans cette terre étrangère. Nous revînmes ensuite en Italie, et nous débarquâmes à Otrante.

Rome renfermait ce qui me restait de plus cher et de plus précieux, je m'y rendis. La tristesse de cette ville était d'accord avec le sentiment qui me dominait. Le pape, sans habiter Rome, y avait repris sa puissance pacifique ; il appela M. de Formont à Venise , et le chargea , de nouveau, d'une mission importante. Nous nous jurâmes de nous revoir, quelque part que ce fût, avant la fin de l'année. Cet ami , dont la

saine philosophie et la vertu m'étaient si nécessaires, ne pouvait se résoudre à s'éloigner de moi ; l'obéissance l'y contraignit, et je demeurai seul auprès d'un tombeau.

J'avais abandonné ma maison de Pouzzoles au père de Nisieda, qui la louait, me dit-on, à des étrangers. Je ne me sentis pas la force de relourner à Procita. Naples avait été arrosé de sang, Cimarosa venait d'y périr; enfin, peu d'années avaient suffi pour m'isoler entièrement sur la terre.

Après avoir épuisé tous les moyens connus et secrets, pour obtenir même l'ombre d'un renseignement vraisemblable sur le sort de Nisieda , après avoir même intéressé le cardinal ministre à cette recherche sans en obtenir plus de succès, je me résolus enfin à souscrire aux désirs toujours plus pressants de mon oncle ; et je pris la route d'Angleterre par la France , avec laquelle nous étions alors en paix. J'étais bien décidé à revenir à Rome dès que mes affaires seraient terminées. Je rencontrai, chemin faisant, une nuée de mes compatriotes ; ils ignoraient tous mes infortunes; j'appris avec

plaisir que mes malheurs n'avaient pas encore affligé ma famille el qu'ils lui étaient entièrement inconnus.

En passant à Paris, je courus chez madame de Saverande ; je la trouvai modestement logée dans un petit appartement, sous les toits de

cet hôtel de B que j'avais vu si magnifique.

Elle s'était mariée , je lui trouvai de l'embarras avec moi. Son mari n'avait de fort distingué que son nom, et me parut plus occupé de retrouver la fortune qu'il avait perdue que de jouir des qualités et des agréments de sa femme. Elle me pria de revenir, mais chaque jour me prouva davantage que ce n'était plus la même personne. Ses idées avaient pris une direction peut-être plus raisonnable , elle avait de nouveaux devoirs à remplir ; ma présence lui rappelait les événements les plus pénibles de sa vie, et ma vue l'attristait sans l'intéresser. Ses paroles les plus consolantes me semblèrent froides, étudiées, et nous nous quittâmes mécontents l'un de l'autre, et affligés d'avoir perdu jusqu'aux illusions de l'amitié.

Je partis alors pour Londres, où se terminera

CHARLES BARniORE. 1^9

ce journal du voyage le plus funeste et le plus orageux

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