‹ Charles BarimoreChapitre 7 sur 23 · FIN DU JOURNAL DE CHARLES BAKIMORE · texte numérisé non relu

FIN DU JOURNAL DE CHARLES BAKIMORE

Cette narration avait tellement excité mon intérêt, que je la lus sans m'interrompre. Je renvoyai cet écrit par Francis, sachant quelle importance M. Barimore devait attacher au secret qu'il contenait. Je lui adressai en même temps quelques expressions d'une vive sympathie, et j'en reçus cette réponse.

Sumpton-Abbey, West Moreland, 5 janvier.

« Mon cher Egerton ,

c< Je suis charmé que ma confiance vous « semble la meilleure preuve de mon attache- « ment; si j'en connaissais une plus forte, j'y « aurais recours, n'en doutez pas. Vous me con- (.< naissez à présent aussi bien que si nous ne

13p CHARLES BAKIMORE.

« nous fussionsjamais quittés; VOUS saviez quelle « était ma Nisieda, vous la plaignez , et l'aimez « sans doute.

«< Je viens de recevoir une lettre de M. de « Formont; il accomplit sa promesse, et me « communiquera , ajoute-t-il, une chose qu'il « ne peut m'écrire. Cet ami rare a quitté la « Suisse , il traverse la Hollande ; jugez avec « quelle impatience je l'attends. Je vous l'ai « adressé, vous le verrez avant moi, et me l'a- « mènerez à Sumpton-Abbey. Je ne puis prête voir ce qu'il va m'apprendre. Si ma femme « vit encore, si Ton connaît enfin sa retraite , « n'était-il pas tout naturel de me le mander ? K Quelque part qu'elle soit, Nisieda ne peut « vivre que pour son époux. Âh ! si elle était « retrouvée, l'explication de nos torts serait « bien facile ; mais il me le dirait ; il a été le « témoin de mes angoisses , il connaît ma posi- « tion auprès de ma famille , et sait que je ne « puis plus tarder longtemps à lui donner l'ax- « plication de ma conduite.

n Je me flatte vainement; M. de Forment " n'aura reçu qno des rapporis incorlains .

« comme tous ceux qu'il m'a transmis jusqu'à « ce jour. Mon cœur est las de l'espérance ; j'en « ai eu tant de fois et toujours en vain ! Que de « faits qui paraissaient devoir amener une dé- « couverte ont trompé mon attente !

« M. Denham se rappelle à votre souvenir ; « il a éprouvé deux attaques de goutte succes- « sives, et ne saurait décidément être trans- « porté ailleurs. Emma ne veut jamais le quit- « ter; elle le veille, tandis qu'elle-même au- « rait besoin des plus grands ménagements, et « tous deux s'oublient pour ne penser qu'à moi « et pour prévoir tout ce qui pourrait me dis- « traire. Ils espèrent que nous pourrons reve- « nir tous ensemble à Londres, dès que mon « oncle seramieux. Ah!monami,quel tourment « que cette certitude de réduire au désespoir « un aussi excellent homme que M. Denham ! « et la pauvre Emma... peut-être me croit-elle « encore digne d'elle, et je me sens forcé de la « fuir ! je feins d'avoir du goût pour la chasse, « et je passe mes journées entières dans les «( bois. Quelle consolation pourrais-je leur don- ({ ner? Pourquoi tromper cotte douce Emma,

132 CHARLES BARIMOUE.

« qui quitte mon oncle seulement le soir pour c< venir du côté par où elle imagine que je ren- « trerai ! J'ai souvent trouvé la trace de ses pas (c sur la neige, loin de l'abbaye; elle m'avait ata tendu. . . et sa poitrine est affectée. . . elle souf- (( fre..., et je n'ai pas le droit de chercher à « prolonger sa vie en lui offrant un titre malheu- « reux qui pourtant l'y rattacherait peut-être.

(f Adieu, mon cher Egerton, M. de Forment n arrivera trop tard ; songez que c'est dans peu (' de jours que l'honneur m'oblige de tout race conter à ma famille.

« Mais pourquoi ai-je demandé ce délai à « Bath? n'aurais-je pas dû me montrer tout de « suite tel que j'étais et tout dire, puisque rien (c ne pourra me faire changer? Le cœur hu- « main est un dédale inexplicable ; cette ten- « dance à chercher un remède dans l'avenir, à « compter sur des événements problématiques (t pour résoudre de grandes difficultés, enfin « cette confiance dans le temps est une faible « consolation; hélas! le temps aggrave bien plus « de maux qu'il n'en guérit. »

CHAULES BARIMORE. 133

Quelques jours après cette lettre, je reçus encore celle-ci :

(( Oui, mon cher Egerton, j'attends toujours « aussi vainement ; les lettres qui m'arrivent « d'Italie ne m'apprennent rien de ce que M. de (f Forment me fait pressentir. Je vais souvent à « plusieurs lieues au-devant de vous; là, j'é- (c coûte au détour de la montagne si aucun « bruit lointain ne m'annonce l'arrivée des « voyageurs, et je n'entends que le vent du (( nord chargé de frimas ; il siffle dans les bois i< de sapins, en balançant tristement leurs som- « mets couverts d'une neige glacée.

« Mon oncle me paraît s'être encore affaibli. « J'augure bien mal de cet attendrissement (( continuel et de ce besoin de nous avoir « toujours auprès de lui; il ne veut rece- « voir de secours que de notre main. Quelque- « fois il prend celle d'Emma et la mienne, il les « rapproche ; son regard cherche à lire dans « mon àme. Ma tête se baisse , je me sens rouci gir, pâlir, et les larmes du vieillard coulent (( alors avec abondance. C'est ainsi qu'auTour de

13i CHAKLES BARIMORE.

« moi s'est établie une lutte constante entre (- le présent et le passé pour me rendre le plus « malheureux des hommes. »

Une lettre de M. Denham était jointe à cette missive; elle peindra mieux ses chagrins que ma plume ne saurait y parvenir.

Sumpton-Abbey.

(( Je veux vous écrire aussi, mon cher mon- « sieur Égerton ; cela n'a jamais été mon fort « que le style épistolaire ; mais si je n'écris « à personne , c'est que je n'ai pas aimé « beaucoup de gens. Cependant je me décide, je « veux vous dire moi-même que je vous cau- « tionne pour une bonne et estimable créature, « que votre société est aimable comme votre « âme est franche, et qu'il n'y a pas un homme « par comté dans les trois royaumes en qui « j'aie plus de confiance qu'en vous. Je vous di- « rai que je ne suis plus le même ; ces enfants « me tueront ; cela ne parle, ne mange, ni ne

( dort. Ils disent qu'ils m'affectionnent comme « leur père; ils ont bien raison; car j'ai le cœur { brisé de les voir ainsi dépérir chaque jour. a Àh ! ce Charles, il n'aurait qu'un mot à dire, « et je deviendrais, ce me semble, sain et leste (« comme un chevreuil. Vous devriez le déci- (( der à ce mariage, il a tant d'estime pour vous; « où trouvera-t-il plus d'amour et de vertus « que chez mon Emma? Cette fille -là n'a pas « un seul défaut. Nous étions tous assez bons, <♦ mais très-colères dans la famille; celle-ci est « un agneau pour la douceur; et Dieu permet- (' tra-t-il que la tristesse la fasse mourir à mes c yeux? Enfin, tout cela sera bientôt expliqué. « En attendant je ne vois jamais Charles; il dit « qu'il court la chasse; et Jack, son palefrenier, M m'a assuré qu'un renard passerait entre les « jambes de son cheval, que le pauvre enfant « n'y ferait point attention.

« C'est pourtant ce long séjour en Italie qui <« nous vaut cela ; ce n'était pas assez d'y avoir « perdu le malheureux Wisburne. Il y a quel- « que diablerie là-dessous, mais je n'en verrai '< pas la fin. Non, M. Égerton, je vous le pré-

136 CHARLES BABIMORE.

« dis, je le sens, je n'en verrai pas la fin; et

({ s'ils avaient été heureux, je crois que la mort

« n'aurait jamais pu m'atteindre.

« Si je pouvais faire quatre pas, je les emmè-

« nerais à Londres ; mais je suis enchaîné ici par

« cette maudite goutte qui m'étouffe : et ils

a s'obstinent à ne pas m'y laisser seul.

« Adieu, mon cher Égerton. Dans tous les

« cas, je vous les recommande du fond de

(( mon âme; car bientôt, si je veille encore sur

ff mes enfants, ce sera d'une place où l'on

« ne peut plus former que des vœux pour les

« êtres que l'on chérissait. »

G. Denuam.

P. S. « Pardonnez-moi d'avoir été forcé de a faire achever ceci par une main étrangère. »

Si je cherchais à encourager mes amis malheureux, je n'en sentais pas moins combien mes consolations étaient insuffisantes contre des chagrins aussi graves. J'attendais M. de Forment d'heure en heure; mais mon inquiétude fut

CUARLES BAUIMORE. 137

extrême, lorsque Francis, que l'on m'avait dépêché en courrier, me remit ce billet écrit à la bâte.

Sumpton-Abbey.

« Partez, mon cherEgerton, venez le plus « vile possible ; je ne fais pas le tort à votre « amitié d'admettre que la moindre difficulté « vous empêche d'être ici dans trois jours : et « peut-être aurons-nous déjà perdu mon oncle !

« Avant-hier il éprouvait plus d'étouffement « qu'à l'ordinaire : le mal s'emparait de sa « poitrine : il rassembla ses forces pour me « prier de lui confier mon secret. Emma était « présente. J'hésitai longtemps ; il insista avec « tant d'ardeur, son cœur lui fournit des ex- (( pressions si rassurantes, que je finis par lui « avouer mon mariage et l'ignorance absolue « dans laquelle j'étais sur le sort de ISisieda. '< Eh bien! dit alors Emma avec un accent déchi- « rant et la plus noble simplicité, c'en est donc « fait ; c'était ce que j'avais le plus à redouter. Omj", « Charles, je le déclare hautement devant celui en » qui j'ai retrouvé le plus tendre père, je m'étais flattée

« de l'espoir de vous appartenir wn jour. Je vous « aime, et nous voilà séparés pour jamais ! Ah! du « moinSy que votre cœur apprécie l étendue de mon « sacrifice! M. Denham voulut parler, mais il « ne put articuler que quelques paroles. Je « n'osais lever les yeux sur eux. Tombé aux '< genoux de mon oncle, je ne fus rappelé à '( moi que parles cris redoublés de ma cousine. « M. Denham semblait lutter contre les plus « cruelles souffrances ; il ne reprit ses sens que « quelque temps après. Emma nous parlait à « tous deux avec ce courage héroïque que peut « donner la douleur, quand on vient de se cou- <c sacrer à elle pour toujours.

' <( Depuis ce moment, mon oncle a été fort '< mal. Amenez-nous pourtant des médecins, « quoique je ne connaisse point d'antidote « contre le poison que je viens de faire couler « dans ses veines.

<c M. de Forment n'arrive pas ; je ne sais ce « que nous allons devenir. Ne perdez pas une « minute, songez que c'est l'instante prière de <( votre ami. »

Je partis sur-le-champ , laissant des instructions pour M. de Forment sur les moyens les plus prompts de nous rejoindre. Lorsque j'arrivai à Sumpton-Abbey, M. Denham était mourant; un silence lugubre régnait dans les vastes cours de l'abbaye : la neige dont cet édifice était couvert en faisait ressortir l'architecture sur un ciel nébuleux. Je traversai de grandes salles inhabitées; j'avais le cœur serré. Charles et Miss Emma étaient réunis. Je trouvai celle ci fort changée, et M. Barimore beaucoup plus sombre. Il me parla du retard de M. de Forment, mais le danger de son oncle l'occupait entièrement. Nous nous rendîmes auprès du malade ; son agonie avait été fort longue , et il était absolument hors d'état de nous reconnaître. Tout ce que nous fîmes pour parvenir à rappeler ses sens fut inutile : peu d'heures après mon arrivée, il rendit le dernier soupir.

Je n'ai jamais rien vu de plus touchant que les regrets de mes malheureux amis , se reprochant tous deux la fin douloureuse de l'homme sensible qui n'avait pu survivre à la certitude de leur séparation. M. Denham était si bon, sigé-

140 CHAULES BAHIMORE.

néreux, que ses domestiques et tous les pauvres des environs crurent perdre en lui le meilleur des pères

Bientôt un peu de terre cacha ce qui restait de cet être simple et aimant ; et nous limes graver sur la pierre qui le couvrait cette modeste inscription:

Ici repose

L'homme juste

Et compatissant;

11 souffrit des peines de ses semblables,

Et il est mort victime de l'amilié.

« Ce que nous venons de tracer sur cette « tombe, me dit alors Barimore avec amer- « tume, sera couvert plus d'une fois par la « feuille d'automne, et le passant n'écartera « pas même ce faible obstacle pour chercher « ici un souvenir ou une leçon. »

J'aurais désiré arracher mes amis de Sumpton-Abbey, et les mener tout de suite à Londres, mais on attendait une cousine de Miss Wisburne qu'il avait paru convenable d'appeler auprès d'elle , Miss Emma se trouvant à vingt

ans libre de sa personne, de sa fortune, et n'ayant plus de parents âgés. D'un autre côté, détail très-urgent qu'elle s'occupât de sa santé, dont le dépérissement devenait chaque jour plus sensible.

M. de Forment arriva enfin, sa traversée avait été difficile. Charles et lui se tinrent longtemps embrassés ; il salua ensuite Miss Emma avec respect. Quand M. Barimore nous présenta l'un à l'autre, il ajouta: « Vous m'aimez assez « tous deux pour que bientôt vous en soyez ence semble au plus haut degré de la confiance. » M. de Forment prit alors ma main, et s'inclina. Je contemplai avec vénération cette figure noble et austère qui portait l'empreinte de ses longs travaux.

« Mon ami, existe-t-elle encore? parlez, « lui dit Charles à voix basse ; délivrez-moi du « supplice de l'incertitude. — Elle vit, répondit « le prêtre ; elle est en Sicile ; mais nous igno- « rerons toujours le lieu de sa retraite. Je sais c( que l'infortunée n'a retrouvé un peu de calme « que depuis quelques mois : un long état de « langueur l'a rendue méconnaissable ; on cher-

« cherait aujourd'hui vainement en elle quel- « que trace de sa beauté... » Je soutenais Barimore presque défaillant. « Grâce, grâce, dis-je u. au missionnaire, il ne saurait en entendre « davantage. » Miss Wisburne était sortie dès les premiers mots de cette pénible explication, qui se prolongea bien avant dans la nuit.

Voici un sommaire du récit de M. de Formont. Il le commença au moment de la séparation des deux époux.

Nisieda croyait avoir depuis longtemps la conviction que Charles voulait l'abandonner ; le voyage de Rome lui parut le prétexte de la fuite de Barimore. Feignant d'être rassurée sur son prochain retour, elle mit beaucoup d'art à éloigner Francis et tous les siens ; ils la quittèrent sans méfiance. Elle disparut bientôt, vola vers Home, découvrit la demeure de son mari, le suivit sans en être vue, et monta après lui chez madame de Saverande , qu'elle vit se jeter dans les bras de Barimore. On parlait français. Persuadée qu'elle est trahie, elle veut fuir, chancelle et tombe. On l'emporte dans une auberge qu'elle quitta aussitôt pour un hospice. C'est là,

CHAULES BARIMORE. 143

qu'après son accouchement , fui formé et exécuté le projet de la vengeance barbare qu'elle ej^çrça sur son époux.

On présume que le désordre de ses idées obligea les sœurs qui l'avaient d'abord cachée avec soin et traitée avec égard, à sévir ensuite contre elle, et même à l'enfermer. Alors, déchirée par l'amour, la jalousie et le souvenir de sa faute, dans l'excès de son égarement, elle franchit un mur, s'échappa de sa prison, et s'en alla errant au hasard. Cette malheureuse femme, faible, exténuée, revint à Naples après avoir éprouvé ce que la misère et le délire ont de plus affreux. Avant de rendre le dernier soupir, elle voulut revoir le rivage où on l'avait tant aimée. Sa maison de Pouzzoles était louée à des étrangers qui la repoussèrent ; ses parents avaient quitté Procita. Il paraît que c'était à cette époque que M. Barimore la cherchait dans le Levant. Personne ne pouvait la reconnaître sous les lambeaux qui couvraient sa maigreur ; elle arriva jusqu'à l'église de la madone de Pouzzoles. Ce temple, qui avait été le témoin des scru pulcs de l'ainour heureux, ]c devint des con-

iU CHARLES BARIMORE.

vulsions du désespoir. Nis;ieda venait expirer sur ces mêmes marches qui la virent autrefois plus brillante que les fleurs dont on y présentait les guirlandes. Ses yeux ne lurent plus sur cet autel l'inscription qui avait, au temps de son bonheur, frappé sa vue : Stella malutina * ; elle n'y regarda plus que celle-ci : Comolatrix affltctorum"^ .

Étendue près du sanctuaire, Nisieda était prête à quitter pour jamais cette vallée de larmes ; une pauvre femme infirme qu'elle avait autrefois soulagée, la soulève avec peine, et l'oblige à la suivre dans une chaumière acquise de ses bienfaits; dès que la vieille femme l'eût reconnue, elle en fit part à un religieux duquel on tient ces détails. Celui-ci fournit à Nisieda les moyens de se rendre en Sicile, mais elle garda le silence le plus obstiné sur le nom et l'adresse du monastère où doivent finir ses tristes jours. A peine y fut-elle rendue, qu'informée des recherches de son mari , elle adressa

< Etoile du malin.

* Consolatrice des affligés.

pour lui la lettre suivante, au prêtre de Pouzzoles.

« Époux toujours chéri, pourras-tu me par- « donner le mal que je t'ai fait? Hélas ! l'enfer « était dans mon cœur ; je frissonnais de son c< horrible joie, quand le ciel me fournit le « moyen de me venger si cruellement.

« Depuis ce jour, j'ai été marquée du sceau (( de la réprobation; le remords m'a flétrie; il « a tout ravagé, et n'a rien laissé à faire à la « mort.

« Conserve l'idée de ce que je fus, et ne « souhaite pas revoir ce qui reste de ta Nisieda. « J'ai besoin du tombeau ; oublie-moi pour que c( j'y descende sans effort. Que te rendraisje? « un visage décoloré, des yeux éteints qui ne « t'exprimeraient plus le mouvement passionné « de mon âme.

« Mais, dis-moi, pourquoi donc abusais-tu <( de ma crédulité? quelle faute avais-je cornet mise alors? Tu ne me rendis la vie, à Pro- « cita , que pour l'empoisonner ensuite : tu « n'éclairas mon esprit que par un raffinement * odieux. Si je t'avais suffi , m'aurais-tu aban-

u donnée lorsque les tressaillements de notre « enfant semblaient annoncer son désir de re- « eevoir tes premières caresses?

« Mais où vais -je m'égarer? Vous l'avez « voulu, ô mon Dieu!... Charles est peut-être « aussi innocent que je suis coupable. Mon « amant, mon époux, plaindras-tu celle qui ne « sera jamais pardonnée par ta douce voix? ti Cher et unique ami , sois toujours généreux ; « respecte mon asile, laisse- moi ensevelir ici « les faibles restes de mon existence, et que n l'indulgence de mon époux devienne pour a moi le gage de la miséricorde du Très-Haut. »

(' Nisieda Barimore. >

m Eh bien ! s'écria Barimore après avoir lu A cette lettre, quelle puissance sur la terre peut A m' empêcher de me rendre en Sicile, et d'y « réclamer Nisieda? De quel droit me la refuse serait-on? Quelles sont les grilles qui pouru ront encore la dérober à mon amour? Sa tt faute est expiée, et dans aucun temps elle ne

« me fut plus chère. — Vous savez si je vous aime, « Charles, dit alors M. de Formont, vous savez « que je n'ai rien négligé pour vous aider à re- « trouver votre épouse tant que j'ai imaginé que « la félicité de votre vie dépendait de cette réu- <( nion; je pense à présent qu'elle mettrait le « comble à vos malheurs : respectez son deuil. <i Nisieda ne se croit plus digne de vous ; elle ne « pourrait plus vous rappeler que le supplice a d'un corps inanimé lié à un être vivant. D'ail- « leurs elle est encore cachée sous un mystère « presque impénétrable; écrivez-lui, mais ne (c troublez pas son dernier jour. Ce religieux m'a « mandé que l'heure du repos approchait pour tt elle; peut-être n'est-elle déjà plus... »

A cette phrase succéda un long silence. La tête de Charles était appuyée sur mon épaule ; le missionnaire était debout devant nous ; familiarisé avec l'infortune, il en considérait le dernier période d'un œil tranquille; son regard semblait nous dire* Vous attendez-vous à autre chose ici-bas?

« D'ailleurs, reprit il, pourriez -vous sans « dureté délaisser tout de suite xMiss Wisburne,

lis CHARLES BARIMORE.

« dont vous êtes l'unique appui? Parlez , mon « ami, soyez homme; une douleur insensée « outrage l'Éternel et aigrit la situation môme la « plus désespérée. Que comptez-vous faire pour « votre cousine? — Ah! dit Barimore d'une voix « affaiblie, que puis-je, que dois-je lui conseiller, « décidé comme je le suisàquitter l'Angleterre?.. « Lady Sara va se rendre auprès d'elle. Pauvre « Emma!... quel dommage!... Il faut s'occuper (c de sa santé, qui décline d'une manière efc( frayante. — Si l'on pouvait espérer, dis-je (c alors, que dans quelque temps elle voulût (( consentir à un mariage ! M. Edmond Mac « Lenor, votre parent, lui est tendrement alta- « ché, il avait même sollicité sa main ; c'est un « homme d'honneur, fortpeu riche. — Si cette « tentative pouvait réussir , j'assurerais tout « mon bien à sir Edmond, ajouta Charles, mais « j'en doute, j'en doute beaucoup. » Je me chargeai de prévenir Miss Emma avec discrétion ; elle m'écouta, peu de jours après^ sans témoigner la moindre résistance , ni le moindre éloignement, assurant qu'elle allait y réfléchir. Cl M. Barimore est bien bon, dit-elle, de songer

« à mon établissement, au milieu de ses sollicic< tudes : m'excusera-t-il de tout l'embarras que « je lui cause? En attendant, si cela peut rendre « quelque liberté à Charles, je verrai sir Ed- « mond avec plaisir. »

J'ai eu depuis, l'assurance que cette proposition faite à contre -temps a peut-être hâté la fin de cette femme intéressante. Les maladies de l'âme sont encore plus délicates, plus difficiles à traiter que celles du corps , et les erreurs leur sont tout aussi dangereuses.

Nous revînmes tous à Londres ; mes affaires m'obligeaient à partir pour Lisbonne; Barimore ne paraissait pas éloigné de m'y suivre. Je m'occupais des préparatifs de notre trajet, quand je reçus ce billet de Charles.

(f Mon chek Egerton ,

« Je pars pour la Sicile ; ce sera sûrement un « voyage infructueux : mais je ne puis me re- « fuser la consolation de tenter encore cette der-

m) CHARLES BARIMOKE.

« nière épreuve ; aucun raisonneinenl n'aurait « pu m'en détourner. Un devoir sacré a retardé tt de huit jours l'exécution de mon projet; c'est « à ma cousine seule que j'ai pu sacrifier tout « le temps qui s'est écoulé depuis l'arrivée « de M. de Forment. Adieu, on n'écoute plus ft rien, on ne consulte que son cœur quand « on est dans la position où se trouve votre « ami. »

Gh. B.

P. S. (• Je vous recommande Miss Emma ; « vous aurez de mes nouvelles à Lisbonne. »

J'avoue que je fus peu surpris de cette brusque résolution; elle suivit de quarante-huit heures la première visite de sir Edmond Mack Lenor à Miss Emma, auprès de laquelle celui-ci devint fort assidu.

M. de Forment se retira en Suisse, et je n'en ai plus rien appris. J'accompagnai Miss Wisburne à Lisbonne; elle pensait que l'air du Portugal lui serait favorable : son affaiblissement devenait plus sensible chaque jour, surtout

CHARLES BARIMORÊ. m

depuis l'impression funeste que le départ de Charles Barimore venait de produire sur elle. Sir Edmond et lady Sara furent du voyage. Le premier était un homme calme, sensé, méthodique; et l'autre une fille de quarante ans, froide, impérieuse, ayant pris le parti de qualifier d'exagération tout ce qu'elle ne pouvait ni éprouver ni comprendre, et persuadée que toutes les félicités de ce monde devaient être aux ordres de ceux qui avaient dix mille livres sterling de revenu.

Notre traversée fut prompte ; nous nous établîmes à quelques lieues de Lisbonne, entre Cintra et Colarès, près de l'endroit où l'on conserve les cendres du célèbre Don Juan de Castro. Mais la pauvre Emma restait isolée au milieu de nous; les agréments de cette nature riante et de ce beau climat disparurent pour elle. Le rayon le plus pur du soleil méridional ne pénètre pas jusqu'à un cœur profondément blessé; la pureté, la douceur de l'atmosphère, peuvent ajouter au bonheur, mais, quand il s'est envolé, ne suffisent pas pour le rendre.

Miss Emma s'efforçait de nous cacher le corn-

bat qui s'établit chez elle entre la jeunesse et la souffrance physique et morale ; lutte longue et entremêlée de quelques rares instants de repos. Ainsi que chez toutes les personnes jeunes et vertueuses qui voient arriver leur dernier moment sans terreur, les sentiments de miss Wisburne s'épurèrent : ses grâces mêmes brillèrent d'un éclat aussi vif qu'il fut peu durable. C'est dans ce terrible moment que l'âme, presque dégagée de la matière, semble pressentir sa destinée. La femme douce et sensible que l'on voit s'éteindre au matin de sa vie, me paraît, dans ses derniers jours, un être d'une nature intermédiaire entre les anges du ciel et les tristes habitants de la terre.

Barimore me manda son arrivée à Trapani en Sicile. Plus il approchait de son but, et moins il se flattait de réussir. Sa lettre prouvait bien que, concentré dans une seule idée, il ne voyait plus rien hors du cercle douloureux dont son imagination ne s'écartait jamais.

Il écrivait aussi à sa cousine, qui avait en outre le droit de lire ce qu'il me confiait; elle ne jouit pas longtemps de ce faible plaisir. Tous

CHARLES BARIMORE. 1B3

les efforts de l'art furent inutiles ; son sang se décomposa, ses forces l'abandonnèrent, et cette belle àme remonta vers sa source. Formée pour un monde meilleur, elle quitta celui-ci en parlant de Charles Barimore. Son nom fut le dernier qu'elle prononça plusieurs fois en élevant ses bras vers le ciel. La mort la surprit dans cette attitude touchante.

Son corps fut placé dans le cimetière des protestants à Lisbonne, à droite, au-dessous des grands cyprès qui en forment l'enceinte, et près du tombeau de Fielding.

Elle laissa sa fortune à partager par égale part entre son parent, M. Edmond Mack Lenor et lady Sara. Sir Edmond, ayant deviné l'état du cœur de Miss Wisburne , s'en était éloigné sans humeur; et toute sa conduite avait porté le caractère de la droiture et de la probité la plus délicate. Quant à lady Sara, il suffit dédire que sa nouvelle fortune lui fit aisément oublier la perte de sa cousine.

Pour moi, on aura vu comment une liaison d'amitié, formée par hasard, m'entraîna dans des souffrances sans nombre; mon caractère fa-

t54 CHARLES B^RIMORE.

cile prit la teinte de ceux ([ui m'intéressaient. J'ai peu recherché les gens heureux, et ils m'ont négligé à leur tour. J'aurai vécu comme ce paria dans les Indes , qui n'ose approcher des hommes que pour soutenir la tête défaillante d'un mourant et pour lui rendre les derniers devoirs. Voulant m'éloigner de cette scène de tristesse, je parcourus rapidement une partie du Portugal. Je vis les abbayes de Maffra, d'Alcobassa et de Batalha ; je cherchai, en lisant le Camoëns, l'endroit où le Mondego et ses rives fleuries furent teints du sang de la belle Inès; j'avais admiré son mausolée dont l'amour sut faire un trône. Je passai à Caldas, et, revenant sur mes pas, je traversai le Tage pour me rendre à Evora, dans la province d'Alentejo. Un temple, des bas-reliefs et un aqueduc montrent encore que cette colonie des Romains leur dut quelque splendeur. Je retournai par Estremos à Lisbonne ; je m'y étais logé hors de la ville près de ce magnifique couvent de Belem, construit aux dépens des Indiens avec l'or du premier tribut qu'ils payèrent aux Portugais.

Dès mon arrivée en Portugal, j'avais manifesté à Charles toutes mes craintes sur la santé de Miss Emma. Quand il revint en Angleterre, sa cousine n'existait plus depuis trois mois; cette nouvelle ne pouvait qu'augmenter sa profonde douleur. Tous les éclaircissements qu'il avait obtenus en Sicile, se bornèrent à deux écrits anonymes qui lui furent adressés successivement ; le premier ne contenait que ce peu de paroles :

« Vos perquisitions sont tout à fait inutiles. « Nisieda n'est plus ; elle a exigé le même sert cret pour ses cendres après sa mort que pour «r sa retraite, de son vivant. Homme infortuné, « Dieu vous donne enfin la paix! »

Voici le second, qui contenait un anneau :

« Vous auriez dû croire ce qu'on vous écrivit « à Palerme, il y a un mois. Vous avez passé " depuis dans la ville qu'elle habitait, et une « s orte d'inspiration vou s a ramené fréquemment « près de son dernier refuge. On est parvenu « à se procurer l'anneau qu'elle a porté ; recef vez-le, c'est un gage de vérité; croyez que la « personne qui vous écrit, bien loin de vouloir

156 CHAULES BARIMOKE.

<' VOUS abuser, ne connaît rien de plus sacré K que le malheur. Quittez cette terre l'atale, « et que vos pensées se tournent vers Tunique « consolateur de toutes les misères humaines. »

L'examen des registres mortuaires d'une maison religieuse confirma ce cruel arrêt.

Ne conservant plus d'espérance, convaincu de la vanité de la vie, Barimore quitta la Sicile et l'Italie après avoir assuré une fortune aisée à la famille de Nisieda-, il ne voulait pas retourner en Angleterre. J'avais partagé ses maux qui m'étaient devenus personnels. De grands intérêts me décidant à passer aux Indes orientales, Charles s'embarqua avec moi pour Madras. Depuis ce temps, aucune plainte ne lui échappa, jamais une larme ne vint le soulager; fuyant la société des autres passagers, il me cherchait, mais gardait le silence. Son regard errait sur l'immensité des mers, symbole mélancolique de l espace qui le séparait de ce qu'il avait tant aimé. Dieu sait si je négligeai aucun moyen d'adoucir l'amertume de ses chagrins ; je veillais avec lui sur le pont, je l'obligeais à prendre un peu de repos et de nourriture. Il me regardait

alors avec affection , mais je n'en obtenais que quelques paroles sans suite. J'avais cru que le changement total d'habitudes et de température agirait sur lui; mais le chagrin est de tous les climats, et son empire ne connaît pas de limites. Le voyage fut long; de légers accidents nous obligèrent de relâcher à Bombay , sur la côte de Visapour ; nous remîmes bientôt à la voile pour Madras. A peine fiimes-nous débarqués, que des architectes anglais y arrivèrent aussi après une excursion fort curieuse; ils avaient dessiné tous les grands monuments de rindostan, et parlaient surtout avec enthousiasme de la fameuse pagode de Jagrenat dans la province d'Orixa. Je trouvai d'assez bon augure le désir que me témoigna Barimore d'aller juger par lui-même de cet édifice; ce projet parut le ranimer. Forcé de m'arrêter à Madras, je ne pus me joindre à mon ami. Nous devions nous retrouver à Calcutta, j'en avais exigé le serment le plus sacré, auquel il souscrivit avec plaisir; mais tout ce que je pus en apprendre, plus tard, quand je fus rendu dans cette ville, où je formai mon établissement, c'est que Barimore était parti de

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Jagrenat pour les îles Moluques. Hélas! deux ans se sont écoulés depuis que je suis allé à sa recherche jusqu'à Batavia; trois de mes commis ont été expédiés, l'un pour les Philippines, l'autre pour la Nouvelle-Guinée, et le troisième pour les Moluques; ce dernier seulement m'a assuré que deux bâtiments avaient péri à peu près à cette époque, sur les atterrages de la pointe de Salatan dans l'île de Bornéo. Le pauvre Francis avait suivi son maître dont tous les papiers étaient restés entre mes mains.

Maintenant tout m'assure que l'ami le plus tendre, le plus dévoué, que l'homme qui semblait le mieux appelé à briller sur la scène du monde a été misérablement englouti dans les flots. Cette certitude éveille chaque jour en moi des regrets plus amers. Je me dis que j'aurais dû le suivre partout, le disputer, et l'arracher à sa triste destinée, ou la partager avec lui. Je suis cruellement puni de cette coupable négligence ; je reste seul sur cette terre d'épreuve , et les doux enchantements de la jeunesse n'auront jamais existé pour moi. L'arbuste placé par la nature dans une épaisse forêt, ne connaît la tempête

que quand les arbres qui l'entouraient sont tombés; c'est alors seulement que les autans le tourmentent, courbent sa tige isolée, et la bri sent sans effort. *

lf: comte de forbin A MADAME LA DUCHESSE DE DURAS

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